Chapter 11 of 12 · 3471 words · ~17 min read

Part 11

M. Lécu, notre hôte, continue, mon Très Révérend Père, à nous marquer une extrême bonté. Ce n’est pas un homme d’une très grande science, mais après tant d’années il a conservé toute la régularité monastique. Depuis plus de trente ans il dit les heures canoniales dans son église et fait dans sa maison les exercices de règle aux heures marquées. Ce souci d’une règle que tant de circonstances funestes ont cessé de rendre obligatoire pour lui, ne laisse pas de nous édifier beaucoup; cependant il ne nous semble pas entièrement compatible avec les devoirs plus immédiats d’un pasteur et nous craignons que ce saint vieillard n’ait vécu dans une trop grande solitude. Les curés que j’ai vus autrefois en Irlande et dans quelques parties de la Pologne, bien que leurs manières et leurs démarches eussent quelquefois une franchise à laquelle nos mœurs répugnent, m’étonnaient, au contraire, par l’empire que le commerce journalier avec leurs paroissiens leur donnait sur eux. Celui-ci croit toujours que prier peut tenir lieu d’action ou plutôt, sans se former aucun raisonnement précis, son âme pieuse et tendre se réfugie tout entière dans le passé, comme les poètes fuient dans leurs rêves la réalité qui les blesse. Je commence à comprendre que la Révolution n’eût pas été si désastreuse si ceux qui nous ont précédés ne s’étaient pas autant tenu à l’écart des hommes qui ont conduit ces atroces bouleversements; mais sans doute qu’on ne voit jamais les pièges vers lesquels on marche et que peut-être, en dépit des leçons du passé, nous n’apercevons pas d’autres dangers dont nous pourrions préserver la foi des peuples et qui lui porteront quelque jour une profonde atteinte.

Dom Thierry s’occupe à dessiner un crucifix admirable qui est placé sur le maître-autel de cette petite église et qui est le seul objet important que M. Lécu ait réussi à soustraire à la rapacité des bandes. Il nous assure que plusieurs autres objets d’une grande valeur, entre autres une petite châsse d’ivoire d’un travail extraordinairement délié, sont tombés entre les mains d’un ancien moine, jureur et marié, et que cet apostat aurait également en sa possession quelques antiphonaires très précieux. Mais que sont ces faibles restes en comparaison des richesses de toutes sortes que l’art avait accumulées dans la montagne de marbre, comme on appelait l’église de l’ancien monastère. Je vous assure, mon Très Révérend Père, qu’il est difficile de soutenir cette pensée sans que les larmes vous en viennent aux yeux.

Pendant que Dom Thierry dessine, j’ai examiné le jeu du carillon dont nous vous avons parlé. Il est ancien et extrêmement composé. Il ne comprend pas moins de huit gros cylindres et plus de soixante et dix cloches jouant seize airs, aux quarts, aux demi-quarts, et avec une répétition aux heures. J’ai recueilli douze de ces airs qui ne m’étaient pas connus. Les quatre autres, qui sont ceux des demi-quarts, sont des refrains de vieilles chansons assez peu convenables, comme cela se trouve trop souvent dans les carillons. J’écoute avec délices ces charmantes mélodies portées au loin à travers le silence de la vallée. Elles me transportent aussitôt dans un temps si éloigné du nôtre par mille circonstances, bien qu’en réalité un petit nombre d’années nous en sépare seul. Elles font renaître devant mes yeux un état de choses que vous serez déjà bientôt seul, mon Très Révérend Père, avec quelques hommes comme M. Lécu, à avoir connu.

J’aurais un extrême désir d’avoir un entretien avec le moine infortuné dont notre hôte nous parle. Les livres anciens qu’on dit qu’il a chez lui allument ma curiosité et peut-être ne serait-il pas impossible de lui rendre la foi que les égarements de sa vie sans doute plus que la perversion de son esprit lui ont faire perdre. Il est père d’une fille que le curé nous dépeint comme très assidue à l’église bien qu’elle n’approche jamais des sacrements, et ce goût de sa fille pour le lieu saint nous ouvre au moins une espérance. M. Lécu en doute cependant. L’hiver dernier, ce malheureux apostat ayant été frappé subitement d’une attaque très violente et le curé en ayant eu avis par la fille dont nous parlons, il y courut, mais aux premiers mots que ce saint prêtre plus zélé qu’éclairé lui dit d’une séparation qu’il jugeait nécessaire, le malade recouvra assez de force pour lui dire d’une voix ferme qu’il ne souhaitait aucunement d’entrer en conférence avec lui.

Cela nous donne quelque appréhension de l’approcher. Nous avons conservé aussi un souvenir fâcheux d’une visite que nous fîmes, le mois dernier, à un autre ancien moine. Celui-là demeure seul dans l’infirmerie de l’ancien prieuré de Laudrissart, et les gens du hameau le craignent si vivement qu’ils n’approchent jamais de sa triste retraite. Il passe ses journées à faire le travail des derniers valets, et les bœufs même, qui sont les seuls êtres vivants qu’il voit, sont d’une telle sauvagerie que le boucher qui les achète les tue à coups de fusil avant de les emmener à la ville. Ce moine conserve des tableaux que nous eussions aimé voir, et nous avons aperçu, en effet, un volet de diptyque qu’il avait placé en guise de vitres à l’une des fenêtres de sa maison, mais quand nous avons voulu faire quelques pas dans la cour de cette silencieuse et triste demeure, un chien d’un aspect féroce a élevé un si horrible aboiement et il est apparu au seuil une figure si menaçante et vomissant des blasphèmes si épouvantables que nous nous sommes retirés sans pouvoir proférer une seule parole.

2 juin 182...

Le même au même.

La chaleur est très grande et Dom Thierry en a été incommodé. Il a laissé fondre dans un grand verre d’eau exactement sept de ces dragées infiniment petites qu’il porte partout dans ses voyages; il a bu une cuillerée de cette eau, toutes les heures, avec beaucoup de gravité et en peu de temps cette boisson magique lui a ôté son malaise. Je lui reproche quelquefois ces pratiques superstitieuses, quand nous n’avons rien de mieux à faire en cheminant sur les grandes routes, mais il les défend avec beaucoup de chaleur par des arguments qu’il tire du parfum des fleurs et par l’autorité d’un savant médecin viennois. Il soutient que la médecine est toute pénétrée de scolastique et que cela empêche qu’elle fasse aucun progrès. «Qu’on laisse agir, dit-il, l’esprit de divination qui est dans l’homme, au lieu de s’arrêter à l’écorce des théories et des observations, et l’on trouvera bientôt les secrets de la vie.» Il rêve aussi d’une langue universelle et, en attendant qu’elle s’établisse, d’une réforme radicale de l’orthographe. Il me semble que son esprit voyage incessamment pendant que sa main dessine, et le dédain qu’il laisse voir pour la plupart des doctrines reçues le dégoûtant de presque tous les livres, il n’enfante que des idées singulières.

Notre hôte reçoit assez fréquemment les visites de M. de Souville, maître de forges et ancien militaire. C’est un homme déjà âgé et qui a beaucoup vu. Il nous a donné sur l’ancien moine dont nous voudrions faire la connaissance, un grand nombre de détails que, sans doute faute de mémoire, M. Lécu nous avait laissé ignorer. Ce malheureux se nomme Saint-Aubin. Il a eu une carrière assez remarquable. Il ne paraît pas qu’il se soit séparé de ses confrères dès les débuts de la Révolution. Au contraire, il aurait accompagné l’Abbé de Scilly jusqu’à la fin de 1794, époque à laquelle ils vivaient l’un et l’autre dans une petite ville de la Suisse romande. C’est l’année suivante qu’on l’aurait revu à Scilly, sécularisé et porteur de papiers du Gouvernement au moyen desquels il aurait mis la main sur ce qui restait encore de livres et d’objets précieux dans l’abbaye. Sous l’Empire il tint plusieurs charges assez importantes et fut même préfet du département du Pô. Le Gouvernement de Louis XVIII ne l’inquiéta point: il lui laissa, au contraire, des fonctions diplomatiques à Florence et il demeura dans cette ville jusque vers 1820 où il reparut subitement dans ce pays avec sa femme et sa fille, acheta du Gouvernement la maison de l’Abbé, la seule qui fût demeurée à peu près habitable après de longues années, et s’y fixa d’une manière définitive.

M. de Souville le voit souvent. Il assure que c’est un homme d’un naturel très aimable et d’un esprit extrêmement orné, et qu’il possède une belle bibliothèque. Sa femme est Savoyarde ou Suisse. Leur fille est d’un autre mariage, mais Saint-Aubin la chérit comme si elle était vraiment son sang. La bonté de ces femmes leur a concilié les gens de ce pays ordinairement mal disposés pour les prêtres mariés; d’ailleurs celui-ci n’était connu que d’un très petit nombre de personnes quand il appartenait à l’abbaye, et il s’est écoulé tant d’années que les paysans ont presque perdu la mémoire de son ancien état. De savoir aussi que pendant très longtemps il a tenu des charges considérables et qu’il s’y est enrichi, donne à ces gens simples une sorte de crainte révérentielle qui les détourne de chercher trop avant dans son passé.

M. de Souville dit que nous ne devons nullement craindre de nous présenter chez lui et qu’il montrera au contraire beaucoup d’obligeance à nous laisser voir les antiquités qu’il possède et dont il parle volontiers. Nous aurions sans doute déjà fait cette démarche si quelques observations de M. Lécu ne nous avaient retenus. Notre hôte assure en effet que les gens du pays seraient étonnés de nous voir passer ce seuil. Il a fait tout ce qu’il a pu pour détourner même les plus pauvres du village d’avoir rien à faire avec Saint-Aubin et ce serait ruiner son œuvre et causer un grand scandale, assure-t-il, que de passer par-dessus. Cette considération nous laisse hésitants.

Sans date.

Le même au même.

Nous avons dû prendre sans vous consulter, Très Révérend Père, une assez grave décision. M. Lécu étant allé voir son frère au commencement de la semaine passée est subitement tombé malade et assez gravement pour que le curé de Saint-Rémy, où habite ce frère, ait cru devoir avertir l’évêque de son état. Presque au même temps que nous recevions avis de ce fâcheux accident, arrivait une lettre du chancelier nous priant d’accepter la charge des Fagnes au moins pendant quelques semaines et nous transférant les pleins pouvoirs de M. Lécu. Nous aurions bien voulu nous en remettre d’abord à votre jugement, mais la lettre de l’évêque était pressante et nous nous sommes vus dans le cas évident de nécessité. Nous voilà donc curés tous les deux sans nous y être attendus. Il faut dire que le soin des Fagnes n’est pas des plus pesants. Le village ne compte pas quatre-vingts feux et il ne reste à Scilly que cinq ou six maisons habitées.

Dom Thierry s’est jeté avec sa fougue ordinaire dans ses nouvelles fonctions. Ce n’est pas manquer à la charité que de dire que sa prudence n’apparaît jamais qu’après son ardeur. A peine avais-je écrit au chancelier que nous le remercions de la confiance qu’on nous marque et il se répandait en projets pour la réforme de ce petit village. C’est la Providence, disait-il, qui nous a conduits ici, dans une telle conjoncture, et il faut que notre passage laisse une trace ineffaçable. Il me répète hautement ce que je lui ai entendu dire tant de fois en des lieux où la vue des ruines de nos monastères me brisait le cœur, que le souvenir des abbayes parle plus de richesses que de vertus et que leur disparition n’a guère ruiné que les avocats et les hommes d’affaires. Il veut montrer que la règle de Saint-Benoît favorise autant l’action d’un vigilant pasteur que celle d’un reclus occupé de son avancement, de ses études ou de son office, et dès le jour même, il m’a tracé le plan qu’il veut suivre. Il ne s’agit de rien moins que d’aller voir tous les gens du village les uns après les autres dans leur maison. Comme M. Lécu sera peut-être rétabli plus promptement que son médecin ne le suppose, Dom Thierry veut que nous ayons fini ces visites dans les vingt jours, c’est-à-dire que nous entrions dans cinq maisons par après-midi. Dom procureur sollicitait souvent, dit-il, chez quatre ou cinq conseillers dans la même journée et il vaut sans doute mieux parler de ses devoirs à un paysan que de s’entendre avec un homme de loi pour l’emporter sur un Chapitre. Je ferai ce qu’il voudra sans me dissimuler que paraître ainsi de porte en porte nous donnera la mine de colporteurs et de gagne-petits et ne peut manquer d’étonner beaucoup nos villageois.

Dom Thierry a prêché dimanche à la messe. L’église était pleine, comme elle l’est d’ailleurs tous les dimanches, mais les hommes se tiennent debout d’un air assez indifférent près des portes, tandis que les femmes, décemment vêtues de leurs mantes et de leurs capuchons, récitent leur chapelet. Presque aucune ne sait lire. Une seule, que j’ai remarquée debout contre une colonne vis-à-vis de la chaire, se servait d’un livre. C’est la fille de Saint-Aubin. Sa figure m’avait frappé. Italienne au premier regard, grande et forte, les cheveux et les yeux noirs, un air d’assurance qui serait presque blessant si elle n’avait dans l’expression quelque chose de rêveur et de tragique à la fois qui fait revenir sur ce premier mouvement. Elle n’a guère moins de trente ans. Je l’observais pendant le sermon: sa physionomie était parlante. Dom Thierry a repris la suite des instructions de M. Lécu et expliquait ce qu’il faut entendre par l’âme de l’Église. Son accent étranger, la chaleur de son débit et la rapidité de son geste étonnaient visiblement la plupart des auditeurs. Seule cette fille paraissait suspendue à ses lèvres et laissait voir l’effet de son discours avec la fidélité d’un miroir. Vous vous rappelez assurément, Très Révérend Père, la manière étrange, mais frappante, du P. Thierry. Les choses semblent toujours nouvelles dans cette bouche qu’on ne peut cependant appeler éloquente. Je l’écoutais moi-même avec admiration. Il ne disait rien que je n’aie su dès le temps où je faisais mes études. Je reconnaissais le raisonnement si clair de Dom Charles: Que l’âme est répandue partout où se laisse deviner la vie, et que la vie spirituelle, si elle a son achèvement dans la vision béatifique et le rayonnement de la gloire, commence, à vrai dire, dans les dispositions les plus humbles par lesquelles la grâce prévient les âmes et les tourne vers la vérité. Mais il semble toujours que Dom Thierry touche du doigt ce dont il parle et le fasse toucher de ceux qui l’écoutent. Il a une façon singulière d’éclairer ce qu’il dit par les choses de la nature et de faire voir les manifestations de ce qu’il appelle la vie universelle dans des objets où personne autre que lui ne les soupçonne et où il découvre l’action du Saint-Esprit.

Certainement la fille de Saint-Aubin était agitée jusqu’au fond de l’âme par ce qu’elle entendait. Son front rougissait et pâlissait tour à tour. Le feu sombre qui brille dans ses yeux s’éteignait dans des larmes. Qui pourrait douter que cette malheureuse fille ne soit un exemple étrange de ce que Dom Thierry disait dans le moment même, et que son cœur ne fût en proie à la plus cruelle alternative d’incertitude et d’espérance sur le sort éternel de son père adoptif? La vue de ce trouble, d’une émotion si peu feinte et si évidemment produite par la grâce, m’a fait souhaiter une fois de plus que quelque circonstance heureuse nous ouvre un abord naturel dans la famille de Saint-Aubin. Peut-être la visite de Dom Thierry aura-t-elle cet heureux effet.

25 juin 182...

De Dom Thierry au Très Révérend Père Abbé.

Vous avez eu la bonté de vous plaindre, Très Révérend Père, de ce que je n’écrivisse point, mais Dom Michel ne vous laisse rien ignorer de ce qui nous arrive; et d’ailleurs, c’est moi qui, dans ce dernier voyage, ai presque constamment tenu à jour notre _itinerarium_, et je n’y ai pas épargné l’encre. Dom Michel se moque parce que j’y consigne parfois des circonstances futiles, comme la couleur du ciel ou la direction des vents. Il veut que notre journal ressemble à celui d’un capitaine de mer qui écrivît en latin. Mais, pour moi, j’ai toujours cru que c’est une fausse honte ridicule qui empêche d’écrire tout ce que l’on sent. Les mouvements de notre cœur sont très souvent liés à ceux de la nature et ceux qui l’ignorent ne remarquent sans doute pas que le Psalmiste en était persuadé. Je ne traverse jamais un bois de pins chauffés par le soleil sans que l’odeur subtile de l’encens me rappelle aussitôt le matin où ma vocation se décida, et cette vapeur résineuse me ramène plus efficacement à mon premier propos que le sermon le plus éloquent. J’ai toujours remarqué que cette vérité pourtant très certaine ne touche pas les Français. A la réserve de quelques romanciers pernicieux, il semble que leur âme soit toute raison et que le Créateur ne leur ait donné l’imagination, l’appétit et toutes les puissances sensibles que pour en faire un holocauste. Que veulent donc dire les Psaumes, quand presque à chaque verset on y lit les mots de _cor_, _renes_, _jecur_, _carnes_ et autres semblables? Et l’auteur du _Cantique_ est-il ridicule quand il dénombre la nature entière et la convie à adorer son Seigneur?

Excusez, Très Révérend Père, la chaleur que je mets à soutenir mon sentiment sur ce point. C’est qu’en vérité il m’a toujours paru autre chose qu’un enfantillage oiseux.

J’ai fait des dessins des objets précieux qui sont restés du trésor de l’abbaye dans cette église et chez un bourgeois de la ville de C..., à trois lieues d’ici. M. Lécu ignore les circonstances dans lesquelles ces choses précieuses sont tombées entre les mains de ce particulier, d’ailleurs riche et bienveillant, et je n’ai pas cru devoir m’en informer. Des recherches exactes dans quelques vieux registres nous ont permis d’établir un inventaire assez considérable, à tout le moins, des tableaux et sculptures. Quant à la bibliothèque, ce qui en a échappé aux faiseurs de cartouches est au dépôt du département, et un abbé Dupuis, qui en a la garde, a paru peu soucieux de nous le laisser voir. Au surplus, l’Ordre bénédictin, n’existant plus en France, y est déjà presque oublié; la génération qui nous a dépouillés va s’éteindre, et le décret de Pie VII rassurant les consciences, c’est sans doute bien vainement que nous poursuivons la trace de richesses que nous ne pouvons nous faire rendre. Cette pensée remplit Dom Michel d’amertume, et moi, vous l’avouerai-je? de dégoûts. C’est avec joie que j’ai accueilli l’occasion où nous sommes de ranimer et d’éclairer la foi du peuple de ce village.

Dom Michel vous a parlé de la présence en ce lieu d’un ancien moine jureur et marié. Il vous a dit aussi que cet homme n’a rien de la grossièreté de tant de ses pareils que nous avons trouvés dans la misère ou l’infamie. Un hasard singulier m’a mis aujourd’hui en présence de sa fille. Il faut que vous sachiez, Très Révérend Père, qu’on a établi le télégraphe sur la tour de l’église. Scilly est dans une vallée, mais à égale distance de deux postes trop éloignés pour qu’on voie en tous temps les signaux. Le magister est payé pour être dans la tour, mais comme il est le plus souvent à l’école ou à l’église, c’est son fils, garçon d’environ dix-huit ans, qui fait le guet et répète les signaux. Il n’y faudrait pas grande habileté si les messages qui cheminent ainsi par l’air étaient tous en langage convenu, mais il en passe tous les jours qu’il faut comprendre et dont il faut garder copie, et ceci demande de l’intelligence, de l’habitude et du soin. Le fils du maître d’école est de santé fragile. Souvent il est malade, et quand il tient le lit, la seule personne capable de le soulager en prenant son office est la fille de Saint-Aubin. Il paraît que le jeu du télégraphe l’amusait, et sa charité lui fait maintenant trouver plaisir à ce qui n’était qu’un badinage. C’est dans un réduit attenant à la chambre des cloches que je l’ai découverte aujourd’hui. Elle n’a paru ni embarrassée ni surprise et a montré beaucoup de bonne grâce à m’expliquer la manœuvre des cordes et des poulies. Une expression de tristesse altière qu’elle a quand elle se tait, fait place sitôt qu’elle parle, à une vivacité naturelle et enfantine dont un cœur dur et prévenu pourrait seul n’être pas touché. Au bout de peu d’instants, j’ai vu un nuage et une rougeur passer rapidement sur son front et elle s’est mise à me parler sans préambule d’un sermon que j’ai prêché dimanche passé.