Part 2
Il chanta l'Homme. Il dit cette aventure sombre, L'homme, le chiffre élu, tête auguste du nombre, Effacé par sa faute, et, désastreux reflux, Retombé dans la nuit de ce qu'on ne voit plus; Il dit les premiers temps, le bonheur, l'Atlantide; Comment le parfum pur devint miasme fétide, Comment l'hymne expira sous le clair firmament, Comment la liberté devint joug, et comment Le silence se fit sur la terre domptée; Il ne prononça pas le nom de Prométhée, Mais il avait dans l'œil l'éclair du feu volé; Il dit l'humanité mise sous le scellé, Il dit tous les forfaits et toutes les misères, Depuis les rois peu bons jusqu'aux dieux peu sincères. Tristes hommes; ils ont vu le ciel se fermer. En vain, pieux, ils ont commencé par s'aimer; En vain, frères, ils ont tué la Haine infâme, Le monstre à l'aile onglée, aux sept gueules de flamme; Hélas! comme Cadmus, ils ont bravé le sort; Ils ont semé les dents de la bête; il en sort Des spectres tournoyant comme la feuille morte, Qui combattent, l'épée à la main, et qu'emporte L'évanouissement du vent mystérieux. Ces spectres sont les rois; ces spectres sont les dieux. Ils renaissent sans fin, ils reviennent sans cesse; L'antique égalité devient sous eux bassesse; Dracon donne la main à Busiris; la Mort Se fait code, et se met aux ordres du plus fort, Et le dernier soupir libre et divin s'exhale Sous la difformité de la loi colossale. L'homme se tait, ployé sous cet entassement; Il se venge; il devient pervers; il vole, il ment; L'âme inconnue et sombre a des vices d'esclave; Puisqu'on lui met un mont sur elle, elle en sort lave; Elle brûle et ravage au lieu de féconder. Et dans le chant du faune on entendait gronder Tout l'essaim des fléaux furieux qui se lève. Il dit la guerre; il dit la trompette et le glaive; La mêlée en feu, l'homme égorgé sans remord, La gloire, et dans la joie affreuse de la mort Les plis voluptueux des bannières flottantes; L'aube naît; les soldats s'éveillent sous les tentes; La nuit, même en plein jour, les suit, planant sur eux; L'armée en marche ondule au fond des chemins creux; La baliste en roulant s'enfonce dans les boues; L'attelage fumant tire, et l'on pousse aux roues; Cris des chefs, pas confus; les moyeux des charrois Balafrent les talus des ravins trop étroits. On se rencontre, ô choc hideux! les deux armées Se heurtent, de la même épouvante enflammées, Car la rage guerrière est un gouffre d'effroi. O vaste effarement! chaque bande a son roi. Perce, épée! ô cognée, abats! massue, assomme! Cheval, foule aux pieds l'homme, et l'homme et l'homme et l'homme! Hommes, tuez, traînez les chars, roulez les tours; Maintenant, pourrissez, et voici les vautours! Des guerres sans fin naît le glaive héréditaire; L'homme fuit dans les trous, au fond des bois, sous terre; Et, soulevant le bloc qui ferme son rocher, Écoute s'il entend les rois là-haut marcher; Il se hérisse; l'ombre aux animaux le mêle; Il déchoit; plus de femme, il n'a qu'une femelle; Plus d'enfants, des petits; l'amour qui le séduit Est fils de l'Indigence et de l'Air de la nuit; Tous ses instincts sacrés à la fange aboutissent; Les rois, après l'avoir fait taire, l'abrutissent, Si bien que le bâillon est maintenant un mors. Et sans l'homme pourtant les horizons sont morts; Qu'est la création sans cette initiale? Seul sur la terre il a la lueur faciale; Seul il parle; et sans lui tout est décapité. Et l'on vit poindre aux yeux du faune la clarté De deux larmes coulant comme à travers la flamme. Il montra tout le gouffre acharné contre l'âme; Les ténèbres croisant leurs funestes rameaux; Et la forêt du sort et la meute des maux, Les hommes se cachant, les dieux suivant leurs pistes. Et, pendant qu'il chantait toutes ces strophes tristes, Le grand souffle vivant, ce transfigurateur, Lui mettait sous les pieds la céleste hauteur; En cercle autour de lui se taisaient les Borées; Et, comme par un fil invisible tirées, Les brutes, loups, renards, ours, lions chevelus, Panthères, s'approchaient de lui de plus en plus; Quelques-unes étaient si près des dieux venues, Pas à pas, qu'on voyait leurs gueules dans les nues.
Les dieux ne riaient plus; tous ces victorieux, Tous ces rois, commençaient à prendre au sérieux Cette espèce d'esprit qui sortait d'une bête.
Il reprit:
«Donc, les dieux et les rois sur le faîte, L'homme en bas; pour valets aux tyrans, les fléaux. L'homme ébauché ne sort qu'à demi du chaos, Et jusqu'à la ceinture il plonge dans la brute; Tout le trahit; parfois, il renonce à la lutte. Où donc est l'espérance? Elle a lâchement fui. Toutes les surdités s'entendent contre lui; Le sol l'alourdit, l'air l'enfièvre, l'eau l'isole; Autour de lui la mer sinistre se désole; Grâce au hideux complot de tous ces guets-apens, Les flammes, les éclairs, sont contre lui serpents; Ainsi que le héros l'aquilon le soufflette; La peste aide le glaive, et l'élément complète Le despote, et la nuit s'ajoute au conquérant; Ainsi la Chose vient mordre aussi l'homme, et prend Assez d'âme pour être une force, complice De son impénétrable et nocturne supplice; Et la Matière, hélas! devient Fatalité. Pourtant qu'on prenne garde à ce déshérité! Dans l'ombre, une heure est là qui s'approche, et frissonne, Qui sera la terrible et qui sera la bonne, Qui viendra te sauver, homme, car tu l'attends, Et changer la figure implacable du temps! Qui connaît le destin? qui sonda le peut-être? Oui, l'heure énorme vient, qui fera tout renaître, Vaincra tout, changera le granit en aimant, Fera pencher l'épaule au morne escarpement, Et rendra l'impossible aux hommes praticable. Avec ce qui l'opprime, avec ce qui l'accable, Le genre humain se va forger son point d'appui; Je regarde le gland qu'on appelle aujourd'hui, J'y vois le chêne; un feu vit sous la cendre éteinte. Misérable homme, fait pour la révolte sainte, Ramperas-tu toujours parce que tu rampas? Qui sait si quelque jour on ne te verra pas, Fier, suprême, atteler les forces de l'abîme, Et, dérobant l'éclair à l'Inconnu sublime, Lier ce char d'un autre à des chevaux à toi? Oui, peut-être on verra l'homme devenir loi, Terrasser l'élément sous lui, saisir et tordre Cette anarchie au point d'en faire jaillir l'ordre, Le saint ordre de paix, d'amour et d'unité, Dompter tout ce qui l'a jadis persécuté, Se construire à lui-même une étrange monture Avec toute la vie et toute la nature, Seller la croupe en feu des souffles de l'enfer, Et mettre un frein de flamme à la gueule du fer! On le verra, vannant la braise dans son crible, Maître et palefrenier d'une bête terrible, Criant à toute chose: Obéis, germe, nais! Ajustant sur le bronze et l'acier un harnais Fait de tous les secrets que l'étude procure, Prenant aux mains du vent la grande bride obscure, Passer dans la lueur ainsi que les démons, Et traverser les bois, les fleuves et les monts, Beau, tenant une torche aux astres allumée, Sur une hydre d'airain, de foudre et de fumée! On l'entendra courir dans l'ombre avec le bruit De l'aurore enfonçant les portes de la nuit! Qui sait si quelque jour, grandissant d'âge en âge, Il ne jettera pas son dragon à la nage, Et ne franchira pas les mers, la flamme au front? Qui sait si, quelque jour, brisant l'antique affront Il ne lui dira pas: Envole-toi, matière! S'il ne franchira point la tonnante frontière; S'il n'arrachera pas de son corps brusquement La pesanteur, peau vile, immonde vêtement Que la fange hideuse à la pensée inflige? De sorte qu'on verra tout à coup, ô prodige! Ce ver de terre ouvrir ses ailes dans les cieux. Oh! lève-toi, sois grand, homme! va, factieux! Homme, un orbite d'astre est un anneau de chaîne, Mais cette chaîne-là, c'est la chaîne sereine, C'est la chaîne d'azur, c'est la chaîne du ciel; Celle-là, tu t'y dois rattacher, ô mortel, Afin--car un esprit se meut comme une sphère-- De faire aussi ton cercle autour de la lumière! Entre dans le grand chœur! va, franchis ce degré, Quitte le joug infâme et prends le joug sacré! Deviens l'Humanité, triple, homme, enfant et femme! Transfigure-toi! va! sois de plus en plus l'âme! Esclave, grain d'un roi, démon, larve d'un dieu, Prends le rayon, saisis l'aube, usurpe le feu; Torse ailé, front divin, monte au jour, monte au trône, Et dans la sombre nuit jette les pieds du faune!»
IV
L'ÉTOILÉ
Le satyre un moment s'arrêta, respirant Comme un homme levant son front hors d'un torrent; Un autre être semblait sous sa face apparaître; Les dieux s'étaient tournés inquiets vers le maître, Et, pensifs, regardaient Jupiter stupéfait.
Il reprit:
«Sous le poids hideux qui l'étouffait, Le réel renaîtra, dompteur du mal immonde. Dieux, vous ne savez pas ce que c'est que le monde; Dieux, vous avez vaincu, vous n'avez pas compris. Vous avez au-dessus de vous d'autres esprits, Qui, dans le feu, la nue, et l'onde et la bruine, Songent, en attendant votre immense ruine. Mais qu'est-ce que cela me fait à moi qui suis La prunelle effarée au fond des vastes nuits? Dieux, il est d'autres sphinx que le vieux sphinx de Thèbe. Sachez ceci, tyrans de l'homme et de l'Érèbe, Dieux qui versez le sang, dieux dont on voit le fond, Nous nous sommes tous faits bandits sur ce grand mont Où la terre et le ciel semblent en équilibre, Mais vous pour être rois et moi pour être libre. Pendant que vous semez haine, fraude et trépas, Et que vous enjambez tout le crime en trois pas, Moi je songe. Je suis l'œil fixe des cavernes. Je vois. Olympes bleus et ténébreux Avernes, Temples, charniers, forêts, cités, aigle, alcyon, Sont devant mon regard la même vision; Les dieux, les fléaux, ceux d'à présent, ceux d'ensuite, Traversent ma lueur et sont la même fuite. Je suis témoin que tout disparaît. Quelqu'un est. Mais celui-là, jamais l'homme ne le connaît. L'humanité suppose, ébauche, essaye, approche; Elle façonne un marbre, elle taille une roche, Et fait une statue, et dit: Ce sera lui. L'homme reste devant cette pierre ébloui; Et tous les à peu près, quels qu'ils soient, ont des prêtres. Soyez les Immortels, faites! broyez les êtres, Achevez ce vain tas de vivants palpitants, Régnez; quand vous aurez, encore un peu de temps, Ensanglanté le ciel que la lumière azure, Quand vous aurez, vainqueurs, comblé votre mesure, C'est bien, tout sera dit, vous serez remplacés Par ce noir dieu final que l'homme appelle Assez! Car Delphe et Pise sont comme des chars qui roulent, Et les choses qu'on crut éternelles s'écroulent Avant qu'on ait le temps de compter jusqu'à vingt.»
Tout en parlant ainsi, le satyre devint Démesuré; plus grand d'abord que Polyphème, Puis plus grand que Typhon qui hurle et qui blasphème Et qui heurte ses poings ainsi que des marteaux, Puis plus grand que Titan, puis plus grand que l'Athos; L'espace immense entra dans cette forme noire; Et, comme le marin voit croître un promontoire, Les dieux dressés voyaient grandir l'être effrayant; Sur son front blêmissait un étrange orient; Sa chevelure était une forêt; des ondes, Fleuves, lacs, ruisselaient de ses hanches profondes; Ses deux cornes semblaient le Caucase et l'Atlas; Les foudres l'entouraient avec de sourds éclats; Sur ses flancs palpitaient des prés et des campagnes, Et ses difformités s'étaient faites montagnes; Les animaux qu'avaient attirés ses accords, Daims et tigres, montaient tout le long de son corps; Des avrils tout en fleurs verdoyaient sur ses membres; Le pli de son aisselle abritait des décembres; Et des peuples errants demandaient leur chemin, Perdus au carrefour des cinq doigts de sa main; Des aigles tournoyaient dans sa bouche béante; La lyre, devenue en le touchant géante, Chantait, pleurait, grondait, tonnait, jetait des cris, Les ouragans étaient dans les sept cordes pris Comme des moucherons dans de lugubres toiles; Sa poitrine terrible était pleine d'étoiles.
Il cria:
«L'avenir, tel que les cieux le font, C'est l'élargissement dans l'infini sans fond, C'est l'esprit pénétrant de toutes parts la chose! On mutile l'effet en limitant la cause; Monde, tout le mal vient de la forme des dieux. On fait du ténébreux avec le radieux; Pourquoi mettre au-dessus de l'Être, des fantômes? Les clartés, les éthers, ne sont pas des royaumes. Place au fourmillement éternel des cieux noirs, Des cieux bleus, des midis, des aurores, des soirs! Place à l'atome saint, qui brûle ou qui ruisselle! Place au rayonnement de l'âme universelle! Un roi c'est de la guerre, un dieu c'est de la nuit. Liberté, vie et foi, sur le dogme détruit! Partout une lumière et partout un génie! Amour! tout s'entendra, tout étant l'harmonie! L'azur du ciel sera l'apaisement des loups. Place à Tout! Je suis Pan; Jupiter! à genoux.»
XXIII
Je me penchai. J'étais dans le lieu ténébreux; Là gisent les fléaux avec la nuit sur eux; Et je criai:--Tibère!--Eh bien? me dit cet homme. --Tiens-toi là.--Soit.--Néron!--L'autre monstre de Rome Dit:--Qui donc m'ose ainsi parler?--Bien. Tiens-toi là. Je dis:--Sennachérib! Tamerlan! Attila! --Qu'est-ce donc que tu veux? répondirent trois gueules. --Restez là. Plus un mot. Silence. Soyez seules. Je me tournai:--Nemrod!--Quoi?--Tais-toi.--Je repris: --Cyrus! Rhamsès! Cambyse! Amilcar! Phalaris! --Que veut-on?--Restez là.--Puis, passant aux modernes, Je comparai les bruits de toutes les cavernes, Les antres aux palais et les trônes aux bois, Le grondement du tigre au cri d'Innocent trois; Nuit sinistre où pas un des coupables n'échappe, Ni sous la pourpre Othon, ni Gerbert sous la chape. Pensif, je m'assurai qu'ils étaient bien là tous, Et je leur dis:--Quel est le pire d'entre vous?
Alors, du fond du gouffre, ombre patibulaire Où le nid menacé par l'immense colère Autrefois se blottit et se réfugia, Satan cria:--C'est moi!--Crois-tu? dit Borgia.
XXIV
CLARTÉ D'AMES
Sait-on si ce n'est pas de la clarté qui sort Du cerveau des songeurs sacrés, creusant le sort, La vie et l'inconnu, travailleurs de l'abîme? Voici ce que j'ai vu dans une nuit sublime:
Cette nuit-là pas une étoile ne brillait; C'était au mois d'Eglad que nous nommons juillet; Et sous l'azur noir, face immense du mystère, Dans tous les lieux déserts qui sont sur cette terre, Forêts, plages, ravins, caps où rien ne fleurit, Les solitaires, ceux qui vivent par l'esprit, Sondant l'éternité, l'âme, le temps, le nombre, Effarés et sereins, étaient épars dans l'ombre; L'un en Europe; l'autre en Inde, où, dans les bois Cachant ses jeunes faons, la gazelle aux abois Attend pour s'endormir que le lion s'endorme; Un autre dans l'horreur de l'Afrique difforme. Tous ces hommes avaient l'idéal pour objet; Et chacun d'eux était dans son antre et songeait. Ces prophètes étaient frères sans se connaître; Pas un d'eux ne savait, isolé dans son être Et sa pensée ainsi qu'un roi dans son état, Que quelqu'un de semblable à lui-même existât; Ils veillaient, et chacun se croyait seul au monde; Aucun lien entre eux que l'énigme profonde Et la recherche obscure et terrible de Dieu. Ils pensaient; l'infini sans borne et sans milieu Pesait sur eux; pas un qui de la solitude N'eût la mystérieuse et sinistre attitude; Pourtant ils étaient doux ces hommes effrayants.
Sphar était attentif aux nuages fuyants; Stélus laissait, du fond des mers, du bord des grèves, Du haut des cieux, venir à lui les vastes rêves; Pythagore disait: Dieu! fais ce que tu dois! Thur regardait l'abîme et comptait sur ses doigts; Sadoch rêvait l'éden, ayant pour lit des pierres; Zès, qui n'ouvrait jamais qu'à demi les paupières, Contemplait cette chose implacable, la nuit; Sadoch guettait l'autre être insondable, le bruit; Sostrate étudiait, dans l'eau qu'un souffle mène, Dans la fumée et l'air, la destinée humaine; Lycurgue, formidable et pâle, méditait; Eschyle était semblable au rocher qui se tait, Et tournait vers l'Etna fumant son grand front chauve; Isaïe, habitant d'un sépulcre, esprit fauve, Adressait la parole à ceux qui ne sont plus; Comme Isaïe, un sage, un fou, Phégorbélus, Parlait dans la nuée aux faces invisibles, Et disait, feuilletant on ne sait quelles bibles: --Je parle, et ne sais pas si je suis écouté; Les spectres plus nombreux que les mouches d'été M'entourent, et sur moi se précipite et tombe La légion de ceux qui rêvent dans la tombe; On me hait dans le monde étrange de la mort; Je sens parfois, la nuit, un rêve qui me mord, Et les êtres de l'ombre, essaim, foule inconnue, M'attaquent quand je dors; pourtant je continue, Et je cherche à savoir le grand secret caché Qu'Ève devina presque et qu'entrevit Psyché.-- Orobanchus, gardien de l'autel des Trois Grâces, Maudissait vaguement les casques, les cuirasses Et les glaives, semeurs tragiques du trépas, Et, sombre, murmurait:--Mortels, n'oubliez pas Qu'Aglaé dans sa main tient un bouton de rose.-- Chacun recommandait à l'ombre quelque chose De faible, le haillon, le chaume, le grabat; Phtès, les damnés sur qui trop de haine s'abat, Hermanès, l'humble toit du lépreux sans défense, Gyr le droit, et Lysis la vénérable enfance. Tous voulaient secourir l'homme, et le protéger Contre ce monstre obscur, l'innombrable danger; Tous calculaient le mal à fuir, le bien à faire. La terre est sous les yeux du destin; cette sphère Semble être par quelqu'un confiée aux penseurs.
La nuit était immense, et dans ses épaisseurs Tout sommeillait, les bois, les monts, les mers, les sables; Eux, ils ne dormaient point, étant les responsables. Les heures s'écoulaient, la nuit passait; mais rien, Ni la faim, ni la soif, ni le vent syrien Qui va des mers d'Adram jusqu'au Tibre de Rome, Ne troublait ces esprits, souffrant des maux de l'homme; Ils avaient la révolte en eux, l'altier frisson Que donne, à qui se sent des ailes, la prison; Chacun tâchait de rompre un anneau de la chaîne; Plus d'imposture! plus de guerre! plus de haine! Il sortait de chacun de ces séditieux Une sommation qui s'en allait aux cieux. La vérité faisait, claire, auguste, insensée, De chacun de ces fronts jaillir une pensée, La justice, la paix, l'enfer amnistié. Ces cerveaux lumineux dégageaient la pitié, La bonté, le pardon aux vivants éphémères, L'espérance, la joie et l'amour, des chimères, Des rêves comme en font les astres, s'ils en font; Cela se répandait sous le zénith profond; Tous ces hommes étaient plongés dans les ténèbres; Seuls et noirs, combinant les rhythmes, les algèbres, Le chiffre avec le chant, le passé, le présent, Ajoutant quelque chose à l'homme, agrandissant La prunelle, l'esprit, la parole, l'ouïe, Ils songeaient; et l'aurore apparut, éblouie.
XXV
LES CHUTES
FLEUVES ET POËTES
Le grand Niagara s'écroule, le Rhin tombe; L'abîme monstrueux tâche d'être une tombe, Il hait le géant fleuve, et dit: j'engloutirai. Et le fleuve, pareil au lion attiré Dans l'antre inattendu d'une hydre aux mille têtes, Lutte avec tous ses cris et toutes ses tempêtes. Quoi! la nature immense est donc un lieu peu sûr! Il se cabre, il résiste au précipice obscur, Bave et bouillonne, et, blanc et noir comme le marbre, Se cramponne aux rochers, se retient aux troncs d'arbre, Penche, et, comme frappé de malédiction, Roule, ainsi que tournait l'éternel Ixion. Tordu, brisé, vaincu, Dieu même étant complice, Le fleuve échevelé subit son dur supplice. Le gouffre veut sa mort; mais l'effort des fléaux Pour faire le néant, ne fait que le chaos; L'affreux puits de l'enfer ouvre ses flancs funèbres, Et rugit. Quel travail pour créer les ténèbres! Il est l'envie, il est la rage, il est la nuit; Et la destruction, voilà ce qu'il construit. Pareil à la fumée au faîte du Vésuve, Un nuage sinistre est sur l'énorme cuve, Et cache le tourment du grand fleuve trahi. Lui, le fécondateur, d'où vient qu'il est haï? Qu'est-ce donc qu'il a fait au bois, au mont sublime, Aux prés verts, pour que tous le livrent à l'abîme? Sa force, sa splendeur, sa beauté, sa bonté, Croulent. Quel guet-apens et quelle lâcheté! L'eau s'enfle comme l'outre où grondent les Borées, Et l'horreur se disperse en voix désespérées; Tout est chute, naufrage, engloutissement, nuit, Et l'on dirait qu'un rire infâme est dans ce bruit; Rien n'est épargné, rien ne vit, rien ne surnage; Le fleuve se débat dans l'atroce engrenage, Tombe, agonise, et jette au lointain firmament Une longue rumeur d'évanouissement. Tout à coup, au-dessus de ce chaos qui souffre, Apparaît, composé de tout ce que le gouffre A de hideux, d'hostile et de torrentiel, Un éblouissement auguste, l'arc-en-ciel; Le piège est vil, la roche est traître, l'onde est noire, Et tu sors de cette ombre épouvantable, ô gloire!
XXVI
LA ROSE DE L'INFANTE
Elle est toute petite, une duègne la garde. Elle tient à la main une rose, et regarde. Quoi? que regarde-t-elle? Elle ne sait pas. L'eau, Un bassin qu'assombrit le pin et le bouleau; Ce qu'elle a devant elle; un cygne aux ailes blanches, Le bercement des flots sous la chanson des branches, Et le profond jardin rayonnant et fleuri. Tout ce bel ange a l'air dans la neige pétri. On voit un grand palais comme au fond d'une gloire, Un parc, de clairs viviers où les biches vont boire, Et des paons étoilés sous les bois chevelus. L'innocence est sur elle une blancheur de plus; Toutes ses grâces font comme un faisceau qui tremble. Autour de cette enfant l'herbe est splendide et semble Pleine de vrais rubis et de diamants fins; Un jet de saphirs sort des bouches des dauphins. Elle se tient au bord de l'eau; sa fleur l'occupe. Sa basquine est en point de Gênes; sur sa jupe Une arabesque, errant dans les plis du satin, Suit les mille détours d'un fil d'or florentin. La rose épanouie et toute grande ouverte, Sortant du frais bouton comme d'une urne ouverte, Charge la petitesse exquise de sa main; Quand l'enfant, allongeant ses lèvres de carmin, Fronce, en la respirant, sa riante narine, La magnifique fleur, royale et purpurine, Cache plus qu'à demi ce visage charmant, Si bien que l'œil hésite, et qu'on ne sait comment Distinguer de la fleur ce bel enfant qui joue, Et si l'on voit la rose ou si l'on voit la joue. Ses yeux bleus sont plus beaux sous son pur sourcil brun. En elle tout est joie, enchantement, parfum; Quel doux regard, l'azur! et quel doux nom, Marie! Tout est rayon; son œil éclaire et son nom prie. Pourtant, devant la vie et sous le firmament, Pauvre être! elle se sent très grande vaguement; Elle assiste au printemps, à la lumière, à l'ombre, Au grand soleil couchant horizontal et sombre, A la magnificence éclatante du soir, Aux ruisseaux murmurants qu'on entend sans les voir, Aux champs, à la nature éternelle et sereine, Avec la gravité d'une petite reine; Elle n'a jamais vu l'homme que se courbant; Un jour, elle sera duchesse de Brabant; Elle gouvernera la Flandre ou la Sardaigne. Elle est l'infante, elle a cinq ans, elle dédaigne. Car les enfants des rois sont ainsi; leurs fronts blancs Portent un cercle d'ombre, et leurs pas chancelants Sont des commencements de règne. Elle respire Sa fleur en attendant qu'on lui cueille un empire; Et son regard, déjà royal, dit: C'est à moi. Il sort d'elle un amour mêlé d'un vague effroi. Si quelqu'un, la voyant si tremblante et si frêle, Fût-ce pour la sauver, mettait la main sur elle, Avant qu'il eût pu faire un pas ou dire un mot, Il aurait sur le front l'ombre de l'échafaud.
La douce enfant sourit, ne faisant autre chose Que de vivre et d'avoir dans la main une rose, Et d'être là devant le ciel, parmi les fleurs.
Le jour s'éteint; les nids chuchotent, querelleurs; Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre; La rougeur monte au front des déesses de marbre Qui semblent palpiter sentant venir la nuit; Et tout ce qui planait redescend; plus de bruit, Plus de flamme; le soir mystérieux recueille Le soleil sous la vague et l'oiseau sous la feuille.