Part 8
Mais les vrais, constants, fidèles et très appréciés amis de Liessies, ce sont les Pères Jésuites. En général, les Bénédictins étaient plutôt Jansénistes. A Liessies, une tradition vieille de plus d’un siècle voulait qu’on se rangeât aux doctrines de la Compagnie et qu’on traitât les Jésuites avec une extrême cordialité. A Maubeuge et à Douai, Dom Maur descend presque toujours «aux Révérends Pères Jésuites»: il y est chez lui. Toutes les idées théologiques de Liessies sont celles des Jésuites. Les «jeunes» apprennent la dogmatique dans l’ouvrage du P. Platelles et la morale dans celui du P. Tavernes. On conserve aux archives la belle lettre que le P. de La Chaise écrivait à M. l’Abbé en lui annonçant sa nomination: «C’est votre mérite et votre zèle pour la bonne doctrine qui ont obligé le Roi à vous préférer à tous ceux qui ont sollicité Sa Majesté pour obtenir la place qu’elle vous a confiée. Je suis sûr que vous la remplirez dignement et que vous maintiendrez la régularité et le bon ordre dans une abbaye de si grande conséquence. Tous nos Pères que vous honorez de votre amitié m’en ont félicité, ce qui m’a fait un véritable plaisir. Je vous prie de leur continuer l’estime et la considération que vous avez toujours eue pour eux, etc.» M. l’Abbé reste très hostile aux Jansénistes et entretient une correspondance active avec le P. Imbert. Celui-ci lui envoie tout ce qui se publie «touchant la constitution». On trouve fréquemment la mention «Reçu un paquet de livres de Douai pour M. l’Abbé». Deux «escoliers» apportent à Mons un gros paquet de livres qui leur a été remis par le P. Imbert et qu’on envoie dès le lendemain à Liessies par un exprès. M. l’Abbé s’intéresse uniquement à la controverse janséniste et, à en juger par ce qui lui arrive d’ouvrages et brochures de toutes sortes, elle doit absorber tout son temps. Le Journal de Dom Maur finit la veille de Noël 1721. Ce jour-là le procureur inscrit: «Reçu de Douay un paquet d’écrits, sçavoir: un exemplair de la Sorbonne tombée, un exemplair des expositions des sentiments de M. de Noailles et deux exemplairs des lettres à l’auteur du supplément.» Il est bien probable aussi que des mandements d’Arras reçus quelque temps auparavant et plusieurs livres de M. de Soissons en latin se rapportent au P. Quesnel. Dom Maur ne lit rien de tout cela: son siège est fait, sans aucun doute. Les Jansénistes doivent lui apparaître comme des gens qui troublent l’État, causent de grandes dépenses en livres et favorisent dans les monastères une spéculation très vaine.
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Telle est, en gros, l’impression que laisse le Journal du procureur. Ce qui surnage, c’est le sérieux de la plupart des figures et la futilité de la plupart des affaires. Mais, ni M. l’Abbé, ni Dom Maur, ni les autres ne croyaient leurs affaires futiles: les procès étaient la trame de l’existence quotidienne, et le Jansénisme était une erreur vivante et qui mettait la foi en péril.
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Liessies est bien désert, et les plus vieilles gens s’y rappellent à peine le temps où ils se souvenaient de l’abbaye.
Juin 1905.
PETIT MOUTIER
Moustiers est un hameau de trente à trente-cinq feux, très isolé dans une petite vallée de la partie orientale de la Fagne, à trois lieues de Liessies et tout près des hauts défrichés à travers lesquels passe la frontière belge: on l’appelle souvent Moustiers-en-Fagne. Une belle route conduit à Wallers au sud et à Eppe-Sauvage au nord, mais elle est en tout temps fort déserte et il faut que les ingénieurs l’entretiennent par le pur amour de leur art: on n’y rencontre guère que la carriole du boulanger ou du boucher. En revanche, elle monte et descend par longs et lents circuits à travers les pentes gazonnées qui bordent la forêt et ouvrent à chaque instant de vastes horizons sur la Fagne-de-Chimay. Il faut porter sur ce chemin des soucis bien cuisants pour ne pas s’y sentir comme bercé.
Le nom de Moustiers dit assez clairement que l’histoire de ce petit village est liée à celle d’un établissement monastique. En effet on voit au premier coup d’œil que l’églisette qui vous accueille presque à l’entrée du hameau a été une chapelle de moines. Elle s’appuie, toute petite et gracieuse, contre une grande maison robuste séparée de la place par une bande de jardin sévèrement murée, et, derrière, de vastes dépendances enferment un grand carré. Les gens du pays appellent cet assemblage de constructions moitié agricoles, moitié conventuelles le Priolé, corruption facile à reconnaître du mot de Prieuré. On voyait encore il y a vingt ou vingt-cinq ans et l’on voit peut-être toujours, dans la sacristie, des tiroirs sur lesquels était écrit en caractères à peine pâlis: M. le Prieur, M. le Sous-Prieur. Ces religieux étaient des moines laboureurs dépendant non de l’abbaye de Liessies, mais de celle de Lobbes, en Hainaut, et suivant aussi la règle bénédictine. Ils étaient trois ou quatre qui, une fois dit leur office et leurs messes, vaquaient aux travaux des champs comme les paysans d’alentour.
Les Mauristes, aussi bien que les autres Bénédictins, avaient de ces monastères campagnards. C’est dans une retraite de ce genre que Mabillon passa six années, redemandant à la terre la santé que les livres lui avaient prématurément ravie.
Ces prieurés n’absorbaient pas comme les grandes abbayes toute la terre et tous les bras. Le prieur et ses compagnons devaient être les amis et non les maîtres des laboureurs leurs voisins. Il est peu de pays où l’attachement à la religion soit resté aussi paisible, entier et sincère qu’à Moustiers-en-Fagne. Il en sera de même partout où le prêtre ou le religieux ne se mettra à part des hommes au milieu desquels il vit que par une charité plus haute et une existence plus pure.
Toute proche de l’église et du Prieuré est une très jolie maison du XVe siècle dont tout l’ornement consiste dans un pignon à gradins semblable à ceux qu’on voit partout dans le Soissonnais et dans des fenêtres à meneaux, mais dont les proportions sont parfaites. La pierre de taille qui est tout simplement la pierre bleue de Hainaut, en est cependant relevée de bordures délicates. Quand on entre dans le village par la route d’Eppe-Sauvage, cette maison fait avec l’église et le Prieuré un ensemble de lignes brisées extraordinairement gracieuses.
Le Prieuré de Moustiers n’a point d’histoire; le village non plus; etson nom vague et général le tire à peine de l’anonymat. C’est un endroit silencieux et heureux où des moines et des villageois ont vécu pendant plusieurs siècles ignorés et contents.
J’espère que le lecteur ne me trouvera pas ridicule d’ajouter ici quelques vers inspirés par cette bourgade de rêve. Si quelque musicien voulait y adapter un air monotone et lointain de vieille chanson, je lui en saurais gré.
LE MOUTIER
C’était un vieux petit moutier Avec des gables; Dans la cour un grand peuplier Et des érables.
La chapelle avait des murs gris De vieille pierre, Sous les corbeaux de bois noircis Pendait un lierre.
Derrière ce petit moutier Grandes ouvertes Les granges au front altier Étaient désertes.
Un petit logis tout sculpté Ceint de guirlandes Dormait dans un jardin d’été Plein de lavandes.
Un petit verger conduisait Au cimetière: Monsieur le Prieur y lisait Son bréviaire.
La route allait je ne sais où Bien loin en France, Quelques-uns disaient à Limou Vers la Provence.
C’était un vieux petit moutier Du temps des guerres, Où plus d’un brave cavalier Fit ses prières.
Dans le petit moutier tout dort: Le soleil pèse, Et Monsieur le Prieur est mort Sous Louis Seize.
Juin 1908.
LES MOINES DE SHAKESPEARE
Shakespeare aime et respecte les moines: c’est un fait indéniable pour quiconque connaît, même superficiellement, ses œuvres, mais c’est aussi un fait inexplicable pour quiconque n’a sur l’histoire religieuse de l’Angleterre que ces notions vagues où l’on accroche vaille que vaille des idées préconçues. On se dit: Shakespeare a été l’un des poètes favoris d’Élisabeth, et Élisabeth est la grande persécutrice du catholicisme en Angleterre; il est donc impossible que Shakespeare n’ait pas été protestant. D’un autre côté comment se pouvait-il qu’un auteur protestant fît l’apologie des moines devant Élisabeth qui sûrement les exécrait? Peut-être, après tout, Shakespeare était-il catholique plus ou moins secrètement; il y a des critiques qui l’ont cru.
Ainsi raisonne-t-on, au lieu de demander à l’histoire si, par hasard, elle n’aurait pas le mot de l’énigme, et si ce mot ne se trouverait pas beaucoup plus simple qu’on n’est tenté de se l’imaginer.
L’Angleterre ne fut jamais, au même degré que l’Irlande, un pays monastique: cependant les riches et nombreuses églises abbatiales qu’on y voit encore aujourd’hui, attestent que la prospérité des vieux ordres religieux y fut considérable. Aux XIIIe et XIVe siècles, les ordres mendiants s’y propagèrent avec une extrême rapidité, mais leur popularité ne fut guère plus durable que leur zèle. Le mouvement de Wycliff, révolutionnaire et protestant avant la lettre, fut dirigé en grande partie contre eux, et la littérature du temps leur est très hostile. On connaît les plaisanteries de Chaucer contre le frère quêteur qui rapporte de Rome une pleine besace de pardons tout chauds et contre le moine chasseur galopant dans une bruyante sonnaille de grelots. Pour lui comme pour les auteurs de nos fabliaux, c’est assez punir la paresse des grands abbés, et la rapacité un peu friponne des moines mendiants que de les mettre en chansons. Mais on entend une autre note dans le rude poème de Pierre le Laboureur et dans les bouts-rimés énigmatiques qui coururent l’Angleterre pendant les vingt dernières années du XIVe siècle. Ces mots de passe devaient se transmettre avec un sourire noir, et l’on en vit bientôt l’effet quand les Lollards devinrent légion, et réclamèrent la liberté et l’égalité, la faux, la hache et la torche à la main.
Entre les Lollards socialistes et fort peu orthodoxes et Henri VIII, il n’y a qu’un siècle, mais le chemin parcouru dans ces cent ans est immense. Il ne s’agit plus de mouvements populaires: la monarchie absolue n’existe pas encore et elle n’existera guère que pendant les six années où Thomas Cromwell fera régner la Terreur, mais l’idée en a été aperçue nettement, et Wolsey, comme Cranmer, se repentira au moment de mourir d’avoir adoré le Roi au lieu d’adorer Dieu. Le Roi dès lors fait bien tout ce qu’il fait et, comme le dit la loi, il est incapable de mal faire.
Henri fut donc suivi comme Louis XIV l’aurait été s’il avait voulu entraîner l’Église de France dans ce que le Parlement n’eût pas manqué d’appeler une indépendance légitime. Il avait horreur de l’hérésie, et il mourut avec la haine des protestants, mais le schisme ne lui faisait pas peur. Le Pape était, à ses yeux, un souverain rival qui percevait indûment des impôts dans le royaume d’autrui, envoyait partout des émissaires italiens déguisés en dignitaires ecclésiastiques, faisait la guerre avec des menaces de déposition et d’excommunication, bref, avec lequel il fallait négocier aussi longtemps qu’on le pouvait, mais lutter la lance haute quand on y était contraint. Wycliff avait prouvé, dans le _De Dominio_, que l’ingérence pontificale dans les affaires civiles était le renversement de l’ordre évangélique et la racine de toute corruption. Les idées d’Érasme étaient très semblables. Ce que les hommes du «Nouveau Savoir» voulaient, avant tout, c’était ramener l’Église, ses pratiques et son culte à la pureté primitive. Il restera éternellement fâcheux pour la Réforme qu’elle se soit greffée partout sur des faiblesses morales. On est mal venu à parler de réformer les autres quand on a pour premier souci de donner le champ libre à ses désirs. Mais d’un autre côté, Henri VIII eut beau jeu contre Rome en s’élevant contre les abus que Thomas More, son confesseur le pieux Colet, et le très raisonnable Érasme dénonçaient eux-mêmes, et l’intransigeance du sentiment patriotique en Angleterre lui fut d’un singulier secours dans une lutte où la politique pénétrait constamment la religion. La Réforme en Angleterre apparaît, en dernière analyse, comme le résultat d’un conflit entre toutes sortes de penchants assez bas se heurtant les uns les autres au nom de principes très élevés.
Ce fut d’ailleurs une grande duperie dont très peu d’esprits clairvoyants prévirent le résultat, et à travers laquelle deux hommes seuls, More et Fisher, aperçurent une question de vie ou de mort qui valait bien qu’on lui sacrifiât sa tête. Les autres dirent: querelle de rois! exactement comme Léon X avait dit querelle de moines! en apprenant les batailles de Wittemberg, et crurent qu’il était d’une prudence vulgaire d’attendre que ces puissances ou leurs successeurs se fussent accommodés. Les évêques de France n’avaient guère raisonné autrement quand Louis XII fut excommunié par Jules II. Pouvait-on douter qu’Henri VIII fût, au fond, excellent catholique quand, moins de deux ans avant sa mort, il faisait signer à ses sujets les six articles qu’on ne pouvait regarder que comme le rempart de la pure doctrine, et traquait quiconque manquait la messe, refusait de se confesser ou niait la transsubstantiation?
La suppression des monastères ne paraissait pas bien criminelle. Elle s’était d’ailleurs faite en douceur, à deux fois. Le Roi avait commencé par supprimer les maisons religieuses les moins riches, parce que leur nombre et leur constant besoin d’argent y rendaient la discipline moins exacte et le désordre plus apparent. Plus tard il supprima les grandes abbayes, parce qu’elles étaient trop riches, tandis que le Trésor était pauvre, et parce que le système du manoir, comme on appelait le régime de la propriété seigneuriale, les rendait déplaisantes aux petits comme aux grands. La liquidation de ces vastes domaines produisit peu de chose, grâce à la corruption des agents qui la firent et à la rapacité des familles aristocratiques qui s’arrangèrent pour en profiter. Le peuple qui avait pu se persuader d’abord que les dépouilles des abbés, comtes et ducs suffiraient à la voracité du Trésor Royal, ne vit pas diminuer les impôts, et regretta les distributions d’aumônes qu’on faisait aux portes des abbayes, mais il ne regretta pas autrement la dispersion des moines, et le clergé séculier l’imita.
Lors donc qu’Henri VIII mourut, en 1547, c’est-à-dire à peine dix-sept ans avant la naissance de Shakespeare, il n’y avait plus en Angleterre ni moines, ni religieuses, ni nonce, et les lettres du pape n’y parvenaient plus qu’en fraude, mais il y avait toujours des évêques, des chapitres, et tout un clergé dont l’organisation restait la même qu’elle était depuis des siècles, des collèges et des universités où l’on enseignait la théologie traditionnelle. A Cambridge seulement un petit nombre de jeunes gens qui entre eux s’appelaient Frères, se réunissaient dans une auberge pour disserter sur la foi sans les œuvres, et l’on commençait à réimprimer les petits traités populaires de Wycliff, mais tout ce qu’il y avait dans le pays de littérature proprement protestante se bornait aux six mille bibles assez bien traduites par Tyndale et colportées clandestinement. Ce n’était pas grand’chose, et bien que le clergé fût ce qu’il était alors à peu près partout, ce n’eût certes pas été suffisant pour détacher l’Angleterre de sa vieille croyance, si le testament du roi n’eût mis Mary Tudor en dehors du conseil de régence qui devait gouverner aux lieu et place du petit Édouard VI.
Que de fois l’histoire n’a-t-elle pas enregistré de ces fatalités qu’il faut prendre sans les discuter et sans chercher surtout ce qui les aurait remplacées si elles ne se fussent pas produites. Tout le monde sait que les sept années pendant lesquelles l’ombre chétive d’Édouard présida aux destinées de l’Angleterre, furent le règne de l’un des hommes les plus faux et les plus lâches qui aient jamais joué un rôle, l’archevêque Cranmer. On lui connaissait des tendances protestantes, et, vers la fin d’Henri VIII, il avait été fort près de passer en jugement, mais il dissimulait quand il le fallait. Avec un roi enfant et entouré de conseillers choisis pour leur complaisance il fut le maître. Dès le premier hiver qui suivit la mort de Henri VIII, Cranmer mangea publiquement de la viande en carême au palais archiépiscopal de Lambeth. Bientôt il supprima les Six Articles, fit enlever des églises, peintures, images et autels, permit le mariage aux prêtres, remplaça la messe par un service en langue vulgaire, codifia la doctrine dans les trente-neuf articles et la liturgie dans le _Prayer Book_. Ce fut une sorte de bacchanale au milieu de laquelle les minorités violentes ne manquèrent pas, comme il arrive toujours, de se donner carrière. Presque partout des iconoclastes traduisirent en faits la doctrine qui leur venait de haut: on brisa les crucifix, on brûla les statues de la vierge, on profana les reliquaires et surtout on pilla les biens d’Église.
Après sept ans, vint Mary Tudor qui remit incontinent les choses dans leur ancien état. Les évêques protestants ou protestantisants furent chassés et quelques-uns brûlés; Bonner, évêque catholique de Londres, prisonnier à la Tour sous la régence, devint grand Inquisiteur et grand Juge; le Prayer-Book disparut devant le Missel, et une cérémonie solennelle symbolisa le retour à l’unité catholique. Reginald Pole, cousin de Henri VIII, exilé à Rome et cardinal, vint, en grande pompe, réconcilier sa patrie. Il arriva par la Tamise, une grande croix d’or brillant à la proue du bateau, fut reçu par tout le Parlement agenouillé et prononça les paroles qui absolvaient l’Angleterre du crime de schisme et d’hérésie. Cette scène sublime aurait pu marquer la fin de l’aventure luthérienne. Par malheur, Mary, romanesque et entière dans son dogmatisme, voulut épouser celui qu’elle regardait comme le seul défenseur de la vérité catholique. Philippe d’Espagne, froid, méprisant et méfiant vint à Winchester pour la cérémonie du mariage, lança la reine dans la politique qui devait le plus irriter le pays et regagna bientôt Madrid, la seule ville où il se sentît chez lui et où son terrible zèle se donnât libre cours. Cependant le peuple de Londres à force de voir brûler des protestants prenait peu à peu parti pour eux, le mécontentement s’accroissait des insuccès répétés du gouvernement; la prise de Calais fit déborder la coupe et, si la reine ne fût pas morte, la révolte aurait éclaté.
Élisabeth fut aussitôt populaire. Elle était belle, intelligente, heureuse en politique, et c’est bien d’elle qu’on put dire que la reine ne peut mal faire: le peuple anglais voyait bien une femme dépourvue de tout scrupule, il n’en crut jamais ses yeux.
Au point de vue religieux, Élisabeth sensuelle et sanguinaire, qu’on se représente ordinairement comme une réplique féminine de Néron, était, en réalité, l’indifférence même et la digne fille d’Anne Bouleyn. Elle avait une âme de roi, soucieuse avant tout de gouverner et de jouir, et ne sut jamais ce que la religion peut dire au cœur. Son attitude devant l’exaltation des puritains aussi bien que devant les pratiques catholiques était un étonnement profond et une impression de ridicule qu’elle ne cherchait pas à cacher. Elle faisait jeter au feu les images religieuses, mais elle singeait les Protestants et leur gravité grotesque et les appelait «frères en Christ». Quand elle fit sa première entrée dans Londres, elle baisa la Bible que les bourgeois de la cité lui présentèrent mais elle fit rétablir le crucifix dans sa chapelle et montra une défaveur constante aux prêtres mariés. Elle traita un jour publiquement avec une ironie cruelle la femme de l’archevêque Parker et elle interrompait les prédicateurs qui faisaient devant elle l’apologie du nouveau rituel.
La religion était pour elle, avant tout, un élément politique et elle concédait ou reprenait suivant que son intérêt du moment lui dictait. Sa cour était pleine de nobles catholiques que les seigneurs protestants du Conseil jalousaient: elle ne prenait jamais parti. Dès le début de son règne elle ouvrit avec le Pape des négociations qu’elle eût fait durer un demi-siècle, comme elle fit pour tant d’autres, si Rome n’avait cru pouvoir adopter sans danger une politique espagnole. C’est à la lumière de la politique qu’il faut juger tous les événements des quarante années qui suivirent.
L’Angleterre n’était en rien la puissance mondiale qu’elle devait devenir plus tard: c’était un petit pays peuplé de quelques millions d’habitants décimés régulièrement par la peste et la famine. Elle n’avait point de colonies, cela va sans dire; elle avait perdu ses points d’appui continentaux; l’Irlande, tout entière catholique, se faisait gloire de n’avoir de souverain temporel que le Pape; l’Écosse était une ennemie dont Marie Stuart, princesse presque française, voulait faire mieux qu’une rivale. La situation du pays était plus que précaire et les divisions religieuses, sourdes partout et toujours prêtes à éclater dans les comtés éloignés, y ajoutaient des difficultés nouvelles. Les seigneurs du Nord conspiraient. L’Espagne armait sa trop célèbre flotte à laquelle les ports d’Irlande étaient naturellement ouverts; la reine d’Écosse n’attendait qu’un signal. Le Pape et Philippe crurent l’occasion unique et se déclarèrent. Élisabeth fut sommée de prouver sa légitimité, bientôt après excommuniée et déposée et ses sujets déliés de leur serment de fidélité. Il semblait que l’Armada n’eût qu’à paraître.
Les conseillers du Pape avaient compté sans la fierté nationale des Anglais aussi susceptible alors qu’aujourd’hui. Ces mesures violentes aliénèrent de nombreux catholiques qui autrement fussent restés fidèles.
Les lettres du cardinal Allen et les journaux du collège de Douai montrent clairement ce qu’étaient les sentiments réels de la population. Les deux tiers, au moins, écrivait Allen, sont entièrement catholiques de cœur et ne se conforment qu’en apparence et la mort dans l’âme. Le clergé n’était pas plus gagné. Dans beaucoup d’endroits le curé faisait chaque dimanche deux services, l’un dans sa maison pour les catholiques, l’autre à l’église, suivant l’usage nouveau. Parfois on voyait à la même table de communion des fidèles recevant l’hostie consacrée à la messe et des protestants communiant sous les deux espèces. Les lettres d’Allen montrent bien que cette dissimulation ne paraissait pas criminelle, avant tout parce qu’on la croyait passagère, et de nombreux documents anglicans, entre autres un curieux sermon de Latimer, prouvent aussi que les protestants savaient à quoi s’en tenir sur les sentiments réels de beaucoup de leurs coreligionnaires prétendus. En fait, les catholiques se cachaient beaucoup moins dans les premières années d’Élisabeth que les protestants ne s’étaient cachés sous Mary. On payait l’amende quand on était convaincu d’avoir manqué l’église de tout un mois, ou quand on ne trouvait pas de prétexte suffisant pour refuser la communion pascale et tout était dit. Seuls les prêtres qui refusaient le serment étaient punis, mais la persécution n’était pas sanglante. Un frère d’Allen qui passa plusieurs mois à Londres en 1583, c’est-à-dire un ou deux ans avant que Shakespeare n’y vînt chercher fortune, vit un certain nombre de prêtres incarcérés à la Maréchaussée. Ils y disaient la messe, presque tous, chaque matin, et sortaient librement dans la journée pour un ministère à peine dissimulé. Les gardiens se laissaient corrompre à bas prix.
Les choses changèrent quand le danger d’une invasion espagnole apparut clairement à tous. Les prêtres de Douai furent regardés comme des espions, et les jésuites comme des émissaires de l’Espagne. On les traqua, bien plus sous l’empire de la frayeur que par haine religieuse, et les sectaires tirèrent parti de la confusion. Vainement les martyrs affirmaient-ils, au pied de l’échafaud, qu’ils ne reconnaissaient d’autre pouvoir civil que celui de la reine, on les huait comme traîtres à la patrie.