Chapter 3 of 12 · 3799 words · ~19 min read

Part 3

Le grand palais gris se dresse dans la mer. Il n’est pas en ruines, il n’a jamais été fini; il ne tombe pas, il ne tombera pas, car la forte brise marine solidifie et brunit ses murailles: l’eau de la mer n’est pas perfide comme celle des lacs et des fleuves, elle attaque, mais elle ne ronge pas. Les fenêtres hautes, larges, sans vitres, ressemblent à des yeux sans pensée; dans les vastes porches dont les degrés du seuil sont détruits, le flot d’azur entre en riant et en plaisantant, il incruste des coquilles dans la pierre, il met du sable dans les cours et y laisse la verte et brillante végétation de ses algues. La nuit, le palais devient noir, intensément noir; au-dessus de sa tête, le ciel est serein et les étoiles de diamants scintillent; au loin, la mer de Pausilippe est phosphorescente et dans les villas perdues au milieu des bois, se font entendre de mélancoliques chants d’amour et les notes monotones de la mandoline: le palais reste sombre, et sous ses voûtes l’onde marine s’agite... De temps en temps, on croit voir passer lentement une lumière falote dans les vastes salles et des ombres fantastiques se dessiner dans l’embrasure des croisées; mais elles ne font pas peur. Ce sont peut-être de vulgaires voleurs qui ont trouvé là un bon abri, mais notre magnifique pauvreté ne les craint pas; ce sont peut-être des mendiants qui ont découvert là un refuge, mais la richesse de notre cœur nous fait les plaindre; ce sont peut-être des fantômes, mais nous sourions, car nous les aimons, les fantômes, nous vivons avec eux, nous rêvons par eux, et pour eux nous mourons. Oui, nous mourons pour eux, avec le désir d’errer nous aussi sur la mer, sur les collines, dans les églises sombres et humides, dans les salles fraîches où le moyen-âge a vécu.

* * * * *

C’était un soir et ces larges croisées resplendissaient de clarté; autour du palais, sur la mer, se berçaient des galères joyeuses, drapées de velours qui baignait dans l’eau, ornées de lampions colorés, enguirlandées de fleurs à la proue, et les bateliers se pavanaient dans de riches livrées. Toute la noblesse napolitaine, toute la noblesse espagnole accouraient à une des magnifiques fêtes que la fière Donn’Anna Carafa, femme du duc de Medina-Cœli, donnait dans son palais de Pausilippe. Dans les salles allaient et venaient les serviteurs, les pages vêtus de couleurs rose et grise, les majordomes, avec le collier d’or et la baguette d’ébène; les belles dames arrivaient continuellement avec de longues traînes de brocart et de hauts cols de dentelles d’où jaillissait la tête comme un pistil de fleur, avec des colliers de perles et de brillants qui tombaient en cascades sur leurs corsages cambrés et séducteurs; elles étaient accompagnées de leurs maris, de leurs frères et quelques-unes, plus hardies, seulement de leurs amants. Dans la grande salle, à l’entrée, dans son riche vêtement pourpre, lamé et tissé d’argent, se tenait Donn’Anna di Medina-Cœli, un léger sourire sur la bouche, dont la grosse lèvre inférieure s’avançait presque en signe de mépris, inclinant à peine sa tête hautaine devant les femmes, donnant sa main à baiser aux cavaliers qui étaient, comme elle, grands d’Espagne. L’œil gris, aux éclairs d’acier, pareil à celui de l’aigle, montrait la complète satisfaction de cette âme faite d’orgueil et de vanité; elle jouissait de voir venir à elle tous les hommages, tous les compliments, toutes les adulations. C’était elle la plus noble, la plus puissante, la plus riche, la plus belle, la plus respectée, la plus redoutée; c’était elle la femme, la grande dame, la reine de la grâce et du pouvoir. Elle pouvait gravir, toute glorieuse, les deux degrés qui faisaient un trône de son grand fauteuil; elle pouvait aspirer avec vivacité l’ardente haleine que l’ambition satisfaite lui soufflait au visage. Les dames s’asseyaient autour d’elle, lui faisant un cercle brillant, car toutes lui étaient inférieures de naissance, de race, de situation: elle était la seule, la plus grande--l’unique.

Au fond de la grande salle était dressé un théâtre destiné au spectacle. Toute cette réunion d’invités choisis devait d’abord assister à la représentation d’une comédie et à celle d’une danse mauresque; puis, dans les salles, les danses se seraient déroulées jusqu’à l’aube. Mais la grande curiosité de cette représentation était que les acteurs, par une mode venue de France depuis peu, appartenaient à la noblesse. Donn’Anna Carafa di Medina-Cœli méprisait les mœurs faciles de la France, qui corrompaient la sévère cour espagnole, mais désireuse de conserver la faveur populaire, elle s’apercevait que ces aimables usages plaisaient à tous et étaient adoptés avec enthousiasme. C’est seulement pour cela qu’elle avait consenti à ce que Donna Mercédès de las Torres, sa nièce d’Espagne, jouât un rôle dans la pièce.

Donna Mercédès, jeune, brune, aux grands yeux d’or, aux cheveux noirs, dont les tresses lui formaient un casque sur la tête, était une vraie Espagnole. Elle représentait, dans la comédie, le personnage d’une esclave amoureuse de son maître, qui le suit partout, et dont le dévouement va jusqu’à lui servir d’entremetteuse pour d’autres amours, jusqu’à mourir pour lui d’un coup de poignard destiné à ce cavalier par un père cruel. Elle jouait avec une telle ardeur, avec une telle impétuosité, que toute la salle était émue de la passion malheureuse de la belle esclave Mirza: tous étaient émus, sauf Gaëtan di Casapesenna qui remplissait le rôle du cavalier. Mais ainsi l’avait voulu le poète, qui n’avait mis dans la bouche de ce seigneur que des paroles glacées, et celui-ci, froid, indifférent, inconscient, ne faisait que rester fidèle à son véritable caractère. Seulement, à la fin de la pièce, quand l’infortunée Mirza, blessée mortellement, adressa des paroles de tendresse à celui qui fut sa vie et sa mort, alors la vérité brilla enfin devant les yeux du cavalier et, brusquement saisi par l’amour, il s’agenouilla devant le corps de la pauvre fille, en couvrant de baisers son pâle visage baigné d’une sueur d’agonie. En vérité, il mit une telle fougue dans cet élan, sa voix fut si pathétique et si trempée de douleur, ses gestes furent si désordonnés, son transport fut si violent, qu’il parut à tous réellement supérieur à un véritable acteur et la salle entière éclata en applaudissements.

Seule, sur son trône, Donn’Anna pâlissait mortellement et, sous ses gemmes et sous sa couronne ducale, se mordait les lèvres: ce n’était pas elle la plus aimée.

* * * * *

Les deux femmes se retrouvaient souvent dans les salles du Palais Medina. Elles se regardaient: Donna Mercédès, frémissante de jalousie, l’œil plein d’éclairs, livide, rongeant un frein que haïssait son âme indépendante; Donn’Anna, pâle de haine, muette dans sa colère. Elles se regardaient: Donn’Anna, impassible et froide; Donna Mercédès, agitée et fébrile. Elles échangeaient de rares et hautaines paroles. Mais quand la jalousie éclatait, alors leurs bouches étaient pleines d’injures.

--Les femmes d’Espagne s’abandonnent sans résistance à leur amant, disait Donn’Anna, avec sa voix dure et grave.

--Les femmes de Naples se glorifient du nombre de leurs adorateurs, répondait vivement Donna Mercédès.

--Vous êtes la maîtresse de Gaëtan Casapesenna, Donna Mercédès.

--Vous l’avez été, Donn’Anna.

--Vous oubliez toute retenue, toute pudeur, en donnant votre amour en spectacle, Donna Mercédès.

--Vous avez trahi le duc de Medina-Cœli, mon noble oncle, Donn’Anna Carafa.

--Vous aimez encore Gaëtan de Casapesenna.

--Vous l’aimez aussi, mais il ne vous aime plus, Donn’Anna.

La bouillante Espagnole avait la victoire, et Donn’Anna se mourait de rage. Mais la haine glaciale de la duchesse, contre laquelle venait se briser l’ardeur de Donna Mercédès, mettait cette dernière hors d’elle. Toutes deux avaient dans le cœur un horrible secret, toutes deux avaient les entrailles rongées par le féroce serpent de la jalousie; toutes deux se mouraient d’amour et de colère impuissante. Donn’Anna cachait son angoisse, mais Donna Mercédès la montrait dans l’agitation de son esprit et de son corps. La duchesse agonisait en souriant; Donna Mercédès agonisait en pleurant et en arrachant ses noirs cheveux. Enfin, elle disparut brusquement du Palais Medina-Cœli et on raconta que, prise d’une soudaine vocation religieuse, elle avait désiré la paix du cloître. On parla beaucoup du mysticisme qui avait envahi celle âme mondaine, des journées que la jeune femme passait agenouillée devant le Sacrement, de la ferveur de ses prières et de ses larmes ardentes; mais on ne nomma pas le lieu, le pays, le royaume où se trouvait le couvent. En vain Gaëtan di Casapesenna chercha Donna Mercédès en Italie, en France, en Espagne et en Hongrie; en vain, il fit des vœux à la Madone de Lorette et à saint Jacques de Compostelle; en vain il pleura, pria, supplia--rien n’y fit: il ne revit jamais sa belle maîtresse. Il mourut jeune, dans une bataille, comme il convient à un chevalier malheureux.

D’autres fêtes eurent lieu au Palais Medina, d’autres hommages saluèrent la riche et puissante duchesse Donn’Anna; mais elle restait assise sur son trône, l’âme pleine de fiel, le cœur aride et solitaire. Elle était vengée, seulement elle restait seule et abandonnée.

* * * * *

Les fantômes qui habitent le Palais Donn’Anna sont-ils ceux des deux amants? O divins, divins fantômes! Pourquoi ne pouvons-nous pas, nous aussi, soupirer d’amour comme vous, même après la mort?

VI

La Barque-Fantôme.

Les connais-tu? Les connais-tu, ces jours sales et tristes, quand l’Ennui immortel prend la couleur grise, l’odeur nauséabonde et la pesanteur opprimante du brouillard hivernal, quand le ciel est stupidement anémique, quand le soleil ressemble à une lanterne fumeuse et à demi-éteinte, quand les fleurs pâlissent et les fruits pourrissent, quand les joues des femmes ont l’air d’être poudrées de cendres, quand la main des hommes paraît être en liège, quand la ville pue l’eau-de-vie et la campagne le lait aigre? C’est dans ces jours-là que l’imagination, exaltée par sa propre fièvre, ne trouve pas de pâture, n’a plus d’apaisement, et se nourrit horriblement d’elle-même, en se disséquant, en s’examinant. Dans ces jours-là la Poésie, cette délicate et mince Vierge, irrémédiablement malade, languit, penche la tête et meurt sans un gémissement, sans un soupir--et l’Art, la Vierge forte et robuste, frappée mortellement, agonise en se tordant les bras, exhalant dans des plaintes lugubres son propre désespoir. En vain, l’artiste cherche à se plonger dans son rêve préféré--le songe disparaît. En vain, il essaie de faire vibrer toutes les cordes de la blonde lyre; sous sa main tremblante, les cordes se cassent, avec un son qui se prolonge dans l’air comme un sinistre présage. O jours sombres, cruels et maudits!

Mais pourquoi dans ces jours-là ne cherchons-nous pas à mourir? Pourquoi ne fermons-nous pas les yeux, nous laissant rouler dans un abîme sans fond, où il serait si doucement douloureux de finir la vie? Pourquoi ne parlons-nous pas d’amour, jusqu’à ce que la voix s’éteigne dans notre gorge aride et la parole ne devienne plus qu’un murmure indistinct?... Viens donc m’écouter: je t’entretiendrai d’amour, toi, fantôme fuyant et insaisissable, être divinement malfaisant, humainement bon, infiniment cher, beau comme une réalité, horrible comme une illusion, toujours lointain, toujours présent, qui vit dans des régions inconnues et qui est en moi: chimère, être humain, nébuleuse, mirage, prisme, apparence, image fugitive, idée odieuse et adorable ou qui emplit ma vie...

* * * * *

L’as-tu jamais vue la barque-fantôme? L’as-tu jamais vue, mon amour?

... Écoute-moi. Je ne sais quand advint l’histoire d’amour que je vais te conter. Qu’importe! Aujourd’hui, hier, demain, le drame de la passion est multiforme et unique. Le cœur bat à se briser aussi bien sous une toge de laine, que sous une cuirasse d’acier ou un pourpoint de velours, et la folle palpitation n’en cause pas moins la ruine d’une existence; que les bras de la bien-aimée soient entourés de voiles sacrés ou nus sous les cercles métalliques des bracelets, qu’ils soient cachés par des étoffes soyeuses ou à peine voilés par des dentelles transparentes, ils n’embrasseront pas avec une ardeur plus ou moins grande. Qu’importe une date? Thécla était belle. Son visage avait cette blancheur chaude et vive, qui devient rosée sous les baisers; dans ses grands yeux voluptueux, s’allumaient d’étranges étincelles d’or; ses lèvres arquées étaient faites pour ce sourire long, profond et conscient que peu de femmes connaissent; ses tresses épaisses, brunes, s’assombrissaient dans un noir bleuté. On l’appelait Thécla, un nom à la fois dur et doux, qui dans le vocabulaire fantaisiste des noms signifie «cœur coupable». Les appellations ont aussi leur fatalité. Jeune fille, Thécla avait ignoré l’amour, orgueilleuse et indifférente; mariée à Bruno, elle avait ignoré la passion, épouse fière et glacée. Cependant, elle avait vu le cœur de Bruno brûler et se consumer pour elle, ce rude et dur cœur qui n’avait jamais aimé--mais ce souffle ardent de désir ne l’avait pas réchauffée, cette voix anxieuse et tremblante ne l’avait pas émue, et la passion de Bruno était restée inutile. Celui-ci le savait, car Thécla le lui avait dit. Elle ne mentait jamais. Elle s’était mariée, sans haine, mais sans enthousiasme. Bruno, lui, ne pouvait se résigner et sa froide épouse était l’insoutenable tourment de son existence. La ride de son front, la cruauté de son regard, le ricanement de sa lèvre, l’amertume de sa bouche, le fiel de son âme--tout cela venait de Thécla. Il aurait pu mourir, mais quand on aime, on a rarement ce courage. Il aurait pu tuer Thécla, mais il n’y pensa pas: on ne tue pas une femme vertueuse, et celle-là possédait une grande et fière vertu.

* * * * *

Mais comme tout sentiment élevé en rencontre toujours un autre qui le dépasse et le domine, ainsi la vertu de Thécla fut dépassée et dominée par un amour immense. Ce fut une grande défaite; ce fut un grand triomphe. Brusquement, sa fierté se noya dans l’humilité, son orgueil fut brisé, englouti... Aldo était singulièrement beau: un charme irrésistible vibrait dans sa voix harmonieuse, ses paroles brûlaient comme du feu liquide, et son regard mettait dans l’âme une épouvante exquise. Mais tout cela n’eût pas existé, que Thécla l’aurait quand même aimé. Ce fut une nuit, dans une salle brillante de lumières, qu’ils se rencontrèrent. Ils ne surent rien se dire. Cependant entre ces deux êtres qui se séparèrent sans un sourire, sans un salut, un lien indissoluble s’était noué. Ils marchaient l’un vers l’autre devant infailliblement se rencontrer.

--Que fais-tu à la fenêtre, Thécla? Il y a une heure que tu regardes dans l’ombre, comme si tu y voyais quelque chose?

--Je regarde la mer, Bruno, répondait-elle avec l’infinie mélancolie de ceux qui commencent à aimer.

--La brise du soir te fait mal, Thécla, tu es pâle comme une morte.

--Laisse-moi ici, je t’en prie.

--Tu es triste, Thécla, à quoi rêves-tu?

--Je ne rêve pas, Bruno.

--Dis-moi ce qui t’attriste?

--Rien ne peut m’attrister.

--Thécla, ta main est glacée et tes lèvres sont brûlantes, tu souffres, tu trembles, tu chancelles...

--Je meurs...

Mais un soir, après plus de vingt nuits que l’insomnie angoissée s’était assise à son chevet trempé de larmes, Thécla se sentit secouée tout entière, comme si un appel puissant l’eût éveillée.

--Me voici, murmura-t-elle.

Et muette, rigide, avec la démarche uniforme d’une automate, traînant derrière elle son long vêtement blanc comme un suaire, d’un pas rythmique qui effleurait à peine le sol, ses longs cheveux défaits sur ses épaules, ses yeux grands ouverts dans l’obscurité, elle traversa la maison et sortit sur la terrasse qui donnait sur la mer. Aldo était là.

Elle alla à lui. Ils se regardèrent dans l’ombre, sans un mot, sans un soupir.

L’amour triomphant, dédaigneux d’une vaine expansion, les étouffait.

* * * * *

O nuits inoubliables créées pour l’amour! ô éternelle beauté du golfe de Naples, créé par l’amour! Pendant les nuits de printemps, quand la terre en rut trouble les sens et tente l’âme, quand l’air est trop chargé du parfum des fleurs, on peut descendre vers la mer, entrer dans une barque, fuir la côte et, étendu sur des coussins, contempler l’azur sombre du ciel, l’ondoiement voluptueux des flots et l’ardente palpitation des étoiles qui semblent vouloir se détacher du noir firmament pour se précipiter dans l’éther. Pendant les morbides nuits d’été qui succèdent aux journées ardentes et angoissées, quand la terre se repose, épuisée par la longue et passionnée caresse du soleil, heureux celui qui peut se faire bercer dans une barque, comme dans un hamac, tandis que le fort parfum marin le fait songer au Tropique, à sa splendide et monstrueuse végétation, à ses filles brunes et rieuses qui se promènent sous les tamariniers.

Pendant les douces nuits d’automne, quand la lune maladive s’unit à la blanche mélancolie du ciel, à la pâleur languide des étoiles, à l’idéale nébulosité des collines, quand la nature entière est toute floconneuse d’écume, il y a des personnes qui choisissent la mer pour confidente et vont lui conter les découragements de leur vie, tandis que la molle courbe de Pausilippe semble s’abaisser et vouloir disparaître dans l’onde. Pendant les tempétueuses nuits d’hiver, quand la bourrasque montre dans la ville la misère des rues étroites et sales, noyées sous l’eau des gouttières, quand l’âme sent le besoin impérieux d’un spectacle plus grandiose et plus majestueux, il n’y a pas d’impression plus belle que de se trouver en haute mer, dans l’ombre noire où le péril est d’autant plus grand qu’il est plus caché. Mais le plus heureux de tous est celui qui jouit de ces nuits en caressant les cheveux de la femme aimée, qui, en la serrant contre son cœur, rêve de l’enlever dans le pays cher aux amants et qui, en l’étreignant, espère mourir avec elle, sous le ciel profond, dans la mer triomphante. Plus heureux qu’eux tous, plus enviables dans leur bonheur, étaient Aldo et Thécla.

* * * * *

--Aldo, la mer est trop noire.

--Je t’aime, Thécla.

--Je t’aime, Aldo. Soutiens-moi avec ton bras puissant, mon amour. Pourquoi ce batelier se tait-il?

--Son travail est dur peut-être. Nous lui donnerons de l’argent... Tu m’aimeras toujours, toujours, Thécla?

--Toujours Aldo, cette torche jette une lueur sanglante sur nos visages et sur la mer. On dirait qu’elle éclaire des cadavres et une tombe, amour...

--Que crains-tu de la mort?

--Qu’elle me sépare de toi.

--Jamais. Dieu doit nous châtier ensemble.

Le silence se prolongea. Ils se regardaient, tandis qu’à leur passion s’unissait la note douce d’une tendresse grave, comme un pressentiment. La barque volait sur l’eau; le batelier ramait avec une grande force, sans tourner la tête pour regarder les amants.

--Il ne te semble pas, Aldo, que nous sommes loin de la plage?

--Tant mieux, ma très douce.

--Pourquoi cet homme ne parle-t-il pas?

--Il nous envie peut-être, Thécla. Il est jeune, il a sans doute au cœur un amour sans espoir.

--Interroge-le, Aldo. Demande-lui pourquoi il cache son visage?

Tout d’un coup, le batelier se retourna. C’était Bruno, c’était la figure de la haine. Aldo et Thécla se serrèrent l’un contre l’autre en s’embrassant, et la barque chavira sur le baiser des deux amants, sur le cri de fureur de Bruno. Trois fois, les amants revinrent à la surface, enlacés, serrés, le visage empreint d’une béatitude céleste; trois fois revint à la surface un masque contracté par la colère...

* * * * *

Écoute-moi, amour. A une certaine heure de la nuit, sur la belle rive de Pausilippe, sur la joyeuse plage de Mergellina, sur la sombre berge de Chiatamone, sur la grève bruyante de Santa-Lucia, sur le quai sale du Môle, sur les galets éternellement agités du Carmine, la barque-fantôme apparaît et passe rapidement sur l’eau; les amants s’embrassent longuement, la tête du mari se retourne pleine de rage et l’embarcation chavire. Encore trois fois, et l’éternel baiser, et l’éternel rictus de la haine viennent à la surface. Chaque nuit, la barque-fantôme apparaît. Mais tout le monde ne la voit pas. Dieu permet seulement à ceux qui aiment, à ceux qui aiment éperdûment de la contempler. Elle se montre seulement aux amoureux, qui pâlissent en l’apercevant: c’est la preuve de l’amour, une preuve infaillible et étrange.

* * * * *

L’as-tu vue? L’as-tu vue, toi, la barque-fantôme? Oh! malheureuse, si j’avais été seule à l’apercevoir...

VII

Le Secret du Mage.

En l’an 1220 de la Sainte Incarnation, comme régnait à Palerme et à Naples, le grand et bon roi Frédéric II de Souabe, il advint à Naples une très belle histoire qu’il ne vous sera pas désagréable d’écouter, car le sujet en est vraiment curieux. Vous ne trouverez pas une pareille nouvelle, ni dans les historiens, ni dans les élégants conteurs; moi-même, je l’ai recueillie, quoiqu’elle fût déformée et abîmée par la tradition populaire, et je veux, en vous la contant, la consacrer par ce court récit, afin que plus tard mes petits-enfants en aient une idée claire et nette--ces petits enfants pour lesquels travaille et lutte tout écrivain dédaigneux des faciles succès contemporains. Mais sans m’attarder plus longtemps à ces préliminaires, puisque j’ai expliqué clairement mon intention, voici les faits:

Dans la ruelle des Cortellari, qui, comme chacun le sait, appartenait au quartier de Portanova, il y avait une petite maison, étroite et haute, dont les fenêtres minuscules avaient des vitres sales et plombées. La porte d’entrée était basse et obscure, l’escalier malpropre et roide: rarement on ouvrait les croisées. Les gens passaient vivement devant cette maison, en lui jetant un regard de colère et de peur, ou en murmurant entre les dents une prière et une malédiction. En vérité, dans cette demeure habitaient des gens mal famés; au premier étage, il y avait un maudit juif, digne descendant de ceux qui crucifièrent Notre Seigneur Jésus-Christ, un juif voleur qui prêtait de l’argent à usure et rognait les pièces d’or; au second, se trouvait une belle fille, de celles qui sont la tentation et la damnation de l’homme; au troisième, étaient un mari et une femme, vilains museaux qui le jour faisaient au dehors quelque métier inconnu et équivoque, et qui, le soir, en rentrant, se battaient comme de la laine. Ce qui causait l’épouvante des passants n’était pas spécialement ce chien de juif, le regard provocant de la courtisane ou les cris de la femme rossée par son mari, mais c’était tout cet ensemble et surtout l’idée qu’au dernier étage de cette maison du diable, habitait Cicho le Sorcier. Les âmes qui craignent le Seigneur, faisaient le signe de la croix,--qui est aussi celui de notre salut--et passaient outre; les esprits sceptiques faisaient les cornes avec les doigts, se tâtaient le genou, prononçaient quelques conjurations, exécutaient les pratiques nécessaires pour conjurer le mauvais œil. Quoique Cicho sortît rarement et encore plus rarement ouvrît les auvents de ses fenêtres, le peuple, qui connaissait sa magie et son pouvoir surhumain, en éprouvait une grande crainte.