Part 4
Les troupes de Villefranche n’ont pas toujours été réduites à un effectif aussi peu imposant. Avant la Révolution, le régiment de Lorraine tout entier y tenait garnison, et jusqu’à ces dernières années quelques compagnies du 160e de ligne avaient leur quartier dans ce qu’on appelle le château. C’est un fort, vieux style, construit comme toutes les défenses de la place, par Vauban. Il s’élève à mi-côte, à quelque cent cinquante mètres au-dessus de la Tet et commande la route de Prades, celle de Puigcerda, et même, précaution peu nécessaire, celle de Vernet. Ce nid d’aigle devait être inabordable, et il n’est pas impossible qu’il ait encore aujourd’hui sa valeur stratégique: en tout cas on prend toujours soin de vous avertir qu’il est défendu de dessiner ou de prendre des photographies aux alentours, sous les peines les plus sévères. Ce fort était en même temps une prison d’État. Je regrette de ne pouvoir dire que le Masque de Fer y fut enfermé: les lecteurs de Miss Radcliffe se consoleront en apprenant que ses murailles servirent de tombeau à deux héroïnes d’un sombre drame: deux complices de la Brinvilliers. Quoi qu’il en soit, le château est maintenant désert: les sous-lieutenants qui y bâillaient, y jouaient aux cartes ou y lisaient autre chose que Miss Radcliffe, ont dû boucler leur valise avec un certain plaisir: la société ne devait pas être animée.
Pourtant, Villefranche est une petite ville distinguée; même dans ces jours de décadence, elle a encore un notaire, un médecin, un juge de paix et le meilleur billard du pays.
Les maisons, presque toutes très vastes, ont cet air de mélancolie qui trahit le regret de jours meilleurs; la grand’porte ouvre sur ces passages voûtés, à retraits brusquement coudés qui donnent tant de pittoresque aux constructions espagnoles; presque toutes les baies sont cintrées; certaines fenêtres avaient des bordures et des meneaux sculptés, mais ces richesses ont été peu à peu découvertes et enlevées par les touristes qui ravagent le pays; il n’en reste que deux ou trois. En revanche, on trouve encore beaucoup de pièces curieuses de ferronnerie, cette autre grande coquetterie de l’architecture espagnole: des grillages de fenêtres, des balustrades de balcon, des rampes en fer forgé.
Les guides, en parlant de Villefranche, ne manquent jamais d’ajouter qu’elle est entièrement bâtie de marbre rose. Ces deux mots ne sont-ils pas féeriques? Les poètes les plus osés, en décrivant les villes les moins réelles, ont souvent dit qu’elles étaient en marbre, mais pas rose. Or Villefranche est réellement bâtie en marbre rose. Malheureusement on ne s’en aperçoit pas. Le marbre n’est pas taillé, et une poussière séculaire a terni les reflets rougeâtres que les facettes ont pu donner. Villefranche est donc plutôt grise. Ce marbre rose, si commun dans les Pyrénées que les montagnes en sont colorées, est d’un usage journalier dans la construction: on en fait des bordures de trottoirs, des rebords de fenêtres, des pilastres de portes. Quand il est poli ou mouillé, il prend une couleur riante de chair nuancée, rose et fine.
L’église est un vieux monument datant au plus tard du XIIe siècle, mais dans un état parfait de conservation. Les moindres villages du Roussillon ont souvent des églises aussi anciennes et dont certaines parties sont parfois très belles. Ce sont des témoignages touchants de la piété du peuple pendant la domination des rois d’Aragon. On entre dans l’église de Villefranche par deux portails sculptés dont l’un supporte une belle archivolte à rubans et à fleurons; les ferrures de la porte sont remarquables. L’intérieur, très mal éclairé et d’une fraîcheur glaciale, se compose de deux nefs à grandes arcades surbaissées portant sur des piliers massifs. La grande nef se termine par une _silleria_, isolée, suivant l’habitude espagnole et dont une stalle en particulier m’a paru d’un travail ancien et délicat. Jusqu’à la Révolution, il y eut à Villefranche une collégiale dépendant de celle de Cornellà et composée de cinq ou six chanoines. Ils entraient dans ces stalles par une ouverture placée au fond de l’église et communiquant directement avec leur maison: le peuple n’avait directement accès que dans la seconde nef beaucoup moins ornée. Le maître-autel à colonnes cannelées est très beau. Les autels latéraux sont décorés, comme dans tout le pays, d’ex-voto, de fresques surajoutées et d’un très mauvais goût, de statues couvertes de soie, de velours et de bijoux. L’ensemble n’est nullement banal: la nef principale, conçue sur de larges proportions, est imposante et vraiment monumentale.
J’ai vu dans la sacristie des archives assez importantes, mais dont malheureusement on n’a fait qu’un essai de classement; elles devraient tenter un érudit curieux de l’histoire ecclésiastique de ce pays où presque chaque village avait une fondation monastique et où les documents ne manquent pas.
Villefranche, en catalan Villafranca, s’est aussi appelée Liberia. Elle est fière de son nom et il semble qu’en effet elle ait été jalouse de ses fueros; en tout cas, elle n’a pas craint, à l’occasion, de jouer son petit rôle révolutionnaire. Avant même la conquête de Richelieu, elle s’était offerte aux Français sous la condition de conserver ses privilèges; après l’annexion du Roussillon, il paraît que les sentiments de la fière petite ville changèrent de nouveau, car en 1674 les principales familles ourdirent contre la France une conjuration dont les détails ne manquent pas d’un intérêt romanesque.
Pendant la nuit du vendredi au samedi de la Passion, deux cents Espagnols devaient s’enfermer dans une vaste grotte appelée aujourd’hui Corta Bastera, à une petite distance des fortifications. Des miquelets portant leurs armes cachées dans des bottes de paille entreraient sitôt l’ouverture des portes; à un signal donné, Espagnols, habitants et miquelets tomberaient sur la garnison; un corps de troupes parti la veille de Puigcerda n’aurait plus qu’à entrer dans la ville et le Conflent redevenait espagnol. Ce plan échoua par la trahison d’une femme. L’amour fut plus fort que le patriotisme. La fille d’un des principaux conspirateurs, doña Iñez de Llar, ayant entendu, à travers une cloison, qu’on jurait la mort des Français, courut avertir son amant, M. de Perlan, lieutenant du roi. Quelques heures après, les conspirateurs étaient arrêtés et appliqués à la torture. Le père d’Iñez périt de la main du bourreau, et sa tête fut exposée dans une cage de fer sur une des portes de la ville.
Que si l’on me demande ce qu’il advint d’Iñez, je répondrai, à mon grand regret, que je l’ignore: son histoire, avec de semblables débuts, n’a pu être que très dramatique. Je sais cependant à sa décharge que, d’après une ancienne relation catalane, elle ne fut pas seule coupable, et que le vrai délateur fut un transfuge espagnol du nom de Colominz: ce traître fut, malgré tout, enterré dans l’église; on y voit encore sa tombe; comme celle de Jansénius dans la cathédrale d’Ypres, elle ne porte qu’un nom et une date.
Telle est la petite Villefranche. J’avoue ma prédilection pour elle: son caractère, sa physionomie et son histoire m’avaient séduit. Je suis descendu souvent jusqu’à quelque distance de ses portes pour voir le soleil se coucher derrière elle; elle avait, à cette heure, un charme indicible; son beffroi, son église, le clocher des Franciscains, les créneaux du rempart semblaient d’une légèreté aérienne sur le brillant transparent qui courait d’une montagne à l’autre. Cette porte d’or me paraissait une entrée merveilleuse sur le pays d’Espagne dont je n’avais rien vu alors, pays fantastique, évoqué en lisant Gautier et Irving, champ de rêves sur lequel les collégiens s’attardent, les yeux fixes, en feuilletant l’atlas, comme le voyageur l’indicateur et en se répétant des noms qui sont des poèmes.
Remontons maintenant le cours du Cadi. Le jeune écervelé descend vers la Tet en courant tant qu’il peut. Combien différent des grandes rivières de la plaine, majestueuses, calmes dans leur force, routes mouvantes et nourricières de provinces! Il court sans cesse, ni trêve, ni raison; sautant par-dessus les galets, roulant d’un air distrait quand sa route est droite mais écumant de colère aux tournants; tantôt brillant comme l’argent et jetant des étincelles, tantôt presque profond et déplaçant avec régularité des nappes épaisses d’un vert transparent, mais toujours irréfléchi, bruyant et vain comme la jeunesse. Il suit le pied d’un chaînon sans importance où croissent en foule les cystes aux feuilles de laurier et qu’il faudrait voir quand le printemps s’est vraiment déclaré et que ces arbustes se couvrent de fleurs.
La route monte parallèlement au torrent; elle devient raide: Villefranche n’est qu’à cinq kilomètres de Vernet et celui-ci est à plus de deux cents mètres au-dessus. Entre la route et le rio, ce qu’il y a de plaine est assez cultivé: quelques champs, quelques prairies maigres et pâles bordées de saules mutilés, des métairies entourées de grands noisetiers. Il n’y a pas de haies. Chacun isole son bien en élevant autour un rempart de pierres sèches ramassées dans le torrent. Quelques-unes de ces murailles grises sont construites avec d’énormes galets qu’un homme ne remuerait pas; parfois elles s’élargissent et le sentier continue sans peine sur la crête sa route sans cesse interrompue.
Des arbres y jettent racine; les branches se déforment au gré des blocs qu’elles étreignent; on enfonce des pierres dans les fentes de l’écorce, elle se referme avec le temps et l’on ne distingue plus ce qui est pierre de ce qui est bois. Souvent une espèce de lierre à petites feuilles colle sa trame sur l’appareil cyclopéen de ces murs et semble vouloir les cimenter. On se promène avec quelque difficulté dans le dédale de cette sorte d’échiquier; l’impression générale est mélancolique. C’est dans un cadre à peu près semblable que Manzoni a placé le grand paysage calme sur lequel s’ouvrent les _Fiancés_; c’était entre des murailles pareilles que don Abbondio s’avançait rêveur, tenant son bréviaire derrière son dos et faisant voler à droite et à gauche les cailloux du chemin.
A gauche de la route, des montagnes rousses, ravinées, incultes et assez disgracieuses viennent s’arc-bouter contre le Canigou.
Le géant des Pyrénées-Orientales apparaît de là tout environné de majesté. Aux environs de Figuières et de Gerone d’où on le voit isolé et précis comme sur la carte, même des portes de Perpignan, on peut en avoir une vue panoramique plus étendue. Ses innombrables ramifications accourent vers lui de tous les points de l’horizon; ses quatre pics se séparent et se détachent plus nettement; mais en remontant de Villefranche vers Cornellà, si sa composition paraît moins complexe, combien elle gagne en unité, en harmonie et en sublimité. Les contreforts du sommet s’étagent de chaque côté avec une régularité parfaite; ils s’élèvent et se déploient lentement en immense éventail, tantôt rocheux et âpres, tantôt assombris et marbrés par ce qui reste des anciennes forêts de pins. Enfin, au milieu, le pic suprême, continuant régulièrement la crête, s’élève en courbe presque parfaite. Un immense plan neigeux d’une blancheur éblouissante descend vers un lac caché un peu plus bas. Souvent, au lever du soleil, ce glacier s’entoure d’une ceinture de nuages, mais le soir, quand la température, en s’abaissant, résout ces vapeurs ou que la brise les dissipe, on le voit seul éclairé et comme rosé par-dessus la pénombre qui enveloppe déjà la vallée; aucun étranger ne passe l’hiver dans la vallée de Vernet sans admirer plusieurs fois ces teintes magiques.
Cornellà est bâti sur un des contreforts septentrionaux du Canigou. C’est un petit village, pittoresque comme tous les villages de montagnes, mais où j’ai admiré, dans la disposition des rues et la construction des maisons, cette sorte d’instinct architectural qui semble naturel à l’homme quand le climat ne le préoccupe pas, et surtout quand l’abondance des matériaux lui permet de s’abandonner à sa fantaisie. Une porte de jardin devient facilement un portique; un pont sur un étroit ruisseau s’élève et se cintre; une arcade de marbre rouge surmontée d’une petite vierge protège une fontaine; sans aucune raison apparente que l’horreur de la ligne droite, les maisons reculent ou s’avancent ou se tournent de biais ou débordent sur la rue avec des cascades d’escaliers par-dessus des entrées voûtées et obliques, et des envolées de colonnettes pour soutenir un léger balcon.
Ce petit village, qui ne compte pas cinq cents âmes, a l’église la plus intéressante du Conflent. Une façade crénelée surmontée d’une tour sans flèche, au sommet de laquelle les cloches, confiantes dans l’éternelle sérénité du ciel, se balancent à jour dans deux baies cintrées. Le portail est un morceau d’une beauté achevée. Six colonnes en marbre blanc à chapiteaux emblématiques représentant des dragons et des béliers, portent trois archivoltes dont la première est unie, la seconde rubannée et la troisième enguirlandée de fleurons.
Au milieu du tympan si richement encadré, la Sainte Vierge, assise, porte l’Enfant Jésus sur ses genoux; d’une main, il bénit, de l’autre il tient la petite église symbolique: de chaque côté, un ange avec un encensoir. L’architecture romane ne pourrait montrer beaucoup de spécimens d’un travail aussi délicat: le marbre blanc a pris cette couleur vieil ivoire, œuvre unique des siècles et d’une lumière pure.
L’intérieur composé de trois nefs a moins d’intérêt: immenses autels en bois, trop sculptés, trop dorés, trop compliqués; saints multiples, confessionnaux baroques devant lesquels on s’arrête perplexe; vitraux aux couleurs violentes, tableaux aussi mauvais. Au milieu de ce fouillis on trouve pourtant encore une perle: au fond de l’abside, dans l’ombre projetée par le maître-autel s’élève un beau retable en albâtre, sculpté au XIVe siècle par Cascall de Berga. Il en reste quatre scènes de la Passion et quatre scènes de la vie de la Sainte Vierge.
Cornellà doit son église à la munificence des comtes de Cerdagne. Ils s’y firent bâtir, au XIe siècle, une maison que les chartes appellent _Palatium Cornelianum_; l’église est du siècle suivant. Comme celle de Villefranche, elle fut longtemps desservie par un chapitre régulier: cette vallée retentissait constamment des louanges de Dieu. A trois kilomètres de Prades, c’était l’abbaye de Saint-Michel de Cuxa, un peu plus loin la collégiale de Villefranche, et, des fenêtres de leur maison de Cornellà, les chanoines de Saint-Augustlin pouvaient voir la tour de Saint-Martin du Canigou dans l’austère paysage où les fils de saint Benoît l’avaient placée.
On a presque constamment cette tour devant les yeux en avançant vers Vernet. Elle semble comme encastrée, à une grande hauteur, entre deux de ces innombrables aiguilles de rocher serrées vers l’endroit où les deux versants de la vallée, à force de se rapprocher, finissent par se joindre, et où le désert commence. Du même côté, par-dessus le sommet d’une très svelte et très élégante montagne, la Peña, des pics neigeux affleurent. Enfin, au nord, une triple chaîne de montagnes étage ses teintes décroissantes.
En approchant du village, de beaux platanes ombragent la route; on dépasse un mamelon couvert de l’amphithéâtre croulant des maisons du vieux Vernet et l’on se trouve sur une place bordée de maisons de bonne apparence. Une fontaine surmontée d’un buste de République arrogante sépare les deux parties du village. Là commence le Neuf-Vernet, un pays absolument civilisé, où vous trouverez non seulement une école et une mairie séparées et distinctes, mais même une pharmacie et une gendarmerie. De la place, part une rue comme on n’en verrait pas à Prades, une rue superbe, avec des villas, des bazars, un bureau de tabac, un bureau de poste et même une boutique de parfumeur. Enfin, à l’extrémité de cette rue, isolé dans un parc réellement très beau, entre la Peña et le Cadi, sous de grands arbres et entre des parterres, le décor ordinaire des villes d’eaux: des hôtels, des thermes, un casino, des chalets.
Là était notre quartier général, et c’est là que nous écrivîmes ces lignes, aux rayons d’un chaud soleil d’avril, au bruit d’une cascade dont les eaux ne se taisaient ni jour ni nuit, en face de trois grands pins où une armée de moucherons dansait la sarabande, pendant que les neiges resplendissaient et que la chaleur intense élevait une vapeur subtile sur les chênes-verts des premières pentes.
En général ce séjour est agréable: la montagne le protège contre les vents; le soleil ne le quitte que tardivement et si le ciel n’est pas toujours de ce bleu profond qui charme, l’air y a toujours la pureté et l’espèce de subtilité capiteuse et réconfortante des hautes couches atmosphériques.
Cette nature grandiose, cet air translucide, cet oxygène vivifiant n’attirent pas au Vernet que des touristes frileux. Même parmi ceux que la fortune a comblés il y a des malheureux: cette scène de joie voit des hommes qui souffrent; ils viennent chercher dans ces hauteurs un terrain de lutte défavorable à la tuberculose destructrice.
Il a été de mode d’appeler cette maladie le mal des affinés ou des prédestinés. Après Millevoye, on ne chantait plus que des héros aux pales couleurs. Bien des littératures nouvelles ont fait oublier ce qu’on appelait un peu brutalement la littérature poitrinaire. Les balles ne choisissent personne, la maladie non plus; des hommes qui ont vécu la vie trop vite en sont atteints comme eux dont le travail a passionné l’existence; les jouisseurs sans horizon comme les chercheurs d’idéal. Mais, malgré tout, il y a quelque chose de douloureusement poétique et de profondément touchant dans cet alanguissement qui s’attaque à l’homme dans la fleur de sa jeunesse, le mine peu à peu, sans lui enlever l’intelligence, ni lui refroidir le cœur, ni lui ôter l’espoir, jusqu’à ce qu’enfin son corps succombe sans que son âme se soit affaiblie, et souvent même parce que l’âme est restée trop active et trop fière. Mal à la fois cruel et doux, mort semblable à un sommeil, agonie sans spasme, transition insensible de cette vie à l’éternité, que de fois mes yeux se sont remplis de larmes en voyant vos ravages, que de fois mon cœur s’est serré en vous voyant finir trop tôt une vie de noblesse et de travail: Ozanam, Henri Perreyve, Albert de la Ferronnays, et tant d’autres, les uns illustres, les autres modestes et inconnus mais qui eussent porté des fruits. Le cœur bat d’espérance en pensant que des chercheurs, conquérants de la vie, plus grands certes mille fois que les tueurs d’hommes les plus célèbres, s’acharnent à la découverte du germe mystérieux qui tuera le germe ennemi caché dans les profondeurs de la vitalité. Cent mille familles de moins seront en deuil chaque année; parents et amis ne connaîtront plus cette horrible succession de joies et d’alarmes autour d’un fils ou d’un ami. Déjà, la science a fait un grand pas: une méthode aussi simple que rationnelle donne des résultats inespérés: grâce à l’air pur des hautes montagnes on ne peut plus dire que la mort a marqué tous ceux que la phtisie touche.
Les habitants du village n’étaient pas enchantés, paraît-il, quand on décida la construction d’un sanatorium à quelques pas de chez eux. Ils se sont convaincus depuis que leurs craintes étaient chimériques, mais ils n’en ont pas moins conservé la plus fière indépendance vis-à-vis des Parisiens qui viennent passer l’hiver chez eux.
Le Catalan, comme le Basque, a la plus haute idée de sa personnalité nationale: la démarche d’un de ces montagnards, la manière dont il porte son béret, le regard de ses yeux noirs, tout, jusqu’à la tournure de ses moustaches, trahit cette conviction et le distingue au premier coup d’œil des habitants des plaines, où des communications plus faciles ont accéléré le mélange des sangs, modifié le type et oblitéré les habitudes locales.
Bien qu’on voie dans la vallée de la Tet quelques-uns de ces bonnets écarlates si communs en Catalogne, le costume des hommes est à peu près celui de tous les montagnards des Pyrénées. Les riches ne portent plus l’ample _cappa_ doublée de couleurs éclatantes, ni les pauvres les châles râpés qui leur donnent en Espagne une attitude classique. En revanche, quelques femmes aiment encore les oppositions violentes de nuances, les corsages à applications, les bandes de velours noir sur les jupes de couleur. Même celles que le souci de la mode préoccupe ne se résignent pas à abandonner la coiffure traditionnelle, le foulard de soie blanche ou le petit bonnet catalan. Ce dernier est particulièrement gracieux: on le réserve pour les grands jours; il se compose simplement d’une large bande et d’une coiffe rejetée très en arrière qui enserre le chignon: les riches Catalanes d’autrefois employaient pour ces légères coiffures des dentelles presque sans prix. A l’église, quand elles se confessent ou qu’elles communient, et aux enterrements, elles portent le _capuxo_, sorte de voile qui couvre la tête et les épaules et les fait ressembler à autant de religieuses.
Passé un certain âge, elles remplacent le bonnet et le foulard blanc par un capulet de soie noire plus ample et que le châle continue harmonieusement; c’est un cadre convenable aux visages minces, aux traits fiers et à l’expression grave qui sont, sinon universels, du moins assez communs pour être encore les caractéristiques de la race.
Le dimanche, il y a affluence sur la route ombragée qui mène à Prades, la Rambla du Vernet. Les grandes élégantes se distinguent par la chaussure; à l’instar des étrangères qu’elles admirent pendant la saison, et que le docteur oblige à porter une chaussure hygiénique, elles arborent des espèces de sabots. Jusqu’au coucher du soleil les rues sont encombrées des rangs serrés de ces promeneuses. On ne voit presque point d’hommes: ils sont ailleurs. Le dimanche ils mettent des complets parisiens et des chapeaux, et vont s’empoisonner de tabac et d’absinthe dans deux vastes et magnifiques cafés qu’on ne s’attendait guère à trouver dans ces montagnes. Quand ils sortent de là, très tard, leurs yeux paraissent plus noirs, leurs moustaches plus fières; ils passent près de vous la tête droite et l’expression hautaine.
Ils feraient mieux de jouer aux dominos en buvant du sirop de groseille comme leurs cousins de l’autre côté de la chaîne, ou bien mieux encore de jouer à la balle, au grand air, comme les _pelotaris_ de Biscaye. Quelques philanthropes voudraient, m’a-t-on dit, former une ligue dansante qui vidât les cabarets et promît de n’évoluer que sur la place publique. On reverrait plus souvent ces danses antiques conduites par les cornemuses des _juglars_ et qu’on appelle _ballas_ au Vernet, _contrapas_ à Arles et _cascaballades_ à Céret. Elles ont, paraît-il, beaucoup de caractère. Je suis malheureusement dans l’impossibilité de les décrire. A Vernet le _ball_ n’est dansé que par les hommes: c’est autour d’un arbre de la liberté qui n’a pas prospéré qu’ils dansent en ronde ce pas aussi gracieux que difficile. Ces danses, qu’on dit d’origine arabe--en Roussillon on dit un peu trop de choses d’origine arabe,--deviennent rares. Elles disparaîtraient certainement si le Catalan ne tenait jalousement à ses usages.
Sa langue lui est encore plus chère. Dans la plus grande partie du Roussillon on continue à parler catalan. Le dialecte des Catalans de France ne diffère pas au fond de celui des Catalans espagnols, mais il subit le sort de tous les dialectes juxtaposés à une langue plus parfaite: il cesse d’être un instrument littéraire. Tandis qu’à Barcelone où dans les quartiers les plus riches, sur les _paseos_ à la mode, trois ou quatre personnes à peine sur cent parlent castillan, la littérature catalane garde entière son autonomie et manifeste sa vitalité par des poèmes comme ceux de Verdaguer et de Balaguer; en Roussillon, la langue écrite n’existe pour ainsi dire plus: quelques chansons, quelques cantiques sur de vieux airs de complaintes en sont tous les monuments. Les gens riches comprennent le catalan, mais ils ne le parlent plus volontiers et ils défendent à leurs enfants de s’en servir.
Au contraire, dans la montagne et même partout ailleurs qu’à Perpignan, les Roussillonnais qu’on entend échanger entre eux quelques mots français, le font par manière de jeu, et il n’est pas rare que les gens un peu âgés ne répondent qu’en catalan aux questions qu’on leur fait. C’est d’ailleurs une langue très rythmée et agréable à l’oreille quand on n’exagère pas une altération délicate des sifflantes qui devient un défaut sitôt qu’elle cesse d’être une coquetterie.