Part 9
Quoi! le libérateur qui par degrés desserre La double chaîne noire, ignorance et misère, Le balayeur qui jette au vent le préjugé, Quoi! l'immense marcheur, jamais découragé, Le Progrès, qui de flamme éblouit le vulgaire, Détrône l'échafaud et musèle la guerre, Qui fait avec les mœurs des ratures aux lois, Change en romain l'étrusque, en français le gaulois, Crée et brise, sans cesse use l'un contre l'autre Les mensonges, et va, rapide et ferme apôtre, Lui, dont la chaude haleine émeut l'homme troublé, Quoi! lui, le destructeur flamboyant, étoilé, De l'antique caverne et de l'antique geôle, Il n'a pu fondre encor la glace que d'un pôle! Quoi! celles qui de l'âme élèvent le niveau Et qui n'ont qu'à passer pour faire un ciel nouveau, Quoi! du pur idéal ces comètes errantes, Ces guerrières du bien, ces vastes conquérantes, Les révolutions, archanges de clarté, N'ont mis que la moitié de l'homme en liberté! L'autre est encore aux fers, et c'est la plus divine.
Doux oiseaux qui chantez là-bas dans la ravine, Quand donc lèvera-t-on l'écrou du triste amour?
O rossignol de l'ombre, alouette du jour, Vous, gais pillards des blés, des seigles et des orges, Moineaux, vous, amoureux de l'azur, rouges-gorges, Fauvettes qui planez de l'aube jusqu'au soir, C'est pour vous, n'est-ce pas? une douleur de voir Que la porte de l'air s'est brusquement fermée Au moment où les cœurs à travers la ramée S'envolaient, tendre essaim vers le ciel bleu poussé, Et que la vieille cage horrible du passé, Où toujours notre effort retombe et nous ramène, Tient par une aile encor cette pauvre âme humaine! O libres oiseaux, fiers, charmants, purs, sans ennuis, Vous dites à l'aurore, aux fleurs, à l'astre, aux nuits: --Est-ce qu'on ne peut pas aimer quand on est homme?
Et l'aube où Dieu se montre, et l'astre où Dieu se nomme, La nuit qui fait tomber ses soupirs les plus doux Du nid des rossignols dans le trou des hiboux, Les fleurs dont les parfums dans les rayons se fondent, Et les herbes, les eaux, les pierres vous répondent, D'une si douce voix qu'on ne peut l'exprimer: --O bons petits oiseaux, tout est fait pour aimer!
Regardez-les jouer sur le sable accroupis, Ou sur l'herbe, au milieu des fleurs, tendre tapis; L'un traîne la charrette et l'autre tient la pelle. Le paradis leur parle et l'hymen les appelle. Six ans donne parfois une tape à trois ans. Puis l'âge vient, on marche, ô frais sentiers glissants! Elle a six ans, il a neuf ans; on se marie; L'aurore et le printemps sont en coquetterie; Les moineaux dans les bois font des choses entre eux Qui changent deux enfants dans l'ombre en amoureux. Encore un an, ou deux; les filles sont farouches, Tout à coup, disent non, et sentent sur leur bouche L'éclosion charmante et sombre du baiser; O mères, prenez garde! Éros vient se poser Dans les cœurs; fauve oiseau, sans loi, sans frein, sans règle, Qui commence en colombe et finit comme l'aigle. N'importe! c'est exquis. Cupidon est Bébé; Pyrame ne sait pas de quel sexe est Thisbé; Et Bérénice joue au volant avec Tite. Bel âge, où l'idylle est encor toute petite!
Il faut boire et frapper la terre d'un pied libre! Dit Horace; et la chose est vraie aux bords du Tibre, Vraie aux bords de la Seine; et songeons aux amours, Maintenant, dit Horace, et moi je dis: Toujours! Amis! amis! amis! soyons tous frères! gloire A la beauté, vêtue ou non! Va-t'en, nuit noire! La jeune année arrive avec l'aurore au front, Remet le temps à neuf, court d'un pas leste et prompt, Lave le ciel, sourit à la terre engourdie, Et commence gaîment, par une mélodie, Le printemps. Chantez, nids! O fleurs, dans les fossés, Les ravins, les étangs, les bois, les champs, croissez! Boutons d'or que j'ai vus jadis aux Feuillantines, Renaissez! Fourmillez, liserons, églantines, Pâquerettes, iris, muguets, lilas, jasmins! Le petit enfant mai frappe dans ses deux mains. Allons, dépêchez-vous de naître, il vous appelle. Il veut parer la terre ainsi qu'une chapelle, Et mettre une guirlande autour du genre humain. Avril s'appelle Amour et juin s'appelle Hymen, Le fruit suivra la fleur. Faisons des nids, fauvettes! La jeune fille rêve et rit quand vous en faites, Donnez l'exemple, oiseaux! les vierges aux yeux doux Vous regardent, ayant des ailes comme vous. J'erre; un vent tiède émeut les bois, je vois les scènes Que font les pauvres fleurs aux papillons obscènes; Le lys vers le bourdon se penche, et, l'écoutant, A l'air de s'écrier: Ah! vous m'en direz tant! L'ombre a le tremblement sonore d'une tente Et cache les amours; la nature est contente; Et la fécondité fermente; et les appas, Les soupirs, les baisers, ne s'inquiètent pas Si quelque orage couve, et si cette gorgone, La foudre, au loin, là-bas, à l'horizon bougonne. Le vallon fleuri semble un encensoir fumant. Quelqu'un a mis le feu partout, l'embrasement Va de l'arbre au nuage et du ciel à la terre; La prairie a l'éclat glorieux d'un cratère, Partout des fleurs de pourpre, et tout flambe et tout luit, Et la création bouillonnant à grand bruit Bout tout entière ainsi qu'une eau dans la chaudière, Et tout rit, le soleil étant l'incendiaire. Oh! quelle vaste joie en cet abîme bleu! A toute cette aurore il faudra dire adieu. Hélas! cela finit par s'éteindre, une fête! Nous n'y consentons pas, on détourne la tête, A chaque heure qui passe on veut se retenir. Mais rien ne ralentit le pas de l'avenir, Il ne demande pas la permission d'être, Il vient. Souvenons-nous que Demain est un traître, Et, puisque nous avons Aujourd'hui, jouissons. L'eau qui fuit en chantant nous donne des leçons, Fuyons, mais chantons. L'air est plein de senteurs douces, Un ensemencement de fleurs couvre les mousses. L'homme est ombre; on ne peut guère dire pourquoi Nous sommes sur la terre. Eh bien, je le dis, moi, C'est pour aimer. Et Dieu nous a créés pour faire Éclore un peu d'amour sur cette obscure sphère Et pour faire lever un astre dans nos cœurs. Être deux, c'est la loi. Les merles, ces moqueurs, L'observent aussi bien que le ramier fidèle. Si la nature, avec de si puissants coups d'aile, Remue éperdument et partout à la fois La vie au fond des mers, des cieux, des champs, des bois, C'est afin d'arriver à son but, faire un couple. Si le chêne est solide et si la branche est souple, C'est parce que le nid a besoin dans l'azur Que le rameau soit tendre, et que l'arbre soit sûr. L'ombre en son innocence énorme a le satyre. L'homme cherche, la vierge attend, la femme attire; Léandre veut Héro, Manon veut Desgrieux; Sachez cela, vous tous, vivants mystérieux. Paix aux cœurs douloureux et joie aux fronts moroses! Quel tourbillonnement éblouissant de roses!
EN GRÈCE!
Écoute, si tu veux, puisque nous nous aimons, Nous allons tous les deux fuir par delà les monts; Nous irons sous le ciel de Grèce, où sont les muses. Tu verras, toi qu'un rien charme, toi qui t'amuses Du vol d'un papillon, comment les aigles font Quand ils planent autour du firmament profond; Tu verras par moments le fronton blanc d'un temple, Avec la modestie auguste de l'exemple, Se montrer à demi derrière un bois vermeil; Tu verras l'aloès étaler au soleil Des petits lacs de pluie aux pointes de ses feuilles; Toi qui souvent, pensive et pure, te recueilles, Toi qui soupires, toi qui songes, toi qui vois, Tu prêteras l'oreille à de sauvages voix, Et tu te pencheras sur des échos sublimes; Car c'est l'altier pays des gouffres et des cimes, Belle, et le cœur de l'homme y devient oublieux De tout ce qui n'est pas l'aurore et les hauts lieux; Et tu seras bien là, toi radieuse et fière; Tu seras à mon ombre et moi dans ta lumière.
Viens; devant la splendeur de cet horizon bleu, Nous sentirons en nous croître dans l'ombre un dieu; Viens; nous nous aimerons dans ces fiers paysages Comme s'aimaient jadis les belles et les sages, Comme Socrate aimait Aspasie aux seins nus, Comme Eschyle, le chantre immense, aimait Vénus, Dans l'extase sereine et sainte, dans l'ivresse, L'héroïsme, la joie et l'espoir; car la Grèce, Terre où dans le réel l'idéal se confond, Seule, a de ces amours, avec l'Olympe au fond.
Oh! l'amour, le superbe amour, c'est le mystère! Dieu manquerait au ciel s'il manquait à la terre, Car la création n'est qu'un vaste baiser; Aimer, c'est le moyen de Dieu pour apaiser. C'est le cœur qui nous crée et l'âme qui nous sauve; Car l'hostie et l'hymen, et l'autel et l'alcôve Ont chacun un rayon sacré du même jour; La prière est la sœur tremblante de l'amour; Qui prie adore; aimer, c'est prier une femme; Les deux lumières sont au fond la même flamme. Belle au tendre regard, ce que nous demandons Aux baisers, aux transports brûlants, aux abandons S'achevant en sommeil dans les bras l'un de l'autre, C'est ce que demandait aux tonnerres l'apôtre, C'est ce que dans Tharsis, dans Thèbes, dans Ombos, Le prophète éperdu demandait aux tombeaux, La révélation, l'éternité, la vie! A la suite d'une âme être une âme ravie, Sentir l'être sacré frémir dans l'être cher, Apercevoir un astre à travers une chair, Voir à travers le cœur humain l'âme divine, Achever ce qu'on voit avec ce qu'on devine, C'est croire, c'est aimer. Par Ève l'homme naît. La femme est vers le ciel tournée, et ce qui n'est Que parfum dans la rose est encens dans la femme. Adorons.
Nous irons au pays du dictame, Du laurier, et de l'arbre à palmes, cher aux dieux; Lieux bénis où le vent reste mélodieux A force d'avoir mis son souffle dans les lyres. O femme, ô fier œil noir qui m'emplis de délires, Viens montrer à ce ciel de Grèce ton éclair, Viens montrer à Paros le marbre de ta chair; Toi, la Vénus nouvelle, à la Vénus ancienne Viens te comparer! toi, cette parisienne Céleste, qui s'habille avec un goût profond, Qui livre et cache, donne et reprend, sait à fond L'art de la transparence enivrante, et câline Mes yeux ardents avec la blanche mousseline, Belle, viens compléter Athène avec Paris.
O toi qui souffres, plains, consoles et souris, Je t'aime. Tu me fais l'effet d'une harmonie Éclose d'on ne sait quelle harpe infinie. N'es-tu pas l'esprit simple et calme? N'as-tu pas Un rhythme obscur et doux dans chacun de tes pas? Galatée est lascive et Lesbie impudique; Toi, même au bain, jamais ta chasteté n'abdique; Ta beauté tremble et flotte au gré du flot mouvant, Mais tu fuis si le bruit des feuilles dans le vent Éveille le souci de pudeur qui t'obsède, Et toute l'épaisseur de l'eau te vient en aide Ainsi qu'une nuée au secours d'un rayon; Naïade, tu craindrais un regard d'alcyon. Tu dis: Mon cœur demeure innocent, puisqu'on m'aime! Rien ne peut te ternir, ô pur albâtre; et, même Dans les ravissements de l'amour accepté, Tu restes la candeur, étant la volupté. Parfois tu viens, muette et grave, sous l'yeuse T'asseoir, puis te voilà subitement joyeuse, Tu te mets à chanter quelque chanson d'enfant, Et j'écoute, attendri, ton rire triomphant. Oh! quel être charmant que celui qui varie Tantôt son enjouement jusqu'à la rêverie, Tantôt son chant plaintif jusqu'au refrain railleur, Et qui, soudain, quittant pour le hallier en fleur L'empyrée où l'esprit en plein azur s'enfonce, Terrestre et cependant aérien, renonce Au vol de l'ange et prend les ailes de l'oiseau! Ta taille a la souplesse aimable du roseau; Une lueur errante emplit ton sourcil sombre, Comme si l'âme allait et venait dans cette ombre; Il semble que Dieu met un ange à ton côté; Tu m'éblouis; parfois je crois, fleur de beauté, Entendre autour de toi des murmures d'abeille. Quand près de moi tu viens, apportant ta corbeille, Comme dans leur vieux cloître autrefois les nonnains, Faire un tas de petits chefs-d'œuvre féminins, Je t'admire, et je crois voir l'aube qui se lève. On a beau tout rêver, tu dépasses le rêve; Ton œil promet l'amour, ton cœur donne le ciel. Tu passes dans la vie, humble, sans peur, sans fiel, Sans faire de reproche à l'ombre, toi l'étoile. Une musique sort, comme à travers un voile, De ta beauté naïve et farouche à la fois; Ta grâce est comme un luth qui vibre au fond du bois; Tu sembles une note adorable ajoutée Au concert qu'ici-bas l'âme écoute enchantée; Car la femme est de tout le divin complément, Car dans l'hymne éternel rien n'est faux, rien ne ment, Et la nature, voix profonde, chante juste.
Viens, nous habiterons un coin de terre auguste Que je connais; un fleuve est dans ce paradis, C'est le Diras, torrent superbe, qui jadis Sortit de terre afin de secourir Hercule; Puis, jusqu'à l'horizon si le regard recule, On voit le Sperchius, sorti des mêmes monts Que le Diras, hanté par les mêmes démons, Qui serpente et qui va se perdre aux mers de Crète; Puis Thélos, devant qui le tonnerre s'arrête, Car c'est là qu'autrefois, fronçant leurs noirs sourcils, Les grands amphictyons songeaient, en cercle assis.
XL
LES MONTAGNES
DÉSINTÉRESSEMENT
Le mont Blanc que cent monts entourent de leur chaîne, Comme dans les bouleaux le formidable chêne, Comme Samson parmi les enfants d'Amalec, Comme la grande pierre au centre du cromlech, Apparaît au milieu des Alpes qu'il encombre; Et les monts, froncement du globe, relief sombre De la terre pétrie au pied de Jéhovah, Croûte qu'en se dressant quelque satan creva, L'admirent, fiers sommets que la tempête arrose. --Grand! dit le mont Géant.--Et beau! dit le mont Rose. Et tous, Cervin, Combin, le Pilate fumant Qui sonne tout entier comme un grand instrument, Tant les troupeaux le soir l'emplissent de clarines, Titlis soufflant l'orage au vent de ses narines, Le Baken qui chassa Gessler, et le Rigi Par qui plus d'ouragan sur le lac a rugi, Pelvoux tout enivré de la senteur des sauges, Cenis qui voit l'Isère, Albis qui voit les Vosges, Morcle à la double dent, Dru noir comme un bourreau, L'Orteler, et la Vierge immense, la Jungfrau Qui ne livre son front qu'aux baisers des étoiles, Schwitz tendant ses glaciers comme de blanches toiles, Le haut Mythen, clocher de la cloche Aquilon, Tous, du lac au chalet, de l'abîme au vallon, Roulant la nue aux cieux et le bloc aux morènes, Aiguilles, pics de neige et cimes souveraines, Autour du puissant mont chantent, chœur monstrueux: --C'est lui! le pâtre blanc des monts tumultueux! Il nous protége tous, et tous il nous dépasse; Il est l'enchantement splendide de l'espace; Ses rocs sont épopée et ses vallons roman; Il mêle un argent sombre aux moires du Léman; L'océan aurait peur sous ses hautes falaises, Et ses brins d'herbe sont plus fiers que nos mélèzes; Il nous éclaire après que l'astre s'est couché; Dans le brun crépuscule il apparaît penché, Et l'on croit de Titan voir l'effrayante larve; Il tresse le bleu Rhône aux cheveux d'or de l'Arve; Sa cime, pour savoir lequel a plus d'amour Et quel est le plus grand du regard ou du jour, Confronte le soleil avec le gypaëte; La nuit, quand il se dresse, énorme silhouette, Croit voir un monde sombre éclore à l'horizon; Il est superbe, il a la glace et le gazon; L'archange à son sommet vient aiguiser son glaive; Il a, comme son dogue, à ses pieds le Salève; Il tisse, âpre fileur, les brouillards pluvieux; Sa tiare surgit sur nos fronts envieux; Ses pins sont les plus verts, sa neige est la plus blanche; Il tient dans une main la colombe Avalanche Et dans l'autre le vaste et fauve aigle Ouragan; Il tire du fourreau, comme son yatagan, La tourmente, et les lacs tremblent sous sa fumée; Il plonge au bloc des nuits l'éclair, scie enflammée; L'immensité le baise et le prend pour amant; Une mer de cristal, d'azur, de diamant, Crinière de glaçons digne du lion Pôle, Tombe, effrayant manteau, de sa farouche épaule; Ses précipices font reculer les chamois; Sur son versant sublime il a les douze mois; Il est plus haut, plus pur, plus grand que nous ne sommes; Et nous l'insulterions si nous étions des hommes.
XLI
L'OCÉAN
I
Ces bâtiments qui font voile Suivent chacun leur étoile Et leur dessein; Et l'eau bat toutes les proues, Et l'air souffle à pleines joues Sur cet essaim.
Ils se dispersent sur l'onde. Ils vont; ils jettent la sonde Au flot félon; Ils ont leur carte et leurs règles; Ils vont où vont les quatre aigles De l'aquilon.
--Je pars, dit le capitaine, Pour Gibraltar, pour Athène, Pour Tafilet. --Nous partons, disent les mousses, Pour Malte où les nuits sont douces Comme le lait.
--Nous partons, dit le pilote, Pour l'Inde où la jonque flotte, Pour Tétuan, Pour Chypre, île aux belles femmes... --Et pour le pays des âmes, Dit l'océan.
La création aveugle Hurle, glapit, grince et beugle; Mais, sous sa main, L'homme la dompte et la brise; La forêt grondante est prise Au piége humain.
Le tigre au Jardin des plantes Passe ses pattes tremblantes Par les barreaux; Toute bête est terrassée Par l'amour et la pensée, Ces deux héros.
Tous deux ont le diadème. Ces dompteurs, que l'enfer même Jadis craignait, Rois de tous les esclavages, Tiennent les choses sauvages Dans leur poignet.
Le fier taureau d'Asturie, Qui marchait dans sa furie Sans dévier, Lui plus noir que l'eau marine, Un anneau dans la narine, Suit un bouvier.
Ce grand monstre, la nature, Qui vivait à l'aventure, N'écoutant rien, Ouvrant sur l'homme qui souffre Toutes les gueules du gouffre, N'est plus qu'un chien.
L'homme s'accroît et se hausse. Nul ne sait ce qu'en sa fosse, Loin du ciel bleu, Voyant qu'il faut qu'il y dorme, Le lion, forçat énorme, Reproche à Dieu.
Persée étouffe Gorgone. Marthe écrase la dragone Aux yeux ardents. Visconti, vêtu de cuivre, D'un coup de poing, à la guivre Casse les dents.
Béhémot craint l'homme blême. Le boa, n'ouvrant pas même L'œil à demi, N'est plus, lui serpent superbe, Qu'un tronc d'arbre qui dans l'herbe S'est endormi.
Le jaguar tourne en sa cage. Le morse en un marécage Croupit muré. La chanson du pâtre attire Hors des branches le satyre Tout effaré.
Depuis Hercule et Thésée, Teb à la lance aiguisée, Bellérophon, Icare qui nomme un golfe, Hermès sur le sphinx, Astolphe Sur le griffon,
Il n'est pas au monde un être Qui ne reconnaisse un maître; Tout est dompté. La conquête se consomme; L'ombre voit au front de l'homme Une clarté.
Le lynx s'abat sur le ventre Quand la ménade en son antre Chante Pæan; On prend l'aigle dans son aire... --Où donc est mon belluaire? Dit l'océan.
Et l'océan fauve ajoute: --Je ne suis pas une route. Que me veut-on? Je te hais, flambeau sublime, Que Colomb sur mon abîme Passe à Fulton.
J'ai ma vague, Etna sa lave. Etna n'est pas un esclave. Ni moi non plus. J'ai pour reine et pour captive La sombre terre attentive A mon reflux.
Je ne suis pas fait pour être, Comme le sentier champêtre, Plein de vivants; Je suis l'Onde en sa tanière, Que prennent à la crinière Les quatre vents!
Je suis le noir gouffre inculte; Je donne, en mon fier tumulte, Où rien ne ment, Pour maître aux flots sourds l'air libre, Et pour base à l'équilibre Le tremblement.
Rien n'arrête et ne dirige Mon formidable quadrige, Que les typhons Traînent, et qui, de la Perse Jusqu'aux Hébrides, disperse Ses bruits profonds.
Je suis la vaste mêlée, Reptile, étant l'onde, ailée, Étant le vent; Force et fuite, haine et vie, Houle immense, poursuivie Et poursuivant.
Je suis, dans l'ombre étoilée, La figure échevelée De l'inconnu; Ma vague, qu'Éole augmente, Est, quand il lui plaît, charmante Comme un sein nu.
Je ne suis pas votre auberge, Je suis la tempête vierge Qui peut briser Caps et rochers comme verre, A qui parfois le tonnerre Prend un baiser.
Je m'appelle solitude, Je m'appelle inquiétude, Et mon roulis Couvre à jamais des navires, Des voix, des chansons, des rires, Ensevelis.
Je suis funeste et salubre. Je suis le fileur lugubre Des noirs vallons Que l'orage sans fin mouille, Et qui file à sa quenouille Les aquilons.
Je suis, dans l'écume en poudre, Le combattant de la foudre, L'hydre titan. Je suis sans forme et sans nombre. Venez, les vents, l'horreur, l'ombre. Homme, va-t'en.
Je suis souffle, éclair et lame. Je prends volontiers leur âme Aux curieux. Je suis le triple Cerbère Dont le regard réverbère Dieu furieux.
J'ai plus de nuit que la tombe. Léviathan dans ma trombe N'est plus qu'un ver; Tout tremble sur mon épaule. Je lie au poteau du pôle Le spectre hiver.
Homme, la terre est ta mère. Cherche ton bien éphémère Dans ses douleurs; Broie, arrache, brûle, embrase. Perce des chemins. Écrase Ce tas de fleurs!
La plaine, quand on la ferre, Obéit, et laisse faire L'homme ennemi. La terre est une imbécile; Et la montagne est docile A la fourmi.
Les Alpes sont des géantes Terribles, fauves, béantes, L'orage au cou; L'homme rit des monts féroces, Et, taupe, sous les colosses, Il fait son trou.
Moi, je ne suis pas la rue. J'ai pour roue et pour charrue Le tourbillon; Je bondis, c'est ma manière; Je n'accepte pas l'ornière Ni le sillon.
J'écume à flots sur ma grève, Va-t'en. Ne viens pas, fils d'Ève, Frêle rival, Sauter sur mon dos farouche Et mettre un mors à la bouche De mon cheval.
Ma plaine est la grande plaine; Mon souffle est la grande haleine; Je suis terreur; J'ai tous les vents de la terre Pour passants, et le mystère Pour laboureur.
Le météore en ma houle Tombe, la nuée y croule En rugissant; L'écueil, écumant monarque, A qui je donne la barque, Me rend le sang;
L'aurore avec épouvante Regarde mon eau vivante, Mes rocs ouverts, Mes colères, mes batailles, Et les glissements d'écailles Sous mes flots verts.
Vénus m'apporte son globe. Je lui relève sa robe Jusqu'au genou. Le zéphyr des moissons blondes, S'il se risque sur mes ondes, Y devient fou.
Un jour l'orage des plaines Vint chez moi sur mes baleines Lancer ses traits; Mais j'ai, d'un seul cri de rage, Chassé ce canard sauvage Dans vos marais!
Quand il vit dans ma caverne Se sauver l'hydre de Lerne, Mon compagnon Typhon dit: Cela nous souille, Gardons-nous cette grenouille? Et j'ai dit Non!
Si je faisais une rose, Moi, gouffre en qui toute chose S'ébauche et vit, Le soleil, flambeau fidèle, Se lèverait auprès d'elle Sans qu'on le vît.
Hommes, vous rêvez de croire Que vous vaincrez mon eau noire, Aux fiers bouillons, Ma vague aux mille étincelles, En pendant à des ficelles Quelques haillons!
C'est donc là votre navire! Une écorce qui chavire Sous tout climat! Cette épingle qui m'éraille, C'est l'ancre, et ce brin de paille, C'est le grand mât!
Ces quatre planches mal jointes Se déchireront aux pointes Du moindre écueil. L'homme au front triste, aux mains blanches, Ne sait clouer que les planches De son cercueil.
Quoi! je serais si candide! Porter sur mon dos splendide Votre wagon! Dans mon azur sans limite, Voir fumer votre marmite, Moi le dragon!
Quoi! lui chez moi! l'homme! Il entre! Sachez que devant mon antre, Qu'emplit la nuit, Le sage lion s'arrête, Et qu'en voyant ma tempête L'aigle s'enfuit!
Votre présence m'outrage. Dieu fit mon immense orage Mystérieux Et mes flots pleins de désastres, Pour être vus par ses astres, Non par vos yeux.
Homme, ta marche est peu droite; Ton commerce avide exploite Les flots mouvants; L'âpre soif de l'or t'anime; Je donne pour rien l'abîme, Toi, tu le vends.
Ne viens pas chez moi, te dis-je. Ne mêle pas au prodige Tes vils chemins. Crains mes fureurs justicières! Ah! vous frémiriez, poussières, Pâles humains,