Part 5
Un jour, à Bâle, Albrecht, l'empereur triomphant, Vit une jeune mère auprès d'un jeune enfant; La mère était charmante; elle semblait encore, Comme l'enfant, sortie à peine de l'aurore; L'empereur écouta de près leurs doux ébats, Et la mère disait à son enfant tout bas: «Fils, quand tu seras grand, meurs pour la bonne cause.» Oh! rien ne flétrira cette feuille de rose! Toujours le despotisme en sentira le pli; Toujours les mains prêtant le serment du Grutli Apparaîtront en rêve au peuple en léthargie; Toujours les oppresseurs auront, dans leur orgie, Sur la lividité de leur face l'effroi Du tocsin qu'Unterwald cache dans son beffroi. Tant que les nations au joug seront nouées, Tant que l'aigle à deux becs sera dans les nuées, Tant que dans le brouillard des montagnes l'éclair Ébauchera le spectre insolent de Gessler, On verra Tell songer dans quelque coin terrible. Et les iniquités, la violence horrible, La fraude, le pouvoir du vainqueur meurtrier, Cibles noires, craindront cet arbalétrier. Assis à leur souper, car c'est leur crépuscule, Et le jour qui pour nous monte, pour eux recule, Les satrapes seront éblouissants à voir, Raillant la conscience, insultant le devoir, Mangeant dans les plats d'or et les coupes d'opales, Joyeux; mais par instants ils deviendront tout pâles, Feront taire l'orchestre, et, la sueur au front, Penchés, se parlant bas, tremblants, regarderont S'il n'est pas quelque part, là, derrière la table, Calme, et serrant l'écrou de son arc redoutable. Pourtant il se pourra qu'à de certains moments, Dans les satiétés et les enivrements, Ils se disent: «Les yeux n'ont plus rien de sévère; Guillaume Tell est mort.» Ils rempliront leur verre, Et le monde comme eux oubliera. Tout à coup, A travers les fléaux et les crimes debout, Et l'ombre, et l'esclavage, et les hontes sans nombre, On entendra siffler la grande flèche sombre.
Oui, c'est là la foi sainte, et, quand nous étouffons, Dieu nous fait respirer par ces pensers profonds. Au-dessus des tyrans l'histoire est abondante En spectres que du doigt Tacite montre à Dante; Tous ces fantômes sont la liberté planant, Et toujours prête à dire aux hommes: Maintenant! Et, depuis Padrona Kalil aux jambes nues Jusqu'à Franklin ôtant le tonnerre des nues, Depuis Léonidas jusqu'à Kosciuszko, Le cri des uns du cri des autres est l'écho. Oui, sur vos actions, de tant de deuil mêlées, Multipliez les plis des pourpres étoilées, Ayez pour vous l'oracle, et Delphe avec Endor, Maîtres; riez, le front coiffé du laurier d'or, Aux pieds de la fortune infâme et colossale; Tout à coup Botzaris entrera dans la salle, Byron se dressera, le poëte héros, Tzavellas, indigné du succès des bourreaux, Soufflettera le groupe effaré des victoires; Et l'on verra surgir au-dessus de vos gloires L'effrayant avoyer Gundoldingen, cassant Sur César le sapin des Alpes teint de sang!
XXXII
INFERI
On est dans l'invisible, on est dans l'impalpable. Ici tout, jusqu'à l'air qu'on respire, est coupable, Et l'eau qui pleure est un remords; Sous on ne sait quelle ombre, on ne sait quelles formes Flottent, et l'on voit, tels que des songes énormes, Passer d'affreux univers morts!
Suivis de loin d'un œil fixe qui les regarde, Tristement éclairés dans leur fuite hagarde Par d'horribles astres hiboux, Charriant prêtre et roi, prince, esclave, ministre, Traînant dans leurs agrès l'éternité sinistre Qui porte l'ombre à ses deux bouts;
Agitant des linceuls et secouant des chaînes, Pleins de vers, fourmillant de monstres, noirs de haines, Demandant au gouffre un flambeau, En proie aux vents soufflant d'une bouche insensée, Mondes spectres qui font hésiter la pensée Entre le bagne et le tombeau;
Ils vont! les uns chantant ainsi que des Sodomes; Les autres, visions, créations, fantômes, Sans palpitation, sans bruit; Et derrière eux, chargés des maux que nous subîmes, Ils ont pour les pousser d'abîmes en abîmes Toute la fureur de la nuit!
Ils vont! l'espace est morne et sourd; leurs envergures Font dans l'affreux brouillard de lugubres figures. Pas d'ancres et pas d'avirons. L'hiver les bat, la grêle aux flots pressés les crible, Et la pluie effarée à la crinière horrible Tord les nuages sur leurs fronts.
Chiourmes de la mort, égouts, fosses communes! On les voit vaguement comme de sombres lunes. Rien n'arrête leur vol hideux. Au-dessus d'eux la brume et l'horreur se répandent, La profondeur les hait; les précipices pendent Dans les gouffres au-dessous d'eux.
Ils traversent, allant où l'ouragan les lance, Tantôt une tempête, et tantôt un silence; L'univers vivant et profond Ne les aperçoit pas dans les brouillards sans bornes; Ils passent dans la nuit comme des faces mornes Qui paraissent et qui s'en vont.
Ces globes, qu'en prisons, Seigneur, vous transformâtes, Ces planètes pontons, ces mondes casemates, Flottes noires du châtiment, Errent, et sur les flots tortueux et funèbres Leurs mâts de nuit, portant des voiles de ténèbres, Frissonnent éternellement.
Des tourbillons ayant des formes de furies Les poursuivent; les pleurs, sources jamais taries, Les angoisses et les effrois, Le désespoir, l'ennui, la démence, le crime, Vident sur ces passants monstrueux de l'abîme Toutes leurs urnes à la fois.
Là sont tous les punis et tous les misérables; Rongés par leurs passés, ulcères incurables, La face aux trous de leurs cachots, Criant: où sommes-nous? d'une voix éperdue, Et distinguant parfois, sous eux, dans l'étendue, Des monts, pustules du chaos.
Là Caïn pleure, Achab frémit, Commode rêve, Borgia rit; les vers de terre armés du glaive, Les roseaux qui disaient: je veux! Sont là; les Pharaons et les Sardanapales S'y courbent; le vent souffle; au fond, des larves pâles Penchent leurs sinistres cheveux.
Là sont les trahisseurs mêlés aux parricides, Tous les despotes fous redevenus lucides, L'homme loup et l'homme renard; Leur bagne par moment fait le bruit d'une claie; Le ciel leur apparaît comme une immense plaie Où chacun d'eux voit son poignard.
L'ombre est un miroir sombre où leurs forfaits se montrent, Leur remords est debout dans tout ce qu'ils rencontrent; Partout, dans le morne chemin, Chacun d'eux voit son crime, et le reste est chimère; Le même spectre fait dire à Néron: ma mère! Et crier: mon frère! à Caïn.
Plus bas encor s'en vont dans l'ombre expiatoire Des mondes dont la mort même ignore l'histoire, Où le mal tord ses derniers nœuds, Cieux où toute lueur expire évanouie, A qui, dans la noirceur de leur brume inouïe, Tibère apparaît lumineux.
Quelques-uns ont été des édens et des astres. Et l'on voit maintenant, tout chargés de désastres, Rouler, éteints, désespérés, L'un semant dans l'espace une effroyable graine, L'autre traînant sa lèpre et l'autre sa gangrène, Ces noirs soleils pestiférés!
Et squelettes sans tête et crânes sans vertèbres, Mages étudiant de lugubres algèbres, Tous les maux par Satan rêvés, Vices, hydres, dragons, sont là; l'horreur sanglote; Ils passent; à l'avant le néant, leur pilote, Regarde avec ses yeux crevés.
Où vont-ils? La nuit s'ouvre et sur eux se referme. Le ciel, quoiqu'il soit l'ombre où la clémence germe, Ignore le gouffre puni; Et nul ne sait combien de millions d'années Doivent errer, traînant les larves forcenées, Ces lazarets de l'infini.
Et quel effroi sur terre, et même au fond des tombes Quel frisson, si, parmi les foudres et les trombes, Aux lueurs des astres fuyants, Nous voyions, dans la nuit où le sort nous écroue, Surgir subitement l'épouvantable proue D'un de ces mondes effrayants!
XXXIII
LE CERCLE DES TYRANS
LIBERTÉ
De quel droit mettez-vous des oiseaux dans des cages
De quel droit ôtez-vous ces chanteurs aux bocages, Aux sources, à l'aurore, à la nuée, aux vents? De quel droit volez-vous la vie à ces vivants? Homme, crois-tu que Dieu, ce père, fasse naître L'aile pour l'accrocher au clou de ta fenêtre? Ne peux-tu vivre heureux et content sans cela? Qu'est-ce qu'ils ont donc fait tous ces innocents-là Pour être au bagne avec leur nid et leur femelle?
Qui sait comment leur sort à notre sort se mêle? Qui sait si le verdier qu'on dérobe aux rameaux, Qui sait si le malheur qu'on fait aux animaux Et si la servitude inutile des bêtes Ne se résolvent pas en Nérons sur nos têtes? Qui sait si le carcan ne sort pas des licous? Oh! de nos actions qui sait les contre-coups, Et quels noirs croisements ont au fond du mystère Tant de choses qu'on fait en riant sur la terre? Quand vous cadenassez sous un réseau de fer Tous ces buveurs d'azur faits pour s'enivrer d'air, Tous ces nageurs charmants de la lumière bleue, Chardonneret, pinson, moineau franc, hochequeue, Croyez-vous que le bec sanglant des passereaux Ne touche pas à l'homme en heurtant ces barreaux? Prenez garde à la sombre équité. Prenez garde! Partout où pleure et crie un captif, Dieu regarde. Ne comprenez-vous pas que vous êtes méchants? A tous ces enfermés donnez la clef des champs! Aux champs les rossignols, aux champs les hirondelles! Les âmes expieront tout ce qu'on fait aux ailes. La balance invisible a deux plateaux obscurs. Prenez garde aux cachots dont vous ornez vos murs! Du treillage aux fils d'or naissent les noires grilles; La volière sinistre est mère des bastilles. Respect aux doux passants des airs, des prés, des eaux! Toute la liberté qu'on prend à des oiseaux Le destin juste et dur la reprend à des hommes. Nous avons des tyrans parce que nous en sommes. Tu veux être libre, homme? et de quel droit, ayant Chez toi le détenu, ce témoin effrayant? Ce qu'on croit sans défense est défendu par l'ombre. Toute l'immensité sur le pauvre oiseau sombre Se penche, et te dévoue à l'expiation. Je t'admire, oppresseur, criant: oppression! Le sort te tient pendant que ta démence brave Ce forçat qui sur toi jette une ombre d'esclave; Et la cage qui pend au seuil de ta maison Vit, chante, et fait sortir de terre la prison.
Archiloque l'atteste, Athènes l'entendit, Un jour un magistrat devint terrible et dit: --Je m'en vais, je cherche un refuge, L'Aréopage pèse à faux poids. Temps d'effroi! Voilez-vous, cieux! on voit le droit hors de la loi Et la justice hors du juge!
Cicéron était là quand un centurion Brisa son glaive et dit à César:--Histrion, Je connais ta pensée intime; L'armée après toi marche avec ses généraux; Pas moi. Je ne suis pas l'espèce de héros Qu'il te faut pour commettre un crime.
O noir Machiavel, génie et paria, Tu t'en souviens, un jour un apôtre cria: --C'est trop! le pape trompe l'homme. Horreur! Satan et lui mettent le même anneau. Jérusalem, ils font dévorer ton agneau Par la vieille louve de Rome!--
La conscience humaine est engloutie au fond D'un océan de honte où tout rampe et se fond, Mer sombre et sans route frayée; Ce gouffre écume et roule, et l'on voit par moment Reparaître au milieu des flots confusément Le cadavre de la noyée.
[Illustration: LE CERCUEIL DE CHARLES IER.
Dessiné par F. Flameng. Gravé par Louveau-Rouveyre. L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]
Qu'est-ce que ce cercueil déposé sur deux chaises? C'est Charles premier, roi. Les communes anglaises Ont fait ce monument de justice. Et quel est Cet homme à l'œil sévère, au rude gantelet, Qui s'avance pensif vers la bière hagarde, Soulève le couvercle effrayant, et regarde? C'est Cromwell. Il fut grand; tout devant lui trembla.
Soit; nous ne voulons plus de ces spectacles-là. C'est grand dans le passé; c'est mauvais dans notre âge. Quoiqu'un reste de nuit nous souille et nous outrage, Désormais, ô vivants, nous avons fait ce pas, Il faut aux nations un sauveur qui n'ait pas De curiosité pour les têtes coupées; Nous rejetons la hache au tas noir des épées; Nous l'abhorrons; il faut aux hommes maintenant Un libérateur pur, apaisé, rayonnant, Qui ne soit pas vampire en même temps qu'archange, Et qui n'ait pas au front, en tirant de la fange Les peuples de misère et d'opprobre couverts, La sinistre lueur des cercueils entr'ouverts.
Je marchais au hasard, devant moi, n'importe où; Et je ne sais pourquoi je songeais à Coustou Dont la blanche bergère, au seuil des Tuileries, Faite pour tant d'amour, a vu tant de furies.
Que de crimes commis dans ce palais! hélas!
Les sculpteurs font voler marbre et pierre en éclats Et font sortir des blocs dieux et déesses nues Qui peuplent des jardins les longues avenues, O fantômes sacrés! ô spectres radieux! Leur front serein contemple et la terre et les cieux; Le temps n'altère pas leurs traits indélébiles; Ils ont cet air profond des choses immobiles; Ils ont la nudité, le calme et la beauté; La nature en secret sent leur divinité; Les pleurs mystérieux de l'aube les arrosent. Et je ne comprends pas comment les hommes osent, Eux dont l'esprit n'a rien que d'obscures lueurs, Montrer leur cœur difforme à ces marbres rêveurs.
UN VOLEUR A UN ROI
Vous êtes, sous le ciel par moments obscurci, Un ambitieux, sire, et j'en suis un aussi; Roi, nous avons, car l'homme est diversement ivre, Le même but tous deux, c'est d'avoir de quoi vivre; Il nous faut pour cela, suis-je sage? es-tu fou? A toi, prince, un royaume, à moi penseur, un sou. Tout l'homme est le même homme et fait la même chose. Roi, la bonté de l'Être inconnu se compose De la dispersion de tout dans l'infini; Nul n'est déshérité, personne n'est banni; Et les vents, car telle est l'immensité des souffles, Jettent aux rois l'empire et l'obole aux maroufles. Nous voulons tous les deux, à tout prix, n'importe où, Toi grossir ton royaume et moi gagner mon sou; Et dans notre sagesse et dans notre démence, Roi, nous sommes aidés par le hasard immense. Seulement je vaux plus que toi. Daigne écouter.
Nous sommes tous deux fils, toi qu'il faut redouter, De l'étrangère, et moi de la bohémienne; Roi, que ta majesté fasse pendre la mienne, Cela ne prouve pas qu'en notre désaccord La tienne ait raison, sire, et que la mienne ait tort. Je suis né, laisse-moi te raconter ce conte, Pour avoir faim toujours et n'avoir jamais honte, Car ce n'est pas honteux de manger. Rien n'est vrai Que la faim; et l'enfer, dont l'homme fait l'essai, C'est l'éternel refus du pain fuyant les bouches; Et c'est pourquoi je rôde au fond des bois farouches. Je ne suis pas méchant, moi qui parle; je veux, Sans ôter aux mortels un seul de leurs cheveux, Leur retirer un peu des choses superflues Et pesantes qui font leurs bourses trop joufflues. Je dépense à cela beaucoup de talent. Roi, Je ne verse jamais le sang. Écoute-moi; Médite si tu peux, et, si tu veux, digère, Mais comprends-moi. Je hais le mal qui s'exagère; Tuer, c'est de l'orgueil. Casser un bourgeois, fi! A quoi bon? L'assassin est un larron bouffi. Roi, je suis un aimant mystérieux qui passe Et qui, par sa douceur éparse dans l'espace, Attire, sans vacarme et sans brutalité, Et fait venir à lui de bonne volonté Les farthings endormis dans les poches des hommes. Je m'annexe les sous sans mépriser les sommes; Mais les bons sacs bien lourds c'est rare; il me suffit D'un denier; et souvent je n'ai pour tout profit De mes subtils travaux, dignes de vos estimes, Messieurs les empereurs et rois, que cinq centimes; Je m'en contente, étant aux hommes indulgent. Je tâche de coûter au peuple peu d'argent, Mais de manger. Avoir un trou, m'en faire un Louvre; Guetter l'homme qui passe ou le volet qui s'ouvre; Attendre qu'un marchand sous les brises du soir Rêve, et laisse bâiller le tiroir du comptoir, Vite y fourrer avec une agilité d'ange Ma patte, et n'être vu dans ce mystère étrange Que des astres pensifs au fond du ciel profond; Épier la minute où les belles défont Leur jarretière afin de leur chiper leur montre; Des sous avec ma griffe opérer la rencontre; Ajouter pour rallonge au destin mes dix doigts; Dire à Dieu: Tu sais bien, au fond, que tu me dois, Donc ne te fâche pas! telle est ma vie, altesse. Vous avez la grandeur, moi j'ai la petitesse; Mais devant le soleil, ce prodige flagrant, L'infiniment petit vaut l'infiniment grand. Vaut mieux. Je ne prends pas au sérieux l'étoffe Qui m'habille, moi ver de terre et philosophe; Jouer la comédie est le faible de Dieu; Il ne s'irrite pas, mais il se moque un peu; C'est un poëte; et l'homme est sa marionnette. La naissance et la mort sont deux coups de sonnette, L'un à l'entrée, et l'autre au départ du pantin; Je ris avec le vieux machiniste Destin. Tout est décor. Au fond la réalité manque. Tout est fardé, le roi comme le saltimbanque; Jocrisse, Hamlet. Sachez ceci, mortels tremblants, Avec du calicot qui fait de grands plis blancs, Avec de la farine et du blanc de céruse, On est en scène un spectre, ou bien Pierrot. Ma ruse, A moi, qui suis un être infinitésimal, C'est de ne vraiment faire aux hommes aucun mal, Et de vivre pourtant. Fais ça, je t'en défie.
Roi, ce n'est pas de trop cette philosophie; Je poursuis.
Je prétends que je vaux mieux que toi, Que tous; et je le prouve, à toi foule, à vous roi.
J'ai remarqué que l'homme, infirme et pâle ébauche, N'a rien que la main droite, et tout au plus la gauche, Ce qui fait que toi, prince, homme, auguste animal, Tu portes bien la force et la justice mal; Alors j'ai médité, voulant dépasser l'homme; Et, sûr de mon bon droit, mais d'emphase économe, Bienveillant, point hâbleur, discret sous le ciel bleu, Réparateur obscur des lacunes de Dieu, A force de songer et de vouloir, à force De sonder toute chose au delà de l'écorce, Prince, et d'étudier à fond le cœur humain, J'ai fini par avoir une troisième main. Celle qu'on ne voit pas. La bonne. Tel est, sire, Mon art. Le résultat, voleur. Masque de cire, Fantôme, ombre, poussière et cendre, majesté, As-tu compris? O rois, vous êtes un côté; Je suis l'autre. Je suis l'homme d'esprit; le maître Du crépuscule obscur, du risque, du peut-être, Du néant, du passant, du souffle aérien; Je possède ce tout que vous appelez rien; Je combine le vent avec la destinée; Et j'existe. Mon âme est vers l'azur tournée. Et songeant qu'après tout, dans ce monde gueusard, Je suis un becqueteur paisible du hasard, Que mes dents ne sont pas des dents inexorables, Que je ne répands point le sang des misérables Comme un juge, comme un bourreau, comme un soldat, Songeant que de zéro je suis le candidat, Que mon ambition, sans haine et sans durée, Plane sur les humains d'une aile modérée Et s'arrête à l'endroit où s'achève ma faim, Et que je ne fais rien que ce que font enfin Les gais oiseaux du ciel sous l'orme et sous l'érable, Pour n'être point méchant je me sens vénérable. Oui, je suis un mortel doué de facultés Que n'ont pas bien des rois dans le marbre sculptés; Un baïoque, métal inerte, simple cuivre, S'il me sent là, devient vivant, cherche à me suivre, Et la monnaie en moi voit son Pygmalion; Et les sous des bourgeois qui sans rébellion, Sans bruit, reconnaissant un chef à mon approche, Les quittent pour venir tendrement dans ma poche, Représentent, seigneur, de ma part tant de soins, Tant d'adresse, un si beau scrupule en mes besoins, Et tant de glissements d'anguille et de couleuvre, Qu'ils sont chez eux des sous et chez moi des chefs-d'œuvre. Ah! quel art que le mien! Mon collaborateur, Dieu, qui met le possible, ô prince, à ma hauteur, Sait tout ce qu'il me faut de calcul, d'industrie, D'héroïsme, d'aplomb, de haute rêverie, De sourires au sort bourru, de doux regards A la fortune, fille aimable aux yeux hagards, De patience auguste et d'étude acharnée, Et de travaux, pour faire, au bout d'une journée De pas errants, d'essais puissants, d'efforts hardis, Changer de maître à deux ou trois maravédis!
Mais toi, quelle est ta peine? aucune; et ton mérite? Nul. On croit être grand, quoi! parce qu'on hérite! Ton père t'a laissé le monde en s'en allant. Être né, quel effort! avoir faim, quel talent! Téter sa mère, et puis manger un peuple! O prince! Ton appétit est gros, mais ton génie est mince, Un beau jour, sous ta pourpre et sous ton cordon bleu, Trouvant qu'avoir un peuple à toi seul, c'est trop peu, Tu jettes un regard de douce convoitise Sur un empire ainsi qu'un bouc sur un cytise. Tu dis: Si j'empochais le peuple d'à côté? Alors, de force, aidé dans ta férocité Par le prêtre qui fouille au fond du ciel, dévisse La foudre, et met le Dieu de l'ombre à ton service, De ton flamboiement noir toi-même t'aveuglant, Tu saisis, glorieux, sacré, béni, sanglant, N'importe quel pays qui soit à ta portée; Toute la terre tremble et crie épouvantée; Toi, tu viens dévorer, tu fais ce qu'on t'apprit; Tu ne te mets en frais d'aucun effort d'esprit; Tu fais assassiner tout avec nonchalance, A coups d'obus, à coups de sabre, à coups de lance. C'est simple. Eh bien, tu viens prendre une nation, Voilà tout. N'es-tu pas l'extermination, Le droit divin, l'élu qu'un fakir, un flamine, Un bonze, a frotté d'huile et mis dans de l'hermine! Va, prends. Les hommes sont ta chose. Alors cités, Fleuves, monts, bois tremblants d'un vent sombre agités, Les plaines, les hameaux, tant pis s'ils sont en flammes, Les berceaux, les foyers sacrés, l'honneur des femmes, Tu mets sur tout cela tes ongles monstrueux; Et l'église te brûle un encens tortueux, Et le doux tedeum éclaire avec des cierges Le meurtre des enfants et le viol des vierges; Et tout ce qui n'est pas gisant est à genoux.
Moi, pendant ce temps-là je rôde, calme et doux.
Telle est notre nuance, ô le meilleur des princes, Je conquiers des liards, tu voles des provinces.
LES MANGEURS
Ils ont des surnoms, Juste, Auguste, Grand, Petit, Bien-Aimé, Sage, et tous ont beaucoup d'appétit. Qui sont-ils? Ils sont ceux qui nous mangent. La vie Des hommes, notre vie à tous, leur est servie. Ils nous mangent. Quel est leur droit? Le droit divin.
Ils vivent. Tout le reste est inutile et vain, Le vent après le vent, le nombre après le nombre Passe, et le genre humain n'est qu'une fuite d'ombre.
Est-ce qu'ils ont pour voix la foudre? Ils ont la voix Que vous avez. Sont-ils malades? Quelquefois. Sont-ils forts? Comme vous. Beaux? Comme vous. Leur âme? Vous ressemble. Et de qui sont-ils nés? D'une femme. Ils ont, pour vous dompter et vous accabler tous, Des châteaux, des donjons. Bâtis par qui? Par vous. Et quelle est leur grandeur? A peu près votre taille. Ils ont une servante affreuse, la bataille; Ils ont un noir valet qu'on nomme l'échafaud. Ils ont pour fonction de n'avoir nul défaut, D'être pour les passants chefs, souverains et maîtres, Pour la femme aux seins nus sultans, dieux pour les prêtres. Par ces êtres, élus du destin hasardeux, La suprême parole est dite, et chacun d'eux Pèse plus à lui seul qu'un monde et qu'une foule; Il écrit: ma raison, sur le canon qui roule. Et quels sont leurs cerveaux? Étroits. Leurs volontés? Énormes. Quelles sont leurs œuvres? Écoutez.