Part 8
Les philosophes sont d'avis que la nature Se passe d'eux, ne tient qu'à sa propre droiture, Ne consulte que l'ordre auguste, et que les lois Sont les mêmes au fond des cieux, au fond des bois. Vivre, aimer, tout est là. Le reste est ignorance; Et la création est une transparence; L'univers laisse voir toujours le même sceau, L'amour, dans le soleil ainsi que dans l'oiseau; Nos sens sont des conseils; des voix sont dans les choses; Ces voix disent: Beautés, faites comme les roses; Faites comme les nids, amants. Avril vainqueur Sourit, laissez le ciel vous entrer dans le cœur. Théocrite, ô ma belle, était tendre et facile; Ces bons ménétriers de Grèce et de Sicile Chantaient juste, et leur vers reste aimable et charmeur Même quand la saison est de mauvaise humeur; Ils étaient un peu fous comme tous les vrais sages; Ils baisaient les pieds nus, guettaient les purs visages, N'avaient point de sophas et point de canapés, Et couchaient sur des lits de pampres frais coupés; Ils se hâtaient d'aimer, car la vie est rapide; La dernière heure éclôt dans la première ride; Hélas, la pâle mort pousse d'un pied égal Votre beauté, madame, et notre madrigal. Vivons. Moi, j'ai l'amour pour devoir, et personne N'a droit de s'informer, belles, si je frissonne Parce que j'entrevois dans l'ombre un sein charmant; Je prends ma part du vaste épanouissement; Le plus sage en ce monde immense est le plus ivre. Femme, écoute ton cœur, ne lis pas d'autre livre; Ce qu'ont fait les aïeux les enfants le refont, Et l'amour est toujours la même idylle au fond; L'églogue en souriant se copie; elle calque Margot sur Phyllodoce et Gros-Jean sur Ménalque. Comme souffle le vent, comme luit le rayon, Sois belle, aime! La vie est une fonction, Et cette fonction par tout être est remplie Sans qu'aucun instinct mente et qu'aucune loi plie; Les accomplissements sont au-dessus de nous; Le lys est pur, le ciel est bleu, l'amour est doux Sans la permission de l'homme; nul système N'empêche Églé de dire à Tityre: Je t'aime! La Sorbonne n'a rien à voir dans tout cela; Madame de Genlis peut faire _Paméla_ Sans gêner les oiseaux des bois; et les mésanges, Les pinsons, les moineaux, bêtes qui sont des anges, Ne s'inquiètent point d'Arnauld ni de Pascal; Et, quand des profondeurs du ciel zodiacal, Vers l'aurore, à travers d'invisibles pilastres, Il redescend, avec son attelage d'astres, Là-haut, dans l'infini, l'énorme chariot Sait peu ce que Voltaire écrit à Thiriot.
XXI
BEAUMARCHAIS
Allez-vous-en au bois, les belles paysannes! Par-dessus les moulins, dont nous sommes les ânes, Jetez tous vos bonnets, et mêlez à nos cœurs Vos caprices, joyeux, charmants, tendres, moqueurs. C'est dimanche. On entend jaser la cornemuse; Le vent à chiffonner les fougères s'amuse; Fête aux champs. Il s'agit de ne pas s'ennuyer. Les oiseaux, qui n'ont point à payer de loyer, Changent d'alcôve autant de fois que bon leur semble; Tout frémit; ce n'est pas pour rien que le bois tremble; Les fourches des rameaux sur les faunes cornus Tressaillent; copions les oiseaux ingénus; Ah! les petits pillards et comme ils font leurs orges! Regardons s'entr'ouvrir les mouchoirs sur les gorges; Errons, comme Daphnis et Chloé frémissants; Nous n'aurons pas toujours le temps d'être innocents, Soyons-le; jouissons du hêtre, du cytise, Des mousses, du gazon; faisons cette bêtise, L'amour, et livrons-nous naïvement à Dieu. Puisque les prés sont verts, puisque le ciel est bleu, Aimons. Par les grands mots l'idylle est engourdie; N'ayons pas l'air de gens jouant la tragédie; Disons tout ce qui peut nous passer par l'esprit; Allons sous la charmille où l'églantier fleurit, Dans l'ombre où sont les grands chuchotements des chênes. Les douces libertés avec les douces chaînes, Et beaucoup de réel dans un peu d'idéal, Voilà ce que conseille en riant floréal. L'enfant amour conduit ce vieux monde aux lisières; Adorons les rosiers et même les rosières. Oublions les sermons du pédant inhumain; Que tout soit gaîté, joie, éclat de rire, hymen! Et toi, viens avec moi, ma fraîche bien-aimée; Qu'on entende chanter les nids sous la ramée, L'alouette dans l'air, les coqs au poulailler, Et que ton fichu seul ait le droit de bâiller!
XXII
ANDRÉ CHÉNIER
O belle, le charmant scandale des oiseaux Dans les arbres, les fleurs, les prés et les roseaux, Les rayons rencontrant les aigles dans les nues, L'orageuse gaîté des néréides nues Se jetant de l'écume et dansant dans les flots, Blancheurs qui font rêver au loin les matelots, Ces ébats glorieux des déesses mouillées Prenant pour lit les mers comme toi les feuillées, Tout ce qui joue, éclate et luit sur l'horizon N'a pas plus de splendeur que ta fière chanson. Ton chant ajouterait de la joie aux dieux mêmes. Tu te dresses superbe. En même temps tu m'aimes; Et tu viens te rasseoir sur mes genoux. Psyché Par moments comme toi prenait un air fâché, Puis se jetait au cou du jeune dieu, son maître. Est-ce qu'on peut bouder l'amour? Aimer, c'est naître; Aimer, c'est savourer, aux bras d'un être cher, La quantité de ciel que Dieu mit dans la chair; C'est être un ange avec la gloire d'être un homme. Oh! ne refuse rien. Ne sois pas économe. Aimons! Ces instants-là sont les seuls bons et sûrs. O volupté mêlée aux éternels azurs! Extase! ô volonté de là-haut! Je soupire, Tu songes. Ton cœur bat près du mien. Laissons dire Les oiseaux, et laissons les ruisseaux murmurer. Ce sont des envieux. Belle, il faut s'adorer. Il faut aller se perdre au fond des bois farouches. Le ciel étoilé veut la rencontre des bouches; Une lionne cherche un lion sur les monts. Chante! il faut chanter. Aime! il faut aimer. Aimons. Pendant que tu souris, pendant que mon délire Abuse de ce doux consentement du rire, Pendant que d'un baiser complice tu m'absous, La vaste nuit funèbre est au-dessous de nous, Et les morts, dans l'Hadès plein d'effrayants décombres, Regardent se lever, sur l'horizon des ombres, Les astres ténébreux de l'Érèbe qui font Trembler leurs feux sanglants dans l'eau du Styx profond.
L'IDYLLE DU VIEILLARD
LA VOIX D'UN ENFANT D'UN AN
Que dit-il? Croyez-vous qu'il parle? J'en suis sûr. Mais à qui parle-t-il? A quelqu'un dans l'azur; A ce que nous nommons les esprits; à l'espace, Au doux battement d'aile invisible qui passe, A l'ombre, au vent, peut-être au petit frère mort. L'enfant apporte un peu de ce ciel dont il sort; Il ignore, il arrive; homme, tu le recueilles. Il a le tremblement des herbes et des feuilles. La jaserie avant le langage est la fleur Qui précède le fruit, moins beau qu'elle, et meilleur, Si c'est être meilleur qu'être plus nécessaire. L'enfant candide, au seuil de l'humaine misère, Regarde cet étrange et redoutable lieu, Ne comprend pas, s'étonne, et, n'y voyant pas Dieu, Balbutie, humble voix confiante et touchante; Ce qui pleure finit par être ce qui chante; Ses premiers mots ont peur comme ses premiers pas. Puis il espère.
Au ciel où notre œil n'atteint pas Il est on ne sait quel nuage de figures Que les enfants, jadis vénérés des augures, Aperçoivent d'en bas et qui les fait parler. Ce petit voit peut-être un œil étinceler; Il l'interroge; il voit, dans de claires nuées, Des faces resplendir sans fin diminuées, Et, fantômes réels qui pour nous seraient vains, Le regarder, avec des sourires divins; L'obscurité sereine étend sur lui ses branches; Il rit, car de l'enfant les ténèbres sont blanches. C'est là, dans l'ombre, au fond des éblouissements, Qu'il dialogue avec des inconnus charmants; L'enfant fait la demande et l'ange la réponse; Le babil puéril dans le ciel bleu s'enfonce, Puis s'en revient, avec les hésitations Du moineau qui verrait planer les alcyons. Nous appelons cela bégaiement; c'est l'abîme Où, comme un être ailé qui va de cime en cime, La parole, mêlée à l'éden, au matin, Essayant de saisir là-haut un mot lointain, Le prend, le lâche, cherche et trouve, et s'inquiète. Dans ce que dit l'enfant le ciel profond s'émiette. Quand l'enfant jase avec l'ombre qui le bénit, La fauvette, attentive, au rebord de son nid Se dresse, et ses petits passent, pensifs et frêles, Leurs têtes à travers les plumes de ses ailes; La mère semble dire à sa couvée: Entends, Et tâche de parler aussi bien.--Le printemps, L'aurore, le jour bleu du paradis paisible, Les rayons, flèches d'or dont la terre est la cible, Se fondent, en un rhythme obscur, dans l'humble chant De l'âme chancelante et du cœur trébuchant. Trébucher, chanceler, bégayer, c'est le charme De cet âge où le rire éclôt dans une larme. O divin clair-obscur du langage enfantin! L'enfant semble pouvoir désarmer le destin; L'enfant sans le savoir enseigne la nature; Et cette bouche rose est l'auguste ouverture D'où tombe, ô majesté de l'être faible et nu! Sur le gouffre ignoré le logos inconnu. L'innocence au milieu de nous, quelle largesse! Quel don du ciel! Qui sait les conseils de sagesse, Les éclairs de bonté, qui sait la foi, l'amour, Que versent, à travers leur tremblant demi-jour, Dans la querelle amère et sinistre où nous sommes, Les âmes des enfants sur les âmes des hommes? Le voit-on jusqu'au fond ce langage où l'on sent Passer tout ce qui fait tressaillir l'innocent? Non. Les hommes émus écoutent ces mêlées De syllabes dans l'aube adorable envolées, Idiome où le ciel laisse un reste d'accent, Mais ne comprennent pas, et s'en vont en disant: --Ce n'est rien; c'est un souffle, une haleine, un murmure; Le mot n'est pas complet quand l'âme n'est pas mûre.-- Qu'en savez-vous? Ce cri, ce chant qui sort d'un nid, C'est l'homme qui commence et l'ange qui finit. Vénérez-le. Le bruit mélodieux, la gamme Dénouée et flottante où l'enfance amalgame Le parfum de sa lèvre et l'azur de ses yeux, Ressemble, ô vent du ciel, aux mots mystérieux Que, pour exprimer l'ombre ou le jour, tu proposes A la grande âme obscure éparse dans les choses. L'être qui vient d'éclore en ce monde où tout ment, Dit comme il peut son triste et doux étonnement. Pour l'animal perdu dans l'énigme profonde, Tout vient de l'homme. L'homme ébauche dans ce monde Une explication du mystère, et par lui Au fond du noir problème un peu de jour a lui. Oui, le gazouillement, musique molle et vague, Brouillard de mots divins confus comme la vague, Chant dont les nouveau-nés ont le charmant secret, Et qui de la maison passe dans la forêt, Est tout un verbe, toute une langue, un échange De l'aube avec l'étoile et de l'âme avec l'ange, Idiome des nids, truchement des berceaux, Pris aux petits enfants par les petits oiseaux.
XXXVII
LES PAYSANS
AU BORD DE LA MER
I
Les pauvres gens de la côte, L'hiver, quand la mer est haute Et qu'il fait nuit, Viennent où finit la terre Voir les flots pleins de mystère Et pleins de bruit.
Ils sondent la mer sans bornes; Ils pensent aux écueils mornes Et triomphants; L'orpheline pâle et seule Crie: O mon père! et l'aïeule Dit: Mes enfants!
La mère écoute et se penche; La veuve à la coiffe blanche Pleure et s'en va. Ces cœurs qu'épouvante l'onde Tremblent dans ta main profonde, O Jéhovah.
Où sont-ils tous ceux qu'on aime? Elles ont peur. La nuit blême Cache Vénus; L'océan jette sa brume Dans leur âme, et son écume Sur leurs pieds nus.
On guette, on doute, on ignore Ce que l'ombre et l'eau sonore Aux durs combats Et les rocs aux trous d'éponges, Pareils aux formes des songes, Disent tout bas.
L'une frémit, l'autre espère. Le vent semble une vipère. On pense à Dieu Par qui l'esquif vogue ou sombre Et qui change en gouffre d'ombre Le gouffre bleu!
II
La pluie inonde leurs tresses. Elles mêlent leurs détresses Et leurs espoirs. Toutes ces tremblantes femmes, Hélas! font voler leurs âmes Sur les flots noirs.
Et, selon ses espérances, Chacun voit des apparences A l'horizon. Le troupeau des vagues saute Et blanchit toute la côte De sa toison.
Et le groupe inquiet pleure. Cet abîme obscur qu'effleure Le goëland Est comme une ombre vivante Où la brebis Épouvante Passe en bêlant.
Ah! cette mer est méchante, Et l'affreux vent d'ouest qui chante En troublant l'eau, Tout en sonnant sa fanfare, Souffle souvent sur le phare De Saint-Malo.
III
Dans les mers il n'est pas rare Que la foudre au lieu de phare Brille dans l'air, Et que sur l'eau qui se dresse Le sloop-fantôme apparaisse Dans un éclair.
Alors tremblez. Car l'eau jappe Quand le vaisseau mort la frappe De l'aviron, Car le bois devient farouche Quand le chasseur spectre embouche Son noir clairon.
Malheur au chasse-marée Qui voit la nef abhorrée! O nuit! terreur! Tout le navire frissonne, Et la cloche, à l'avant, sonne Avec horreur.
C'est le hollandais! la barque Que le doigt flamboyant marque! L'esquif puni! C'est la voile scélérate! C'est le sinistre pirate De l'infini!
Il était hier au pôle Et le voici! Tombe et geôle, Il court sans fin. Judas songe, sans prière, Sur l'avant, et sur l'arrière Rêve Caïn.
Il suffirait, pour qu'une île Croulât dans l'onde infertile, Qu'il y passât; Il fuit dans la nuit damnée, La tempête est enchaînée A ce forçat.
Il change l'onde en hyène, Et que veut-on que devienne Le matelot, Quand, brisant la lame en poudre, L'enfer vomit dans la foudre Ce noir brûlot?
La lugubre goëlette Jette à travers son squelette Un blanc rayon; La lame devient hagarde, L'abîme effaré regarde La vision.
Les rocs qui gardent la terre Disent: Va-t'en, solitaire! Démon, va-t'en! L'homme entend de sa chaumière Aboyer les chiens de pierre Après Satan.
Et les femmes sur la grève Se parlent du vaisseau rêve En frémissant; Il est plein de clameurs vagues; Il traîne avec lui des vagues Pleines de sang.
IV
Et l'on se conte à voix basse Que le noir vaisseau qui passe Est en granit, Et qu'à son bord rien ne bouge; Les agrès sont en fer rouge, Le mât hennit.
Et l'on se met en prières, Pendant que joncs et bruyères Et bois touffus, Vents sans borne et flots sans nombre, Jettent dans toute cette ombre Des cris confus.
V
Et les écueils centenaires Rendent des bruits de tonnerres Dans l'ouragan; Il semble en ces nuits d'automne Qu'un canon monstrueux tonne Sur l'océan.
L'ombre est pleine de furie. O chaos! onde ahurie, Caps ruisselants, Vent que les mères implorent, Noir gouffre où s'entre-dévorent Les flots hurlants!
Comme un fou tirant sa chaîne, L'eau jette des cris de haine Aux durs récifs; Les rocs, sourds à ses huées, Mêlent aux blêmes nuées Leurs fronts pensifs.
La mer traîne en sa caverne L'esquif que le flot gouverne, Le mât détruit, Et la barre, et la voilure Que noue à sa chevelure L'horrible nuit.
Et sur les sombres falaises Les pêcheuses granvillaises Tremblent au vent, Pendant que tu ris sur l'onde, De l'autre côté du monde, Soleil levant!
XXXVIII
Un homme aux yeux profonds passait; un patriarche Lui demanda:--Combien as-tu de jours de marche, O voyageur qui viens du côté du levant? L'homme dit:--Je ne sais. Le vieux reprit:--Le vent, O voyageur qui viens du côté de l'aurore, T'a-t-il bien poursuivi? L'homme dit:--Je l'ignore. Le vieillard dit:--Tu dois avoir près d'Engaddi Trouvé la caravane allant vers le midi? Combien de voyageurs et de bêtes de somme? --Je n'ai rien rencontré ni rien compté, dit l'homme. --Les hérons gris ont-ils passé dans le brouillard? Dit le vieux. L'homme dit:--Je n'ai rien vu, vieillard. Et le vieillard reprit:--Homme au sombre visage, Aujourd'hui, dans ta route, as-tu, selon l'usage, Auprès de la citerne entre Edom et Gaza, Crié trois fois le nom du saint qui la creusa? Et l'homme répondit:--Quel saint? que veux-tu dire? Le vieillard repartit:--Homme, est-ce de la myrrhe Ou du baume qu'on doit en tribut envoyer Au tétrarque Antipas pour laver son foyer Et parfumer son lit?--Je ne sais pas, dit l'homme. --Quoi! tu ne connais point le roi que je te nomme? --Non.--Le vieillard reprit:--Tu ne distingues pas Entre le lit de pourpre où se couche Antipas Et la paille qui sert aux bêtes de litière? --Non, dit l'homme.
Ils parlaient auprès d'un cimetière. L'œil du vieillard tomba sur les fosses; il dit: --Tous ces êtres, hélas! sur qui l'herbe grandit, Étaient jadis vivants, bruyants, joyeux, utiles; Maintenant les voilà tombés chez les reptiles, Mangés des vers, mêlés à la terre, mêlés A la cendre, et gisants.--Non, dit l'homme. Envolés. Arriver au tombeau, c'est atteindre le faîte.--
Le patriarche alors reconnut un prophète, Et murmura pensif, à voix basse, pendant Que ce passant, doré par le rouge occident, Disparaissait au loin dans le désert sublime: --O savant seulement des choses de l'abîme!
Un grand esprit en marche a ses rumeurs, ses houles, Ses chocs, et fait frémir profondément les foules, Et remue en passant le monde autour de lui. On est épouvanté si l'on n'est ébloui; L'homme comme un nuage erre et change de forme; Nul, si petit qu'il soit, n'échappe au souffle énorme; Les plus humbles, pendant qu'il parle, ont le frisson.
Ainsi quand, évadé dans le vaste horizon, L'aquilon qui se hâte et qui cherche aventure Tord la pluie et l'éclair, comme de sa ceinture Une fille défait en souriant le nœud, Quand l'immense vent gronde et passe, tout s'émeut; Pas un brin d'herbe au fond des ravins, que ne touche Cette rapidité formidable et farouche.
Autrefois, j'ai connu Ferdousi dans Mysore. Il semblait avoir pris une flamme à l'aurore Pour s'en faire une aigrette et se la mettre au front; Il ressemblait aux rois que n'atteint nul affront, Portait le turban rouge où le rubis éclate Et traversait la ville habillé d'écarlate.
Je le revis dix ans après vêtu de noir. Et je lui dis:
--O toi qu'on venait jadis voir Comme un homme de pourpre errer devant nos portes, Toi, le seigneur vermeil, d'où vient donc que tu portes Cet habit noir, qui semble avec de l'ombre teint?
--C'est, me répondit-il, que je me suis éteint.
LE LAPIDÉ
Celui qui parle ici marchait dans une plaine Sombre au point qu'un sentier s'y distinguait à peine; On entendait un bruit de foudre à l'horizon.
Il vit on ne sait quoi d'affreux dans le gazon; Un monceau d'ossements, noir sous un tas de pierres. Alors, lui, le marcheur qui baisse les paupières, Il s'arrêta, sévère et triste, et dit à Dieu:
--Dieu! sous votre ciel calme et dans cet âpre lieu Où le vent vient gronder et l'apôtre se taire, Dans ce désert voisin d'Horeb, je vois à terre Quelque chose qui fut un homme, et qui vivait. C'était un mage; il eut debout à son chevet, Tout le temps qu'il vécut, votre esprit formidable; Et votre esprit parlait à son âme; et le sable, Et la poussière, et l'eau qui coule du rocher, N'ont jamais empêché ses pieds nus de marcher; Il passait les torrents et traversait les plaines; Il était sur la terre une de vos haleines; Il parlait au pontife, au scribe, au juge, au roi, Et sa bouche soufflait sur eux le vaste effroi; Il ne ménageait pas non plus la sombre foule; Il passait, dispersant sa parole, et la houle A le même frisson sous la trombe, et le bois Sous l'orage indigné, que l'homme sous sa voix. Du moins ce fut ainsi tant que vécut ce mage. En bas son âme, en haut l'astre, étaient du même âge. Et le peuple à ses pieds songeait dans la cité Quand il parlait au gouffre avec fraternité. Si bien que maintenant le voici dans cette herbe. Le peuple est trop obscur, le prêtre est trop superbe Pour se laisser longtemps crier par un passant Qu'il faut aider le faible et bénir l'innocent, Qu'il faut craindre l'augure et son sceptre d'érable, Mais que la vérité surtout est vénérable, Et que les fils d'Adam doivent se dire entre eux Qu'il s'agit d'être juste et non pas d'être heureux. Cet homme était sublime et pur dans ses prières; C'est pourquoi, je le dis, le voilà sous ces pierres. Ce mage a cet amas d'affreux cailloux pour lit, Qui le tua vivant et mort l'ensevelit. Certes, l'arbre qui près du cadavre s'élève A plus d'ombrage ayant à ses pieds plus de séve; L'herbe est belle, et les vers de terre sont contents; Les loups ont, j'en conviens, à manger pour longtemps; L'hyène après la chair rongera le squelette; J'entends se réjouir dans l'ombre la belette, Et le corbeau, qui hait votre soleil divin; Et l'églantier sauvage en fleur dans ce ravin A pu boire le sang dont ses roses sont faites. Est-ce donc à cela que servent les prophètes?
Et Dieu lui répondit:
--D'abord, c'est à cela. Il faut que la fleur dise à l'aube: me voilà! L'arbre existe; il est bon que l'herbe soit épaisse Afin que la brebis joyeuse s'en repaisse; Le ver de terre a droit de vivre; et le vautour Dans le banquet du jour et de l'ombre a son tour; Le grand ordre ignoré n'exclut pas la belette De ceux que la mamelle universelle allaite; Et moi qui sais que tout a pour racine tout, Que, si l'un est couché, c'est que l'autre est debout, Que l'être naît de l'être, et sans fin se transforme, Et que l'éternité tourne en ce cercle énorme, Sans quoi dans l'azur noir les soleils s'éteindraient, Je ne vois pas pourquoi les prophètes seraient Dispensés de donner leur chair pour nourriture A l'affamée immense et sombre, la nature. Et puis ce lapidé sert encore à ceci: C'est qu'il te fait songer. L'homme passe, obscurci Par la nuit, par l'hiver, par l'ombre, et par son âme, Car il met de la cendre où j'ai mis de la flamme; Eh bien, puisqu'il est sourd, et puisqu'il est haineux A ceux qu'il voit venir ayant mon souffle en eux, Puisqu'il a son plaisir pour loi, pour dieu son ventre, Il est bon qu'en venant de jouer dans quelque antre Ses jours, son bien, son cœur, tout, sur un coup de dé, Soudain il voie à terre un sage lapidé, Et qu'il compare, ému d'une terreur sacrée, Les cadavres qu'il fait aux esprits que je crée.
Et, poursuivit l'Esprit immense, écoute encor. Quand, tels que des chasseurs menant au son du cor Leur meute dans le bois sinistre des ténèbres, Les peuples, devant eux poussant ces chiens funèbres, Haine, Ignorance, Envie, Orgueil, Rébellion, Ont traqué mon prophète ainsi que le lion, Quand ils boivent le sang et le vin dans leurs salles, Adorant, nains hideux, leurs fautes colossales, Quand le brûleur, soufflant sur un tas de charbon, Se dit mon prêtre, et quand le mal leur semble bon, Les mages inspirés parlent aux multitudes, Comme le sombre vent, du fond des solitudes; Mais je n'ignore pas que ce n'est point assez. Le prophète est bien grand, mais ne peut, je le sais, Dire les mots divins qu'avec la langue humaine; Il sied que le prodige et que le phénomène Apparaisse, et me nomme aux peuples, oublieux De tout ce que j'ai mis d'obscur sur les hauts lieux; Il faut faire entrevoir à l'homme mon mystère, L'ordre silencieux doit cesser de se taire, Et, pour le ciel profond, c'est le moment d'avoir La clameur rappelant les peuples au devoir; Un avertissement farouche est nécessaire; Votre terre a besoin qu'un verbe altier, sincère, Innocent, prenne l'ombre effrayante à témoin; Alors il faut quelqu'un qu'on entende de loin Et qui parle plus haut que la voix ordinaire, Et c'est un des emplois que je donne au tonnerre.
XXXIX
L'AMOUR