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Part 1

ERNEST DIMNET

FIGURES DE MOINES

PARIS LIBRAIRIE ACADÉMIQUE PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS 35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35

1909 Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

Published February twenty fifth nineteen hundred and nine.

Privilege of Copyright in the United States reserved, under the Act approved March third, niveteen hundred and five by Perrin and Cº.

Attende Carthusienses, Cistercienses et diversæ religionis monachos ac moniales, qualiter omni nocte ad psallendum Domino assurgunt.

_Imitat._, I, 25.

Paix et mélancolie Veillent là près des morts, Et l’âme recueillie Des vagues de la vie Croit y toucher les bords.

Pourquoi vous fermez-vous, maisons de la prière? Est-il une heure, ô Dieu, dans la nature entière Où le cœur soit las de prier?

LAMARTINE, _Harmonies_.

FIGURES DE MOINES

LES BÉNÉDICTINS ANGLAIS DE DOUAI

Le département du Nord apparaît sur la carte comme un long ruban, serré entre la Belgique d’un côté, et, de l’autre, entre l’Artois, la Picardie, la France et la Champagne. Les Parisiens l’appellent la Flandre et le voient sous les couleurs dont Rodenbach leur a peint sa patrie. Il y a cependant des différences singulières entre les habitants d’une région si étendue et soumise à des influences si diverses. Les Flamands de Bergues et de Cassel ne ressemblent en rien aux populations des quatre arrondissements méridionaux et dans ceux-ci mêmes la variété est assez grande pour engendrer parfois l’antipathie. Entre la Flandre proprement dite et ce qui était le diocèse de Fénelon, Lille est tout à fait à part dans un pays bas, humide et de population mêlée. C’est une grande ville neuve, bruyante, boueuse et triste, où le peuple est singulièrement grossier. Les gens du pays d’herbages et de forêts, situé à vingt ou trente lieues au sud, entre la Sambre et les Ardennes, qui y viennent quelquefois pour leurs affaires, s’y sentent mal à l’aise et dépaysés. Au contraire les vieilles villes du bassin de l’Escaut, le Quesnoy, Valenciennes, Condé, Cambrai, Douai, éveillent en eux une curiosité sympathique. Ce sont des pays qu’on avait toujours sus assez près pour espérer les voir, quand on en rencontrait les noms dans l’histoire des guerres de Louis XIV. On y était soldat, on y allait pour des procès, pour passer son baccalauréat, ou simplement pour voir les cavalcades ou les grands marchés.

Je me rappelle ma curiosité quand on m’amena à Cambrai pour y commencer mes études en sixième. C’est au Quesnoy que je vis pour la première fois plusieurs des merveilles qui m’avaient fait rêver: des remparts avec de grands tas de boulets noirs, brillants et rangés, un grand bateau sur le canal, et un moulin à vent qui tournait et sifflait.

Cambrai m’offrit bien d’autres objets d’étonnement. Les remparts s’y dressaient autrement fiers sur la profondeur sombre des fossés; les portes y étaient monumentales, à colonnes et sculptures, avec des traces de boulets de canon. Quand nous entrâmes en ville, je sentis tout à coup que je ne ressortirais plus que collégien conduit à la promenade, et Cambrai me parut triste. Cependant nous allâmes longtemps par la ville au beau soleil d’octobre, et je vis pour la première fois une cathédrale, une grande église ornée de tableaux immenses, un palais épiscopal, de vastes places, des séminaires, collèges et couvents, pour la plupart puissants édifices du XVIIIe siècle, dont je ne me lassais pas de regarder les innombrables fenêtres et les toitures énormes. Dans la cathédrale, nous vîmes, derrière le chœur, la sépulture des archevêques. Sur un sarcophage, à demi-couchée, on me montra la noble figure de Fénelon. J’avais lu le _Télémaque_ et j’avais un goût extraordinaire pour les _Fables_. Je connaissais aussi le portrait de Saint-Simon qui me faisait, sans que je susse pourquoi, l’effet de la musique. C’étaient bien ces yeux dont le feu sortait comme un torrent. Il y avait une noblesse inexprimable répandue sur les grands traits du visage, dans le geste lent et persuasif. Je regardais de toutes mes forces.

Sur une place silencieuse, derrière un jardin à bassins et jets d’eau, qui me parut mystérieux et féerique, nous nous arrêtâmes aussi devant ce qui reste du palais du prince-évêque: une entrée magnifique, une sorte de double portique avec des guirlandes, des écussons et des devises. J’ai vécu neuf ou dix ans à Cambrai, j’y retourne encore quelquefois: la statue et la porte du palais de Fénelon me parlent toujours comme en cette journée d’octobre.

On nous conduisait parfois nous promener sur la route de Douai. Une vieille pierre blanche indiquait le chemin. Je ne savais de Douai que ce que mes camarades me disaient et je n’y pensais pas autrement; cependant, un de mes oncles y avait été professeur, et il me semblait naturel et probable que j’y vivrais moi-même quelque jour. Quand je fus en troisième, je me pris d’une passion pour l’anglais. On nous l’apprenait par une méthode sévère, mais la langue me paraissait à la fois étrange et facile et me faisait sentir sous les mots une âme autre que la nôtre que je voulais atteindre. Les élèves de seconde expliquaient le _Sketch Book_ de Washington Irving. Je l’empruntais constamment à mon voisin: je lisais et relisais les pages charmantes qui me peignaient un Noël anglais, ou les histoires mélancoliques et sentimentales où je croyais voir pour la première fois une expression juste et pénétrante de la vie réelle. La langue ciselée, savante, poétique, me ravissait. Cette année-là, j’eus en prix l’_Apologia_ du cardinal Newman. Ce chef-d’œuvre avait été traduit très exactement et avec une certaine élégance par un M. Du Pré de Saint-Maur. Newman avait écrit, pour la traduction, une vingtaine de pages de notes où il débrouillait à l’usage des Français l’écheveau des partis religieux dans l’anglicanisme et celui, plus embrouillé encore, de la constitution d’Oxford. Le livre n’avait eu aucun succès. Il était tombé peu à peu au rang des ouvrages que les éditeurs vendent au rabais aux institutions religieuses. Il y en avait un stock à la librairie et on faisait si peu de cas de ce pauvre livre à couvertures grises qu’on n’osait même pas le montrer à la distribution des prix. J’eus le mien parce que j’étais assez fort à la balle au mur.

Il serait inutile d’essayer de décrire l’impression que cette merveilleuse histoire d’âme fit sur moi. Oxford est vivant dans l’_Apologia_ avec sa poésie propre qui ne ressemble à aucune autre. Quant au progrès religieux de Newman, il s’accompagnait d’une vie intérieure noble et mâle, d’un goût de vérité et de beauté, très humain et très élevé, que je n’avais jamais vus rassemblés dans une vie de saint. Le pauvre livre méprisé m’enchanta par ce qu’il m’apprenait, par ce qu’il me faisait deviner et par les problèmes que mon esprit se posait à lui-même chaque fois que je l’ouvrais. La pensée anglaise m’attira dès lors par son originalité et sa fraîcheur et je devins curieux de tout ce qui me venait de ce côté.

Je ne me rappelle pas comment je connus l’existence du monastère anglais de Douai. Nous lisions beaucoup une très intéressante histoire des persécutions par un grand vicaire de Cambrai, M. Destombes, dont je vois encore la fine et spirituelle figure. Il y est question à chaque instant du collège qui vit sur ses bancs Southwell, Campian et tant de confesseurs de la foi, mais je ne croyais pas que rien subsistât de ce séminaire fameux. Quelqu’un me prêta aussi la traduction du _Journal_ du collège pendant la révolution. C’est le récit très attachant d’une captivité assez longue que les étudiants et la plupart de leurs maîtres subirent dans la citadelle de Doullens. Quelque temps après, je sus que Douai possédait toujours un collège anglais et mon imagination commença à travailler sur ceux qui l’habitaient. Je les voyais dans les dispositions où mes lectures m’avaient montré leurs lointains ancêtres, graves, réfléchis et méprisant la mort sans emportement.

Nous passions, comme de juste, notre baccalauréat à Douai. C’est cette grave affaire qui m’y conduisit pour la première fois. Le souci de repasser des dates ne nous laissait guère le loisir de nous promener en touristes et nous ne quittions une petite pension appelée Saint-Amé, où nous descendions, que pour aller à la Faculté. Cette maison touchait à l’église Saint-Jacques qui, jusqu’à la Révolution, avait été celle des Récollets anglais. Un joli jardin triste, planté de poiriers déjà chargés de fruits, s’étendait le long de l’église: nous y restions de longues heures sur un banc à écouter les cloches--les plus belles de la ville,--égrenant un glas infini. Devant l’église, une grande maison du XVIIe siècle dominait un jardin entouré de murs et de fossés: c’était l’ancien couvent des Récollets. Douai avait eu, au XVIe siècle, une célèbre université. Quand Oxford devint protestant, les catholiques anglais se rassemblèrent au centre intellectuel le plus proche. C’est ainsi que Douai eut cinq établissements britanniques: un couvent franciscain, un monastère bénédictin, le Collège anglais ou des Grands Anglais, comme on l’appelle encore, celui des Écossais et un autre pour les Irlandais, dont il ne reste rien. La maison des franciscains, comme leur église, n’avait pas subi le moindre changement.

Un beau soir de dimanche, il y eut une fête sur l’esplanade, le long de la rivière. La chaleur avait été accablante et la soirée avait le calme profond des plus beaux soirs d’été. Je fus frappé du recueillement de la foule. A part trois jours dans l’année où un vent de folie semble souffler sur la ville, le peuple de Douai n’est jamais bruyant. Cette multitude se déplaçait lentement, sans cris ni désordre, et semblait jouir de la fraîcheur commençante comme si elle n’eût eu qu’une seule âme. Les larges quais de la Scarpe et l’immense esplanade paraissaient plus vastes de la présence de ces milliers d’hommes. Je suivais distraitement la foule quand je vis venir en sens inverse trois hommes d’un aspect singulier. Vêtus de noir, ils avaient la pâleur de visage, les cheveux et les sourcils foncés que le mélange de sang irlandais donne fréquemment aux Anglais catholiques. Le plus âgé portait le paletot fermé et le haut col romain, ses deux compagnons avaient la bizarre coiffure en losange des étudiants d’Oxford. Ils s’avançaient silencieux, le pas grave et assuré; personne que moi ne les regardait. Je serais ridicule en disant que cette apparition de trois Anglais, un moine et deux séminaristes, me fit battre le cœur et que mes yeux ne pouvaient se détacher de leurs hautes et sombres figures. Mais j’étais jeune, sans nulle expérience, imaginatif et ardent: ces trois hommes étaient pour moi une civilisation, une pensée, et surtout l’incarnation d’une histoire écrite avec le sang des martyrs. Je les regardais s’éloigner, le cœur plein d’aspirations de toutes sortes. De ce premier passage à Douai leur souvenir fut celui que je gardai le plus vif avec celui d’un recueillement singulier répandu sur la ville.

Deux ou trois ans après, je revins à Douai faire mon apprentissage de très jeune professeur. Le collège Saint-Jean était établi dans un ancien couvent d’Ursulines, dont il restait quelques morceaux assez élégants. Les bâtiments formaient un quadrilatère autour d’une vaste cour ombragée par quelques vieux arbres et séparée par une grille d’un très beau jardin que l’on continuait à appeler le parc, comme au XVIe siècle[1]. A travers les arbres on apercevait le dôme de l’église Saint-Pierre.

[1] Le «parc» de madame de Lafayette, dont parle madame de Sévigné, ne pouvait aller que de la rue de Vaugirard à Saint-Sulpice. Le très agréable jardin du collège Stanislas s’appelle aussi le parc, comme au temps où la princesse Belgiojoso s’y promenait.

Saint-Jean était la maison la plus ordonnée. La règle y était austère et cependant on l’acceptait. Plusieurs professeurs âgés avaient vieilli au collège, comme vieillissent les prêtres, sans le sentir ni s’en douter. Nous ne faisions jamais de visites. Quand quelqu’un manquait à la table de communauté, l’événement était commenté. Une vie ainsi réglée et solitaire dans un milieu qui a sa physionomie et comme son âme propres développe une attention aux choses que la vie de société ignore ou détruit. Pour nous, le collège et la ville étaient des personnes. La langue anglaise a une expression d’une force singulière pour marquer le progrès qu’un lieu, un monument, une œuvre d’art fait insensiblement dans l’âme d’une personne: _to grow upon one_, grandir non pas en soi, mais sur soi, c’est-à-dire presque contre soi et malgré qu’on en ait. Le charme de Douai, les expressions nuancées de sa physionomie de vieille ville, nous pénétraient ainsi lentement et sûrement.

Ce qui frappait d’abord, c’était, comme je l’ai dit déjà, le silence profond qui régnait. La ville était immense pour sa population. Valenciennes, qui est aussi peuplée, couvre moitié moins d’espace et les rues en paraissent étroites et grouillantes. Douai avait de grands espaces vides: les quais, l’esplanade, un marché aux bêtes qu’on appelait le Barlet, dont on ne voyait pas les limites et où les plus grandes foires du monde eussent été à l’aise. Il y avait en ville plusieurs casernes derrière lesquelles des cours insoupçonnées s’étendaient à perte de vue. Les couvents, les collèges étaient tous au large, entre des promenoirs, des cours et des potagers. Le lycée, établi dans les bâtiments du collège d’Anchin, en avait conservé l’immense enclos. Enfin, presque partout, derrière les vieilles maisons parlementaires à haute porte cochère et à six fenêtres de façade, se cachaient des charmilles et de profonds jardins. Quelquefois, par la porte ouverte d’une étroite maison, on apercevait une confusion d’arbustes ou d’arbres fruitiers en fleurs débordant de toutes parts sur des murs et que la mine chétive du logis ne laissait guère deviner.

Tout ce vide et cette étendue faisaient un grand silence et une grande solitude. Je ne me souviens pas d’avoir vu jamais plus de deux ou trois personnes à la fois dans la rue Saint-Jean, qui aboutissait cependant au centre de la ville et souvent mes pas y rompaient seuls le silence. Le carillon du beffroi--vieux beffroi espagnol de haute figure--s’entendait de partout quand l’heure ou la demie lui faisaient reprendre infatigablement ses petits airs toujours les mêmes, et dont on ne savait jamais s’ils étaient gais ou tristes. Certainement ce repos absolu était l’atmosphère même de Douai et les habitants le sentaient. Une fois par an, dans le mois de juillet, on promenait par la ville une de ces familles de géants, protecteurs des cités flamandes, et pendant trois jours le carillon s’éveillait avec l’aube et répétait un refrain que vieux et jeunes reprenaient jusqu’au soir dans une griserie de joie, de soleil et de bière blanche. Mais cette petite fièvre ne durait que d’un dimanche à un mardi et le mercredi matin le silence revenait plus profond que jamais.

Les Douaisiens étaient renfermés, casaniers et gardaient leurs impressions pour eux. Deux fois par semaine il y avait musique sur la place Saint-Jacques. C’était une grande et large promenade de hauts tilleuls à travers lesquels on voyait la façade des Grands Anglais. Toute la ville venait à la musique. Dans l’intervalle des morceaux on se promenait et à peine un léger murmure s’élevait au-dessus de la foule compacte. Quand les premiers rangs arrivaient aux derniers arbres, on faisait volte-face comme pour une danse antique et l’on revenait à pas mesurés vers le kiosque. Je me rappelle un dimanche de musique sur l’exiguë grande place d’Antibes. Quelle chanson de cigales humaines bruissait entre les palmiers et les hautes maisons balconnées sous le carré de ciel bleu. Comme de toutes les âmes partait la rapide fusée des gaietés méridionales! La place Saint-Jacques était un endroit recueilli, où les petites nouvelles et les petites intrigues se répandaient mystérieusement, sans qu’on eût besoin de les dire. Les plus légers indices suffisent à des autochtones dont les âmes et les vies sont toutes pareilles. Une vieille ville close ressemble à la cité muette des fourmis. Rien ne s’entend et pourtant les moindres impressions s’y propagent.

Pour nous qui étions en marge de l’existence commune et vivions surtout derrière nos murs, nous n’entendions que le silence. C’était un des charmes de notre vie. Les maisons hermétiquement fermées devant lesquelles certains d’entre nous passaient et repassaient depuis trente ans, ne nous semblaient pas inhospitalières. Elles avaient leur physionomie et nous les aimions dans leur réserve. Plusieurs avaient une histoire. Nous le savions et ne nous souciions pas de mêler des réalités peut-être blessantes à ce que nous voyions dans le lointain des temps passés.

Quelques vieux médecins, quelques vieux prêtres singuliers ou autoritaires et dont on avait un peu peur, quelques savants ou artistes, rencontrés à la bibliothèque ou au musée et dont la figure devenait familière, faisaient tout notre cercle d’âmes vivantes. Le reste était énigme pendant quelque temps, puis devenait cadre et choses de tous les jours, comme nous le devenions nous-mêmes quand on nous avait vus quelques années, aller et venir par certaines rues. Un jeune peintre, un poète qui devait devenir mon ami et dont je suivais les songeries à la trace, un vieil abbé métaphysicien m’intéressaient, mais l’idée parisienne et moderne de les aller voir, d’être présenté, de leur dire des phrases banales, alors qu’en réalité ils étaient une partie de mon existence et donnaient un corps à mes rêves, m’aurait surpris et effrayé comme un extraordinaire manque de goût. Nous gardions intact le sentiment que les Anglais appellent _wondering_, la curiosité de choses que nous ne saurions jamais.

Certains endroits que l’étranger de passage eût à peine remarqués nous attiraient par un charme sans cesse plus profond: un mélancolique jardin dans la rue d’Arras; un autre, très vieux--car il n’était plus de niveau avec la rue,--près du rempart, vers la porte d’Équerchin, sorte d’Éden où tout croissait dans une confusion vigoureuse; la fabrique de cloches aussi. Elle avait l’air monastique de certaines vieilles manufactures. On ne voyait jamais personne dans sa vaste cour circulaire et le silence y était plus profond que partout ailleurs. On se demandait par quelle magie se fondaient les cloches qui passaient parfois fleuries et enguirlandées sur un chariot et dont nous entendions l’immense concert à quelques veilles de fêtes. Ces lieux avaient un charme inépuisable, dont aucune analyse ne donnait la formule; avec le même aspect ils eussent été autres dans une autre ville et il fallait être naturalisé pour les aimer, comme nous les aimions, avec le sens de leur mystère.

Certaines vieilles façades historiques avaient le même pouvoir. La ville était pleine de ces souvenirs de pierre où revivaient l’ancienne université, avec ses séminaires, les temps de la domination espagnole, des moines, des savants, des soldats et des artistes. Au coin de la rue des Wez s’élevait une grande maison badigeonnée où s’abrite la bibliothèque de l’école d’artillerie. C’est là qu’Estius et Stapleton faisaient leurs cours devant des centaines d’étudiants. C’est là que quelques années avant la Révolution, un petit lieutenant corse, à figure pâle, à prétentions littéraires et studieuses, avait fait une étude approfondie de la bataille de Denain et du rôle que Villars y joua. Chaque fois que cette chétive silhouette de Bonaparte m’apparaissait, au seuil étroit, je me ressouvenais qu’au même temps, à six lieues de là, Chateaubriand était, lui aussi, sous-lieutenant, à Cambrai, moins lieutenant, plus ambitieux et plus littéraire qu’il ne lui a plu de nous le dire. C’étaient là de grands souvenirs. Ils m’émouvaient moins profondément qu’une brève inscription sur une pauvre boutique, aux abords de la collégiale Saint-Pierre:

ICI TRAVAILLA ET MOURUT JEAN BELLEGAMBE SURNOMMÉ LE MAITRE DES COULEURS PEINTRE EXCELLENT (1600-1626).

Quelle vie de grand artiste laborieux et vivant avec ses rêves, a été enserrée dans un poème lapidaire plus sobre à la fois et plus éclatant? L’enchantement de cette inscription m’a bien des fois retenu immobile devant la pauvre maison longtemps après que la musique et la couleur de ces lentes et nobles syllabes fussent entrées pour toujours dans ma mémoire.

Le collège anglais était contigu à la prison et faisait avec elle un carré de deux à trois cents mètres de côté. On y entrait par la rue Saint-Benoît, ruelle déserte à l’entrée de laquelle était une ancienne maison de postes où naquit Saint-Chrétien et qui aboutissait à l’église des Chartreux. De hauts murs, surélevés pour le jeu de balle, faisaient vis-à-vis à une rangée d’humbles maisons de deux fenêtres et de deux étages. On ne voyait du collège que les têtes des tilleuls, dominant ces murs, mais à de certaines heures on entendait, suivant la saison, le bruit sec de la balle de cricket sur la batte, où le bruit sourd du ballon renvoyé d’un camp à l’autre. Des voix grêles ou viriles s’élevaient de temps en temps avec l’intonation gutturale ou nasale qui défigure l’anglais dès qu’on le crie. Du quai de la Scarpe, on voyait tout l’étage supérieur du bâtiment central avec l’horloge et un campanile, les fenêtres et la flèche aiguë d’une svelte chapelle gothique. La porte n’était jamais ouverte. On n’entendait jamais dire que qui que ce fût allât chez «les Anglais». Au temps de la vieille université, quand les «nations» étaient sœurs, quelques professeurs ou présidents des établissements britanniques s’étaient fait à Douai une réputation de prédicateurs, plusieurs y avaient même exercé des fonctions pastorales. Mais ç’avait surtout été des séculiers des Grands-Anglais. Les bénédictins avaient toujours été plus enfermés dans leurs habitudes claustrales et depuis leur retour, en 1818, leur devise avait semblé être: ni amis ni ennemis. Ils avaient même renoncé depuis quinze ou vingt ans à prendre des élèves français et ils vivaient comme dans une île. Les Douaisiens avaient une sorte de connaissance théorique de leur existence, c’était tout. Les têtes se levaient à peine aux fenêtres quand le miroir flamand annonçait l’approche précipitée des jeunes Anglais portant sur leurs épaules un long canot ou le pesant attirail du foot-ball. Certains vieux prêtres paraissaient surpris qu’on leur demandât s’ils avaient jamais visité le collège; d’autres y étaient allés une ou deux fois en trente ans, entendre quelque office, et avaient conservé le souvenir de la musique la plus religieuse et la plus pénétrante. On ne citait personne qui eût été familier dans cette enceinte impénétrable. L’atmosphère de réserve qui l’entourait de toutes parts, transforma, dès les premières semaines de mon séjour à Douai, ce qui avait été un lieu de rêves, en une sorte de désert inaccessible et glacé. J’approchais rarement du collège dans mes longues flâneries d’amoureux de vieilles maisons et je prenais, comme tout le monde, le chemin de n’y penser jamais.