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Part 12

J’ai été surpris d’abord de l’entendre me parler du ton des personnes familiarisées dès longtemps avec notre habit. Le récit qu’elle n’a guère tardé à me faire m’en a bientôt donné les raisons. Cette jeune femme n’est pas la fille de Saint-Aubin, mais d’un Italien dont elle parle sans aucune tendresse, et son enfance s’est écoulée à Gênes et à Florence. Sa mère est Vaudoise, fille d’un pasteur d’un bourg près de Genève. Il ne semble pas que cette protestante et son premier mari fussent faits pour s’accorder. Ce Génois, fils d’un marchand assez aisé avait à peine vingt ans et suivait en tout son inclination plus que son devoir. Sa femme qu’il avait rencontrée à Turin, où les Vaudois sont nombreux, et épousée de pure passion, ne tarda guère à s’en apercevoir et tomba dans la mélancolie. Leur fille dont le nom est Mariana fut abandonnée aux domestiques et élevée à la grâce de Dieu. Elle avait à peine quatre ans que sa mère excédée retourna chez ses parents et sa seule amitié fut dès lors une vieille nourrice de son père qui la soignait. Leur maison était tout près de Sainte-Marie-des-Vignes, grande et belle église dont les cloches ont une harmonie céleste que je me rappelle après trente années, mais la nourrice était sœur d’un des moines de l’église Saint-Mathieu située tout auprès, entre un cloître gothique, le seul qui soit dans l’Italie du Nord, et une petite place où l’on remarque toutes sortes de souvenirs d’André Doria et des doges de ce nom avec plusieurs inscriptions fort belles. Ce bon religieux lui tint lieu de père et de mère, lui apprit un peu à lire et lui inspira des sentiments de foi qui ne se sont jamais effacés. Elle avait environ dix ans lorsque son père mourut. Sa mère vint aussitôt la chercher et l’emmena à Florence où elle épousa peu après Saint-Aubin. Vous auriez été touché comme moi, mon Très Révérend Père, du ton passionné dont cette pauvre jeune femme me dit la suite de son histoire. Tandis que sa mère semblait voir en elle une image de son funeste passé, Saint-Aubin lui marqua aussitôt la tendresse la plus sincère. Il l’avait presque toujours dans sa chambre, la formant et l’instruisant, et prenait le même soin de ses plaisirs d’enfant que de son avancement. Son esprit s’ouvrit en même temps que son cœur. En peu de temps Saint-Aubin lui fit lire l’histoire et lui montra les premiers éléments des sciences. Tout dans sa vie nouvelle lui paraissait charmant et délicieux. Elle eût été parfaitement heureuse si le souvenir de sa vieille nourrice ne l’eût poursuivie comme il arrive aux enfants dont le cœur est fidèle dans un âge où tous les sentiments sont éphémères. Mais elle revoyait incessamment cette bonne vieille et le Frère qui l’instruisait et la petite église de Saint-Mathieu et l’épée d’André Doria suspendue au dessus de l’autel. Elle entendait les chants qui naguère la touchaient; elle se rappelait des lambeaux de phrases apprises dans la _Doctrine chrétienne_ ou restées comme des échos de sermons oubliés. Hélas! mon Père, me dit-elle, vous ne pourrez jamais concevoir ce que quelques paroles ainsi retenues me firent souffrir. J’avais treize ou quatorze ans, quand mon père voyant mon désir de revoir la vieille Angèle, ma nourrice, me confia un jour à une sœur de ma mère qui allait à Gênes pour quelque affaire. Je pensai mourir de bonheur en revoyant les arbres de l’Acqua Sola sous lesquels ma nourrice m’avait promenée si souvent et peu après en me jetant dans ses bras. Je restai six semaines à Saint-Pierre d’Arène où ma tante avait à faire. Pendant ce temps je revis souvent ma nourrice et elle m’emmena plus d’une fois entendre la messe ou les vêpres à Saint-Mathieu. Je n’étais pas entrée une seule fois dans une église depuis que je demeurais à Florence. Tout ce que je voyais maintenant me frappait avec une vivacité extraordinaire. La veille de notre départ, le Fr. Mario, frère de la vieille Angèle, fit le sermon. Je n’ai retenu qu’un mot qu’il répétait incessamment avec une force qui me faisait trembler: _Fuori Chiesa non c’ è salvezza._ Je prenais ces paroles dans leur sens naturel et elles résonnaient à mon oreille comme une malédiction. Quand je dis adieu à Angèle pour ne la revoir jamais, elle me dit tout bas: Ne manque plus jamais d’aller à l’église afin que Dieu te bénisse. J’embrassai son cou de toutes mes forces, et quand nous fûmes de retour à Florence, je priai mon père de me laisser aller à l’église d’une voix si suppliante qu’il en parut étonné et m’y fit conduire dès le premier dimanche. Un jeune Français qui commençait sa carrière sous ses ordres s’offrait à m’y mener. Il avait une nature religieuse quoique ardente. Souvent il me récitait des vers que j’oubliais, mais dont le son me charmait plus qu’aucune musique et me laissait infiniment heureuse d’être catholique. Il avait le plus profond respect pour mon père et quelquefois priait avec moi pour lui. Car, mon Père, ajouta-t-elle, depuis quinze ans, je prie incessamment pour lui. J’ai eu parfois le cœur si serré à la pensée qu’il est maintenant hors de l’Église que je défaillais. Comprenez donc ma joie quand je vous ai entendu dimanche expliquer les paroles qui m’ont épouvantée pendant tant d’années. S’il est vrai, comme vous l’avez dit, que de vouloir tout ce qui est bien est un commencement de religion et que l’Église est le lieu des âmes et non des corps certainement mon père ne sera pas damné, dût un ange lui apporter du ciel, comme vous disiez, les paroles qui le feront chrétien. En disant ces mots, ses yeux se remplirent de larmes, et sa figure revêtit une expression mêlée de douleur et d’espérance telle que j’en fus dans la même émotion et que je trouvai à peine les paroles capables de l’encourager et de la consoler.

Assurément, mon Très Révérend Père, cette jeune fille est chrétienne, et bien que je ne comprenne pas ce qui l’éloigne des sacrements puisqu’elle est si fort attirée par l’église, elle l’est sans doute beaucoup plus que d’autres qui en ont le nom et l’apparence plus que la réalité.

2 juillet 182...

De Dom Michel au Très Révérend Père Abbé.

Nous continuons la visite du village et je vois bien que Dom Thierry avait raison de nous la faire faire. C’est beaucoup de connaître le visage et le nom de ceux dont on répond devant Dieu. Il arrive que ces bonnes gens sont un peu gênés de leur pauvreté quand nous entrons dans leurs maisons, mais je leur dis notre profonde détresse dans les années qui suivirent notre exil et ce récit de notre dénûment leur ôte aussitôt toute honte. Dom Thierry m’étonne par l’extrême facilité avec laquelle il entre dans leurs moindres intérêts. Je découvre qu’il a une science profonde de l’agriculture dont ces pauvres gens paraissent ravis. Il parle surtout savamment des abeilles qui, dit-il, font des rayons d’or dans son pays. Il a une manière admirable d’enseigner à la fois le mépris des richesses et la façon de les acquérir. A mesure que je l’entends et que j’entre davantage dans ses idées, des projets qu’il fait pour améliorer le sort des paysans en rassemblant leurs efforts me paraissent moins chimériques. Il dit que les esprits chimériques sont ceux qui se figurent les choses toujours au même point pendant qu’elles changent sans cesse, et que Bonaparte, qu’il déteste, a été seul à bien entendre les temps nouveaux.

Avant-hier nous sommes allés à Scilly et nous avons pu enfin pénétrer dans la maison de Saint-Aubin. Je vous l’ai dit, mon Très Révérend Père, cette maison était la campagne de l’Abbé. On y arrive par une avenue de cyprès plantés il y a moins de vingt ans et qui conviennent bien à la triste retraite d’un apostat. Le jardin est rempli de fleurs et de beaux arbres chargés de fruits. Au-dessus de la porte est une inscription latine à la louange du repos des champs qui a été fraîchement repeinte en incarnat. Au moment que nous arrivions à la porte, non sans quelque émotion pénible, cette porte s’est ouverte et l’injuste possesseur du lieu a paru. C’est un grand homme extrêmement maigre avec des cheveux tout blancs. Bien qu’il fût vêtu avec un soin proche de la recherche et que ses manières soient d’une noblesse singulière dans un homme de son origine, son abord n’est pas engageant. Il a dans le regard quelque chose de froid et de hautain qui glace. «Entrez, mes Pères, nous dit-il, ma fille et M. de Souville m’avaient fait espérer votre visite.» Il nous introduisit alors dans une vaste pièce ornée de boiseries anciennes et garnie d’un côté d’une haute bibliothèque, mais sans autres meubles qu’une grande table et, devant une fenêtre, une cage immense très ornée et remplie d’oiseaux de toutes sortes. Au bout de peu d’instants il envoya chercher sa femme et sa fille et, s’excusant sur quelque affaire, nous laissa. Cette femme est bien huguenote. Avec un air de mélancolie qui préviendrait en sa faveur, elle a la politesse sans cordialité des calvinistes et un talent singulier de dire civilement des choses amères. Heureusement qu’elle aussi n’a demeuré que le temps qu’il fallait pour la bienséance et nous a laissé sa fille, disant d’un ton assez sec qu’elle nous montrerait la maison si nous voulions. La pauvre fille souffrait sans aucun doute de l’accueil mortifiant qu’elle nous voyait essuyer et son air était à chaque instant comme une réparation de ce qu’elle ne pouvait prévenir.

A peine sa mère fut-elle sortie qu’elle nous dit toute sa joie de nous voir enfin dans sa maison. Elle nous promena de chambre en chambre de la meilleure grâce et parut aussi surprise que ravie de voir que nous raisonnions tous les deux de peintures et de curiosités. Saint-Aubin a une très belle galerie de tableaux italiens, mais à part la petite châsse d’ivoire dont M. de Souville avait parlé, il n’y a rien qui provienne de l’abbaye. Sa fille nous a dit que cette châsse était un présent du préfet, ou peut-être qu’elle avait été donnée en échange d’autres objets de prix. C’est une imitation de la châsse de Sainte Ursule et le travail en est curieux et délicat, car toutes les parties en ont été conservées réduites, mais il y a dans ce morceau plus d’application et de curiosité que d’art véritable. Quant aux manuscrits anciens, ce sont deux antiphonaires de Trêves assez rares et une _Quinzaine de Pâques_ dont les enluminures sont d’une naïveté singulière et le chant d’une barbarie exceptionnelle, même pour le temps. L’_Exultet_ sur lequel je me suis arrêté un instant offre quelques variantes assez dignes de remarque.

Il faut vous avouer, mon Très Révérend Père, que tandis que nous allions par la maison, nous ne pouvions faire qu’en esprit elle ne nous reparût dans son ancien état et que nous donnions plus d’attention à ces souvenirs qu’aux paroles pourtant empreintes de sincérité de la fille d’un usurpateur. Nous sommes revenus à la cure tous les deux rêveurs et affectés.

9 juillet 182...

De Saint-Aubin à M. de Souville.

Vous êtes parti, mon cher Souville, mécontent et contristé de la manière dont j’avais reçu ces deux religieux. Laissez-moi dire quelques mots à ma décharge. Nous nous connaissons depuis longtemps et voici dix ans que je n’ai guère d’ami que vous: il est convenable que vous sachiez ce qui se passe dans mon cœur.

Vous savez par quelle bizarre chaîne d’événements ma jeunesse a été ce qu’elle fut: comment le prieur de Saint-Marc me distingua parmi d’autres enfants et commença de me faire instruire; comment un père chargé de famille fut trop heureux de me voir me tourner vers l’Église où, à défaut d’honneurs, je devais du moins trouver l’aisance et le bien-être; comment enfin le bon prieur, attentif et inquiet sur ma complexion délicate, m’envoya, vers l’âge de dix-huit ans, à Scilly qui était devenu ce que, dans l’Ordre bénédictin, on nomme un monastère de campagne et demanda qu’on m’y traitât avec une particulière douceur. Quelques années séparaient le moment où j’y arrivai de la Révolution, et j’ai la certitude qu’une inquiétude sourde qu’on remarquait dans presque tous les couvents d’alors venait, sinon de la prévision, du moins de l’approche de ces grands événements. C’est ainsi que l’instinct des oiseaux les agite, même à l’abri dans une volière, quand l’orage est menaçant ou que le temps des migrations revient. Scilly n’était pas un monastère des plus réguliers. L’Abbé, qui me prit aussitôt en amitié, avait près de soixante et dix ans et se souciait peu de réformes. Je passai presque tout mon temps avec lui, dans cette maison même que j’habite et qu’il ne quittait presque plus. Chaque matin, j’allais au monastère prendre une leçon de théologie et entendre l’explication des règles. Celui qui la faisait était un homme d’environ soixante ans, qui avait été rival de l’Abbé au moment de son élection. C’était un moine austère et d’une régularité extraordinaire. Sa vie était le seul lien assurément qui empêchât l’observance claustrale de se dissoudre entièrement. Il le sentait et s’attribuait une autorité fort au-dessus de celle de prieur, qui contribuait encore à éloigner l’Abbé. Cette situation retentit sur la mienne. Les profès me connaissaient à peine. Parmi les novices, les uns me jalousaient, les autres me trouvaient de l’esprit et le laissaient voir d’une manière qui tournait à mon préjudice. Le prieur enseignait une doctrine étroite et rigide qui me dégoûtait et dans laquelle il ne m’était guère difficile de faire brèche. L’Abbé était savant en histoire ecclésiastique et, avec la bonhomie de la vieillesse, il m’en disait souvent des détails qui m’étonnaient secrètement, mais dont je me servais avec plus d’impertinence que de malice véritable contre les thèses du prieur. Les livres réservés se trouvaient aussi dans notre maison et tout à fait à part de la bibliothèque commune. Je ne tardai guère à y aller voir. Calmet me conduisit par une route naturelle au _Dictionnaire philosophique_, à Diderot et à Rousseau où je sentais la vie, tandis que mes cahiers latins me semblaient être des sépulcres vides. Plus d’une fois le prieur m’appela M. le philosophe, non par une ironie dont il était incapable, mais dans une indignation qu’il ne pouvait maîtriser et qui me déconcerta. Je revenais lire Tillemont à l’Abbé dans un sentiment confus que ni mes goûts ni mes idées ne me portaient vers une vie que je n’avais pas choisie et j’en appelais sourdement le terme. Quand la Révolution nous dispersa, bien que ma vie eût été constamment facile et agréable, il me sembla que des barrières s’ouvraient. Je n’eus cependant pas un instant l’idée d’abandonner l’Abbé dans des circonstances que son âge et la tranquillité où il avait vécu lui rendaient plus cruelles qu’à personne. Nous allâmes à Neufchâtel où nous passâmes l’hiver de 1793. Cette ville était pleine d’émigrés qui y menaient une existence joyeuse. Il nous avait fallu prendre des habits séculiers et je fus ravi de me donner les airs d’un jeune cavalier. La naissance de l’Abbé, sa noblesse et son infortune le mettaient naturellement dans la société la plus relevée. J’en profitai et il ne me fallut pas longtemps pour oublier l’air conventuel et avec lui toutes les leçons que j’avais reçues. J’étais jeune et agréable. La liberté me donnait de l’esprit et de la légèreté: je fus gâté, et pour la première fois de ma vie je me crus heureux. Cependant je remarquais un sentiment étrange dans l’Abbé. Ce vieillard que la vie claustrale paraissait rebuter et qui s’en était retiré sitôt qu’il en avait eu le pouvoir était miné maintenant par la tristesse d’en être éloigné à jamais. Il en parlait peu, mais quand il le faisait, c’était avec une douleur contenue qui me pénétrait. Parfois, le son de quelques cloches lui rappelait les nôtres, et sa mélancolie redoublait. Voyant ce triste état, je lui proposai de changer pour un temps de résidence. Nous fûmes reçus avec une extrême bonté par les religieux de Saint-Maurice en Valais, qui sont des Chanoines augustins. L’Abbé s’appliqua à observer leur règle et on eut pour lui tous les égards. Il assistait très exactement au chœur et vivait dans un recueillement que je ne lui avais jamais connu. Cependant sa santé s’altéra insensiblement et il mourut le jour de la Pentecôte 1794, avec un courage et une religion dont tout le monastère fut dans l’admiration.

Je restai à Saint-Maurice encore quelques semaines après sa mort, mais la régularité conventuelle qui ne m’avait été possible que par la crainte d’affliger mon bienfaiteur me devint promptement insupportable. Je trouvai un prétexte pour remercier ces bons Augustins de leur hospitalité et gagnai Berne, où je devins, par une aventure singulière, secrétaire d’un commissaire du Gouvernement. Cet homme fut pour moi, à cette époque critique de mon existence, ce qu’avait été l’abbé de Scilly. Il avait un esprit vaste et puissant, une âme élevée et grave. Il me fit comprendre l’esprit de la Révolution dont je n’avais vu jusque-là que les dehors et pour ainsi dire l’écorce effrayante. Il avait beaucoup lu et me fit apprendre l’allemand que personne ne sait en France. Lessing et Herder me montrèrent combien les adversaires aussi bien que les champions du christianisme, dans notre pays, étaient superficiels, étroits et éloignés même de l’intelligence la plus rudimentaire des questions qu’ils débattent. En même temps, je pris goût aux affaires et commençai à sentir l’ambition. Vous avez quelquefois été surpris, mon cher Souville, de voir qu’il ne restât en moi aucune trace de mon éducation première. C’est dans ces années d’activité, de réflexion et un peu aussi d’intrigue, que je les perdis entièrement. Quand le Premier Consul me chargea d’une mission importante à Parme, je me souviens que je remarquai à quel point j’étais un homme nouveau, ou plutôt combien il me paraissait étrange que mes idées, sinon ma vie, eussent jamais été autres que ce qu’elles étaient. Tous ceux qui ont suivi le même chemin que moi n’en pourraient dire autant. J’ai entendu, un jour, dans un repas et devant une société nombreuse, M. de Talleyrand et le baron Louis, ancien prêtre, comme vous le savez, faire des plaisanteries révoltantes sur leur premier état. J’ai toujours été à l’abri de cette bassesse et de cette grossièreté, vous en avez eu souvent la preuve, et depuis mon retour dans ce pays, la solitude, la réflexion et l’âge m’ont fait perdre peu à peu un sentiment assez semblable à de la rancune que j’avais contre les institutions religieuses parce qu’elles étaient vieillies et décrépites quand j’étais jeune et que tout, autour de moi, était jeune; peut-être aussi parce que de vivre en Italie confirme inévitablement dans le mépris qu’on peut avoir de la superstition. Aujourd’hui, je vois clairement que, quoi qu’on puisse dire contre la Bible et les mystères, la religion a une influence heureuse sur les peuples, et que le catholicisme avec la tolérance ne pourrait manquer de rendre une nation prospère. Ce n’est pas tout. Je retrouve en moi-même, à mesure que je vais, un sentiment élargi et fortifié de la puissance de la prière. Oui, Rousseau aurait raison et la prière serait une absurdité et une sauvagerie si nous savions ce qu’est l’Être suprême. Mais nous n’en avons que des idées faibles ou fausses parce que notre intelligence ne peut lui appliquer que des mesures humaines et toutes trompeuses. Je vieillis. Dans quelques années je mourrai, c’est-à-dire que je serai séparé de tout ce qui m’attache et surtout des deux femmes qui m’environnent de leur affection. Je sens, mon cher Souville, que tout dans ma nature se révolte à l’idée de tomber seul, épouvantablement seul, dans ce gouffre obscur du trépas. C’est ici que l’idée du Dieu de l’Évangile, du Père céleste qui pardonne et accueille, me revient avec une force qu’aucun raisonnement n’ébranle et devant laquelle toute philosophie semble dérisoire. Un Voltairien ne manquerait pas de me dire que je n’éprouve ce sentiment à un tel degré que parce que j’aime tendrement ma fille. Il est vrai, mais il est vrai aussi que d’aimer ou de ne pas aimer fait qu’on entre ou qu’on n’entre pas dans certaines raisons et que, telles qu’elles sont, les miennes me paraissent démonstratives. Apprenez maintenant que je n’ai montré tant de froideur au P. Thierry et au P. Michel que parce que je croyais voir des inquisiteurs entrer dans ma maison à la recherche de biens qui n’y sont pas, que depuis j’ai revu souvent ces bons religieux et que je regarde le P. Thierry comme un génie. Aucun homme ne me paraît être entré aussi avant que lui dans l’esprit véritable du christianisme; personne n’y sait découvrir comme lui des harmonies où le siècle passé ne voyait que des absurdités. Hélas! mon cher Souville, si j’avais rencontré un tel homme il y a quarante ans, ma vie n’aurait pas été sans doute ce qu’elle a été. Mais peut-être aussi que si ma vie eût été autre, je n’aurais pas apprécié comme je fais les étonnantes clartés qu’il jette sur la doctrine de l’Évangile. Laissez-moi, en tous cas, vous remercier de m’avoir envoyé ces très honnêtes gens dont l’un est assurément le plus grand esprit que j’aie jamais rencontré.

5 septembre 182...

Nous n’avons point d’autres lettres des personnes qui formaient l’entourage de Saint-Aubin, mais nous savons par le _Journal_ de Dom Thierry que Saint-Aubin, frappé d’une seconde attaque, fit publiquement profession de la foi chrétienne, qu’il fut réconcilié dans les formes, mais que, par un choix assez inattendu, il voulut se confesser à Dom Michel, qu’enfin il mourut quelques années plus tard dans les sentiments d’une piété véritable.

Sa femme était morte avant lui et resta toujours protestante. Leur fille retourna en Italie après un incendie qui détruisit de fond en comble la maison de l’Abbé. Elle vivait encore à Florence en 1855.

Mai 1898.

TABLE DES MATIÈRES

Les Bénédictins anglais de Douai 1 La Trappe 43 La vallée du Cadi et l’abbaye de Saint-Martin du Canigou 55 Une abbaye au XVIIIe siècle (Liessies vers 1720) 99 Petit moutier 151 Les moines de Shakespeare 157 Lettres de moines 211

ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY

E. GREVIN, SUCCr