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Part 1

MATILDE SERAO

Naples Les Légendes et la Réalité

PARIS Société d’Édition et de Publications Librairie Félix JUVEN 122, RUE RÉAUMUR, 122

DU MÊME AUTEUR

Les Amoureuses, 1 vol. 3 fr. 50 Cœurs de femmes, 1 vol. 3 fr. 50 Quelques Femmes, 1 vol. 3 fr. 50

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

NAPLES

LES LÉGENDES ET LA RÉALITÉ

LES LÉGENDES

I

La ville de l’amour.

Il nous manque, à nous, les noires forêts du Nord, les noires forêts de sapins, dont l’ouragan fait tordre les branches comme des bras de géants désespérés; il nous manque, à nous, la pureté immaculée de la neige, qui donne le vertige de la blancheur; il nous manque, à nous, les rochers âpres et rudes, aux durs profils; il nous manque la mer livide et orageuse. Sur nos champs mouillés de rosée, les elfes ne viennent pas dérouler leur ronde magique; les Walkyries, amoureuses des hommes, ne descendent pas des montagnes lointaines sur leurs chevaux rapides; les pâles roussalkas ne paraissent pas à l’orée des bois; les lavandières maudites ne battent pas leur linge humide au bord des étangs et le lutin Kelpis ne saute pas en croupe du cavalier égaré.

Là-bas, une nature presque idéale, brumeuse, mélancolique, inspire aux hommes des songes étranges; ici, une nature positive, sans brouillard, ardente, desséchée, éternellement belle, éternellement lumineuse, nous fait vivre dans la joie ou dans la douleur de la réalité. Là-bas, on rêve dans la vie; ici, on vit dans un rêve qui est la vie elle-même. Là-bas, les tristes et solitaires plaisirs de l’imagination créent un monde chimérique; ici, c’est la fête complète d’un monde qui existe. Aussi nos légendes ont un caractère profondément humain, profondément sensible, qui les met au-dessus du temps et de l’espace. Seulement, pour atteindre à une suprême idéalité, elles ont besoin du mysticisme--de ce mysticisme qui est tout ensemble, la folie de l’âme et l’ivresse homicide du corps; de ce mysticisme qui est la foi, la pensée, l’amour, l’art, à travers tous les siècles, dans tous les pays; de ce mysticisme qui est le plus haut point divin auquel puisse atteindre une existence humaine. Mais à ce drame, à cette victoire sanglante de l’esprit sur le corps, il faut ajouter un autre drame plus humain, plus puissant, où le sentiment et la pensée ne dominent pas la vie, mais s’y pénètrent et s’y fondent; où l’homme ne tue pas une partie de lui-même pour l’exaltation de l’autre, mais où tout est passion, enthousiasme et triomphe: c’est le drame de l’amour! Nos légendes sont des légendes d’amour, et Naples a été créée par l’amour.

* * * * *

Cimon aimait une jeune Grecque. En vérité, elle était bien séduisante: c’était l’image de la forte et saine beauté qu’eurent Junon et Minerve, auxquelles elle ressemblait. Elle avait le front bas et étroit des déesses, les grands yeux noirs, la bouche voluptueuse, la chaude blancheur du teint, le merveilleux accord de la grâce et de la souplesse dans un corps admirable de formes, et une expression d’une majestueuse sérénité. Elle s’appelait Parthénope, ce qui dans la douce langue grecque veut dire: Vierge. Elle aimait à aller s’asseoir sur une roche élevée, fixant son fier regard sur la mer, perdu dans la contemplation des glauques horizons de la mer Ionienne. Elle ne s’inquiétait guère du vent marin, qui faisait battre son peplôs comme l’aile d’un oiseau épouvanté; elle n’entendait pas la sourde rumeur des ondes qui frappaient le rocher et le creusaient peu à peu sous leur battement répété. Son âme commençait par se plonger dans une pensée: au delà de cette mer, loin, très loin, là-bas où l’horizon se courbe, il y avait d’autres régions et d’autres pays, il y avait l’Inconnu, le Merveilleux, l’Infini... Puis, cette pensée s’élargissait et son imagination se perdait dans un rêve sans fin; la jeune fille sentait grandir en elle la puissance de son âme, et, dressée sur ses pieds, elle croyait toucher le ciel de la tête et serrer, dans une étreinte surhumaine, le monde entier sur son sein. Mais bientôt ces songes s’évanouirent. Elle se prit à aimer Cimon, avec cet amour fort et impérieux de la vierge qui se transforme en femme.

Par une nuit d’été, par une nuit blanche et blonde, Cimon parla à la bien-aimée:

--Parthénope, veux-tu me suivre?

--Partons, mon amour.

--Ton père te refuse à ma couche, ô ma très suave: Eumée veut te donner son fils comme époux. L’aimes-tu?

--C’est toi que j’aime, Cimon.

--Louée soit Vénus, et merci à toi, sa fille chérie! Pense donc quel affreux cauchemar serait la vie si nous étions séparés et, quoique jeunes encore, nous souhaiterions les noires ombres du Styx. Veux-tu venir avec moi, Parthénope?

--Je suis ton esclave, amour.

--Penses-y bien: il faut oublier le visage de ton père, effacer sur tes joues le baiser de tes sœurs, fuir tes tendres amies, abandonner ton toit...

--Partons, Cimon.

--Partir, ô ma très douce, partir pour un voyage long et pénible, sur la mer perfide, par une route inconnue, vers un but ignoré; partir, sans espoir de retour, en se confiant aux flots, toujours ennemis des amants; partir pour aller loin, très loin, sur des terres inhospitalières, brunes, où l’hiver est éternel, où le pâle soleil est enveloppé de brumes, où l’homme n’aime pas l’homme, où il n’y a pas de jardins, où il n’y a pas de roses, où il n’y a pas de temples...

Mais dans les grands yeux noirs de Parthénope brillait la triomphante clarté de l’amour et dans la voix harmonieuse vibrait la passion toute-puissante:

--Je t’aime, dit-elle, partons!

* * * * *

Il y avait mille ans que la plage embaumée les attendait. Mille printemps avaient jeté sur les collines la richesse inépuisable et toujours renaissante de leur végétation--et, depuis la montagne jusqu’à la mer, s’étalait l’enchantement d’une nature merveilleuse. Les fleurs naissaient, parfumaient l’atmosphère, puis se fanaient, afin que d’autres plus belles pussent effeuiller leurs pétales sur le sol: des millions et des millions de petites vies s’épanouissaient, elles aussi, pour aimer, pour mourir, pour renaître encore. Depuis mille ans, la mer amoureuse les attendait et depuis mille ans les étoiles amoureuses les attendaient aussi... Quand les deux amants arrivèrent, un spasme de joie fit frémir la terre, cette terre née pour l’amour et qui, sans amour, est destinée à périr, brûlée et détruite par son propre désir.

Parthénope et Cimon y apportèrent l’amour. Partout, partout, ils s’y aimèrent. Serrés l’un contre l’autre, ils conduisirent leur amour sur les collines, depuis les hauteurs éternellement fleuries de Poggioreale jusqu’à celles si pures de Pausilippe; ils penchèrent leurs visages sur les cratères enflammés, comparant l’incandescente passion de la nature avec la brûlante passion de leurs cœurs; ils se perdirent dans les obscures cavernes qui trouent la plage sonore; ils errèrent dans les vallées profondes qui descendent vers le rivage; ils parcoururent la berge étroite et longue qui sépare la terre de la mer. Partout ils s’aimèrent... Dans les tièdes nuits d’été, Parthénope s’étendit sur le sable des grèves, fixant le ciel étoilé, caressant de la main la fauve chevelure de Cimon, couché à ses côtés; dans les claires aubes de printemps, ils ramassèrent des fleurs et des baisers dans leur jardin splendide,--des fleurs merveilleuses et des baisers inépuisables; dans les pourpres couchants de l’automne, quand la saison décline, ils sentirent croître en eux une passion plus ardente; dans les courtes et belles journées hivernales, ils sourirent sans mélancolie, quoique désirant le printemps nouveau. Les arbres séculaires étendirent sur leur jeunesse une ombre bienveillante; la brune pierre des champs phlégréens ne meurtrit pas le doux pied de Parthénope; la mer se fit indulgente et leur chanta sa chanson passionnée; la nature loyale ne leur tendit pas de pièges et, sur l’horizon azuré, se détacha le beau profil de la jeune fille, ainsi que la tête énergique du jeune homme. Quand ils s’inclinèrent pour baiser la terre bénie, quand ils levèrent le regard au ciel, une palpitation leur répondit et, entre l’homme et la nature, s’affirma une fois de plus le profond, l’invincible amour...

Naples, la ville de la jeunesse, attendait la belle Grecque: Parthénope et Cimon rendirent Naples immortelle.

Mais le destin n’était pas encore accompli. L’amour de Parthénope avait un but plus haut encore. De Grèce, appelés par elle, son père et ses sœurs, ses amis et ses parents, vinrent la retrouver, car, jusqu’à la lointaine Égypte, jusqu’à la Phénicie, le bruit s’était répandu qu’une Vierge avait découvert une plage heureuse, où, dans la fête des fleurs et des fruits, dans la douceur parfumée de l’air, la vie s’écoulait facile et heureuse. Sur de fragiles embarcations, accoururent des peuplades lointaines, apportant avec elles leurs enfants, les images des Dieux, leurs richesses, leurs communes ressources; la cabane du pêcheur se dressa à côté de celle du pasteur; l’art primitif de l’agriculteur, les industries manuelles à peine naissantes, accomplirent leur œuvre. D’abord, sur la hauteur, se construisit le village qui, peu à peu, descendit dans la plaine; puis, une autre colonie s’en fut sur une autre colline et un second village s’unit au premier; les chemins se tracèrent, les murs enserrèrent peu à peu dans leur enceinte une ville tout entière. Parthénope fit tout cela; elle voulut la cité. Ce n’était plus la Vierge timide, mais la Femme parfaite et la Mère admirable; son robuste sein avait donné le jour à douze fils et son cœur puissant les avait animés d’un souffle généreux. Elle fut la femme par excellence, la mère du peuple, la reine humaine et clémente qui donna son nom à la cité, dicta les lois et les coutumes, offrit le constant exemple de la foi et de la piété. Deux temples s’érigèrent, voués aux déesses protectrices de la ville, à Vénus et à Cérès. On y priait et, à travers les colonnes, la fumée de l’encens montait au ciel. Une paix profonde et constante enveloppait le peuple sur lequel régnait Parthénope, et le laborieux travail de l’homme ne faisait qu’aider la nature complaisante. La plus belle des civilisations, celle de l’esprit; le plus grand des sentiments, celui de l’art; la fusion de l’harmonie physique avec l’harmonie morale; l’amour fécond, ardent, puissant--telle fut l’atmosphère vivifiante de la ville nouvelle. Et quand Parthénope allait s’asseoir sur le rocher du mont Echia, quand elle fixait son regard sur la mer Tyrrhénienne, son âme s’absorbait dans cette pensée: maintenant la région inconnue était atteinte, l’Infini était devenu tangible, le Merveilleux n’avait plus de secret, et tout cela était son œuvre. Et tandis que son imagination se perdait dans ce rêve magnifique, Parthénope sentait son âme s’agrandir et, dressée sur ses pieds, elle croyait toucher le ciel de la tête et serrer le monde sur son sein, dans une vaste étreinte!

* * * * *

Si vous interrogez un historien, il vous répondra que la tombe de la belle Parthénope est sur la hauteur de Saint-Jean-Majeur, dont la mer caressait alors les pieds. Un autre vous dira que la sépulture de la belle Grecque est sur la hauteur de Sant-Aniello, vers la campagne, au-dessous de Capodimonte. Eh bien! je vous assure que ce n’est pas vrai! Parthénope n’a pas de tombeau, Parthénope n’est pas morte! Elle vit, fière, jeune et belle, depuis cinq mille ans. Elle court encore sur les coteaux, elle erre sur la plage, elle descend dans la vallée, elle s’approche du volcan. C’est elle qui rend notre ville ivre de lumière et de couleur; c’est elle qui fait briller les étoiles dans les nuits sereines; c’est elle qui rend l’oranger si parfumé; c’est elle qui fait resplendir la mer. Quand, dans les journées d’avril, une brise tiède nous inonde de bien-être, c’est son souffle suave qui nous caresse; quand, dans les paysages lointains de Capodimonte, nous voyons paraître une ombre blanche serrée contre une autre ombre, c’est elle avec son amant; quand nous entendons résonner dans l’air des paroles d’amour, c’est sa voix qui les prononce; quand un vague bruit de baisers nous fait tressaillir, ce sont ses lèvres qui se posent sur celles de Cimon; quand un pas léger semble nous suivre, c’est son pied menu qui se pose sur le sol; quand, de loin, la flamme d’une effrayante éruption nous éblouit et nous brûle, c’est le feu de Parthénope qui nous dévore et nous consume. C’est elle qui met la ville en folie; c’est elle qui la fait languir et pâlir d’amour; c’est elle qui la fait se tordre de volupté, pendant les ardentes journées d’août. Parthénope, la Vierge, la Femme, la Mère, ne meurt pas et n’a pas de tombeau: elle est immortelle, elle est l’amour, et Naples--sa ville--est la cité de l’amour!

II

Virgile.

Aujourd’hui, dimanche, fête des Rameaux, Jésus-Christ entre dans Jérusalem, tenant à la main la branche d’olivier. Aujourd’hui, bon lecteur, la paix doit régner partout: les uns se sont disputés avec leurs amis ou leurs maîtresses; les autres se sont disputés avec une personne indifférente, chérie ou détestée; l’employé s’est disputé avec son chef de bureau, le mari avec sa femme, l’artiste a dit beaucoup d’injures à l’art, l’écrivain a maudit son propre style, le portier a eu des mots avec le propriétaire: bref tous sont en colère contre quelqu’un. Mais aujourd’hui une petite feuille, un minuscule rameau d’olivier,--et la paix est faite.

Moi aussi, je me suis disputée et longuement avec une personne chérie, tandis que je continuais à l’aimer ardemment dans le secret de mon cœur, tandis que son absence faisait ma maison triste et déserte, tandis que la privation de sa douce présence rendait mes écrits plus secs que la pierre ponce. Cette personne si aimée, la Poésie, depuis longtemps ne veut plus de moi, quoique je la désire ardemment, et, par orgueil, je me tais. Aujourd’hui que l’orgueil se fond dans une infinie tendresse, je veux essayer de faire la paix avec la Poésie en lui envoyant une feuille d’olivier.

* * * * *

Après Parthénope, mythe et femme, vierge et sirène, singulier mélange de fantastique, d’idéal, d’humain et de divin, à qui Naples doit sa poétique origine; après la poésie de Parthénope, presque déesse, créatrice, surgit la poésie de Virgile, créateur, presque Dieu. Nous connaissons le Virgile des _Églogues_, des _Géorgiques_ et de l’_Énéide_; nous connaissons Virgile, le divin maître du Dante, mais nous connaissons peu Virgile, le Mage, qui a prodigué à la ville aimée entre toutes, les miracles de son pouvoir surhumain. Nous sommes ingrats envers celui qui s’écrie:

_Illo Virgilium me tempore dulcis alebat Parthenope._

Et cependant beaucoup de choses qui nous charment et nous enchantent, nous autres modernes, et qui nous enchaînent dans l’indolente admiration de cette ville belle et oisive, beaucoup de ces choses sont attribuées par la chronique à la magie de Virgile. La chronique est ingénue, simple et de bonne foi. Peut-être fera-t-elle ricaner les sceptiques, car ceux-ci n’ont pas la consolation de sourire; peut-être se moquera-t-on d’elle, peu importe! Celui qui aime commenter la chronique, éprouve une jouissance spéciale de ces injures et de cette moquerie. Écoutez donc ce que dit cette chronique si méprisée: Virgile venait de loin, du Nord peut-être, du ciel certainement; il était jeune, beau, de taille élevée, le buste droit, mais il marchait la tête baissée, murmurant des phrases dans une langue étrange que personne ne pouvait comprendre; il habitait sur le bord de la mer, là, où la colline de Pausilippe se courbe et s’adoucit, et il errait tout le jour dans les campagnes qui mènent à Baïes et à Cumes; il errait sur les hauteurs qui entourent Parthénope, regardant, la nuit, les étoiles brillantes et leur parlant son singulier langage; il errait sur les plages sonores, écoutant l’harmonie des ondes, comme si elles murmuraient, pour lui seul, des paroles mystérieuses. C’est pourquoi la chronique en fit un mage et nombreux furent les miracles de sa magie. Alors Parthénope était infestée d’une quantité de mouches,--des mouches qui se multipliaient en si grand nombre et causaient tant de dégâts, qu’elles faisaient fuir les tranquilles et heureux habitants de la ville enchantée. Virgile, pour remédier à cet inconvénient, fit fabriquer une mouche d’or, selon ses indications,--et une fois faite, lui insuffla la vie par des paroles magiques; cette mouche d’or s’en allait, volant de-ci de-là, et toutes celles qu’elle rencontrait, tombaient mortes. Ainsi, en peu de temps, furent détruites les vraies mouches qui dévastaient Parthénope.

Voici encore une autre légende: les nombreux marais qui se trouvaient alors dans la ville étaient nuisibles à cause des miasmes qu’ils exhalaient, empoisonnant l’air, causant des épidémies de fièvres paludéennes, de peste et d’autres maladies contagieuses; ils étaient infestés de sangsues, dont la morsure donnait la mort. Grâce à un puissant exorcisme, Virgile fit mourir les sangsues et assécha les marais, lesquels se peuplèrent de maisons et de jardins, et l’air y devint le plus pur du monde.

Ainsi, en se servant de son pouvoir qui était infini, il monta un jour sur une colline et ordonna à tous les vents de lui obéir; il fit changer de direction au Favonio, dont la chaude haleine soufflait sur la ville au mois d’avril et brûlait les plantes, les arbres et les fleurs, et la végétation printanière devint plus belle et plus luxuriante.

Une autre fois, dans ce quartier que nous autres modernes appelons Pendino, se trouvait un serpent formidable qui était l’épouvante de tout le monde, car il avait déjà mordu et étouffé un grand nombre d’enfants et de jeunes filles; quand les hommes se réunissaient pour le combattre, il disparaissait rapidement dans les entrailles de la terre, pour reparaître ensuite plus terrible que jamais. Virgile fut appelé à l’aide, et il s’approcha tout seul de l’endroit où vivait le monstre, refusant tout secours et, avec ses formules magiques, il le dompta aussitôt et le tua. Et même il faut noter que, quoique Parthénope fût bâtie sur une autre ville noire et malsaine, faite de cavernes, de souterrains et de cloaques, qui auraient pu servir de refuges à de semblables reptiles, jamais on n’en vit plus depuis ce temps-là.

Plus tard, une affreuse maladie infectieuse atteignit la race chevaline. Virgile fit fondre un grand cheval de bronze, lui transmit son pouvoir magique et tout cheval à qui l’on faisait faire trois fois le tour de celui de métal, était immanquablement guéri, à la grande colère des vétérinaires et des empiriques, qui se voyaient dépossédés et convaincus de mensonges.

Ensuite, des pêcheurs qui demeuraient à l’endroit que l’on nomma plus tard, Porta di Massa, allèrent trouver Virgile pour se plaindre de la rareté du poisson et lui demander d’accomplir un miracle en leur faveur. Le Mage voulut les satisfaire et fit sculpter un petit poisson dans une grosse pierre, prononça ses incantations et aussitôt que la pierre fut posée à cette place, la mer fut remplie d’innombrables poissons.

Virgile fit mettre sur les portes de Parthénope, du côté des routes de la Campanie, deux têtes augurales et magiques, une qui riait et l’autre qui pleurait: aussi celui qui arrivait à passer sous la porte où la tête riait, en tirait un bon augure pour ses affaires qui réussissaient toujours bien, et c’était le contraire pour celui qui passait sous la tête en larmes.

Ce fut encore Virgile qui, en quelques nuits, fit exécuter la grotte de Pausilippe par des êtres surnaturels, afin de faciliter le voyage aux habitants des villages environnants, qui venaient dans la ville; ce fut Virgile qui, par ses vertus magiques, fit surgir un potager d’herbes salutaires pour les blessures et excellentes pour assaisonner les aliments; ce fut Virgile qui enseigna aux jeunes gens le jeu de la palestre qu’ils ignoraient; ce fut Virgile qui, une nuit, donna aux eaux de la plage Platamonia et de la plage de Pouzzoles, le singulier pouvoir de guérir toute espèce de maladie; ce fut Virgile qui, appliquant certains remèdes et prononçant certaines conjurations, rendit la santé à nombre de personnes; ce fut Virgile qui, voulant sauver la compagne de son disciple Albinus, dévoila le mystère de l’antre de Cumes, où les prêtres trompaient le peuple avec de faux oracles, produits par une combinaison naturelle des sons. La chronique ajoute que le Mage Virgile fut aimé, respecté, idolâtré presque comme un Dieu, car jamais il n’employa la magie pour des choses mauvaises, mais seulement pour le bien de la ville et des hommes. La chronique ne dit pas où et quand mourut Virgile; beaucoup crurent à son immortalité; d’autres assurèrent qu’il s’était éteint sur cette colline près d’Avellino, qui s’appelle Montevergine, où il s’était retiré pour étudier et où il avait vieilli. De toute façon, les habitants de Parthénope lui consacrèrent un grand monument, qui fut ensuite détruit; celui qui s’élève à l’entrée de la grotte de Pausilippe, n’est qu’un simple columbarium. Mais il n’y a rien de précis sur l’endroit et l’époque de sa mort.

* * * * *

Eh bien! Je me suis trompée en disant que nous ne connaissions pas Virgile le Mage. Il n’y a qu’un seul Virgile, et celui que la chronique fabuleuse dessine dans les ombres de la théurgie, est véritablement le poète. En réalité, son unique magie fut la grandiose poésie de son esprit. Dans la chronique, il est toujours le poète. Il est encore le poète dans ses longues pérégrinations à travers cette horrible et magnifique campagne des Champs-phlégréens, où il rêvait, allant du lac Averne au Styx; il est aussi le poète dans ses longues promenades à travers la Campanie-Heureuse, où il s’abandonnait à son profond amour pour la nature, l’amour des champs fertiles qui s’étendent à l’infini sous le soleil, des prés verdoyants où paît tranquillement le bœuf aux grands yeux dans lesquels le ciel se reflète; l’amour des bois obscurs et silencieux, où l’âme se calme et s’assoupit dans la paix; l’amour des collines ensoleillées, où les vents légers font onduler les fleurs embaumées; l’amour de l’oiseau qui chante et s’envole, de l’insecte doré qui bourdonne, de la feuille jaunie que l’ouragan emporte, du chêne robuste que rien ne peut ébranler; l’amour profond de la nature qui est le sentiment dominant dans toute son œuvre, qui est la magie par laquelle elle nous enchante encore, qui est la nostalgie de son cœur et le fait s’écrier: _O fortunatos agricolas!_ et qui donne à ses descriptions tant de couleur, tant de lumière, tant de vie... Il est aussi le poète qui cherche et interroge les coins obscurs de la nature; c’est lui qui parle aux étoiles scintillantes pendant les nuits d’été; c’est lui qui écoute le rythme de la mer, comme si c’était le mètre dont la cadence divine doit scander son vers. Il est le poète qui connaît la vertu des simples; c’est lui qui a découvert certaines lois naturelles, ignorées de tous. Il est le poète qui tue les bêtes, assainit les marais et fait surgir à leur place des palais et des jardins. Il est le poète qui enseigne aux adolescents les jeux où le corps se fortifie et l’âme s’apaise; c’est lui, rêveur sublime, qui établit les présages de la bonne ou de la mauvaise fortune; c’est lui qui, comme un aimant puissant, attire à soi le respect et l’obéissance; c’est lui seul qui est bon, véridique, sincère et sage. Virgile le Mage, c’est Virgile le Poète. Et on ne sait rien de sa mort. Comme Parthénope, la Vierge grecque, il disparaît. Le poète ne meurt pas...

III

La Mer.