Part 7
Ce devait être une singulière âme d’artiste que celle de ce sculpteur, qui a donné à l’art ce Christ mort. Dans son œuvre, il y a toute son âme--une âme qui renfermait deux amours parfaitement égaux: l’un pour une femme, l’autre pour l’art. Le premier fut malheureux et atrocement amer. Seul, celui qui a connu le déchirement d’une pareille souffrance, peut faire passer toute la poésie de cette souffrance dans le marbre inanimé; seul, celui qui a vécu dans les larmes, dans la misère, dans l’exaltation d’un sentiment solitaire et passionné, peut traduire dans le marbre l’angoisse sombre et solitaire de ce Christ. Le sculpteur a su, a senti--il a su ce qu’est le supplice subtil qui grince comme une scie inexorable; la tristesse grise, monotone, où tout est cendre, tout est dégoût, tout est nausée; le chagrin vaste et lent comme un fleuve de larmes; la désolation bruyante et tumultueuse pareille à un torrent qui entraîne tout sur son passage. Celui qui a fait ce Christ a haleté d’amour, a souffert et a pleuré; il a aimé et un frisson mortel a secoué sa chair; il a aimé et une affreuse convulsion a brisé sa vie; il a aimé et n’a pas connu la joie, l’espérance, le plaisir; il a aimé et a consumé sa propre existence dans la cruelle volupté du désespoir. Seul, celui qui aime, a pu créer ce Christ mort; seul, celui qui souffre avec emportement et aussi avec une joie aiguë, a pu mettre dans une statue toute l’épopée de la douleur. Chaque coup de ciseau qui a taillé, brisé, caressé, adouci le marbre, a été une parole, une plainte, un gémissement, un cri, un éclat furieux de cet amour. La passion de l’homme vivant a créé la passion du Christ mort. Et il en est jailli une âme d’artiste, qui a imprimé son propre caractère à un chef-d’œuvre de l’art.
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--Pourquoi cette tombe n’a-t-elle pas de portrait? demandai-je de nouveau, en sortant de l’église, tandis que le gardien faisait résonner ses clefs.
--Le sculpteur n’a pas eu le temps de le finir...
--Quel sculpteur?
--Sammartino.
--Ah!
--... Il mourut avant de l’achever. On le trouva, une nuit, dans une ruelle sombre, avec un poignard dans la poitrine.
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Comme dans l’angoisse de l’agonie, la tête du sculpteur mort dut ressembler à celle du Christ mort!
XIII
Providence, bonne Espérance.
Les enfants napolitains sont beaux; ils jouent et rient comme tous les autres enfants du monde, mais ils ne veulent pas rester tranquilles le soir sous la lumière de la lampe, à moins que la jeune mère, ou la sœur aînée, ou l’aïeule aux lunettes d’or, ou la tante qui tricote des bas, ne leur racontent une longue et belle histoire, qui leur fasse ouvrir leurs grands yeux, jusqu’à ce que le sommeil les fasse devenir tout petits. Sont-ils ainsi tous les enfants du monde? Je l’ignore: je connais seulement nos jeunes Napolitains qui aiment les histoires du soir sous la lampe. Je voudrais être la mère encore gaie comme une jeune fille, la grande sœur dont l’âme a déjà des instincts maternels, la grand’mère qui se rappelle les joyeuses années d’autrefois, la tante qui n’a pas de passé amoureux, qui n’a plus d’espoir dans l’avenir et dont la main tremblante d’émotion s’appuie timidement sur la tête d’enfants, qui ne sont pas siens: je leur dirai l’histoire de _Providence, bonne Espérance_. Mais voudront-ils m’écouter, moi qui ai l’habitude de conter aux hommes de noirs et vilains récits? Bah! les enfants sont beaux, ils aiment les jolies histoires et ils sont indulgents pour le conteur.
Il y avait donc une fois, dans notre chère Naples, un homme très bizarre. Je ne vous dis pas l’époque précise où il vivait son étrange existence, car vous ne vous souciez guère d’une date, mes enfants, vous qui avez le bonheur d’oublier, et les chiffres ne vous intéressent guère, vous dont la vie est toute une poésie. Cette époque, je la sais, puisque nous autres grandes personnes, nous avons le malheur de savoir trop de choses inutiles, d’accumuler dans notre tête trop de matière qui ne sert à rien--je la sais et je ne vous la dis pas. Il vous intéresse bien davantage de connaître comment était fait cet homme étrange, comment il s’habillait, ce qu’il mangeait, quelles étaient ses habitudes et en quoi consistait sa singularité.
Écoutez-moi tous attentivement, car maintenant le plus beau va commencer: cet homme dont je vous parle était long, long autant qu’un homme peut l’être, si bien que le peuple prétendait qu’il avait grandi dans l’humidité et que sa maman avait eu grand soin de l’arroser souvent, afin de le faire croître, comme s’il avait été un arbuste au lieu d’un individu en chair et en os. Il était aussi très maigre, avec des jambes qui dansaient dans ses pantalons comme dans une gaine trop large, avec des bras qui ressemblaient à deux ailes de moulin, toujours en mouvement. Vous avez déjà vu des moulins, mes chéris, n’est-ce pas? Oui? Alors, c’est bien. Continuons.
Cet homme long et maigre n’était pas très vieux, car ses cheveux noirs n’avaient pas un fil blanc et ses yeux sombres, pareils à du charbon, brillaient comme ceux d’un jeune homme; mais la peau de son visage était jaune comme le parchemin des livres de votre grand-père et formait mille petites rides; le cou, dont les tendons étaient saillants, rappelait la patte sèche d’une poule morte. Il était toujours habillé de noir, avec des pantalons rendus luisants par l’usure, trop courts sur le pied, laissant voir de gros souliers de cuir et des chaussettes trouées; il avait un long pardessus dont les basques flottaient et s’envolaient--un pardessus qui s’ajustait mal à la taille, aux épaules, à l’encolure, dont le premier bouton était toujours fourré dans la seconde boutonnière et ainsi de suite. Il portait au cou, en guise de cravate, un mouchoir blanc; sur la tête, un mauvais chapeau, rouge de honte, tout taché et tout déchiré; dans la main un bâton noueux, à la pomme aussi grosse que celle d’un tambour-major. On ne savait rien de cet homme, ni qui il était, ni d’où il venait, ni où il allait; mais tous le connaissaient car, jour et nuit, il errait dans les rues de Naples, longue figure décharnée, qui prenait à la lueur des réverbères d’invraisemblables proportions, et, à la clarté du soleil, l’aspect d’un spectre, échappé du cimetière.
L’homme s’arrêtait à toutes les portes, s’arrêtait sous toutes les fenêtres en jetant son appel habituel; il attendait un moment, puis repartait. Il connaissait toutes les maisons où il y avait des enfants, il stationnait à l’entrée en criant de sa voix stridente: _Providence!_ Alors le bambin venait, saluait l’homme et lui donnait un petit sou, un fruit ou un morceau de pain. Il connaissait aussi toutes les maisons où il n’y avait pas d’enfants et restait un instant sur le seuil, en criant: _Bonne Espérance._ Il avait un accent presque prophétique et tous ceux qui ont le désir d’avoir des enfants, tous ceux qui les attendent, tous ceux qui les aiment et les espèrent, faisaient l’aumône au mendiant. Seuls, les cœurs durs, ceux qui sont égoïstes, ceux qui n’ont jamais affectionné personne, ne lui donnaient rien; le pauvre gueux connaissait ces maisons-là et ne s’y arrêtait pas. Cependant, au milieu du tapage des chars, des voitures, des métiers bruyants, des vendeurs offrant leur marchandise, il continuait à jeter son cri aigu qui dominait tous les autres: _Providence, bonne espérance!_
On l’entendait dans les caves profondes, dans les greniers élevés, dans les jardins, sur les terrasses, dans les appartements, et partout son appel portait la gaieté. Le pauvre malade qui, cloué sur son lit, regarde voler les mouches, compte les fleurs de la tenture ou les poutres du plafond, écoutait volontiers ces paroles qui, de la rue, semblaient lui donner la promesse d’une prompte guérison: _Providence, bonne espérance!_ L’ouvrier qui, dans sa boutique, pendant les chaleurs étouffantes de l’été, sue en tirant l’alène ou en frappant son marteau, se redressait plus vigoureux, pris du vague espoir que le travail serait moins dur, le patron moins exigeant et le pain moins cher: _Providence, bonne espérance!_ La mère, solitaire qui, le soir, tricote près de la table, sous la pâle clarté de la lampe, pense à son fils embarqué sur un navire de l’État, tremble au moindre souffle du vent et pleure aux rafales de la tempête, souriait à cette voix qui, dans l’ombre, lui disait d’espérer: _Providence, bonne espérance!_
Mais ce mendiant singulier, qui ne parlait jamais d’aumônes, s’entretenait volontiers avec les enfants de Naples, les connaissait presque tous, savait leurs noms et quelquefois leurs petits secrets. Dans la rue Santa-Lucia, où les marmots sont bruns, maigres, nerveux et ressemblent aux petits poissons de la mer, il s’arrêtait pour regarder les plongeons qu’ils font dans l’eau, les animant du geste et de la voix, agitant son bâton, excitant les plus braves, applaudissant les sauts les plus hardis; puis les gamins remontaient et venaient s’amuser avec lui, se frottant contre ses longues jambes, tandis qu’un bon rire détendait les rides de l’homme et éclairait son visage.
Dans les beaux quartiers de Chiaia, de Tolède, de la Riviera, il examinait longuement les bambins vêtus de velours et de dentelle, avec des boucles bien peignées, des jolis souliers neufs, des mains gantées--des bambins qui allaient se promener en voiture, accompagnés par leur maman; des bambins qui n’avaient pas peur du mendiant et quelquefois lui donnaient un bonbon ou un morceau de chocolat, et lui, que personne n’avait jamais vu manger, dévorait ces douceurs avec un sourire de délice, la tête renversée en arrière, les yeux brillants de contentement.
Dans les bas quartiers de Pendino et du Mercato, où les enfants sont pâles et maladifs à cause du mauvais air et de leur nourriture composée de fruits acides, il leur donnait, en se cachant, des petits sous et s’enfuyait avec ses longues jambes, criant et agitant son bâton.
Sur les pentes des collines, là où les enfants ont le visage florissant, les cheveux dorés par le soleil et les pieds nus dans la poussière, il les réunissait autour de lui, faisait des culbutes, se jetait par terre comme un fou et les faisait marcher le long de ses jambes, sur son ventre, sur son estomac, en riant et en chantant; puis il en saisissait deux, les embrassait désespérément et s’échappait, par les ruelles, semblable à un épouvantail.
La nuit, il vaguait dans les rues de la ville, derrière les enfants qui cherchent les bouts de cigares, et, tâtant par terre avec son bâton, regardant dans l’obscurité avec ses yeux de chat, il trouvait, lui aussi, des «megos» qu’il jetait sans rien dire dans le panier des petits _trovatori_; il s’arrêtait sur le seuil des églises où dorment sur le sol, roulés en boule comme des chiens, de misérables petites créatures sans feu ni lieu; il en prenait deux ou trois et appuyait leurs têtes sur ses genoux, les abritant sous les basques de son pardessus, restant immobile, au froid, assis sur des degrés de pierre, regardant passer les gens aisés et heureux qui rentrent chez eux, et vont embrasser leurs enfants endormis dans la tiédeur du lit.
_Providence, bonne espérance_, allait le matin et à midi devant les écoles pour voir entrer et sortir les élèves; pendant les huit jours de l’année où l’hospice de l’Annunziata est ouvert au public, le mendiant se promenait gravement dans les salles, examinant les enfants-trouvés, leur parlant, les caressant, jouant avec eux et leur chantonnant de mystérieuses chansons. Il était singulier de voir comme le mendiant devinait les balbutiements des tout petits, ainsi que les questions incohérentes des plus grandelets, et les enfants le comprenaient, lui, que les hommes ne comprenaient pas.
Une nuit, _Providence, bonne espérance_ disparut, on ne sut plus rien de lui et on ne le vit plus. Un jardinier de Capodimonte raconta l’avoir aperçu dans la nuit, sur une grosse pierre, gesticulant, saluant, s’agitant, envoyant des baisers à la ville plongée dans le sommeil, se jetant par terre, dans la poussière, pleurant, s’arrachant les cheveux, puis se relevant et partant à grandes enjambées. Ceux qui le connaissaient, s’attristèrent de ne plus le voir, de ne plus entendre son cri qui réjouissait le cœur; les enfants de Naples y pensèrent une, deux fois, puis ils l’oublièrent. On assura dans la suite que _Providence, bonne espérance_ était un grand médecin d’un pays lointain, comme la Suède, la Norvège ou le Danemark, qui s’était fait aimer de la fille unique du roi, l’avait épousée secrètement et en avait eu un fils;--que le roi ayant su le fait, était entré dans une grande colère, avait exilé le médecin pour toujours, enfermé sa fille dans un appartement et mis le nouveau-né en nourrice;--que le vieux roi vint à mourir et alors le médecin fut rappelé par le nouveau souverain, son beau-frère, pour prendre sa place à la cour, près de sa femme et de son fils. C’est du moins ce qu’on raconta, mais à Naples, la figure de _Providence, bonne espérance_ est restée traditionnelle auprès des mères, des enfants et des gens du peuple; l’annonce de son arrivée sert encore à calmer les cris des petits désobéissants, à sécher les larmes des pleurnicheurs et à endormir ceux qui ont la mauvaise habitude de veiller tard, sans savoir que le sommeil...
Les enfants dorment.
XIV
La Légende de Capodimonte.
Là-haut, sur la colline, s’étend l’ombre fraîche du bois verdoyant; les sentiers s’allongent à perte de vue sous les grands arbres et les feuilles mortes craquent doucement sur la terre brunie. La sève jaillit puissante du sol, gonfle les troncs noueux, se répand dans les branches qui s’entrecroisent, fait frissonner les innombrables feuilles brunes et luisantes; au pied des arbres, croît une herbe douce, épaisse et touffue. L’anémone fleurit dans les haies et la rose sauvage effeuille sur le sol ses feuilles rosées. Les lézards d’un gris-vert, à la tête mobile et intelligente, à la queue nerveuse et frétillante, glissent, passent et disparaissent. Sous la voûte des allées profondes, la lumière pénètre à peine; entre les feuilles serrées, le soleil jette sur le sable des petits ronds souriants; et des rayons minces et dorés traversent l’épais feuillage. Le silence est profond: la ville bruyante est loin, loin... Une odeur vivifiante flotte dans l’air et, de temps en temps, le joyeux gazouillement d’un oiseau fait vibrer l’atmosphère. Ce n’est pas la mesquine et maigre végétation des jardins coupés à angles droits, taillés, peignés, arrangés, poussiéreux et mélancoliques; ce ne sont pas les plates-bandes de fleurs variées, qui ne donnent ni ombre ni fraîcheur, et obligent à des soins infinis; ce n’est pas la nature correcte et soignée, impudente et pompeuse, qui s’étale au soleil sans honte, brûlée, séchée. C’est la forte et puissante nature qui jaillit de la terre notre mère et qui inonde la campagne d’un océan de verdure; c’est la nature pudique et grande de la forêt, qui se couvre d’un manteau de verdure, qui cache son visage divin sous les plantes, qui dissimule ses amours passionnées dans l’ombre discrète, dans les calmes silences, dans les retraites inconnues.
C’est dans le bois immense qu’on rêve le mieux; on voit de légers fantômes traverser rapidement les carrefours; quelque délicat visage de femme apparaît au milieu des vieux arbres; la feuille qui tombe ressemble au bruit d’un baiser. C’est dans le bois aimable et discret qu’on s’aime...
* * * * *
Il errait dans les allées, seul, pâle et triste. La ville l’ennuyait, la maladie qui empoisonnait son âme était incurable. Son œil vitreux fixait les belles choses sans plaisir, sans intérêt: il n’appréciait pas la fête des couleurs, la joie d’une œuvre d’art, le sourire d’une jolie femme--rien ne pouvait détendre ses lèvres crispées. Dans la ville, une jeune fille frêle et pensive, se consumait d’amour pour lui: il ne l’aimait pas; dans la ville, une femme belle et infidèle, brûlée par une intense passion, se mourait de désespoir pour lui: il ne l’aimait pas. Son cœur était ailleurs. Là-haut, peut-être, dans les brillantes et incomparables étoiles, joyaux ardents du ciel; là-bas, peut-être, dans les ondes vertes et écumantes, dont le fracas ressemble au rythme d’une poésie monotone et uniforme; au pôle, peut-être, dans les aubes neigeuses, dans les atmosphères glacées où le soleil ne se réchauffe pas; dans la noire et affreuse Afrique, peut-être, au milieu des rouges lianes géantes, près des serpents bleutés aux yeux ensorceleurs. Il aimait très loin, dans une contrée inconnue, dans un pays ignoré, une créature mystérieuse qu’il avait créée. Il ne la recherchait pas, il ne la désirait pas: son âme n’avait ni volonté ni aspiration. Il aimait. Son palais restait vide, sa mère se désolait dans la solitude, ses serviteurs dormaient dans les antichambres, les chevaux de sang hennissaient d’impatience dans les écuries. Il ne se souvenait plus de rien. Il traînait sa vie, errant dans les avenues du bois, où il retrouvait la paix; il traînait sa longue vie, s’épuisant d’amour. Son corps dépérissait, ses joues décharnées avaient la pâleur de la mort, ses yeux avaient perdu tout éclat: cependant, la vie de son âme était ardente et agitée. Il avait la funeste maladie qui tue les hommes: il était possédé par la fatale et incurable passion de l’idéal.
* * * * *
Dans la brume d’une allée, où s’élevait une nuée opaline et irisée, par un matin d’hiver, il _la_ rencontra pour la première fois. C’était une figure mince, sans contours précis, faite d’air, ondoyante; ce fut un éclair rapide, un miroitement, une lueur, un court moment de lumière. Il courut, anxieux, ranimé; il ne retrouva rien: la forme exquise avait disparu. Mais il fut pris du désir ardent de revoir le fantôme charmant et il l’évoqua de nouveau, avec toute la puissance de sa volonté. C’était toujours une ombre vaine, lointaine. Quelque chose de blanc et de clair qui flottait, qui ne touchait pas le sol, qui se fondait dans des lignes indécises. Ce rêve, cette chimère, cette apparition était son unique amour: il allait à l’endroit où l’idéale figure lui était apparue, il s’agenouillait et baisait la terre, adorant ainsi l’image fuyante. Chaque jour, la divine créature lui semblait moins lointaine, plus distincte, plus claire. C’était un être céleste, une blanche jeune fille, dont les formes presque enfantines étaient dissimulées sous une robe argentée. Elle se montrait et son visage lumineux lui souriait; elle agitait la tête, en le saluant. Puis, elle se mettait à marcher et il la suivait, les yeux attentifs, avançant machinalement, concentré dans son ravissement; elle rasait à peine la terre, abandonnait les sentiers fréquentés, glissait au milieu des arbres, paraissait et disparaissait, se retournant pour sourire, laissant la blanche traîne de sa robe frôler l’herbe, avec un bruissement exquis. Il n’osait pas lui parler et il tremblait, la voix étranglée dans la gorge; mais il était heureux de contempler ainsi son amour qui fuyait, de le contempler avec des yeux brûlants, dans lesquels brillait la flamme de la folie. Elle circulait dans le bois, s’arrêtant parfois une minute, se penchant pour respirer une fleur, sans la cueillir, ne laissant aucune trace sur l’herbe humide; à peine la rejoignait-il, qu’elle reprenait sa course. Et lui, sans éprouver aucune fatigue, ne s’apercevait pas que ses jambes devenaient lourdes comme du plomb; et lui, soutenu par une indomptable énergie, excité, exalté, allait, allait toujours, poussé par une vibration aiguë de ses nerfs. A mesure qu’elle s’approchait du château, la céleste vision cessait de sourire et une vague mélancolie se répandait sur son joli visage; puis, au moment d’entrer sous la grande voûte, elle se retournait pour la dernière fois, saluait, agitait la main et disparaissait. Il n’osait pas lui crier: reste, reste! et il tombait sur un banc, épuisé, abattu, mort.
* * * * *
--Pourquoi ne t’assois-tu pas à côté de moi, ô mon doux amour? Pourquoi ne t’approches-tu pas? Ne crains rien, je ne frôlerai pas ta belle robe. Tu sais que je t’aime, je sais que tu m’aimes, je sais aussi que nous ne devons pas être trop près l’un de l’autre. Et cependant, tu peux me parler: ainsi le veut le Destin. Mais moi, je t’aime--tu es mon cœur. Mon âme est faite de toi; tu es mienne et je suis tien; si tu meurs, je meurs et si je meurs, tu mourras aussi... Comme tu es blanche, ô divine jeune fille! Tes yeux sont transparents et clairs, mais ils ne me regardent pas; tes joues ont à peine une transparence rosée, tes lèvres sont exsangues, tes mains sont pâles comme de l’ivoire et ton manteau ressemble à un flocon de neige. As-tu froid, mon cœur? Ne sais-tu pas que j’ai la fièvre, que mon sang bout dans mes veines comme un torrent impétueux. Tu souris, ma belle? Oui, calme-moi ainsi... Cette ardeur qui m’enflamme, cet incendie qui me dévore, ne peuvent être calmés que par la caresse de tes mains glacées, que par le baiser de tes lèvres froides. Non! Ne t’éloigne pas: reste, reste, par pitié pour celui qui t’adore! Je ne te demanderai plus rien, innocente créature. Tu lis en moi, tu vois que je suis pur, que mon cœur est immaculé comme ta robe, et qu’aucun désir de chair ne vient l’effleurer. Ne fuis pas, ne détourne pas ton céleste visage; quand tu m’abandonnes, la vie se retire de moi: tout devient sombre, tout devient muet; et je pleure sur mon rêve envolé, sur mon cœur brisé... D’où viens-tu? Où vas-tu quand tu me laisses? Et pourquoi me laisses-tu? Je t’aime, ne me quitte pas...
* * * * *
La jeune fille ne parlait pas pendant les entretiens d’amour. Elle écoutait, immobile, blanche, toujours prête à partir; de temps en temps, un indéfinissable sourire lui effleurait la bouche ou une grande mélancolie lui assombrissait le visage; mais ce sourire et cette mélancolie ne faisaient pas bouger les traits de sa figure, il n’y avait ni froncement de sourcils, ni tension des lèvres: c’était une expression passagère, une lueur intérieure, comme si une lampe mystérieuse se fût allumée derrière un voile.
Elle ne disait rien, mais chaque jour elle restait plus longtemps avec celui qui l’aimait.
Il lui parlait longuement, puis saisi par une brusque lassitude, sa voix baissait peu à peu, et enfin il se taisait. Il la contemplait, extasié; parfois, elle faisait le geste de s’en aller.
--Ne pars pas! ne pars pas! suppliait-il.
Alors, elle restait debout devant lui, ses petits pieds blancs comme des ailes de colombes à peine posés sur le sol, les cheveux joliment ornés de roses argentées, avec un pan de sa robe relevé par une guirlande de fleurs candides.
--Viens près de moi! viens...
Elle ne s’asseyait pas, immobile, regardant devant elle avec ses grands yeux sans expression.
--Parle-moi, parle-moi... murmurait-il.
Elle n’avait pas de voix et ne remuait pas les lèvres. En vain, il la priait, la conjurait, s’agenouillait--elle ne répondait pas, inflexible et sereine.
Mais, par un crépuscule d’automne, il sut trouver des phrases plus éloquentes pour exprimer son propre désespoir: il frappa la terre de son front, il versa des larmes cuisantes, il adora la jeune fille... Elle semblait se transformer et derrière la blancheur de la peau, le sang avait l’air de courir. Lui, fou d’amour, lui offrit sa vie pour un mot.
--M’aimes-tu?
--Oui, sembla-t-elle soupirer.