Part 2
Un dimanche de novembre, me promenant seul sur la route bordée de peupliers qui ramène en ville par la porte de Valenciennes, j’admirais avec quelle noblesse le dôme de Saint-Pierre ferme la perspective entre les deux mélancoliques rangées d’arbres assoupis. Il n’y avait ni vent, ni soleil, ni bruit que celui des feuilles mortes, ni rien qui pût troubler le profond repos d’un dimanche de novembre aux abords d’une ville dont tout le trafic se faisait sur un canal. A un quart d’heure de la porte je fus dépassé par une voiture de maître attelée de beaux chevaux. Trois bénédictins y étaient assis. Ils portaient leur costume religieux, sans doute à cause du dimanche et leurs figures pâles ressortaient plus pâles encore sur le capuchon et l’élégante pèlerine noire qui distinguent la congrégation anglaise. Aucun de ces hommes ne parlait. Ils me regardèrent quelque temps avec la fixité d’expression caractéristique des gens qui rêvent ou qui se croient examinés. De nouveau je sentis se réveiller le désir de pénétrer dans l’âme de ces hommes que leur origine, leur vocation et leur vie mettaient à part de tous ceux que j’approchais. Quiconque est agité du désir de savoir ce que sont les vies autres que la sienne n’en est souvent possédé que par une persuasion secrète que ces vies se suffisent à elles-mêmes, et qu’elles ont une vitalité vers laquelle la sienne aspire sans y avoir jamais atteint. Cette curiosité n’est que le besoin profond d’une âme faible, en quête de la formule ou du soutien où elle espère trouver lumière et repos. La vie religieuse supposant un idéal absorbant et la renonciation volontaire à l’esclavage des passions et des désirs sans cesse renaissants semble la plus libre, la plus indépendante qui puisse être. Elle réunit la domination intellectuelle du philosophe et l’énergie superbe du soldat, adoucies par la poésie et la mélancolie du cloître. La pensée de cette existence close et cependant heureuse me hantait. Je ne songeais pas que notre existence, à nous aussi, était limitée à un étroit espace, protégée par des murs et embellie par un jardin et que nous paraissions aussi heureux qu’on peut l’être dans notre solitude, sans que cependant la soif d’«autre chose» qui fait le charme et le tourment de cette vallée de larmes fût plus apaisée chez nous que chez le reste des humains.
Des mois passèrent, les longs mois d’hiver où la musique ne jouait plus sur la place Saint-Jacques traversée de bises et de rafales. Nous trouvions d’autres harmonies dans les quelques salles du Musée. Douai n’a pas l’éclat artistique de Valenciennes. La patrie de Watteau, de Pater, de Carpeaux n’a guère de rivales. Cependant à Douai comme dans presque toutes les villes du Nord, il y a une bonne école d’art et des amateurs plus artistes que beaucoup de gens qui tiennent le pinceau ou l’ébauchoir. Il n’y reste que peu de chose de Jean Bollogne qui passa d’ailleurs sa vie en Italie et que presque tout le monde appelle Jean de Bologne, ni de Bellegambe dont les œuvres sont pour la plupart dans les musées d’Allemagne. Mais la petite galerie douaisienne n’en est pas moins un endroit délicieux où un homme attentif peut se faire une éducation artistique assez complète. On peut commencer par la poésie douce et accessible des frères Breton ou des Duhem, peintres du pays, s’affectionner à la peinture savante des Flamands dans une salle qui commence par des scènes de genre et finit par quelques triomphants tableaux de Rubens, de Van Dyck et de Frans Hals, et passer de là à une admirable salle italienne où se trouve la collection Escallier. Le docteur Escallier était médecin à Florence: il était amateur et savant antiquaire; vers la fin de sa vie il rapporta sous le ciel natal sa collection: trente ou quarante toiles parmi lesquelles on ne trouvera pas une seule copie et où éclate un portrait de femme de Paris Bordone. Le jour où l’on se sent attiré autant par la grâce de ces Italiens que par la richesse de Rubens ou même l’élégance de Van Dyck, on peut être reconnaissant au petit musée et à l’homme qui a enrichi la petite ville septentrionale des trésors de Venise. Médecin artiste, homme de bien qui as pensé que d’autres admirations que la tienne consoleraient ces exilées de se voir, toi disparu, sous un climat gris et dans une lumière froide, tu n’as pas obligé que des ingrats et l’amour des choses belles que tu léguais à tes descendants n’a pas toujours été perdu!
Un soir du mois de mai, nous entendîmes du jardin les notes d’un étrange carillon. Ces cloches semblaient très lointaines et cependant proches, harmonieuses et pourtant rudes et métalliques. Nous sortîmes, et, à travers les rues tièdes, dans la brune commençante, nous cherchâmes dans quel clocher chantaient ces étrangères. Les sons mystérieux nous guidant, nous arrivâmes à la rivière, dans le quartier de la prison endormie, et devant le collège anglais: les cloches bizarres qui résonnaient dans le petit campanile étaient des cloches d’acier, invention britannique récente alors, les mêmes dont le tintement innombrable ajoute encore à la tristesse des soirs de dimanche à Londres. Nous fîmes lentement le tour du monastère. A l’angle de la rue Saint-Benoît, vis-à-vis l’église des Chartreux, nous nous arrêtâmes. Au-dessus de nous des voix mâles chantaient un cantique du mois de Marie, le soir tombait et les arbres éparpillaient un bruissement et une faible odeur printanière. Quand le cantique cessa nous revînmes sur nos pas: la ville était déjà endormie.
A la rentrée d’octobre nous eûmes à Saint-Jean un jeune élève anglais. Son père avait passé quelques années au collège trente ans auparavant et, le moment d’envoyer son fils sur le continent venu, il avait écrit à un ancien professeur qu’il supposait vivant, et qui, par hasard, l’était, et lui avait confié ce fils. C’était un garçon de quinze ou seize ans, intelligent, et possédant au plus haut degré les caractéristiques de son pays. Je n’avais jamais vu de près aucun Anglais et j’étudiai celui-ci avec un vif intérêt. Je fus frappé de le trouver incomparablement plus homme que ses camarades français. Il avait une confiance sans bornes en son père et tenait compte des moindres mots qu’il lui écrivait. Mais dans les limites que l’obéissance lui marquait, il montrait à chaque instant une indépendance de jugement et de résolution qui existe parfois chez nos enfants, mais que leur légèreté ou une sorte de respect humain dissimule et qui mettait un abîme entre eux et lui. Il avait des opinions faites sur une foule de points où les Français n’en ont jamais, parce qu’ils passent brusquement du rêve de l’enfance à l’indifférence ou au scepticisme de leurs vingt ans. Il jugeait les hommes aussi, promptement et franchement, et avait le mépris facile. Il était doux, sociable et obligeant, mais dans les limites que j’ai souvent eu occasion depuis de voir que les Anglais ne franchissent guère. Tenace et persévérant, il avait les découragements subits et profonds, les impuissances devant des obstacles qu’un Français voit à peine, si fréquents chez l’Anglais isolé et qui l’empêcheraient à jamais de faire aucun progrès dans la vie et sur le globe, si quelques instincts dominateurs ne possédaient toute la race et n’entraînaient les faiblesses des individus comme un torrent. Dans le commerce ordinaire il était honneur et la droiture mêmes.
Il se trouvait connaître un des bénédictins et deux élèves de Saint-Edmond. Le dimanche qui suivit son arrivée, je le conduisis les voir. C’était un peu avant l’heure de vêpres. Au moment où nous franchissions la petite porte que je n’avais jamais vue ouverte, le carillon d’acier commença son étrange harmonie. La cour était presque déserte. Deux ou trois religieux se promenaient séparément à grands pas rapides sous une galerie à colonnes qu’on appelait la _piazza_. Quelques élèves en grands cols rassemblaient hâtivement leur attirail de jeux: bientôt ils gagnèrent les dortoirs où une règle que nos collèges ignoreront longtemps encore les appelait à leur toilette avant de descendre à l’office. Un de ces petits garçons s’offrit cependant poliment à nous conduire à la chapelle. Nous passâmes devant un réfectoire gothique et montâmes par un escalier aux sombres lambris jusqu’au premier étage. A droite, un long corridor s’enfonçait vers les quartiers des élèves: il était ciré et lambrissé, orné de tableaux et de gravures; des portes à cadres de chênes faisaient face aux fenêtres à travers lesquelles on voyait une aile du collège et un très grand jardin. Une odeur singulière et que je n’ai jamais sentie ailleurs régnait dans ce corridor, lieu régulier et où l’on ne parlait jamais. C’était un mélange de la cire et de l’encens qui filtrait de la chapelle, sur un fond balsamique inexplicable, comme si un grand bois de plus se fût trouvé dans le voisinage. Un moine aveugle s’avançait d’un pas assez ferme dans ce corridor, de temps à autre touchant rapidement la muraille de la main.
Une porte de chêne noircie donnait accès dans la chapelle. Pugin qui l’a construite et qui construisait ses églises en poète et en chrétien aurait été content de l’impression que celle-ci me fit. Qui dira le rien qui, surtout en architecture, sépare le beau du passable? Ruskin dit, quelque part, de je ne sais quelle église ogivale moderne, que ceux qui l’ont faite n’y croyaient pas. Pugin avait cru de tout son cœur à sa chapelle. C’était un simple vaisseau dont les proportions faisaient toute la grâce. Mais la hauteur et la profondeur de cette nef avaient une attraction de chose vivante. On était à peine sous l’envolement de la voûte que la froideur de l’homme qui regarde s’évanouissait dans l’attirance des longues lignes séduisantes et victorieuses, dans le mystère des parties hautes noyées dans l’ombre, dans l’éclat des minces lancettes où la lumière extérieure semblait se condenser sans oser les traverser. Trois rangs de stalles sculptées, étagées de chaque côté, laissaient au milieu une large allée où l’aigle du pupitre seul étendait ses ailes de cuivre clair. De hautes torchères s’allumaient çà et là, tandis que le carillon semblait continuer très loin son appel. Deux ou trois enfants de chœur en noir et blanc disposaient des livres: ils allaient comme des ombres. Le carillon se tut; trois heures sonnèrent; une petite cloche discrète et très douce sonna; le cortège monastique fit son entrée. Rien ne pourrait donner l’impression de la religion, comme ce pas recueilli. Vingt enfants de chœur s’avançaient d’abord, puis sur deux lignes, les élèves uniformément vêtus de noir, puis les religieux, les mains sous leur scapulaire, la tête encapuchonnée, et enfin l’officiant avec le diacre et le sous-diacre en riches ornements gothiques. L’orgue, placé au-dessus de nos têtes, commença une modulation infiniment lente et douce, prière et supplication, bien plus que musique, tandis que moines, enfants et tout le chœur, inclinés vers la croix, récitaient les prières secrètes: puis le _Deus in adjutorium_. Tous ceux qui ont entendu un office grégorien savent la signification de ces premières paroles de vêpres, dites plutôt que chantées. Depuis quelques années, les bénédictins anglais avaient adopté la prononciation italienne du latin, et cette sourdine à la voix naturelle de l’officiant semblait la rendre très lointaine. Tout le chœur répondit. Les voix étaient mâles et de timbre un peu métallique; elles s’élevaient et s’abaissaient ensemble sous une impulsion rapide. Les psaumes se succédèrent. C’étaient les mêmes que j’avais entendus depuis mon enfance et cependant combien différents. Les endroits même que j’aimais surtout, ceux où le son des paroles ne manquait jamais de me transporter loin, bien loin de la terre de tous les jours, avaient leur ancien charme, mais aussi un charme nouveau, comme si j’eusse assisté pour la première fois à un office catholique. Ces vêpres étaient une sorte d’hymne variée et pourtant sans heurts dont le mouvement continu berçait et élevait, dont je souhaitais le progrès et redoutais la fin comme d’un drame. Après les oraisons, le prieur sortit de sa stalle et lut une courte homélie. Sa voix montait et descendait avec les phrases. C’était la première fois que je suivais cette mélopée de la lecture anglaise qui devait me devenir familière et mes oreilles en restaient étonnées comme du chant des vêpres.
Après le salut, quand la chapelle fut vide et qu’il n’y resta plus que le parfum de l’encens flottant dans la pénombre, nous passâmes chez le Prieur. C’était un grand homme, sans rien d’anglais dans les traits du visage, à figure spirituelle et railleuse. Il nous reçut avec une aisance d’homme du monde très différente de la politesse ecclésiastique, nous fit des questions un peu curieuses, de grand seigneur, nous dit de revenir tant que nous voudrions et nous congédia. Cet accueil aristocratique n’allait pas tout à fait avec l’impression poétique que je gardais de mes vêpres et il m’étonna. Je devais m’habituer peu à peu à trouver ces religieux très différents, suivant qu’on les voyait au chœur, moines abîmés devant la grandeur de Dieu, ou Anglais indépendants et à l’aise dans le commerce des hommes.
Tandis que mon jeune compagnon retrouvait ses amis, un frère convers, Irlandais badin, me montra le réfectoire. C’était une grande salle gothique à plafond peint, en tout semblable aux halls des collèges d’Oxford. Il y avait une table pour le Prieur et les pères, une pour les jeunes profès non prêtres, et une autre pour les frères lais. Au milieu, une chaire à prêcher où se faisait la lecture. Tous les meubles étaient anglais et l’on se fût cru bien loin de France. Aux murs étaient suspendus des portraits, austères figures de moines, d’abbés et d’évêques du XVIe et du XVIIe siècle. Allen, fondateur du collège dans les temps troublés d’Élisabeth, était là avec sa barbe courte, son regard clair et sa barrette rouge de cardinal. Les évêques regardaient du haut de leurs collerettes blanches; les moines étaient raides dans leurs cadres. L’expression de toutes ces figures était uniformément sévère. Ces hommes étaient bien ceux dont j’avais lu l’histoire dans les livres de M. Destombes: ils savaient ce que c’était qu’être un _Doway priest_, ou préparer les autres à ce titre redoutable. La tristesse de l’exil et plus encore d’une cause vaincue, les espérances déçues, le courage renouvelé, la pensée des traversées périlleuses, des espions devinés dès le port, des trahisons, des mandats d’arrêt, de la fuite et des cachettes, de la Tour et du procès, pour aboutir enfin à la claie, au poteau et au gibet de Tyburn, se lisaient sur ces fronts pâles. Dehors, les enfants jouaient avec des appels et des cris qui n’étaient pas ceux de France. Il me semblait vivre un songe.
Je revins souvent. Dès ma seconde visite, je fis connaissance avec les bibliothèques et nouai promptement une intimité avec elles. Celle des Pères était sous les combles et contiguë à une vieille salle de billard toujours déserte. En haut des travées on lisait les inscriptions latines habituelles: _Patres_, _Concionatores_, _Grammatici_, etc. Dans des armoires étaient enfermées quelques pièces assez précieuses, plusieurs des vieilles chansons, entres autres, dont Mac Pherson avait tiré Ossian. Il régnait dans cette grande pièce isolée plus que du recueillement et le sentiment de la solitude y causait facilement une sorte d’oppression. Je me tenais plus volontiers dans la bibliothèque des élèves où personne ne venait l’après-midi et où les bruits de la maison faisaient un fond de vie sans troubler la tranquillité. Il y avait là des journaux et des revues auxquels je ne touchais jamais, ayant encore pour la vie et le journalier le dédain superbe de la jeunesse. Mais, sur les rayons, quinze ou dix-huit cents volumes bien reliés appelaient l’œil et la main: poètes, romanciers, biographes, historiens. Je m’émerveillais de la largeur d’idées qui présidait au choix des lectures de garçons de seize ans. Je me souvenais avec un petit mouvement de rancune que l’on m’avait confisqué un _Vicaire de Wakefield_ que je lisais en rhétorique, et que Lamartine, qu’il faut pourtant lire avant vingt ans, nous était sévèrement prohibé. Je voyais ce que mes jeunes amis anglais lisaient, j’entendais leurs réflexions: elles étaient saines et franches, sans pruderie ni outrecuidance. Je comprenais mieux ce que j’avais toujours rêvé: une éducation basée sur la confiance, sur la certitude que, dans l’enfance, un idéal d’honneur et de pureté trouve presque infailliblement des instincts qui lui répondent et que la protection à outrance qui est l’esprit de l’éducation des Français ne fait que reculer des difficultés inévitables et laisse parfois derrière elle des infirmités sans remède. Il régnait au collège Anglais une atmosphère d’innocence et cependant je voyais qu’à la veille d’en sortir, les aînés étaient déjà des hommes, parlant et raisonnant en hommes. Un air si doux faisait des tempéraments robustes. Les enfants n’avaient pas non plus la superstition des succès classiques, comme on le voit dans les collèges où les principes et la méthode de Mgr Dupanloup se sont conservés. Le «premier de classe» adulé par ses maîtres et ses camarades, passablement orgueilleux et merveilleusement préparé à trouver la vie incompréhensible et absurde, n’était pas connu au collège Anglais. On n’y connaissait pas non plus l’élève sage, bien qu’il s’y trouvât quelques étourdis pour faire contraste. Les jeunes Anglais qui laissaient une trace à Saint-Edmund’s avaient été à la fois des écoliers dociles et sans prétentions, des esprits brillants, avec une facilité pour le vers ou une éloquence naturelle--deux points particulièrement estimés--et des amateurs de sport habiles ou intrépides. Ceux à qui le caractère, l’allure et un rien de témérité avaient manqué étaient promptement oubliés ou l’on se les rappelait comme d’intelligents nigauds. Les études tenaient à peine la moitié de l’existence dans cette éducation qui voulait être une éducation complète. Chaque jour, il y avait de longues heures de liberté: on les passait au _foot-ball_ ou au cricket, souvent à la bibliothèque, parfois sur les bancs, à l’ombre, dans la cour à raccommoder des balles ou des engins de pêche. Quand il faisait très froid, le Prieur donnait un demi-congé et l’on s’en allait sur la glace des marais, nombreux autour de Douai, ou sur celle du canal, avec l’ambition de battre certain record très ancien, en dépassant une écluse très lointaine. Quand il faisait très chaud, le Prieur donnait un demi-congé et l’on allait se baigner à la rivière, plus tard, dans une jolie campagne qu’on acheta, et qui, en moins de deux ans, prit la physionomie la plus anglaise du monde, ou encore à l’étang de Goelzin où l’on pêchait à la ligne jusqu’à la fraîcheur. On vivait avec les saisons. Les dates observées dans la vieille Angleterre n’étaient pas méconnues. On jouait au foot-ball sous le ciel gris et dans le gazon boueux de la Berce Gayant tant que durait l’hiver, mais le Samedi-Saint ouvrait le temps du cricket: battes et guichets entraient en jeu et les balles sifflaient par la cour accompagnées du cri inquiétant: _heads! heads!_ Il y avait de vieux congés de fondation, qu’on appelait _carriage-days_ (jours de voitures) du temps où l’on s’entassait dans un char à bancs pour aller, par le pavé, visiter les antiques voisines de Douai: Arras ou Valenciennes, plus rarement Cambrai. Il y avait surtout le temps de Noël où études, corridors et salles étaient enguirlandés de sapin odorant, où, après la messe de minuit, le Prieur ayant retenu tout le courrier le jetait pêle-mêle par l’étude à cent mains avides, où l’on passait les journées dans une liberté et un loisir délicieux, coupés de visites aux pâtissiers, et où, chaque soir, jusqu’à l’Épiphanie, on jouait la comédie, le drame, et Shakespeare et même l’opéra, l’allègre opéra-opérette de M. Sullivan.
Tout ce mouvement, ce bruit et cette dissipation restait à l’intérieur. Douai n’en savait rien et l’on pouvait, comme je l’avais fait longtemps, imaginer ces Anglais modernes sous les traits des contemporains de Campian.
Naturellement, je me fis des amis parmi les religieux. Je les étudiais curieusement. Il y en avait de gais, de délicieusement gais et jeunes, plus ou moins Irlandais souvent, spirituels et railleurs. Il y en avait de réfléchis, Anglais à visages pâles et au regard profond. Il y en avait qui s’ennuyaient et à qui Douai ne suffisait plus. Ils voulaient ce que la langue des Anglais catholiques appelle toujours la «mission»; la vie fiévreuse que le prêtre mène dans les faubourgs de Liverpool ou de Cardiff: la lutte incessante pour disputer de pauvres jeunes filles au mariage mixte ou de vieux hommes abandonnés, à l’aumône protestante; la recherche sans trêve de brebis toujours errantes et toujours en danger de se perdre; ou encore le travail de Sisyphe pour soutenir une école. Ou bien la nostalgie les avait pris. Douai, où ils étaient venus tout petits et qu’ils devaient aimer toujours, leur devenait odieux pour un temps, avec ses ciels bas, sa rivière éternelle et ses maisons closes. _Home, home!_ Il leur fallait les prairies et le vert profond du Midland, ou les collines de Malvern ou même la bise glacée des comtés du Nord, le _Black North_ d’où ils venaient presque tous. Le charme subtil du long et profond paysage anglais les avait repris, celui du ciel changeant, de la température capricieuse, celui même de la pluie féconde et chantante que Wordsworth aimait tant.
Dans les dernières années, le collège fut érigé en abbaye et le Prieur devint abbé à crosse, mitre et anneau. Ce furent des années de richesse et d’élégance. Un ami opulent vint s’installer au collège et prit plaisir à l’embellir, comme il convenait à une abbaye. Des constructions s’élevèrent: un grand cloître, un vaste quartier d’hôtes. Toute une partie du collège avec son silence, son confort, son luxe solide et discret, ressemblait à un de ces châteaux anglais assis au détour d’un parc et où la vie semble couler dans une paix éternelle. Nous devînmes très civilisés, cela se sentit à des nuances de prononciation, à des réformes dans le vêtement, à des façons dégagées qui n’étaient pas dans la tradition quand Douai s’appelait encore Doway. Nous eûmes des visiteurs distingués. On s’arrêtait à l’Abbaye en allant à Rome ou à Paris. On voyait parfois des voyageuses très élégantes, dans la tribune, pendant la grand’messe: on apercevait des courriers et des femmes de chambre. Je crois bien que tous les Pères n’approuvaient pas cette agitation insolite. La tradition bénédictine a toujours mis quelque chose de seigneurial dans l’hospitalité, mais Douai était une abbaye trop récente et rappelait des souvenirs trop sévères, pour que le changement ne fût pas perçu. On le sentait, quand un bénédictin voyageur, pèlerin de l’érudition monastique, comme Don Mackey, le savant éditeur de saint François de Sales, s’arrêtait quelques jours à Saint-Edmond. La joie était toute autre sur certains visages que si l’on eût vu un pair héréditaire. Le passage de ces moines savants était une fête et faisait sentir une fierté. Je prenais ma part de ce bonheur familial: un moine savant m’apparaissait comme la réalisation d’un double idéal, et le tranquille sourire de ces hommes attachés au passé, comme nous le sommes au présent, et lisant les journaux comme des pièces d’archives, était une grande leçon.
La plupart de ces religieux étaient libéraux en politique. Le clergé de la ville, se plaignait parfois de ce qu’ils ne voulussent lire aucun journal d’opposition et crussent à l’avenir du régime républicain. Ils étaient Anglais et concrets, respectueux des pouvoirs établis et convaincus qu’un fait s’impose par lui-même et qu’il faut être Français pour attacher une importance souveraine à une idée qui n’est encore qu’une idée.