Chapter 6 of 12 · 3926 words · ~20 min read

Part 6

On lui construisit près du chœur des religieux un petit oratoire. «Et toujours elle estoit à l’église en jeûnes et oraisons. Après l’oraison, allait écouter la leçon que lui faisait son révérend frère Guntard, ne plus ne moins que jadis faisait saincte Scholastique de son frère sainct Benoît. Après avoir ouï la leçon, retournait à sa sauvegarde de justice, c’est-à-dire silence.» Elle vécut ainsi dix-sept ans, puis fut prise d’une langueur et mourut encore jeune, «le vingt septième de septembre, et on luy fit un sépulchre où son corps fut honorablement enseveli auprès du grand autel, du côté du septentrion. Et après, fut mise au dit sépulchre une tombe de pierre sur laquelle estoit escrit en cette manière: icy repose le corps de Hiltrude, vierge, laquelle trépassa le vingt septième de septembre.»

Telle est la charmante histoire de sainte Hiltrude, vierge de chez nous. Il ne reste rien de l’abbaye de Liessies, mais Hiltrude, après douze siècles, est toujours aimée et vénérée; son corps est entier dans une châsse; on boit toujours à la fontaine où elle s’abreuva tandis qu’elle fuyait au bois la poursuite du leude de Bourgogne. L’endroit est un vallon sauvage. A quelques pas de la source s’élève une rude chapelle du XVIe siècle qui appartint à Montalembert, grand amateur de belles légendes, et tous les ans, le vingt-septième de septembre, on y vient en pèlerinage.

* * * * *

Les religieux de Gontard étaient des chanoines réguliers. Au XIe siècle, Gontier, prieur de Crespin, fut élu abbé de Liessies, et dès lors les moines suivirent la règle bénédictine. Une sèche chronique latine nous renseigne seule sur l’histoire de l’abbaye pendant trois cents ans. Elle est rapide comme le temps et austère comme la mort: un vague prénom, moitié latin moitié franc,--_obiit,--cui successit N. monachus noster_--rien de plus; il semble qu’on traverse le cloître en jetant à peine les yeux sur les pierres tombales. Cependant on peut deviner que ces premiers temps étaient assez troublés. Plusieurs abbés furent déposés, _amotus est_. Un se démit et mourut à Cîteaux.

Le cartulaire montre l’augmentation graduelle des richesses de l’abbaye. Les évêques de Cambrai lui concèdent des «autels» ou des cures; des seigneurs voisins, des abbayes sœurs lui donnent des alleux, des villas, des remises de redevances et des fermages d’impôts.

Au milieu du XVe siècle, Liessies est déjà une des abbayes les plus puissantes du Hainaut. Charles le Téméraire, qui se mêle de tout, veut imposer par deux fois un abbé de son choix. Au siècle suivant, c’est un abbé de Liessies, Quirin Douillet, qui conduit en Espagne Anne-Marie d’Autriche, quatrième femme de Philippe II. Son prédécesseur, Louis de Blois, ami d’enfance de Charles-Quint, était un homme d’une sainteté éminente et un aimable écrivain spirituel. Il fit fleurir une régularité qui dura plus de cent ans. Ses deux successeurs furent de grands seigneurs et de bons religieux. Qui ne connaît les _Acta Sanctorum_ dont Renan dit quelque part qu’ils feraient d’une cellule un paradis et dont il ne parle jamais qu’avec une admiration étonnée? Bollandus en dédia le premier volume à Thomas Luytens et le fit précéder d’un éloge d’Antoine de Winghe, l’un et l’autre abbés de Liessies et protecteurs de cette grande entreprise. Ces Mécène des savants jésuites, alors pauvres et méprisés, eurent de médiocres successeurs. Tout ce qu’on sait de François Le Louchier, bon gentilhomme d’ailleurs, c’est qu’il obtint de Philippe IV des lettres patentes maintenant le mayeur de Sart-les-Moines dans le droit de jouer le premier coup de balle au jour de la dédicace du lieu. Liessies était dès lors accablé sous le poids de ses richesses, et on y vivait parmi l’agitation stérile dont le Journal de Dom Maur nous donnera bientôt l’amusant ou affligeant tableau.

On voit paraître dans la correspondance de Fénelon un Abbé de Liessies qui fait un étrange personnage. C’est Lambert Bouillon nommé en 1678. Au moment où Fénelon prit possession de son siège en 1695, ce singulier Abbé régnait sur le désordre. Il avait la passion des bâtiments et dépensait royalement les revenus du monastère en embellissements et en procès. Il avait une autre faiblesse d’homme d’église opulent: il aimait ses neveux et nièces et tâchait à les pourvoir sans regarder beaucoup aux moyens. Les moines se plaignaient et murmuraient, mais comme les prieur, sous-prieur et procureur étaient des créatures de l’Abbé, ces plaintes n’avaient guère d’écho, et il n’en résultait qu’un esprit de mécontentement et d’insubordination très facile à comprendre.

En 1702, Fénelon vint visiter Liessies avec l’intendant de la province, M. de Bernières. Il n’eut aucune peine à voir que l’état intérieur du monastère était tout ce que l’on disait ou pis. Cependant comme la rébellion des moines lui paraissait plus fâcheuse que le gaspillage de l’Abbé, il se contenta d’admonester celui-ci en particulier et, après lui avoir fait promettre de changer les officiers de l’abbaye, il rappela sévèrement les religieux aux devoirs de l’obéissance monastique. L’archevêque écrit quelques jours après à M. de Bernières: «Je suppose que M. l’abbé de Liessies n’aura pas manqué de changer son prieur et son sacristain et de nommer les trois custodes à la communauté, dès le jour de mon départ, comme il me l’avait promis. Vous savez, Monsieur, que je ne fis que gronder la communauté en plein Chapitre et que leur donner de fortes leçons sur l’obéissance qu’ils doivent à leur Abbé. Si M. l’Abbé ne s’est pas hâté de leur adoucir un peu une conclusion si amère, par l’exécution du changement des officiers, toute la communauté sera mise à une très forte épreuve. Ils croiront que j’autorise l’Abbé même dans les choses les plus irrégulières.»

Tout semoncé qu’il eût été, M. l’Abbé ne fit rien de ce que l’archevêque demandait. A peine Fénelon parti, il s’avisa au contraire d’une idée de paysan finaud qui se croit grand politique. Avec son prieur Florent Jénart, il recomposa le discours de Fénelon, le fit déclarer authentique et signer par une douzaine de moines et l’imprima. L’original de cette contrefaçon existe encore, et il faut voir ce que devient la prose de Fénelon sous ces mains épaisses. Après deux cents ans, les mots portent toujours l’accent belge sans qu’on puisse s’y méprendre.

Voici un échantillon de cette belle harangue:

«Faut-il interrompre un évesque et l’entretenir de vos vétilles et de vos anticailles pendant qu’il doit veiller et prendre soin d’un diocèse entier et qu’il doit encore estudier les Saints Pères? Il ne faut donc plus de bagatelles ni d’amusements, je n’en souffrirai plus. Ne croyez pas que je veuille vous entretenir dans votre zèle d’amertume qui ne provient le plus souvent que d’une certaine acédie, du défaut d’application et d’un dégoût des choses saintes.»

Fénelon fut peu satisfait, on le comprend, de ces dangereux collaborateurs. Il passa cependant sur cet ennui, sans rien dire et avec un oubli de soi auquel devraient bien penser ceux qui lui reprochent parfois je ne sais quelle vanité féminine. «M. l’Abbé de Liessies, écrit-il, a publié de mauvaise foi un écrit imprimé où il me faisait parler ridiculement, et j’ai mieux aimé souffrir un imprimé ridicule, fait contre la bonne foi et le respect dû à mon caractère, que d’en donner un désaveu public qui l’eût déshonoré sans ressource.» (11 avril 1705.)

Lambert Bouillon mourut trois ans plus tard sans avoir rétabli l’ordre dans son abbaye. On voit Fénelon se plaindre qu’il ait un pied dans la tombe et ne songe qu’à des affaires séculières. Il eut pour successeur Agapit Dambrinne qui fut nommé directement par le roi et reçut les félicitations du P. de La Chaise en personne. Vers le temps de cette nomination, entrait à Liessies Dom Maur Levache, qui devint procureur quelques années plus tard et tint le Journal dont nous allons nous occuper.

* * * * *

Nous ne savons rien de Dom Maur que ce qu’une note écrite après sa mort à la première page du journal nous en apprend. Il avait été baptisé à Dinant-sur-la-Meuse, le 27 janvier 1689, sous le nom de François; il fit profession à Liessies en 1709, et mourut le 27 janvier 1756, âgé précisément de soixante-sept ans.

Son Journal est un cahier in-12 de deux cents pages environ, relié en parchemin, avec un papier à fleurs au dos. Dom Maur a écrit sur la couverture, de sa plus belle main: _Journal de Dom Maur Levache, commençant le 1er janvier 1719_. Il existe ou il a dû exister une suite à ce Journal. Dom Maur le tenait pour son usage particulier, et il est peu vraisemblable qu’après avoir scrupuleusement noté pendant trois ans l’emploi de ses journées, il ait subitement perdu une si bonne habitude. Les probabilités sont aussi pour que notre cahier soit le premier qu’il ait rempli. En 1719, Dom Maur avait trente ans. Il n’était prêtre que depuis cinq ou six ans et il ne faisait sans doute que d’entrer dans sa charge de procureur: l’Abbé n’eût pas confié des fonctions aussi importantes à un tout jeune homme. Nous voyons par le Journal que le temporel de l’abbaye occupait, à des titres divers, au moins sept ou huit religieux et que la plupart des moines avaient à en prendre soin pour leur part. Dom Maur avait apparemment été distingué de bonne heure pour son jugement droit, ses habitudes d’ordre et son attention aux intérêts du monastère. Il est évident qu’entre son ordination et sa nomination comme procureur, il fut chargé de nombreuses missions qui le mirent au courant des affaires, soit comme receveur des revenus, ou administrateur du bien dans les diverses villes où l’Abbé entretenait un agent, soit surtout à propos des innombrables procès où Liessies était constamment engagé. Dès les premières lignes de son Journal il paraît très accoutumé aux affaires qui lui incombent et à l’existence mouvementée qu’elles entraînent. D’un autre côté, son Journal porte les marques ordinaires du Journal qu’on tient pour la première fois. Il commence avec l’année, et Dom Maur répète deux fois l’_incipit_ solennel: «Journal commençant le 1er de janvier 1719.» L’écriture des premières pages est fine et soignée, et une multitude de petits faits y sont consignés qu’on ne revoit jamais après que la ferveur d’exactitude des premières semaines s’est perdue.

C’est un Journal d’homme d’affaires ou d’intendant, tout rempli d’achats, de procès et de bâtiments: il serait d’une écriture moderne qu’on n’en lirait pas dix pages: mais dans sa vieille robe de parchemin, il a une physionomie et une voix d’aïeul et des inflexions antiques qui évoquent le temps passé. On s’étonne, après l’avoir lu, de voir nettement apparaître dans son imagination les lignes droites des bâtiments conventuels, la chambre des archives encombrées de fardes et de layettes, le cellier et la brasserie, et, dans le cloître, M. l’Abbé et le prieur, tâchant à s’abstraire des ventes et des procès avant d’aller au chœur, et, à la grande porte de l’abbaye, la voiture de Dom Maur tout attelée et Don Maur lui-même avec un sac d’affaires, une figure résolue et une démarche vive et pressée, bien qu’il ait un air un peu délicat et qu’il soit décidément hypocondriaque.

Dom procureur n’est presque jamais à Liessies: il est par voies et par chemins: deux jours à Maubeuge, huit jours à Mons, de là courant à Bruxelles et tout aussitôt s’en revenant à Liessies, d’où il repart promptement pour Valenciennes et Douai. Nous savons très exactement comment il voyage. C’est quelquefois en poste, mais le plus souvent c’est en chaise, avec «nos chevaux». Il emmène un compagnon et Henry, domestique. Il fait d’une traite les six lieues qui séparent Liessies de Maubeuge, siège de la sous-intendance. S’il a pu partir tôt, il ne fait que «rafraîchir» dans cette ville, et nous savons exactement, pour l’avoir vu cent fois dans le Journal, ce qu’il en coûte pour rafraîchir. C’est douze ou quatorze patards. Il prend alors des chevaux de poste et renvoie les siens avec Henry. S’il n’arrive que le soir, il descend à l’auberge ou chez les Pères Jésuites, au collège, et repart le lendemain assez tôt pour être de bonne heure à ses affaires à Mons.

Mons est le chef-lieu des affaires de Dom Maur. Il ne faut pas s’en étonner. Liessies n’est français que depuis une cinquantaine d’années. Auparavant il faisait partie des Pays-Bas, et un grand nombre des religieux étaient Flamands d’origine et de langue. Une partie considérable des biens de l’abbaye reste en Hainaut et la plupart des affaires se plaident au chef-lieu. En fait, Dom procureur passe plus de temps à Mons que partout ailleurs. L’abbaye y possède un refuge, et, à quelque distance, se trouve le prieuré de Sart-les-Moines où M. l’Abbé et Dom Maur viennent quelquefois en villégiature.

Le Refuge est évidemment un pied-à-terre digne de l’abbaye. Dom Maur parle quelque part d’un plafond doré et de cuirs peints qui ornent la chambre d’entrée. On y reçoit des étrangers de passage. Il y a cependant apparence que cette procure est assez souvent inhabitée. La cave n’a point de vin, et le prudent Dom Maur ne laisse jamais d’argent dans la maison. Le «coffre» est en sûreté chez des vieilles filles, amies du monastère. Ce coffre, qui joue un rôle assez considérable dans le Journal, est une sorte de banquier muet avec lequel on fait affaire sans s’embarrasser de comptabilité. Dom procureur y prend l’argent dont il a besoin et l’y remet très exactement quand l’équivalent de la somme est rentré. Il y enferme aussi les monnaies espagnoles, jacobus et doublons, qu’il ne peut pas toujours échanger avant de repasser la frontière.

La vie de Dom Maur est celle d’un homme d’affaires très occupé. Il écrit chaque matin cinq ou six lettres qu’il s’ingénie à faire arriver à destination sans les faire passer par la poste, car il n’y a pas de petites économies; il entend des comptes, fait des baux, suit des expertises; surtout il nage dans un océan de procédure. Quand il ne sollicite pas chez un conseiller ou un procureur, il travaille chez un avocat. Il est très au courant de toute la machine judiciaire, sert des avertences et des solutions, répond à des griefs par des reproches ou des contredits. Le latin de la vieille bazoche émaille son français wallon: _queritur_, _dictum_, _factum_, tous les vieux mots de la chicane parcheminée et éternellement jeune. Des juges, des avocats, des gens d’affaires pour et contre passent dans le récit,--car en peu de temps ce Journal prend un air d’annales.--M. Petit, M. Duquesne et M. Adriani, l’avocat Le Maulnier et M. le conseiller Tahon deviennent des personnages familiers, et leurs noms aident à leur composer une figure, tout morts qu’ils soient depuis deux siècles et sauvés seulement de l’éternel oubli par la forme de leurs initiales et le son des syllabes qui représentaient leurs fragiles personnages. Amis ou ennemis, Dom Maur les appelle Monsieur avec la froide politesse du temps passé. Il appelle ainsi tout le monde,--aussi bien M. Molle ou le sieur Van Rode, ses fermiers, que M. le comte d’Attignies,--quand on n’a point d’affaire avec lui. Sitôt qu’on plaide, il n’aperçoit plus que X _versus_ Y et dit Molle ou d’Attignies ou, tout au plus, le sieur chanoine Posteau. Louis de Blois, mort en odeur de sainteté cent cinquante ans auparavant et enterré dans le chœur de l’église abbatiale, devrait n’être pour lui qu’un auteur ancien et vénéré dont on lit le _Speculum spirituale_ pendant le temps du noviciat. Ayant fait emplette d’un drap destiné à couvrir la pierre tombale de cet illustre Abbé, il note froidement: «Acheté un tapis pour la tombe de M. de Blois.»

Nous ne saurons jamais si Dom Maur avait le cœur sensible. Plusieurs fois des moines meurent à Liessies. Il mentionne l’heure à laquelle ils ont passé, ou la maladie dont ils finissent. «Dom Florent est mort sur les deux heures du matin», ou bien: «Dom Corneille est mort d’une fièvre maligne.» Ces détails laissent seuls deviner qu’il a été frappé de ces fâcheux événements. Une seule fois son accent ne laisse pas de doute qu’il a été vivement contrarié de trouver quelqu’un indisposé. Il arrive à Mons pour ouïr le compte de M. Duquesne et le trouve _bien incommodé_. C’est le superlatif de sa sympathie, et telle est la puissance des gens que leur nature ou l’éducation et les manières font paraître réservés, qu’on se sent presque touché.

M. l’Abbé est un objet de constante sollicitude pour Dom procureur, mais il est difficile de dire si c’est parce que cela se doit ou parce qu’il y a dans son respect pour son supérieur une nuance d’affection. Certainement Agapit Dambrinne faisait une estime très particulière de son procureur; mais tous ceux qui ont connu des hommes d’église de la génération qui vient de s’éteindre savent l’abîme que les dignités ecclésiastiques mettaient, il y a peu de temps encore, entre les rangs de la hiérarchie. Quoi qu’il en soit, Dom Maur note, avec un soin extraordinaire, le progrès d’une fièvre qui prend à M. l’Abbé. On chante à son intention la messe des Saints Patrons. Sainte Hiltrude n’est pas mentionnée en particulier, mais comme ses reliques sont les reliques insignes de l’abbaye et qu’elle est invoquée dans tout le pays contre les fièvres, il n’est pas douteux que les religieux de Liessies la prient pour leur Abbé. On écrit à M. l’Abbé de Saint-Sépulcre à Cambrai que M. notre Abbé est malade. On rédige un mémoire sur sa santé et comme, apparemment, on n’a que peu de confiance aux médecins du pays, on envoie ce journal à Mons, aux demoiselles de Bouillon, grandes amies de Liessies, pour qu’elles le soumettent à MM. Wolf et Ducloux. Ceux-ci rédigent une «consulte» que Dominique rapporte en toute hâte. Peu de jours après, les demoiselles de Bouillon envoient une livre de pastilles, et M. Tahon, religieux bénédictin de Lobbes, deux livres de thé «ver» pour lesquelles on lui fait d’ailleurs compter aussitôt seize esquelins d’Espagne. En même temps, Dom Maur fait venir quarante bouteilles de vin du Rhin. Quelque temps après, M. l’Abbé, étant mieux, part pour Mons avec le procureur. En route la fièvre lui reprend, et bien que ce retour soit de peu de conséquence, Dom Maur fait acheter un demi-cent d’écrevisses pour remettre M. l’Abbé en appétit.

D’ailleurs on prend à Liessies un extrême soin des malades. A peine apprend-on que Dom Bruno ou Dom Ghislain, occupés à exercer la recette ou à passer des tailles ici ou là, sont incommodés, qu’on envoie un religieux pour les soulager.

Dom Maur surveille sa propre santé dans un détail si minutieux qu’on ne peut l’imaginer que franchement hypocondriaque. Une seule fois en trois ans il est un peu souffrant et garde la chambre pendant un jour ou deux. Le reste du temps, il est en chaise de poste, par les chemins, ou accablé d’affaires à Mons, à Bruxelles ou à Douai. Mais courant ou à demeure, il se soigne incessamment. Le Journal rapporte d’innombrables comptes d’apothicaires, et Dom Maur, qui ne s’égare jamais en vaines digressions, note un jour qu’il a rencontré son médecin s’en allant à la chasse.

La médecine que nous entrevoyons dans le Journal n’est plus du tout celle de Molière: ni saignées, ni purgations, ni diètes. On prend de bon vin vieux, des biscuits et «saccades» pour amuser l’estomac, du brandevin pour réchauffer et tonifier, des électuaires bizarres pour détruire les ferments et mauvais germes. Outre diverses «ptysannes» et thés, Dom Maur fait venir de chez l’apothicaire de la thériaque, du sirop capillaire, c’est-à-dire extrait de la plante nommée capillaire, de l’eau d’anis, de l’eau de la reine d’Hongrie et un élixir horrifique, toujours en usage dans certaines parties des Flandres, et qu’il appelle tantôt élixir de ver terrestre, tantôt _spiritus vermium terrestrium_. Il fait une grande consommation de vin. Pendant les deux premiers mois de 1749, la mention «païé pour vin, biscuits et suc candy» revient constamment, parfois tous les jours, et la somme déboursée varie de deux à cinq, neuf et même onze florins. Il est probable que Dom Maur avait l’estomac faible et par suite une propension à se croire menacé de toutes les maladies, sans cesser pour cela de vaquer à des occupations très absorbantes.

Dom Maur, neurasthénique et homme d’affaires, était-il avare ou généreux, d’un commerce agréable ou difficile? Nous ne pouvons l’affirmer. C’était un homme droit et froid, attentif à son devoir, attaché à son abbaye, à son Abbé, à lui-même et à ses frères; après cela, comme il avait l’esprit incontestablement juste, il s’intéressait au reste du monde suivant qu’il le méritait.

Il exerce une stricte économie, ne faisant jamais une dépense inutile et notant les plus minimes: deux sous de «filet» pour faire un point, quatre sous dépensés pour raccommoder un soulier, deux liards à une barrière ou quatre patards à un bac. C’est un administrateur méfiant. Nous le voyons de temps à autre faire quelque remise à un fermier éprouvé par la grêle ou le grand vent, mais quand on lui parle agrandissements ou réparations, il commence toujours par rechigner, envoie sur les lieux ou s’y transporte en personne et ne consent qu’au moins possible et à la dernière extrémité. Nous voyons que souvent aussi, à propos de réclamations, les choses s’enveniment brusquement et on plaide.

L’abbaye de Liessies était riche et généreuse: la tradition du pays et les archives des églises en font foi. Dom Maur, qui maniait journellement de grosses sommes d’argent, n’avait pas à empiéter sur le chapitre des aumônes, et nous ne voyons pas qu’il le fît. Il donne assez libéralement des «dringuelles[2]»: deux florins aux domestiques des Pères Jésuites, six patards à la servante des Bénédictines, autant, par ordre de M. l’Abbé, au cocher de M. l’Intendant. Mais ces générosités rentrent dans le chapitre des dépenses prévues, comme l’argent qu’on peut donner à un procureur qui a sollicité pour vous. Une seule fois, à Douai, Dom Maur donne vingt florins pour le «vin de charité» de l’hospice, mais c’était peut-être une manière de fondation. Une autre fois, il écrit à Dom Ghislain de compter à Simon Laurent quelque argent dont il a besoin. On se réjouit, mais, trois jours après, on voit que Simon Laurent a rendu intégralement la somme et que son besoin n’était pas d’un besoigneux, mais vraisemblablement d’un agent. Dom Maur est, en toutes choses, un homme d’un extrême sang-froid, averti des faiblesses et des vices de l’humanité, accoutumé aux vicissitudes de la vie de plaideur et aux revirements soudains de la fortune. Il écrit de la même main: «Notre procès contre Molle est venu en haut et nous l’avons gagné.» Ou bien: «On a jugé aujourd’hui notre procès contre Van Rode, et nous l’avons perdu.»

[2] Mot wallon signifiant pourboire, évidemment apparenté à l’allemand _Trinkgeld_.

Il note sans sourciller, le 5 janvier 1721: «Reçu avis de Sart-les-Moines que Dom Joseph avait été condamné à Louvain, en propre et privé nom, en matière d’injure comme Molle.» Son journal étant rempli de décisions légales, il y consigne celle-ci comme les autres, sans plus s’émouvoir.

Il a peu de gaieté, aucun sens du ridicule. Il écrit gravement les surnoms les plus risibles. Il note qu’il a «vu mademoiselle Duquesne et lui dit que nous ne savions ce qu’elle voulait dire avec ses plumes». Ou encore: «Nous avons examiné les deux débats contre Molle et nous avons été au greffe pour faire copie du compromis fait entre Molle, Dom Florent Jénart et Dom Michel Dujardin par lequel ils se sont soumis au jugement des deux avocats marqués dans ledit compromis, dont l’un était celui de Molle et l’autre un peu timbré.»