Part 6
Celui-ci, que la croix du vieil Ivan protége, A le bonheur d'avoir un sépulcre de neige Assez grand pour y mettre un peuple tout entier; Il y met la Pologne; il faut bien châtier Ce peuple puisqu'il ose exister. Cette reine Fut jeune, belle, heureuse, ignorante, sereine, Et n'a jamais fait grâce, et tout son alphabet, Hélas, commence au trône et finit au gibet. Celui-ci parle au nom du martyr qu'on adore; Sous la sublime croix qu'un reflet du ciel dore, Cet homme, plein d'un sombre et périlleux pouvoir, Prie et songe, et n'est pas épouvanté de voir Son crucifix jeter l'ombre des guillotines. Cet autre, torche au poing, dans les cités mutines, Se rue, et brûle et pille, et d'Irun à Cadix Règne, et fait fusiller un prisonnier sur dix, Et dit: Je n'en fais pas fusiller davantage, Étant civilisé; puis il reprend: Le Tage Et l'Èbre feront voir que le maître est présent; Peuples, je veux qu'on dise en voyant tant de sang Et tant de morts passer que c'est le roi qui passe! Cet autre est un césar de l'espèce rapace; Le laurier est chétif, mais le profit est grand, Cela suffit; il vient; et que fait-il? il prend. Il empoche; quoi? tout; les sacs d'or qu'on lui compte, Les provinces, les morts, Strasbourg, Metz, et la honte; Ce que fit Metternich est refait par Bismarck. Le père de cet autre a bombardé Saint-Marc Et dans l'affreux Spielberg reconstruit la Bastille. Cet autre à son visir a marié sa fille; Cette fille abusant de son droit à l'enfant, Met au monde un garçon, ce que la loi défend; L'aïeul fait étrangler son petit-fils. Cet autre, Jeune, dans les tripots et les femmes se vautre, Puis il se dit: Je suis Bonaparte à peu près; Si je songeais au trône et si je m'empourprais? Il s'empourpre; il devient sanglant. C'est un vrai prince.
Chez eux le plus puissant est souvent le plus mince; Ils ont le cœur des rocs et la dent des lions; Ils sont ivres d'encens, d'effroi, de millions, De volupté, d'horreur, et leur splendeur est noire. S'ils ont soif, il leur faut beaucoup de sang à boire; La guerre leur en verse; il leur faut, s'ils ont faim, Beaucoup de nations à dévorer.
Enfin, Revanche! les mangeurs sont mangés, ô mystère!
--Comme c'est bon les rois! disent les vers de terre.
AUX ROIS
I
Est-ce que vous croyez que nous qui sommes là, Nous que de tout son poids toujours l'ombre accabla, Nous le noir genre humain farouche, nous la plèbe, Nous, les forçats du sol, les captifs de la glèbe, Nous qui, de lassitude expirants, n'avons droit Qu'à la faim, à la soif, à l'indigence, au froid, Qui, tués de travail, agonisons pour vivre, Nous qu'à force d'horreur le destin sombre enivre; Est-ce que vous croyez que nous vous aimons, vous! Nous vassaux, vous les rois! nous moutons, vous les loups? Ah! vraiment, ce serait curieux que des hommes Hideux, désespérés, hagards comme nous sommes, Nus sous leurs toits infects et leurs haillons crasseux, Se prissent de tendresse et d'extase pour ceux Qui les mangent, pour ceux dont leur chair est la proie, Qui construisent avec leur douleur de la joie, Et qui, repus, gorgés, triomphants, gais, charmants, Bâtissent des palais avec leurs ossements! Vous fourmillez sur nous! vous pullulez horribles! Ce serait un miracle à mettre dans les bibles Que nous vous bénissions pour être dévorants A nos dépens; qu'un peuple eût le goût des tyrans, Qu'une nation fût de sa honte complice, Que la suppliciée admirât le supplice Comme une femme adore et baise son époux, Et qu'un lion devînt amoureux de ses poux! Vos vices, ô tyrans, ont pour lustre vos crimes; Quand les rois, débauchés, ivrognes, bas, infimes, Se sentent dégradés et vils à tous les yeux, Vite en guerre! et voilà des hommes glorieux! C'est avec notre sang que leur fange se lave. Par vous l'homme est reptile et le peuple est esclave; C'est par vous, j'en atteste ici le bleu matin, J'en atteste l'affreux mystère du destin Qui pèse sur nous tous et qui nous environne, Par vous, les porte-sceptre et les porte-couronne, Par vous, les tout-puissants et les forts, c'est par vous Que nous avons l'infâme écorchure aux genoux, Que nous sommes abjects, sinistres, incurables, Et que notre misère est faite, ô misérables! Aussi, je vous le dis, rois, nous vous détestons! Nous rampons dans la cave éternelle à tâtons, Notre prunelle luit, nous sommes dans nos antres, Maigres, pensifs, avec nos petits sous nos ventres, Et nous songeons à vous, les rois et les barons, Et nous vous exécrons et nous vous abhorrons!
Mais nous sommes pourtant façonnés de la sorte Que demain, s'il advient, rois, que l'un de vous sorte Tout à coup de la nuit avec un astre au front, S'il est pour secourir son pays brave et prompt, Ou s'il chante, toujours jeune et beau, malgré l'âge, S'il est le roi David, s'il est le roi Pélage, Nous sommes éblouis! les oublis, les pardons, Nous remplissent le cœur, et nous ne demandons Rien à celui-là, rien! Malgré notre souffrance, S'il est grand par l'idée ou par la délivrance, Nous l'aimons! nous aimons sa lyre! nous aimons Son glaive flamboyant dans l'ombre sur les monts! Nous pourrions lui garder rancune de vous autres; Mais non, nous devenons ses soldats, ses apôtres, Ses légions, son camp, sa tribu, ses amis. Nous lui sommes acquis, nous lui sommes soumis, Il peut faire de nous ce qu'il veut. Dans notre âme Nous voyons nos cités et nos hameaux en flamme Sauvés par ce vengeur qui chasse l'étranger; Ou nous sentons au fond de nos haines plonger L'hymne de paix sorti d'une bouche divine, Notre cœur s'ouvre au chant sublime où l'on devine Tout cet immense amour par qui le monde vit; Et nous suivons Pélage et nous suivons David! Oui, pour que l'un de vous, bien qu'en nous tout réclame, Fasse fondre l'hiver que nous avons dans l'âme, Pour qu'un de nos tyrans devienne un de nos dieux, Pour que nous, qui souffrons sous le ciel radieux, Nous fils du désespoir et fils de la patrie, Nous servions l'un de vous avec idolâtrie, Une chose suffit, c'est qu'on lui voie au poing Le fer que l'étranger insolent n'attend point, Ou que sa grande voix verse au cœur l'harmonie; C'est qu'il soit un héros ou qu'il soit un génie!
Rois, nous ne sommes pas plus méchants que cela.
C'est pourtant vrai! toujours, quand un prince brilla, Quand il eut un rayon quelconque sur la tête, L'immense peuple altier, puissant, auguste, et bête, S'est fait son serviteur, son chien, son courtisan.
Mais celui-ci, qu'est-il? qu'a-t-il fait? parlons-en. Il est né. Bien. Non, mal. C'est mal naître qu'entendre Tout petit vous parler avec une voix tendre Ceux que l'homme connaît par leur rugissement; C'est mal naître, c'est naître épouvantablement Qu'être dans son berceau léché d'une tigresse; Par sa croissance, hélas! donner de l'allégresse A l'hyène, et donner de la crainte à l'agneau, C'est mal croître; être fait de bronze, être un anneau De la chaîne de rois que l'humanité traîne, C'est triste; et ce n'est point, certe, une aube sereine Que celle qui voit naître un tyran! Celui-ci, Donc, mal né, vécut mal. Les gueux ont pour souci De voler des liards, il vola des provinces. Il a fait ce que font à peu près tous les princes; Il a mangé, dormi, bu, tué devant lui; Il a régné féroce au hasard de l'ennui; Il fut l'homme qui frappe, opprime, égorge, exile; Ce fut un scélérat, ce fut un imbécile. J'en parle simplement comme on en doit parler. La mort savait son nom et vient de l'appeler; Il est là. Le tombeau, c'est l'endroit difficile; Ce n'est point un cachot, ce n'est point un asile; C'est le lieu sombre où nul n'est plus en sûreté; Le rendez-vous du fourbe avec la vérité, Le rendez-vous de l'homme avec la conscience. C'est là que l'inconnu perd enfin patience. Vous autres vous vivez; mais l'âme, sans le corps, Est nue et tremble; il faut qu'elle écoute. En dehors Des bonnes actions qu'ils peuvent avoir faites, S'ils ne sont ni docteurs, ni mages, ni prophètes, Je n'ai pas de raison pour respecter les morts. Honte aux vils trépassés que hante le remords, Mêlé dans leur sépulcre au miasme insalubre! Le fantôme est là seul sous le plafond lugubre; Je m'ajoute aux vautours, je m'ajoute aux corbeaux. Je sais que ce n'est point un de ces grands tombeaux Où Rachel songe, où Jean médite, où pleure Électre, Je me dresse, et je crache à la face du spectre.
II
N'opposez à ce qui se passe Ni vos néants, ni vos grandeurs. Laissez en paix les profondeurs. L'ombre travaille dans l'espace.
Que fait-elle? Vous le saurez. Derrière l'horizon, la nue Monte, et l'on entend la venue D'événements démesurés.
L'humanité marche et s'éclaire; Le progrès est l'immense aimant; A ce qui vient tranquillement N'ajoutez pas de la colère.
N'irritez pas le peuple obscur, Aveugles rois, tourbe inquiète! Ne soyez pas l'enfant qui jette Des pierres par-dessus le mur.
Dieu, sous les faits, qui sont ses voiles, Continue un dessein béni. Montrer le poing à l'infini, Cela ne fait rien aux étoiles.
Dieu ne s'interrompt pas pour vous. Ce qu'il fait, il faut qu'il le fasse. Son travail, rude à la surface, Dur pour vous, pour le peuple est doux.
Rois, respect au progrès sublime; Rois, craignez ces reflux grondants; Ne faites pas, rois imprudents, Perdre patience à l'abîme.
Sait-on ses courroux, ses sanglots, Ses chocs, son but, ses lois, ses formes? Connaît-on les ordres énormes Que le tonnerre donne aux flots?
Ne vous mêlez pas de ces choses. Votre vain souffle aérien Agite l'eau, mais ne peut rien Sur l'immobilité des causes.
Hélas! tâchez de bien finir. Redoutez l'onde soulevée, Et ne troublez pas l'arrivée Formidable de l'avenir.
Ah! prenez garde! les marées Qu'on nomme révolutions Et qu'il faut que nous apaisions, Par vous, princes, sont effarées,
Et les gouffres sont plus amers, Et la vague est plus écumante, Quand l'orage insensé tourmente La sombre liberté des mers.
XXXIV
TÉNÈBRES
L'homme est humilié de son lot; il se croit Fait pour un ciel plus pur, pour un sort moins étroit; L'homme ne trouve pas de sa dignité d'être Malade, las, souffrant, errant sans rien connaître, Pareil au bœuf qui mange, au bouc qui s'assouvit, Poudreux d'un pas qu'il fait, souillé d'un jour qu'il vit, Fatigué du seul poids de l'heure vaine, esclave Du lit qui le repose et du bain qui le lave; Il s'irrite, il s'indigne; il se déclare enfin Avili par la soif, insulté par la faim. Hélas! vieillir, trembler comme une feuille d'arbre, Se refroidir, sentir ses os devenir marbre, Après des songes noirs avoir de froids réveils, Quel sort! et l'homme pleure.
--Eh, disent les soleils, Qu'est-ce donc que veut l'homme? et quelle est sa folie? Le joug universel le comprime et le lie; Eh bien? que lui faut-il et de quoi se plaint-il? L'être le plus grossier, l'être le plus subtil Sont courbés comme lui par la force invisible. Insensé, qui voudrait étreindre l'impossible Dans les crispations débiles de son poing! Il ne sait point que l'être est un; il ne sait point Que le mystère obscur couvre tout de sa brume; Que les vagues de l'ombre ont une affreuse écume A qui nul front n'échappe, éblouissant ou noir, Et que tout ce qui vit est fait pour recevoir L'éclaboussure énorme et sombre de l'abîme. Il trouve son destin trop humble et trop infime; Il se sent abaissé par ce ciel écrasant; Eh! c'est la loi commune, et rien n'en est exempt. Il hait la cause; il garde à l'infini rancune; Il voudrait être clair, limpide, sans aucune De ces obscurités qui s'expliquent plus tard, Que nous nommons énigme et qu'il nomme hasard; Il se rêve complet, sans tache, sans problème, Portant sur son front l'aube ainsi qu'un diadème, Pur, lumineux, serein, parfait, calme; il voudrait Être seul en dehors de l'effrayant secret. Quoi! tout ce qui naît, vit, s'allume, se consomme, Brille et meurt, ce serait pour aboutir à l'homme! L'homme serait le but du splendide univers! Mais que dirait la cendre et que diraient les vers? Quoi! la création aurait pour toute fête Et pour tout horizon d'avoir l'homme à son faîte! Dieu serait pour l'atome un piédestal d'orgueil! Non! l'homme souffre et rampe; il est son propre écueil; Il tremble et tombe; il sent peser sur lui sans cesse Son âme en ignorance et sa chair en bassesse; Il est triste le soir et triste le matin; Il tâte en vain le cercle où tourne son destin; L'astre qu'il porte en lui suit une obscure ellipse; La matière le voile et le sommeil l'éclipse; Son berceau cache un gouffre ainsi que son cercueil; C'est que tout a son crêpe et que tout a son deuil! Eh! ne sommes-nous pas humiliés nous-même, Nous les soleils, les feux du firmament suprême, Quand l'ombre ouvre l'abîme où nous nous engouffrons, Avec les sombres nuits, ces immenses affronts!--
La nuit! la nuit! la nuit! Et voilà que commence Le noir de profundis de l'océan immense. Le marin tremble, aux flots livré; Miserere, dit l'homme; et, dans le ciel qui gronde, L'air dit: miserere! Miserere, dit l'onde; Miserere! miserere!
Le dolmen, dont l'ortie ensevelit les tables, Pousse un soupir; les morts se dressent lamentables; Gémissent-ils? écoutent-ils? La jusquiame affreuse entr'ouvre ses corolles; La mandragore laisse échapper des paroles De ses mystérieux pistils.
Qu'a-t-on fait à la ronce et qu'a-t-on fait à l'arbre? Qu'ont-ils donc à pleurer? Pour qui l'antre de marbre Verse-t-il ces larmes d'adieux? Sont-ce les noirs Caïns d'une faute première? Deuil! ils ont la souffrance et n'ont pas la lumière! Ils ont des pleurs et n'ont pas d'yeux!
Le navire se plaint comme un homme qui souffre, Le tuyau grince et fume, et le flot qui s'engouffre Blanchit les tambours du steamer, Le crabe, le dragon, l'orphe aux larges ouïes, Nagent dans l'ombre où rampe en formes inouïes La vie horrible de la mer.
Le hallier crie; il semble, à travers l'âpre bise, Qu'on entende hurler Nemrod, Sylla, Cambyse, Rongés du ver et du corbeau, Et sortir, dans l'orage et la brume et la haine, Des froids caveaux où sont les damnés à la chaîne, Les rugissements du tombeau.
Est-il quelqu'un qui cherche? est-il quelqu'un qui rêve? Est-il quelqu'un qui marche à l'heure où sur la grève Rôdent le spectre et l'assassin, Et qui sache, ô vivants! pourquoi sanglote et râle La forêt, monstrueuse et fauve cathédrale, Où le vent sonne le tocsin?
On entend vous parler à l'oreille des bouches; On voit dans les clartés des branchages farouches Où passent de mornes convois; Le vent, bouleversant l'arbre aux cimes altières, Emplit de tourbillons les blêmes cimetières; Quelle est donc cette étrange voix?
Quel est ce psaume énorme et que rien ne fait taire? Et qui donc chante, avec les souffles de la terre, Avec le murmure des cieux, Avec le tremblement de la vague superbe, Les joncs, les eaux, les bois, le sifflement de l'herbe Le requiem mystérieux?
O sépulcres! j'entends l'orgue effrayant de l'ombre, Formé de tous les cris de la nature sombre Et du bruit de tous les écueils; La mort est au clavier qui frémit dans les branches, Et les touches, tantôt noires et tantôt blanches, Sont vos pierres et vos cercueils.
L'homme se trompe! Il voit que pour lui tout est sombre; Il tremble et doute; il croit à la haine de l'ombre; Son œil ne s'ouvre qu'à demi; Il dit:--Ne suis-je pas le damné de la terre, Lugubre atome, ayant l'immensité pour guerre Et l'univers pour ennemi?--
S'il regarde la vie, elle est aussi le gouffre. Toute l'histoire pleure et saigne et crie et souffre; Tous les purs flambeaux sont éteints; Morus après Caton dans le cirque se couche; Le genre humain assiste au pugilat farouche Des grands cœurs et des noirs destins.
L'énigme universelle est proposée à l'âme, L'âme cherche; la terre et l'eau, l'air et la flamme Font le mal, triste vision! Le vent, la mer, la nuit sont pris en forfaiture; Hélas! que comprend-on? Peu de la créature, Et rien de la création.
Les faits, qui sont muets et qui semblent funèbres, Surgissent au regard comme un bloc de ténèbres, Et rien n'éclaire et rien ne luit; L'horizon est de l'ombre où l'ombre se prolonge, Où se dresse, devant l'humanité qui songe, Toute une montagne de nuit.
Le sombre sphinx Nature, accroupi sur la cime, Rêve, pétrifiant de son regard d'abîme Le mage aux essors inouïs, Tout le groupe pensif des blêmes Zoroastres, Les guetteurs de soleils et les espions d'astres, Les effarés, les éblouis.
Il semble à tout ce tas d'Œdipes qui frissonne Que l'ouragan, clairon des nuages qui sonne, La comète, horreur du voyant, L'hiver, la mort, l'éclair, l'onde affreuse et vivante, Tout ce que le mystère et l'ombre ont d'épouvante Sorte de cet œil effrayant.
La nuit autour du sphinx roule tumultueuse.-- Si l'on pouvait lever sa patte monstrueuse, Que contemplèrent tour à tour Newton, l'esprit d'hier, et l'antique Mercure, Sous la paume sinistre et sous la griffe obscure On trouverait ce mot: Amour.
XXXV
LA-HAUT
Un jour l'étoile vit la comète passer, Rit, et, la regardant au gouffre s'enfoncer, Cria:--La voyez-vous courir, la vagabonde? Jadis, dans l'azur chaste où la sagesse abonde, Elle était comme nous étoile vierge, ayant Des paradis autour de son cœur flamboyant, Et ses rayons, liant les sphères, freins et brides, Faisaient tourner le vol des planètes splendides; Rien n'égalait son nimbe auguste, et dans ses nœuds Sa chevelure avait dix globes lumineux; Elle était l'astre à qui tout un monde s'appuie. Un jour, tout à coup, folle, ivre, elle s'est enfuie. Un vertige l'a prise et l'a jetée au fond Des chaos où Moloch avec Dieu se confond. Quand elle en est sortie, elle était insensée; Elle n'a plus voulu suivre que sa pensée, Sa furie, un instinct fougueux, torrentiel, Mauvais, car l'équilibre est la vertu du ciel. Devant elle, au hasard, elle s'en est allée; Elle s'est dans l'abîme immense échevelée; Elle a dit: Je me donne au gouffre, à volonté! Je suis l'infatigable; il est l'illimité. Elle a voulu chercher, trouver, sonder, connaître, Voir les mondes enfants, tâcher d'en faire naître, Aller jusqu'en leur lit provoquer les soleils, Examiner comment les enfers sont vermeils, Voir Satan, visiter cet astre en sa tanière, L'approcher, lui passer la main dans la crinière, Et lui dire: «Lion, je t'aime! Iblis, Mammon, Prends-moi, je viens m'offrir, déesse, à toi démon!» Elle s'est faite, ainsi que l'air, fuyante et souple; Elle a voulu goûter l'âcre extase du couple, Et sans cesse épouser des univers nouveaux; Elle a voulu toucher les croupes des chevaux De la foudre, et, parmi les bruits visionnaires, Rôder dans l'écurie énorme des tonnerres; Elle a mis de l'éclair dans sa fauve clarté; Elle a tout violé par curiosité; Et l'on sent, en voyant ses flamboiements funèbres, Que sa lumière s'est essuyée aux ténèbres. Les soleils tour à tour l'ont. Elle a préféré A la majesté fixe au haut du ciel sacré, On ne sait quelle course, audacieuse, oblique, Étrange; et maintenant elle est fille publique.
Et la comète dit à l'étoile:--Vesta, Tu te trompes. Je suis Vénus. Quand Dieu resta, Après que le noir couple humain eut pris la fuite, Seul dans le paradis, Satan lui dit: Ensuite? Et Dieu vit que l'amour est un besoin qu'on a, Et que sans lui le monde a froid; il m'ordonna D'aller incendier le gouffre où tout commence, Et Dieu mit la sagesse où tu vois la démence. Depuis ce jour-là, j'erre et je vais en tous lieux Rappeler à l'hymen les mondes oublieux. J'illumine Uranus, je réchauffe Saturne, Et je remets du feu dans les astres; mon urne Reverse un flot d'aurore aux fontaines du jour; Je suis la folle auguste ayant au front l'amour; Je suis par les soleils formidables baisée; Si je rencontre en route une lune épuisée, Je la rallume, et l'ombre a ce flambeau de plus; L'océan étoilé me roule en ses reflux; Sur tous les globes, nés au fond des étendues, Il est de sombres mers que je gonfle éperdues; J'éveille du chaos le rut démesuré; Voici l'épouse en feu qui vient! l'astre effaré Regarde à son zénith, à travers la nuée, L'impudeur de ma robe immense dénouée; De mes accouplements l'espace est ébloui; Dès qu'un gouffre me veut, j'accours et je dis: Oui! Je passe d'Allioth à Sirius; ma bouche Se colle au triple front d'Aldebaran farouche; Et je me prostitue à l'infini, sachant Que je suis la semence et que l'ombre est le champ; De là des mondes; Dieu m'approuve quand j'ébauche Une création que tu nommes débauche. Celle qui lie entre eux les univers, c'est moi; Sans moi, l'isolement hideux serait la loi; Étoiles, on verrait de monstrueux désastres; L'infini subirait l'égoïsme des astres; Partout la nuit, la mort et le deuil, augmentés Par la farouche horreur de vos virginités. J'empêche l'effrayant célibat de l'abîme. Je suis du pouls divin le battement sublime; Mon trajet, à la fois idéal et réel, Marque l'artère énorme et profonde du ciel; Vous êtes la lumière et moi je suis la flamme; Dieu me fit de son cœur et vous fit de son âme; O mes sœurs, nous versons toutes de la clarté, Étant, vous l'harmonie, et moi la liberté.
XXXVI
LE GROUPE DES IDYLLES
I
ORPHÉE
J'atteste Tanaïs, le noir fleuve aux six urnes, Et Zeus qui fait traîner sur les grands chars nocturnes Rhéa par des taureaux et Nyx par des chevaux, Et les anciens géants et les hommes nouveaux, Pluton qui nous dévore, Uranus qui nous crée, Que j'adore une femme et qu'elle m'est sacrée. Le monstre aux cheveux bleus, Poséidon, m'entend; Qu'il m'exauce. Je suis l'âme humaine chantant, Et j'aime. L'ombre immense est pleine de nuées, La large pluie abonde aux feuilles remuées, Borée émeut les bois, Zéphyre émeut les blés, Ainsi nos cœurs profonds sont par l'amour troublés. J'aimerai cette femme appelée Eurydice, Toujours, partout! Sinon que le ciel me maudisse, Et maudisse la fleur naissante et l'épi mûr! Ne tracez pas de mots magiques sur le mur.
II
SALOMON
Je suis le roi qu'emplit la puissance sinistre; Je fais bâtir le temple et raser les cités; Hiram mon architecte et Charos mon ministre Rêvent à mes côtés;
L'un étant ma truelle et l'autre étant mon glaive, Je les laisse songer et ce qu'ils font est bien; Mon souffle monte au ciel plus haut que ne s'élève L'ouragan libyen;
Dieu même en est parfois remué. Fils d'un crime, J'ai la sagesse énorme et sombre; et le démon Prendrait, entre le ciel suprême et son abîme, Pour juge Salomon.
C'est moi qui fais trembler et c'est moi qui fais croire; Conquérant on m'admire, et, pontife, on me suit; Roi, j'accable ici-bas les hommes par la gloire, Et, prêtre, par la nuit;
J'ai vu la vision des festins et des coupes Et le doigt écrivant Mané Thécel Pharès, Et la guerre, les chars, les clairons, et les croupes Des chevaux effarés;
Je suis grand; je ressemble à l'idole morose; Je suis mystérieux comme un jardin fermé; Pourtant, quoique je sois plus puissant que la rose N'est belle au mois de mai,
On peut me retirer mon sceptre d'or qui brille, Et mon trône, et l'archer qui veille sur ma tour, Mais on n'ôtera pas, ô douce jeune fille, De mon âme l'amour;
On n'en ôtera pas l'amour, ô vierge blonde Qui comme une lueur te mires dans les eaux, Pas plus qu'on n'ôtera de la forêt profonde La chanson des oiseaux.
III
ARCHILOQUE