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Part 5

En même temps qu’une littérature commune aux Catalans des deux versants pyrénéens, le sentiment d’une nationalité commune a disparu peu à peu: les Catalans sont aussi Français que les Bretons ou les Flamands. Une accusation de séparatisme portée assez légèrement contre eux, il y a quelques années, dans la _Revue des Deux Mondes_, par l’auteur d’un article sur la littérature de Catalogne, les a profondément blessés. Il y a réellement, paraît-il, des tendances de ce genre en Cerdagne, dans les hautes vallées qui touchent à la crête frontière et à la République d’Andorre, mais il serait injuste de les étendre à tous les habitants des Pyrénées-Orientales. Pendant les guerres de la Révolution, plusieurs villes ont fait aux Espagnols une résistance courageuse, et depuis lors on n’a pas vu le moindre mouvement nationaliste: il n’y a même jamais eu de résistance électorale considérable; le suffrage universel, en Roussillon comme ailleurs, se plie avec une souplesse merveilleuse aux changements de gouvernement.

Les Catalans n’ont d’ailleurs guère de sujets de mécontentement. Ils lisent peu les journaux français; leurs montagnes les mettent à l’abri des trépidations populaires communes dans les grandes agglomérations et les centres ouvriers; le travail des champs leur donne une aisance très modeste mais assurée: ils se trouvent heureux.

Assurément cette médiocrité d’or n’est pas l’idéal que je rêve: des besoins matériels moins tyranniques, une culture générale à chaque génération plus complète, une élévation constante des sentiments, voilà ce que j’attends des réformes et de l’apostolat de l’avenir. Mais quelle différence pourtant de la vie de liberté des paysans du Vernet à l’atmosphère de mécontentement, d’artificialité et de servitude où l’ouvrier des villes s’agite fébrilement. Il y a quelques mines de fer dans la montagne; on les exploite comme les exploitaient les Romains; on fond le minerai par une antique méthode catalane bien connue: nul progrès depuis des siècles. Mais il n’y a pas de grève; la mine, presque à ciel ouvert, laisse circuler l’air pur; le mot de mineur n’évoque pas l’idée d’un être hâve et spectral, fantastique au sortir d’un monde mystérieux. Vers le soir, les mineurs du Vernet sortent gaiement de leurs retraites des hauteurs, et j’ai plaisir à écouter leurs chants à plusieurs centaines de mètres au-dessus de moi, dans les sentiers de la Peña.

Le laboureur catalan n’est point paresseux: en gravissant le Canigou, on aperçoit parfois à quinze et seize cents mètres les petites murailles qui soutiennent son champ d’orge, mais il est libre du travail servile et sans trêve de l’homme que chaque passage de la navette, chaque révolution du volant oblige à un mouvement. Il s’assied parfois au bord du sillon, et en roulant une cigarette, regarde le vol tournoyant d’un couple de faucons; ses deux vaches brunes penchent leurs têtes pensives et jouissent de ce repos.

La vie des gens du Vernet a toujours une apparence de gaieté et de liberté. Il se forme un rassemblement quand le charcutier procède devant sa porte à une immolation, et l’on discute le noble animal; les peintres ou le menuisier travaillent à une façade: les voisins s’en préoccupent et donnent leur avis. Le soir, entre quatre et cinq heures, la place du village est une scène d’animation. La marmaille échappée de l’école se bouscule et crie confusément; les femmes se rassemblent autour de la fontaine, déposent leurs cruches de fer battu et il s’élève un grand caquetage, tandis que vaches et chevaux poussent leurs têtes entre cruches et alcarazas et que des chèvres impatientes donnent d’affectueux coups de corne dans les jupes de leurs maîtresses. Car il y a une touchante confraternité entre les animaux et leurs maîtres: on vit sous le même toit; j’ai vu souvent deux chèvres fauves folâtrer sous l’auvent d’une vieille maison en attendant qu’on leur ouvrît la porte. C’est merveille que les maladies épidémiques soient relativement rares au vieux Vernet: tout y est pour le pittoresque et rien pour l’hygiène. Une quinzaine de ruelles plus étroites, plus tortueuses, plus raides que partout ailleurs, montent confusément à l’assaut du plateau. Là, s’élèvent l’église et une vieille tour lézardée. Les maisons les plus éloignées ne sont pas à trois cents mètres de l’église, et pourtant il faut à l’étranger qui veut y monter sans guide, du temps, de la patience pour trouver le vrai chemin et de la grandeur d’âme pour braver les sourires légèrement narquois des apprentis tailleurs assis, les jambes croisées, dans l’embrasure des fenêtres ouvertes. Il faut voir ces rues le soir, au clair de lune, dans cette lumière étrange qui transfigure les objets familiers, les ombres crues et les silhouettes agrandies des galeries supérieures, les descentes brusques et les tournants inattendus; tout cela donne l’impression d’un pays bien exotique, mais cela fait frissonner l’homme du Nord accoutumé aux rues larges, aux maisons très éclairées, au jeu libre de l’eau, de l’air et de la lumière. Les Catalans aiment ces rues sombres, ils ont moins chaud dans ces hautes maisons qui se protègent l’une par l’autre, et ils ont toujours assez d’air, car en Roussillon on n’est pas près de voir ce phénomène étrange: une porte bien jointe et une fenêtre qui ferme.

Le lecteur ne me pardonnerait pas de terminer ce tableau hâtif d’ailleurs et très mal ordonné du peuple catalan tel que j’ai pu le voir, si je ne disais un mot de ses sentiments religieux.

Sa foi reste entière; il ne connaît ni l’incrédulité ni l’hostilité systématique que l’on rencontre même à la campagne. Ses mœurs restent pures, les familles sont assez nombreuses, la criminalité peu considérable. On sent que pendant des siècles le pays a dû être profondément religieux. Les femmes s’arrêtent assez souvent pour dire leur chapelet dans l’église; des cierges y brûlent presque constamment; certains pèlerinages attirent des foules considérables. J’ai été touché de la manière dont les cérémonies de la Semaine sainte étaient célébrées.

Le dimanche des Rameaux, l’église était comble, les assistants tenant à la main une branche de laurier ornée, comme dans tout le Midi, d’oranges, de figues, de rubans multicolores; n’eût été la chaleur et la lumière intense, on eût dit une forêt d’arbres de Noël. Le Jeudi-Saint est une grande fête universellement chômée. Le Vendredi-Saint, il se fait une manifestation de foi telle qu’on n’en verrait pas de plus belle dans les parties les plus chrétiennes de la Belgique ou de l’Espagne. A six heures du matin, hommes et femmes, sans presque d’exceptions, font le Chemin de la Croix dans les rues montueuses du Vieux-Vernet. Un vieillard portait un grand crucifix devant lequel, aux stations, tout ce peuple s’agenouillait dans la poussière. Le recueillement de cette foule dans le grand silence du matin; le soleil levant étincelant sur la frange neigeuse du Canigou; les prières catalanes à demi comprises, cet ensemble pittoresque m’eût touché; mais j’étais bien plus touché de la signification purement chrétienne de cette scène et de l’effet que ce retour instinctif de tous les ans à la plus grande dévotion catholique peut avoir pour le salut de ce peuple. Car si certaines traditions chrétiennes restent vivaces, je crains qu’elles ne le soient que par une sorte de vitesse acquise pendant des siècles mais qui ira s’affaiblissant.

La même tradition qui donne naissance à ces grands actes de foi conserve des usages ridicules et presque barbares. A la fin de l’office de ténèbres, la rubrique _fit fragor et strepitus_ est interprétée par les petits Catalans d’une manière indécente. Sous prétexte de «frapper sur les Juifs» ils apportent des maillets dont ils cognent au hasard sur tout ce qui leur paraît sonore dans la tribune d’orgues, pendant que dans la nef, l’assistance remue ses chaises et frappe du pied. On quitte l’église au milieu de ce bruit et d’un nuage de poussière.

Cet attachement à une coutume inintelligente trahit un peuple mal éclairé. Malgré les efforts d’un clergé modèle, les parents sont peu exacts à envoyer leurs enfants au catéchisme et l’on aime assez une messe où il n’y ait point de prône. Les traditions s’effaceront à mesure que la langue et les usages français s’implanteront; une instruction chrétienne incomplète opposera une barrière insuffisante à l’invasion de l’indifférence générale; le Roussillon, au point de vue religieux comme aux autres, est sur la voie de l’assimilation terne et sans caractère qui nivelle tout en France.

Les Catalans m’ont retenu bien longtemps au Vernet.

Faisons une dernière fois le pèlerinage de Saint-Martin du Canigou et nous aurons revu entièrement ma vallée. On remonte toujours le Cadi; il suit une longue et étroite prairie semée de saules et de coudriers. A droite, de grandes arêtes rocheuses font des saillies noires entre des éboulis presque verticaux. A gauche, une montagne couverte de chênes verts. En approchant du hameau de Castell, cette montagne s’abaisse, le chemin tourne et l’on se trouve en présence d’une scène grandiose. Une gorge profonde s’ouvre brusquement, dominée de toutes parts par un amoncellement confus de rochers verdâtres, aigus, à pic, sombres et menaçants. Ces rocs sont plus hauts, ces abîmes sont plus larges encore qu’ils ne le paraissent: on sent que la vision juge mal, qu’on est le jouet de ces illusions fréquentes dans les montagnes. Ces aiguilles de pierre, nettes au premier coup d’œil, deviennent indistinctes quand on les regarde plus attentivement, quand on cherche à supputer la hauteur des arbres qui croissent dans les anfractuosités. Le torrent roule avec un bruit sourd et profond à travers un chaos de blocs énormes. A mesure qu’on s’élève sur le chemin muletier qui conduit vers l’abbaye, quand les maisons disparaissent et qu’on n’a plus d’autre horizon que ces murailles implacables, on se sent très seul et très petit; on éprouve le sentiment d’intimidation que produit une vaste église solitaire ou l’abord d’un personnage très supérieur et redouté.

Après une demi-heure d’ascension, on atteint la crête rocheuse. Elle a dû être longtemps infranchissable à tout autre que l’isard au jarret d’acier, mais les moines l’ont coupée d’une brèche qu’ils appelaient _porta forana_, la porte du dehors, et qui marquait les limites de leur désert. Sitôt cette ouverture traversée, le sentier tourne sur une étroite corniche qui commande une vue magnifique de la vallée, au fond de laquelle le Vernet apparaît réduit et aplati. Presque aussitôt, on aperçoit une tour solitaire dressée triste et menaçante sur un fouillis de plantes de toutes sortes où l’on entend le frétillement des lézards. Cette tour est celle-là même qu’on a constamment devant les yeux en montant de Villefranche à Vernet et dont l’emplacement contre une muraille de roc impénétrable semble si paradoxal. C’était le clocher de l’église extérieure. Les gens de Castell n’avaient point de curé et montaient à l’abbaye pour entendre la messe. Cette église de pauvres montagnards devait être petite et nue: un rude dessin couleur d’ocre était tout l’ornement des murailles.

Le contraste est grand entre cette ruine et celle de l’église abbatiale qui apparaît brusquement un peu plus haut. Ici on voit la beauté et l’on sent toujours de la vie. La nature a commencé depuis plus d’un siècle avec l’œuvre de l’homme cette lutte folâtre d’où elle finit toujours par sortir victorieuse, que son caprice soit de détruire ou, au contraire, de conserver. De robustes arbrisseaux dansent au vent sur des restes de voûtes où ils triomphent dans une épaisse couche de terre venue on ne sait d’où. De grandes ronces se tordent dans les fenêtres ou rampent en haut des murailles. Des buissons d’épine font bonne garde à l’entrée des escaliers. Des fleurettes blanches sourient partout entre les pierres. Mais parmi cette bacchanale printanière, dans la griserie du soleil et de la brise, la grâce d’une conception d’artiste s’impose sans peine au regard le moins attentif. Il y a une singulière élégance dans les baies ouvertes de la tour blanche. La chapelle romane n’a plus ni toiture ni porte et on y entre par une ouverture béante. Mais d’où vient, qu’une fois entré, on ne se décide plus à sortir? Quel sortilège un architecte mort depuis sept cents ans a-t-il attaché à ces lignes fortes et souples? Aucune de ces choses n’a l’air vaincu et humilié qui m’opprimait devant la ruine de l’église extérieure. Les moines, enterrés dans la crypte, ne doivent pas se sentir abandonnés. Une pensée vit toujours près d’eux, une harmonie parle encore avec la brise aux rares visiteurs qui leur apportent un _requiem_ sans tristesse.

Voici le tombeau du comte Guifred. L’an 1007, il se fit moine et voulut creuser lui-même sa fosse dans le granit du cloître. La pierre qui la couvrait est une curiosité de musée, mais le comte Guifred est immortel. J’ai apporté le poème de Jacinto Verdaguer où j’ai essayé pendant l’hiver d’apprendre quelques mots de catalan. Personne ne connaît en France don Jacinto Verdaguer, ni le comte Guifred. Cependant Verdaguer est un vrai poète, et Guifred fut un vrai chevalier. Ses chastes amours et ses nobles gestes mettent une sincérité dans l’emphase sonore des strophes catalanes et nulle part autant que dans ce poème, sinon peut-être dans celui de Roncevaux, le Pyrénée n’apparaît plus magique et sa beauté plus inaccessible. Don Verdaguer est venu ici. Il a rêvé sur ces terrasses aériennes où les religieux--bénédictins de Tarragone--faisaient voler au vent leurs scapulaires noirs. Il a entendu la plainte muette de Saint-Michel de Cuxa répondre à celle du _campanar_ de Saint-Martin du Canigou: la voici, harmonieuse et presque contenue, dans l’épilogue de son ouvrage:

_Campanes ja no tinch, li responia Lo ferreny campanar de Sant Marti; Oh! qui poguès tornármeles un dia! Per tocar à morts pels monjos les voldria Per tocar à morts pels monjos y per mi?_

Je n’ai plus de cloches, lui répondait Le robuste campanile de Saint Martin; Oh! qui pourra me les rendre un jour, Pour sonner à mort pour les moines de jadis, Pour sonner à mort pour les moines et pour moi?

Quel bonheur que le petit monastère pyrénéen, avant de disparaître pour toujours sous son linceul de plantes folles, ait trouvé ce chantre barcelonais. Il ne périra pas tout entier.

Arrachons-nous au charme de ces débris. Par-dessus la largeur du précipice, je jette un dernier coup d’œil sur ma vallée. Le Vernet, le Canigou, la petite plaine, la montagne de Villefranche se déroulent devant moi. Bientôt je ne les verrai plus qu’en souvenir. Encore une étape franchie. Encore rempli un de ces cadres où des figures amies apparaissent dans les scènes grandes ou vulgaires où on les rencontra. Un dernier coup d’œil sur ce grand paysage. Descendons, le départ approche. Il y aura du plaisir aux effluves incertains et doux des plaines vertes et des feuillages humides. Je vais retrouver, avec des paysages familiers, de vieilles affections dont l’accoutumance a rendu la voix moins haute et moins claire, mais qui sont pourtant le grand fond de cette musique du cœur dont Platon parle quelque part. Je les entends plus distinctes à mesure que l’heure du départ approche. Joies complexes et singulières du retour!

Avril 1894.

UNE ABBAYE AU XVIIIe SIÈCLE

LIESSIES VERS 1720

Liessies est un village de sept à huit cents âmes, situé à l’extrémité sud-est du département du Nord, à deux lieues d’Avesnes, et à une lieue et demie de Solre-le-Château. Quelques personnes connaissent Avesnes, chef-lieu d’arrondissement, autrefois ville forte et dont quelques parties du rempart subsistent. C’est le siège d’un tribunal de première instance, et il y reste une petite garnison. Dans les temps peu éloignés où l’on allait à Trélon et de là à Chimay par la route, on arrivait, un peu après avoir dépassé Sains, à un tournant où la vue devenait intéressante. Depuis un quart d’heure déjà on remarquait à droite, entre la route et le bois, un large chemin vert bordé d’arbres superbes et qui a dû être une magnifique avenue. Au tournant, on se trouvait dans un fond, au-delà duquel la forêt se relève lentement avec beaucoup de grâce. A droite et à l’extrémité de l’avenue, on apercevait, non sans étonnement, un petit temple grec d’un style pur, soutenu par quatre belles colonnes monolithes, en marbre rouge. Un peu plus loin, au sommet de la boucle décrite par la route, un vieux castel en briques pâlies élevait ses poivrières, et à gauche, de l’autre côté d’un pont, un étang et quelques prés rejoignaient la lisière du bois. En dépit d’une ou deux maisonnettes blanches assises assez gaiement au bord de la route, il régnait dans cette clairière un silence et une mélancolie. L’endroit paraissait sombre. Le petit vieux château était défendu par une haute porte entre deux tourelles qui ne laissaient rien apercevoir de la cour, et la façade de derrière, bâtie très en contrebas du chemin, était attristée par de grands sapins et par un ruisseau profondément encaissé. Les volets étaient fermés, sauf ceux d’une fenêtre plus grande au rez-de-chaussée, par laquelle on apercevait un billard ancien. Vous demandiez des renseignements sur cette triste demeure, sur le petit temple. Le château, vous répondaient les bonnes gens, avait appartenu à M. de Talleyrand, et ses _Mémoires_ y étaient enfermés pour cent ans. Le petit temple avait été aussi bâti par lui: c’était un temple «protestant ou païen». Le maître avait fait venir ces belles colonnes rouges de Liessies. On comprenait alors qu’il y eût comme une malédiction sur cette jolie vallée, et le petit temple bâti de matériaux d’église paraissait lugubre dans l’ombre des chênes druidiques.

Mais qu’était-ce donc que Liessies? Déjà à Avesnes on vous avait dit que le carillon provient de la même abbaye et que, tout joli qu’il est, il n’est pas à beaucoup près celui qu’entendaient les moines.

Une belle route blanche s’enfonce dans les bois, à gauche de l’étang du Pont-de-Sains. En une heure et demie elle conduit à Liessies. Au sortir du bois on se trouve sur un plateau assez élevé d’où l’on aperçoit un vaste horizon de prairies et de forêts. Là est Liessies, endormi au fond d’une cuvette verdoyante et heureuse: on n’y entend que le chant des coqs; chaque métairie est attenante à son bien et il ne se fait presque point de charrois.

Qui croirait que, pendant sept ou huit cents ans, le nom de ce petit village fut celui d’une puissante abbaye bénédictine? On retrouve encore en les cherchant l’infirmerie du monastère et une ferme qui touchait à la maison de l’Abbé. Deux hautes colonnes à l’entrée d’un pont marquent l’emplacement d’une porte monumentale, mais de l’abbaye elle-même il ne reste aucun vestige. J’ai parcouru cent fois les lieux que couvrait cet énorme monastère avec ses trois cloîtres, ses jardins, sa cour d’honneur, sa poterne, ses fermes, sa brasserie et un somptueux logis abbatial. Rien, rien ne décèle à l’œil le plus attentif que les choses n’ont pas toujours été ce qu’on les voit: une route qui ressemble à toutes les routes, des haies bien taillées, deux ou trois jardinets, des prairies où l’herbe pousse luisante et drue, puis des bois. Pas un tertre, pas une ligne stérile qui fasse deviner des ruines. Sous le moindre rayon de soleil ce coin de village apparaît le plus riant qui se puisse rêver. Quelques appellations locales sont les seuls souvenirs qui persistent: on dit toujours l’étang des Moines, la promenade des Apôtres, le Vignoble (c’est une colline aujourd’hui couverte de sapins), le Bois l’Abbé. Le langage des hommes est plus fidèle que leur mémoire.

Qu’est devenue cette montagne de pierres?

L’abbaye fut sécularisée en 1791. En 1793, l’église fut pillée et les bâtiments furent vendus à un paysan qui arracha les bois et les ferrures. Après lui vint un chanoine du Saint-Sépulcre de Cambrai qui vécut trente ans, misérable, dans cette désolation, fuyant de chambre en chambre l’écroulement des toits et la lézarde des murailles. Enfin, en 1836, un entrepreneur acheta tout ce qui restait et fit place nette. Les gens du village avaient été mis en demeure par le préfet de choisir entre leur église paroissiale et celle de l’abbaye: ils préférèrent garder la leur qui était plus petite et moins belle et demanderait moins d’entretien. Un poète des environs, lamartinien au front mélancolique, vint visiter ces débris, au moment de disparaître:

Salut, ô lieux sacrés, ruines imposantes! Je ne viens pas troubler vos reliques mourantes, Salut, je suis un faible et pauvre voyageur!... Vers ces lieux désolés à pas lents je m’avance...

Les cloîtres étaient encore debout:

Sous tes longs corridors le vent gronde; la pluie Efface, en s’infiltrant dans tes murs délabrés, Les dessins délicats de tes plafonds dorés.

L’église n’avait plus de toiture, et tous les marbres en avaient été arrachés, mais le gros œuvre restait entier.

Des colonnes, debout parmi tes blancs décombres, Apparaissent, le soir, comme de noires ombres Qui, sortant des tombeaux, s’en reviendraient errer Dans ta nef en ruines et sur elle pleurer. L’herbe croît dans la cour du cloître solitaire...

La bibliothèque avait été en partie brûlée, mais il s’en retrouve des parties assez considérables à Lille et à Mons; le cartulaire fut près de cent ans en Angleterre, presque oublié, dans la bibliothèque de Sir Thomas Philip; il est maintenant aux Archives royales de Belgique; enfin un habitant de Liessies, vieillard d’un abord charmant et d’une culture délicate, M. Charles Lhomme, a rassemblé avec une patiente dévotion les livres, chartes, objets d’art et reliques de toutes sortes qui restaient çà et là, dans le pays. Dieu veuille que cet homme aimable et savant fasse longtemps encore les honneurs de sa collection! C’est à lui que je dois le journal manuscrit dont j’ai tiré les matériaux, non certes d’une étude, mais d’une rêverie d’amateur très amoureux du passé et très ignorant de ce qu’on appelle l’histoire. Ce journal est singulièrement intéressant, mais si mon lamartinien--il s’appelait M. Lebeau--l’avait pu lire, il aurait été frappé de la distance qui sépare les poètes d’avec les objets qu’ils chantent.

* * * * *

Il faut remonter très haut pour esquisser l’histoire de l’abbaye de Liessies.

Vers l’an de Jésus-Christ 760, Wibert, comte du palais, chassant dans un domaine qu’il avait reçu de Pépin, roi des Francs, remarqua la beauté du lieu «abondant en pâturages, en rivières et en gibier». Ne serait-il pas utile et agréable au Seigneur, se dit-il, d’y construire une église et un couvent, d’y établir de saints religieux et de faire ainsi chanter les louanges du Tout-Puissant en des lieux jusqu’alors déserts et inhabités? Le comte du palais communiqua cette pensée à sa pieuse épouse Ada; et ensemble ils la mirent à exécution. «Après qu’ils eurent parfaict l’église et très bien ordonné leur monastère, ils s’en allèrent par devers aulcuns abbés et évesques demandant quelque relique de divers sains.» L’église dédiée et consacrée, ils la pourvurent d’un Abbé. «Ils avaient ung fils appelé Guntard instant dès sa jonesse en la saincte escripture et en la discipline de religion. Ses parents lui ordonnèrent et commirent aulcunes personnes dévotes et de bonne religion desquels il serait abbé et recteur.»

Or, Wibert et Ada avaient aussi deux filles, Hiltrude et Berthe. «Hiltrude était belle de face, mais encore plus belle de foy, noble de parents mais trop noble de bonnes meurs et bonne conversation: son frère Guntard lui estoit comme sainct Jérôme, elle estoit à son frère comme saincte Eustochie.» Un jeune leude de Bourgogne étant venu la demander en mariage, elle répondit: «J’aime Jhésus-Christ; à lui ay promis foy et à lui désire être épousée.» Et comme on la pressait, «à minuit, elle prit aulcunes de ses servantes avec elle et s’enfuit en un bois prochain et là se absconsa et mucha de ses parens».--Ceux-ci, tristes et troublés, virent bien que la résolution de leur fille était inébranlable. Ils persuadèrent donc au jeune leude de renoncer à sa poursuite et, en effet, après quelque temps, il épousa Berthe, sœur d’Hiltrude. «Or, avant le départ de Berthe, on alla quérir Hiltrude où elle était muchée pour la marier aussy, mais à son époux immortel Jhésus-Christ.» Albéric, évêque de Cambrai, lui donna le voile.