Part 3
Cette bonne foi et cette façon britannique d’envisager l’histoire, devaient être ébranlées par un coup foudroyant. J’avais quitté Douai depuis longtemps, quand la loi sur les Associations vint en question, mais je profitais de toutes les occasions pour y revenir et je me préoccupais du sort de mon cher vieux collège. Les Pères vivaient dans une grande sérénité. Ils étaient dans leur maison depuis trois cents ans: qui pouvait dire que leur existence ne fût pas autorisée? D’ailleurs, la droiture de M. Waldeck-Rousseau avait été évidente, et M. Combes n’était pas si noir qu’on le disait. N’avait-il pas fait des promesses solennelles aux députés de la circonscription et au maire de Douai? J’essayai vainement d’ébranler cet optimisme d’honnêtes gens incapables de soupçonner la fourbe. Il y avait des moyens faciles de tourner la loi, et de mettre le collège à l’abri pendant la tourmente. Ces finesses légales ne plurent pas à la simplicité bénédictine. Un beau jour, au moment même où l’Abbé recevait la nouvelle et formelle assurance que M. Combes se garderait bien de toucher aux fondations britanniques, le liquidateur se présenta muni de papiers authentiques, et mit les scellés partout.
Ainsi finit le Collège Anglais de Douai, après trois siècles d’existence, et ainsi finit l’un des plus charmants rêves éveillés que j’aie faits. Dans la stupide proscription en bloc que Combes fit des ordres religieux, l’expulsion des Bénédictins Anglais fut une brutalité plus stupide que les autres, et je ne la pardonnerai pas facilement à ce garde champêtre dont le hasard fit un premier ministre. J’ai un serrement de cœur, chaque fois que j’aperçois du chemin de fer la petite flèche aiguë qui signale de loin le chef-d’œuvre de Pugin. Jamais plus, je n’entrerai dans cette chapelle; je n’entendrai plus ces voix tout ensemble amies et étrangères. Avec un grand pan de l’histoire religieuse de la France, un grand pan de ma vie s’est écroulé.
Mai 1904.
LA TRAPPE
Des prairies et des bois, dans un long pays onduleux et vert, puis, une belle forêt bordée de bruyères roses, puis une plaine déserte, quoique fertile et cultivée comme un jardin, et à droite, près de la lisière du bois, la Trappe, triste et silencieuse, sous un ciel de septembre, bleu et blanc et agité. Je ne l’ai pas revue depuis mon enfance. La brique fine et les pierres bleues de la chapelle me semblent un peu pâlies; l’ardoise grise des toitures aussi; les thuyas et les sapins qui font au monastère une ceinture sombre ont extraordinairement grandi; on ne voit pas une forme humaine dans la campagne: pas apparence des carrioles sonnantes qui amenaient les gais pèlerins d’antan: je trouve que le paysage est devenu plus fort, plus rude, plus réel et moins poétique que lorsque je le voyais par mes yeux d’enfant: ces arbres grandis, secoués par un vent d’ouest inquiétant me font sentir que vingt ou vingt-cinq ans ont passé et que ma vie passe aussi. Les moines ont élevé une sorte de tumulus disgracieux sur lequel est un calvaire.
On suit toujours le même chemin de terre, le long du bois, et, en approchant de l’hôtellerie, le même sentier un peu plus étroit entre les sapins élargis. Une forme brune va et vient aux abords de la petite porte d’entrée: c’est le frère hôtelier qui promène sa méditation, tandis que les autres font la sieste.
Il faut faire un peu d’instances pour entrer: on ne reçoit plus les hôtes comme autrefois, on a fait une réforme: d’ailleurs midi vient de sonner et le frère cuisinier sera parti. J’insiste, il y a si longtemps que je ne suis venu, je ne dérange pas souvent les habitudes de la communauté; d’ailleurs je mangerai n’importe quoi. Le frère hôtelier réfléchit: le cas lui paraît grave et exceptionnel. Enfin son front s’éclaircit, il sourit: «oui, oui, entrez! il y aura toujours des pommes de terre et une omelette.»
Nous traversons la cour de l’hôtellerie. Rien n’a changé: les espaliers tapissent toujours la façade, des petites pommes du Japon brillent comme autrefois dans une haie qui coupe le jardin en deux; seulement, je m’étonne de voir que tout est devenu plus petit. L’ancien père hôtelier est mort, très mort. Celui auquel le frère me présente dans le vestibule dallé de grandes pierres bleues est un homme d’au moins soixante-quinze ans, très maigre dans sa robe blanche, l’air frileux malgré le soleil qui lutte nerveusement avec le vent, le regard lointain sous des paupières lourdes. Un prêtre qui finit sa retraite est debout dans la salle des hôtes, bouclant son sac. Il embrasse le père hôtelier, ils se font des adieux naturels et sincères où ils parlent de la mort et du temps en termes simples qui saisissent.
Le prêtre parti, je m’assieds. La salle est haute, blanche et froide. Une grande horloge l’emplit de son tic-tac. Certainement la Trappe était moins triste autrefois, ou cette heure de midi est plus silencieuse et vide que la nuit. Le vieil hôtelier va du guichet de la cuisine à la table, sans rien dire et avec une lenteur surnaturelle: il apporte une assiette, un verre, une bouteille de bière forte. La figure du frère cuisinier paraît au guichet, il me fait signe, il ne m’en veut pas, il va me faire mon omelette. En effet, la voilà qui arrive, infiniment lente, puis trois pommes de terre et du fromage. Nous disons alors le bénédicité et le vieil hôtelier s’assied à ma gauche, un peu fatigué d’avoir été tant de fois du guichet à la table. L’horloge tique-taque bruyamment, scandalisée de voir qu’on mange à cette heure, elle fait un grand ronflement métallique et mécontent et sonne midi et demi avec un profond soupir.
Le père hôtelier me parle. Sa voix est comme son regard, très lointaine. Jamais je n’ai entendu de voix semblable: on dirait la voix d’une âme et je prête l’oreille dans le profond silence de la chambre. Le Père devine, je ne sais comment, que je demeure à Paris: il me fait des questions; nous parlons de l’abbé Loisy, de l’extrême difficulté de se maintenir dans la bonne doctrine quand on s’écarte de la tradition, du danger de l’orgueil. De temps en temps la voix lointaine expose longuement et avec une sorte de complaisance des objections subtiles et redoutables, mais un texte de la Bible ou d’un saint Père vient toujours à propos pour renverser le vain échafaudage. «Ces hommes n’ont donc pas lu», dit le père, «ce que le Saint-Esprit lui-même dit dans l’Écriture sainte». Bientôt ce vieux père hôtelier m’intéresse vivement. Dans la région éloignée d’où sa voix s’élève il a des pensées qui étonneraient singulièrement ceux qui regardent un Trappiste comme un automate habillé de bure.
Voilà soixante ans qu’il est à la Trappe où il est entré presque enfant, et sa personnalité est autrement marquée que celle de la plupart des gens du monde. Je m’aperçois bientôt que, sans qu’il s’en doute, il a des goûts de raffiné, d’artiste et de poète. Il a eu un jour une discussion avec un monsieur qui devait être un professeur et dont les idées religieuses qu’il se rappelle et résume à merveille, lui faisaient horreur. Cet homme souffrait de ses doutes et sa figure avait une noblesse dans son inquiétude. «Il y a de ces malheureux», me dit le père, «qui seraient des saints si Dieu les éclairait». On voit bien qu’il a une sympathie pour tout homme qui sent vivement. Il aime la beauté, l’art, l’éloquence. Il s’étend sur la puissance de parole du Père Abbé qui est encore très jeune et a une facilité incroyable. L’élégance le ravit. Il me dit tout à coup qu’il est étranger, il est né dans une vieille ville des bords du Rhin. On ne s’en douterait guère: sa phrase lente est d’une pureté singulière. C’est qu’il a toujours pris plaisir à remarquer des termes choisis et une prononciation distinguée. L’année dernière, des Westphaliens sont venus visiter la Trappe: il a été frappé de la différence de leur allemand d’avec celui de la province rhénane. L’un d’eux, un monsieur «évidemment du grand monde», avait une façon délicieuse de prononcer le mot _achtzig_. Et la voix lointaine répète _achtzig, achtsig_, avec complaisance. Je m’étonne qu’un Trappiste qui n’a commencé à parler qu’à soixante ans aime tant le beau langage et ait appris à parler si bien. Le vieil hôtelier sourit. Apparemment on parle, à la Trappe, bien plus que je ne croyais. On parle pendant le noviciat et quand on fait ses études, on parle au chapitre et il semble même qu’on y parle quelquefois avec animation, on prêche, on va voir le Père Abbé. En somme on a une vie bien moins renfermée que je ne supposais, et il y a quelque mérite, même à un Trappiste, à être obéissant, charitable dans ses jugements et modéré dans leur expression.
Le père hôtelier est vieux, il a connu plusieurs abbés, il n’est donc pas à craindre que je sache quel est celui dont il parle et qui est «depuis longtemps dans son tombeau». Eh bien! celui-là avait plus de zèle que de science. Parfois, au chapitre ou à l’église, il lui arrivait de laisser échapper des affirmations surprenantes et qui faisaient se relever les têtes avec un mouvement étonné. Le père hôtelier attendait un jour ou deux, puis allait frapper à la porte de l’Abbé. «Mon Révérend Père, vous avez dit ceci ou cela. Vous avez surpris la communauté.» L’Abbé répondait qu’il avait vu cette doctrine dans un livre, mais le livre ouvert et le passage lu il paraissait toujours que le père abbé n’avait pas bien lu.
Cet Abbé-là n’aimait pas le père hôtelier...
Le père hôtelier reste silencieux un long moment: il me regarde de ses yeux éteints. Tout à coup sa voix lointaine se fait plus ténue encore pour une confidence: ce Père Abbé était Janséniste. Un beau jour le père hôtelier entrant chez lui à l’improviste l’avait trouvé lisant, quoi? l’_Augustinus_.
Nouveau silence pendant lequel cette révélation me jette dans un abîme de réflexions et de doutes. L’horloge affirme avec force que le père hôtelier n’aurait pas dû raconter cela. Le vide et le silence de la salle bourdonnent à mon oreille. Je me sens un peu mal à l’aise pour expliquer au vieux Trappiste que, malgré ce que je viens d’entendre, je regarde toujours la Trappe comme une Thébaïde et que peut-être l’Abbé se servait du gros livre de Jansénius comme Chrysale de son Plutarque.
Par bonheur, on entend dans le vestibule les éclats d’une voix jeune et bruyante. Cette voix répète qu’avec de la bière, du pain et du fromage on déjeune fort bien. La porte s’ouvre et un jeune curé paraît au seuil, un peu pâle d’avoir eu trop faim. On s’empresse et un troisième déjeuner, vrai déjeuner d’anachorète cette fois, remonte bientôt de la cave. Le père hôtelier regrette la conversation théologique où nous étions, mais, comme il faut être hospitalier, il met le discours sur la Séparation. Le jeune curé est intarissable. Il déclare que tout le monde mourra de faim, mais que le Pape ne peut songer une minute à accepter la loi. Sa paroisse est peuplée de paysans avares qui ne donneront jamais un sou. N’importe. Il faut lutter. On dira la messe dans une grange et on verra bien qui tient à la religion et qui n’y tient pas.
Le frère hôtelier qui est un ami du jeune curé est rentré avec lui. Il l’écoute silencieux, approbateur et un peu narquois, en prenant de larges prises de tabac. Bientôt, comme il est Belge, il commence un parallèle complaisant entre la situation des catholiques dans son petit pays et celle des catholiques de France. Vous êtes pourtant trente-six millions, dit-il. Le jeune curé sait bien que c’est vrai, puisque c’est dans les géographies. Il mange un peu nerveusement son Port-Salut. Cependant le frère hôtelier, poursuivant ses avantages, fait un tableau paradisiaque de la vie paroissiale et ecclésiastique au diocèse de Namur. Il apporte des chiffres. Peu à peu la conversation dévie et le père hôtelier lui-même, sortant d’une rêverie, commence à parler millions et millionnaires. Le frère hôtelier s’assied et continue de manier avec aisance des sommes énormes. Le jeune curé malin laisse entendre que les Trappistes sont immensément riches et le frère hôtelier, pour ne pas répondre, prend plusieurs prises coup sur coup.
Une heure et demie approche. C’est l’heure de la visite. J’ai fait passer ma carte au Père Abbé et on vient dire qu’il m’attend dans la galerie. Ce Père Abbé est tout jeune, d’allure presque élégante. Il me laisse à peine baiser son améthyste. Il met aussitôt la conversation sur des sujets qui ne m’ennuieront pas. On se croirait chez un de ces religieux curieux et polis qu’on rencontre à Rome et qui savent parler de tout. Moi-même je prends le ton du monde...
Une heure et demie sonne. Le Père Abbé a quelque affaire. Nous nous séparons sans que je songe que nous sommes au désert et sans que le père abbé me dise qu’il faudra mourir.
La visite commence. On traverse les cloîtres couverts d’inscriptions austères et ornés d’un chemin de croix. On traverse l’église où se célèbre l’office nocturne, puis le dortoir avec la tête de mort qui invite si étrangement au sommeil. Puis on monte dans les greniers de la brasserie où règne l’odeur du grain brûlé, on visite la ferme où un chien d’aspect terrible vient demander férocement une caresse au père hôtelier. Celui-ci ne parle presque plus. Il glisse à travers le monastère sur ses vieux souliers appesantis. Au sortir d’une cour, nous nous trouvons dans un petit cimetière où l’ombre de la haute abside de l’église fait régner une grande fraîcheur et une tranquillité éternelle. Les petites croix noires portent toujours en lettres blanches l’inscription _Frère N., mort à l’âge de... ans_. La visite est finie et je vois que le père hôtelier est bien fatigué. Il est vieux pour ainsi monter et descendre.
Je demande à retourner à l’église. Je m’agenouille dans la tribune d’où l’on voit fuir les lignes souples de la voûte ogivale. Le soleil a envahi toute la partie supérieure de l’église et l’on sent une tiédeur. Cependant le vent d’ouest continue à se jouer follement dehors, dans les arbres et sur les toits: il chante et gronde et siffle et souffle pour rire sur l’armature plombée des vitraux. Je médite sur le calme de cette solitude, je fais des comparaisons et des examens de conscience.
A trois heures je remonte à bicyclette. La machine agile me porte. Je traverse des bois, des prairies, des plateaux où l’herbe sèche ondule. Parfois la route fait le gros dos et je vois de grands paysages calmes. Dans le ciel bleu les nuages blancs font aussi des randonnées. Septembre chante partout sa chanson mélancolique.
Septembre 1905.
LA VALLÉE DU CADI
ET
L’ABBAYE DE SAINT-MARTIN DU CANIGOU
Après trente heures d’une course vertigineuse à travers le pays de France, dans la brume de décembre et les ténèbres glaciales, puis, soudain, au réveil, sous un ciel très bleu, dans des campagnes blanches semées de villes blanches aussi, le long de la Méditerranée ou par-dessus les étangs salés, on arrive enfin à Perpignan. Vieille ville où ne résonne que le catalan scandé, où l’on voit des mantilles et des foulards sur des costumes parisiens, des figures fines et des yeux noirs, et que l’on jurerait espagnole, si les ruelles les plus tortueuses, celles où les étages débordants se penchent plus menaçants, ne portaient sottement les noms de nos gloires républicaines, depuis Rouget de l’Isle jusqu’à Gambetta et probablement Ferry. Ce sentiment des harmonies entre les noms et les rues est commun à toutes les municipalités du Midi.
Au delà de Perpignan, le chemin de fer s’engage dans la vallée de la Tet. La fertilité de cette vallée l’a rendue célèbre. Je l’ai vue presque entièrement couverte des eaux qu’y amènent d’innombrables canaux d’irrigation: seuls les oliviers jetaient sur ces campagnes les couleurs de la vie; mais on imagine aisément ce que doit être la féerie de cette végétation quand la fleur des amandiers se mêle au feuillage des vignes et des figuiers dans des champs que séparent des haies de grenadiers et d’agaves. Deux chaînes de montagnes courent parallèlement à la voie ferrée: à droite les Corbières, à gauche les Pyrénées, ou plutôt les ramifications sans nombre qui aboutissent à l’énorme massif du Canigou. Peu à peu ces montagnes se rapprochent et s’élèvent. Quand on a dépassé Ille, la marche du train devient pénible; la Tet, rapide et encaissée, n’est plus qu’un torrent; des villages tristes s’accrochent rougeâtres et serrés au flanc des montagnes; tout devient pauvre et austère. Cette sensation de désert va croissant. Les stations sont de plus en plus grises, petites, provisoires; rien n’y remue, personne presque qui descende ou qui monte. Enfin, on atteint Prades; la locomotive y entre sans bruit, sans arrêt brusque; on sent bien qu’elle est fatiguée de sa course et qu’elle n’ira pas au delà.
En voiture! Nous montons dans une diligence attelée de trois jolis chevaux tarbes fins et nerveux. Bien qu’il fasse un vent terrible et que des flocons de neige voltigent dans l’air, je me serre dans mon manteau et je prends la seule place qui convienne à un vrai voyageur, à côté du cocher. Ce cocher-là n’est pas du tout vulgaire: il a la barbe aussi noire que n’importe quel Catalan bien marqué, et avec cela, chose plus rare, une expression intelligente et ouverte; d’ailleurs, nullement loquace; je commence une étude approfondie de la langue catalane en demandant avec à-propos comment on dit cheval. Cela se dit _caball_.
Nous traversons Prades. Honnête sous-préfecture sans prétentions déplacées. Nous la traversons d’un train d’enfer. En Roussillon les chevaux ne connaissent que deux allures: ou bien ils brûlent le pavé en faisant feu des quatre pieds, ou bien ils s’avancent rêveurs et la tête baissée à côté d’un montagnard aussi peu pressé qu’eux.
La route conduit en Espagne par Montlouis et Puigcerda. A droite, la Tet coule dans un profond ravin sur un lit de cailloux multicolores. De tous les côtés, la montagne; vis-à-vis, étagée en une multitude de terrasses soutenues par des murailles en pierres sèches et couvertes des derniers oliviers. Au loin, le vieux Canigou, éternellement chauve et blanc. Nous dépassons Ria. Un pont romain dessine son ossature branlante en face d’une construction d’aspect sinistre, moitié église, moitié forteresse. La vallée va se resserrant. Bientôt elle n’est plus qu’un défilé. La route serpente entre les parois à pic de la Trencada d’Ambulla: des roches montent d’un seul jet à des centaines de pieds, bizarres, tailladées, brûlées, avec des pointes aiguës ou des blocs surplombant en équilibre. Nous croisons à peu de distance un chevrier et un muletier, deux types si essentiellement pyrénéens.
A six kilomètres de Prades, on se trouve inopinément en face de l’étonnante petite forteresse de Villefranche, vrai bijou enchâssé dans un défilé étroit et profond. La vallée se bifurque: une route monte à gauche vers le Canigou; sous le pont qui donne accès dans la ville, un torrent assez considérable rejoint la Tet avec une écume et un grand bruissement contre les roches. Cette route est celle de Vernet; ce torrent se nomme le Cadi; la vallée étroite dans laquelle il coule est celle où j’ai passé quatre mois d’hiver.
Elle n’est pas bien vaste la vallée du Cadi: elle n’a pas deux lieues de long, il s’en faut, et je crois qu’aux endroits les plus larges, ceux qui donnent aux petits Catalans l’idée d’une vaste plaine, elle a bien cinq cents mètres. Elle compte en tout quatre villages: Villefranche, Cornellà, Vernet et Castell. Que de fois j’ai fait dans un après-midi l’inspection complète de mes domaines en marchant au petit pas! Mais si ma vallée est petite, elle est très belle et intéressante. Le Canigou la domine: il l’enferme dans ses bras gigantesques; un ciel presque toujours pur l’éclaire, un peuple curieux, français de cœur mais espagnol de mœurs, l’habite; et dans ces quatre hameaux formés de maisons croulantes, il n’est pas un endroit qu’un monument, un site, une légende, une chronique ne désigne à l’attention du voyageur. Petite vallée, tant de fois parcourue, étudiée, scrutée, apprise par cœur; tant de fois admirée quand le soleil la parait de fête, et parfois, maudite tout bas, quand le brouillard faisait voile lourdement au flanc des montagnes, ou quand le vent, à force de chercher une entrée dans ce massif rocheux, s’y précipitait follement; quand une chambre d’hôtel, froide, triste, et dont la main d’un ami ne heurtait jamais la porte faisait songer au petit cabinet de travail chaud et rangé, où la lumière de la lampe filtrait sur les livres à travers l’abat-jour rose. Villes d’hiver! jouets du soleil, esclaves de ses caprices; c’est lui qui fait les bons et les mauvais jours, la joie et la tristesse, la vie et la maladie. Heureux celui à qui son larynx ou sa poitrine permettent de choisir son temps et de mettre un ciel pur dans son itinéraire!
Villefranche, à dire vrai, n’est pas absolument dans la vallée du Cadi, bien que celui-ci roule contre ses murailles: elle est dans la vallée de la Tet. Mais elle est si près de notre vallée; elle était tellement dans le rayon de mes flâneries, surtout elle est si jolie que ceux qui la verront après moi comprendront l’adoption et l’annexion. On éprouve une surprise délicieuse, la première fois qu’on l’aperçoit au tournant de la route: forteresse en miniature, svelte, gracieuse, et en même temps crâne et comiquement menaçante. Brave petite ville! Comme elle a bien compris sa mission! Penser qu’elle est là en sentinelle perdue contre la pauvre chère vieille Espagne! Aussi, pas de ces monticules sournois, ouatés de gazon, et dissimulant de vrais monstres, des inventions détestables de meurtre. Non, non; mais des bastions à l’air chevaleresque, avec, aux angles, des tourelles en encorbellement gracieuses et finies, des remparts crénelés soigneusement couverts en prévision d’une arquebusade plongeante, un pont-levis à levier et à chaînes, une porte en marbre rose. Et la petite Villefranche s’élargit tant qu’elle peut; elle se fait grosse, elle se fait grande, elle se guinde sur chaque côté de la montagne: impossible de passer! Il faut subir l’humiliation des fourches caudines du pont-levis. On franchit la porte, on aperçoit un corps de garde, des magasins, des portes numérotées, des avis brefs et militaires. Il y a une guérite. On sent bien qu’on aura des explications à fournir, qu’on sera peut-être conduit devant M. d’Artagnan, commandant de place. Mais il n’y a personne dans la guérite, personne dans les corps de garde, et rien dans les magasins. J’ai vu un jour toute la garnison dans la grand’rue. Le commandant de place, un digne garde d’artillerie sans autre chose de d’Artagnan que le sabre et le manteau, causait avec une toute petite fillette aux yeux interrogateurs et candides, et la garnison composée d’un seul et unique artilleur se promenait en bourgeron blanc, en portant alternativement chaque pied d’un côté du ruisseau à l’autre: ce jeu paraissait l’amuser beaucoup.