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Part 9

La servante napolitaine se place pour dix francs par mois, sans le dîner: le matin, elle fait deux ou trois kilomètres de chemin, de sa demeure à celle de ses maîtres; elle descend les escaliers quarante fois par jour, tire vingt seaux d’eau du puits, se livre aux travaux les plus fatigants, ne mange pas de toute la journée et le soir se traîne chez elle, comme une ombre douloureuse. Il y en a qui prennent deux «demi-ménages» à six francs chaque, et courent continuellement d’une maison à l’autre, sans cesse grondées à cause des retards. J’en ai connu une qui s’appelait Annarella, elle faisait trois ménages par jour, à cinq francs chaque; le soir, elle était abrutie. _Elle ne mangeait pas_, tant elle était fatiguée, et souvent elle ne se déshabillait pas, prise par le sommeil.

Ces malheureuses trouvent aussi le temps d’allaiter un enfant et de tricoter des bas; mais elles sont monstrueuses et elles inspirent de la pitié, de la répugnance. Elles ont trente ans et en paraissent cinquante; elles sont voûtées et courbées, elles n’ont plus de cheveux, leurs dents sont jaunes et noires, elles marchent comme des boiteuses, elles portent une robe quatre ans et un tablier six mois.

Elles ne se plaignent pas, elles ne pleurent pas; elles vont mourir, à l’hôpital, avant quarante ans, du typhus, d’une pneumonie ou de quelque horrible maladie.

Et tous les autres métiers féminins: blanchisseuses, coiffeuses, repasseuses à la journée, vendeuses au panier, rempailleuses de chaises (mpaglia seggie), métiers qui les exposent à toutes les intempéries, à tous les accidents, à une quantité de maladies,--des métiers pénibles ou dégoûtants, qui ne rapportent à ces misérables que dix ou quinze sous par jour. Quand elles gagnent un franc, les malheureuses, elles font des économies et se marient.

Elles sont laides, c’est vrai; elles se négligent, c’est vrai; elles sont sales, c’est vrai. Mais les personnes qui aiment tant la plastique, devraient entrer dans le secret de ces existences, qui sont un poème de martyre quotidien, de sacrifices incalculables, de fatigues supportées sans murmure. Jeunesse, beauté, toilette? Elles ont eu une minute de jeunesse et de beauté, elles ont été aimées, elles se sont mariées; après, le mari et la misère, le travail et les coups, la souffrance et la faim. Elles ont des enfants et sont obligées de les abandonner, confiant le plus petit à la sœur aînée, et, comme toutes les mères, elles ont peur des voitures, du feu, des chiens, des chutes. Elles sont toujours inquiètes, agitées, tandis qu’elles font leur service.

Je me souviens d’une de ces servantes: elle avait trois enfants, dont un tout petit, très joli. Il avait déjà deux ans et elle l’allaitait encore, n’ayant pas de quoi lui donner autre chose à manger. Ce gamin l’attendait tous les soirs, assis devant la porte du «_basso_»[6] où elle logeait. Le médecin de l’Assistance-publique avait beau lui répéter:

[6] Un _basso_ est un taudis au rez-de-chaussée, sur la rue, dans les faubourgs où habitent les pauvres gens.

--Sèvre ton enfant ou il lui arrivera malheur.

Elle baissait la tête sans répondre, ne pouvant obéir au docteur. Un jour, le petit attrapa le typhus et mourut. Elle se lamentait tout bas, dans la cuisine de ses maîtres, en épluchant des pommes de terre:

--_Figlio mio, figlio mio, io aveva da accidere, io t’aveva du fa mùri! O che mamma cana che sso’ stata! Figlio mio, e chi m’anpetta cchiù, la sera, mocc’ a porta?_ (Mon fils, mon fils, est-ce moi qui devais te tuer, qui devais te faire mourir! O quelle chienne de mère j’ai été! Mon fils, qui m’attendra maintenant, le soir, devant ma porte?)

Le travail des enfants? Hélas! Les mères sont trop heureuses quand un cocher de maître veut bien accepter comme garçon d’écurie un enfant de douze ans en s’engageant à le nourrir; elles sont trop heureuses quand un boutiquier prend leurs fils, les fait travailler comme des chiens et leur donne seulement la soupe le soir, et les pauvres femmes octroient un sou au gamin, pour déjeuner le matin.

Les couturières, les modistes, les fleuristes, les corsetières ont comme apprenties des fillettes de douze ans qui sont, en réalité, de petites servantes et qui gagnent cinq sous par semaine. Mais, le plus souvent, ces pauvres créatures restent à la maison ou dans la rue, toute la journée.

A la campagne, l’enfant est une joie, une aide, une commodité; à Naples, il représente une charge de plus, une fatigue maternelle, une source de larmes.

Écoutez un peu quand une ouvrière napolitaine parle de ses enfants. Elle dit: _les créatures_... et elle prononce ce mot avec tant de douceur mélancolique, avec tant de pitié maternelle, avec une passion si douloureuse, que vous comprenez aussitôt l’intensité de la misère napolitaine.

III

Ce qu’ils mangent.

Un jour, un industriel napolitain eut une idée. Sachant que la _pizza_[7] est une des adorations culinaires de Naples, sachant que la colonie napolitaine à Rome est nombreuse, il voulut ouvrir une _pizzeria_ dans la Ville Éternelle. Le cuivre des casseroles et des moules y luisaient, le four y chauffait sans cesse, tous les genres de _pizze_ s’y trouvaient--_pizza_ aux tomates, _pizza_ au fromage, _pizza_ aux anchois et à l’huile, _pizza_ à l’ail et à l’origan. D’abord la foule y accourut, puis se fit plus rare. La _pizza_, enlevée à son milieu napolitain, détonnait et représentait une indigestion: son astre pâlit, se coucha et disparut. Cette plante exotique ne pouvait vivre dans la solennité romaine.

[7] _Pizza_, espèce de galette à l’huile.

* * * * *

La _pizza_ rentre dans la large catégorie des comestibles qui coûtent un sou et composent le déjeuner ou le dîner de la plus grande partie de la population napolitaine.

Le _pizzaiuolo_ qui a une boutique, fait pendant la nuit un grand nombre de ces galettes rondes et plates, d’une pâte épaisse, qui se brûle mais ne se cuit pas, et sont couvertes d’une couche de tomates crues, d’ail, de poivre et d’origan: ces _pizze_ coupées en autant de tranches à un sou, sont confiées à un garçon qui va les vendre à l’angle de quelque rue, sur un banc de bois et qui reste là, presque toute la journée, avec les tranches de _pizza_ qui se durcissent au froid, qui se jaunissent au soleil, qui sont mangées par les mouches. Il y a aussi des morceaux de deux centimes pour les enfants qui vont à l’école; quand la provision est finie, le _pizzaiuolo_ la renouvelle sans cesse, jusqu’à la nuit.

Il y a aussi, le soir, des garçons qui portent sur la tête un grand plateau d’étain sur lequel sont disposés les morceaux de _pizza_, et ils vont dans les ruelles, poussant un cri spécial, annonçant qu’ils ont de la _pizza_ aux tomates ou à l’ail, au fromage ou aux anchois salés. Les pauvres femmes assises devant la porte de leur _basso_, en achètent et soupent--ou dînent--avec cette _pizza_ d’un sou.

Avec un sou, le choix est assez varié pour le dîner du peuple napolitain. Chez le marchand de friture, on a un cornet de papier de petits poissons qui s’appellent _fragaglia_ et qui sont le fond du panier des vendeurs de marée; chez le même marchand de friture on a pour un sou, quatre ou cinq _panzarotti_, c’est-à-dire des beignets dans lesquels se trouve un morceau d’artichaut et quand on est las des artichauts, il y en a avec un trognon de chou-fleur ou un anchois. Pour un sou, une vieille femme donne neuf châtaignes bouillies, dont l’écorce est enlevée et qui nagent dans une sauce rougeâtre: dans ce _bouillon_, le peuple napolitain y trempe du pain, et mange ensuite les châtaignes, comme second plat; pour un sou, une autre vieille, qui traîne derrière elle un chaudron sur un petit chariot, donne deux épis de maïs bouilli. On peut aussi, pour un sou, acheter une portion de _scapece_--la _scapece_ est faite d’aubergines frites dans l’huile et puis assaisonnées avec du vinaigre, du poivre, de l’origan, du fromage et des tomates; elle est exposée à la porte des gargottes, dans un seau profond, comme une conserve et on la prend avec une large cuiller. Le peuple napolitain apporte son morceau de pain, le coupe en deux et le marchand verse dessus la _scapece_. Là encore, on trouve à acheter pour un sou, la _spiritosa_--la _spiritosa_ est faite de tranches de panais jaunes, cuites dans de l’eau et puis mises dans une sauce vinaigrée, avec du poivre, de l’origan, de l’ail et des piments. Le marchand est sur sa porte et crie:

--_Addorosa, addorosa, á spiritosa!_ (Savoureuse, savoureuse, la spiritosa).

Naturellement, toutes ces mangeailles ont un assaisonnement très violent, fait pour contenter le palais méridional le plus émoussé.

* * * * *

Dès qu’il a deux sous, le peuple napolitain achète un plat de macaroni cuit et assaisonné; toutes les rues des quartiers populaires ont une de ces gargottes qui installent en plein air des chaudrons où le macaroni bout toujours; des poêles où chauffe la sauce de tomates, et, à côté, des montagnes de fromage râpé--un fromage aigre qui vient de Cotrone.

Avant tout, cet appareil est très pittoresque, et beaucoup de peintres l’ont reproduit; dans la collection de photographies napolitaines qu’achètent les Anglais, à côté du _voleur de mouchoirs_ ou de la _famille de pouilleux_, il y a aussi le _marchand de macaroni_. Ce macaroni se vend par portion de deux ou de trois sous; et le peuple napolitain les appelle brièvement, par leur prix:

--_Un doie e un tre!_ (un trois et un deux). La part est petite et l’acheteur se dispute avec le marchand, car il veut un peu plus de sauce, un peu plus de fromage, un peu plus de macaroni.

Avec deux sous, on peut avoir un morceau de poulpe bouilli dans l’eau de mer, assaisonné avec des piments: ce commerce est fait par les femmes, dans la rue, avec un petit fourneau portatif et une marmite; avec deux sous, on a encore une soupe de _maruzze_[8], dans laquelle nage un gros morceau de pain; pour deux sous, le marchand trempe une grande cuiller dans une énorme poêle où rissolent, confusément mêlés, des morceaux de graisse de porc et de fressure, des oignons et des fragments de sèche; il retire une portion de ce mélange et le verse sur le pain du client, faisant bien attention à ce que la graisse chaude et brune ne coule pas par terre et imbibe la mie du pain--détail auquel l’acheteur tient beaucoup.

[8] Colimaçons.

Dès qu’il possède trois sous pour dîner, le bon peuple napolitain est pris de la nostalgie du foyer et ne va plus chez le traiteur acheter des comestibles cuits: il mange chez lui, par terre, sur le seuil de son _basso_ ou sur une chaise boiteuse.

Avec quatre sous, on se fait une grande salade de tomates vertes crues et d’oignons; ou bien, une belle salade de pommes de terre cuites et de betteraves; ou encore une salade de _broccoli_[9], ou enfin une salade de concombres frais.

[9] Espèces de choux-fleurs verts.

Les gens aisés, ceux qui peuvent dépenser huit sous par jour, mangent des grandes platées de soupe «verte», des endives, des feuilles de choux-fleurs, de la chicorée, ou toutes ces herbes mélangées ensemble, et c’est la fameuse _minestra maritata_ (soupe mariée); ils mangent encore, quand c’est la saison, une soupe faite avec de la citrouille et beaucoup de poivre; ils mangent aussi une soupe de haricots verts, assaisonnés avec des tomates; ils mangent, enfin, une soupe de pommes de terre cuites avec des tomates et toutes ces soupes prennent le nom général de _minestra_. Mais, ils achètent surtout un _rotolo_[10] de macaroni, une pâte noirâtre, de toutes les tailles et de toutes les grosseurs, qui est le ramassis, le restant de tous les paquets et tous les tiroirs, et qui se nomme justement _monnuzzaglia_[11]; ils l’assaisonnent avec des tomates et du fromage.

[10] Kilo.

[11] Petite monnaie.

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Le peuple napolitain aime les fruits, mais il ne dépense jamais plus d’un sou à la fois; à Naples, avec un sou, on a six poires un peu véreuses, mais qu’importe; on a un demi-kilo de figues un peu amollies par le soleil; on a une douzaine de ces petites prunes jaunes, qui semblent avoir la fièvre; on a une grappe de raisin noir; on a un melon jaune, tout petit, légèrement pourri ou abîmé; on a deux tranches de ces beaux melons rouges, mais de ceux qui ne sont pas bons et qui ont une teinte blanchâtre.

Le peuple napolitain a encore d’autres gourmandises: le _spassatiempo_[12], c’est-à-dire des semences de melon ou de pastèque, des fèves ou des pois chiches cuits au four; avec un sou, on grignote une demi-journée, la langue pique et l’estomac se gonfle comme si on avait mangé.

[12] Passe-temps.

La plus grande gourmandise est le _suffrito_: ce sont des rognures de viande de porc cuites dans de l’huile, avec des tomates, des piments rouges, et l’ensemble forme une espèce de pâte dure, pourpre, d’un très bel aspect, dans laquelle on coupe des tranches: chacune coûte cinq sous. Dans la bouche, on dirait de la dynamite.

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QUESTIONNAIRE

_Viande rôtie?_--Le peuple napolitain n’en mange jamais.

_Viande braisée?_--Quelquefois, le dimanche ou les jours de grandes fêtes; mais c’est du porc ou de l’agneau.

_Bouillon de viande?_--Le peuple napolitain ne le connaît pas.

_Vin?_--Le dimanche, quelquefois: l’_asprino_ à quatre sous le litre ou le _maraniello_ à cinq sous; ce dernier teint la nappe de taches bleues.

_Eau?_--Toujours et bonne.

IV

Ce qu’ils croient.

Est-ce que ces _altarini_[13] vous étonnent?

[13] Petits autels que les enfants dressent dans la rue et qui sont généralement composés d’une image sainte, devant laquelle brûlent des cierges, avec une décoration barbare de papier colorié et découpé.

Est-ce que vous vous scandalisez de ces petites processions de femmes échevelées, pieds nus, qui portent une image de la Vierge en psalmodiant? La superstition du peuple napolitain--ces pauvres gens qui vivent si mal et avec tant de bonhomie, qui meurent si misérablement et avec tant de résignation!--la superstition de ce peuple fait à tout le monde une douloureuse impression. Vous la croyiez donc finie, cette superstition? Comment pouviez-vous le penser? Ne vous souvenez-vous donc plus de rien? Pendant le choléra de 1865, il y eut des processions et des prières publiques; pendant le choléra de 1867, plus terrible et plus violent, toutes les images de la Vierge et des Saints sortirent des paroisses et, dans la rue, les processions se rencontraient et se mêlaient. Pendant l’épouvantable éruption de 1872, la lave menaça Naples trois jours durant: le peuple se rendit au Dôme pour avoir la tête de saint Janvier, qu’il voulait promener pour arrêter la lave. D’abord, les nobles gardiens des reliques et les chanoines de l’Église ne voulurent pas l’accorder. Mais, le quatrième jour, le soleil ne se montra pas; un léger nuage couvrit Naples et la pluie de cendres commença à tomber, comme à Pompéi, voilant la lumière du jour: les femmes du peuple organisèrent des processions dans tous les quartiers, courant dans les ténèbres, criant, hurlant, gémissant, gesticulant. Pendant le choléra de 1873, qui fut moins fort, on promena solennellement dans les faubourgs, la Madone du Bon-Secours, la Madone de Portosalvo, Jésus à la Colonne et d’autres images vénérées. Ah! quelle mauvaise mémoire nous avons tous!

Et dans la vie quotidienne? En regardant tout simplement autour de soi, en observant même superficiellement ce qui se passe, on s’aperçoit que l’exaltation religieuse du peuple napolitain est plus forte que jamais. Au coin de chaque rue, dans les faubourgs, les jours de fête, il y a de ces _altarini_, avec deux bougies allumées. Il est vrai que ce sont les enfants qui les organisent, mais les mères les surveillent et les sœurs aînées demandent une obole au passant pour «les frais du culte». Pour les plus grandes fêtes, le petit peuple s’y prend un an à l’avance, et ce sont des luttes d’émulation entre une ruelle et l’autre, à qui sera la mieux décorée de lampions multicolores et de festons en papier peint: souvent il advient à ce sujet des rixes et des coups de couteau. Ces illuminations sont pittoresques et charment les artistes. Une autre cérémonie très touchante est celle-ci: quand une femme est sauvée d’une grande maladie, pour remercier Dieu, elle fait vœu d’aller demander l’aumône dans toutes les maisons de son quartier; elle monte, elle descend, les jambes en coton, le visage défait, recevant des refus secs, voyant toutes les portes se fermer à son nez. Qu’importe, il faut supporter ces vexations, cela fait partie du vœu. Tout ce qu’elle recueille va à l’Église. Quand un enfant est malade, on le voue à saint François et on l’habille avec une grossière tunique de bure serrée par une corde, ses mignons pieds nus sont emprisonnés dans des sandales de cuir et une petite tonsure coupe ses cheveux bouclés. Qui n’a rencontré de ces moines minuscules, dans les quartiers populeux?

* * * * *

Et le miracle de saint Janvier, est-ce qu’il ne vous surprend pas? Et ces vieux habitants du Môle qui se prétendent les descendants du martyr, qui envahissent le maître-autel, qui ne laissent approcher personne pendant la cérémonie, qui hurlent le _Credo_, tandis qu’on attend le prodige, qui haussent peu à peu le ton jusqu’à crier, qui se démènent comme des possédés, qui traitent le Saint de _vieil abruti_, de _vieux malhonnête_, de _face à gifles_ si le miracle tarde à s’accomplir, est-ce qu’ils ne vous étonnent pas, eux aussi?

Il y a encore le pied de sainte Anne qui se pose sur le ventre des accouchées; il y a aussi l’huile qui brûle dans la lampe, devant le corps de saint Jacques de la Marca, dans l’église de Sainte-Marie-Novella, qui guérit les maux de tête; il y a le Christ du Carmine, dont les plaies versent du sang véritable; il y a le bâton de saint Pierre qui est vénéré dans l’église de Saint-Aspreno, premier évêque de Naples; il y a l’eau bénite de Saint-Biagio-ai-Librai, qui guérit les maux de gorge; il y a les _panelle_, petits morceaux de pain bénit par saint Nicolas de Bari, qui, jetées en l’air pendant l’orage, vous préservent de la foudre. Il y a des centaines de fragments d’or, d’étoffes, de vêtements, de bois, qui sont des reliques. Chaque Napolitain porte au cou ou suspendu à la ceinture, ou bien sous son oreiller, un petit sac de reliques et de prières imprimées: ce petit sac s’attache au maillot de l’enfant, à peine né.

Croyez-vous que la Madone du Carmine suffise aux Napolitains? J’ai compté deux cent cinquante appellations de la Vierge, et ce n’est pas tout. Quatre ou cinq tiennent la tête. Quand une femme napolitaine est malade ou court un grave danger, une personne de sa famille se voue à une de ces Madones: elle met un vêtement neuf, qui a été béni auparavant dans une église, et elle ne doit le quitter que lorsqu’il est usé. Pour la Vierge des Douleurs, le vêtement est noir avec des passepoils blancs; pour la Madone du Carmine, il est de couleur puce avec des filets ou des rubans blancs; pour l’Immaculée-Conception, il est blanc avec des rubans bleus; pour la Vierge de la Saletta, il est blanc avec des rubans roses. Quand on n’a pas de quoi se faire toute la robe, on porte seulement le tablier; et quand on n’accomplit pas le vœu, il faut s’attendre à ce que de grands malheurs s’abattent sur la maison.

Et le sacré se mêle au profane. Pour avoir un mari, il faut faire une neuvaine à saint Jean, pendant neuf soirs, à minuit, sur un balcon, en dehors de la fenêtre, et prier avec une mélopée spéciale. Si on a ce courage, le neuvième soir, on voit une poutre de feu traverser le ciel, sur laquelle danse Salomé, la juive maudite: la voix qu’on entend, à ce moment, prononce le nom du mari. Saint Pascal également, est le protecteur des filles à marier et il faut lui dire pendant neuf soirs l’antienne suivante: «O bien-heureux saint Pascal--envoyez-moi un mari--beau, rouge, coloré--tout pareil à vous--ô bien-heureux saint Pascal!» Saint Pantaléon est aussi l’ami des jeunes filles, mais d’une autre manière: il leur donne de bons numéros au _lotto_, pour qu’elles gagnent leur dot et puissent se marier. Pendant neuf soirées, il faut le prier, à minuit, dans une chambre, où on est toute seule, les fenêtres et les portes ouvertes, et après les _Ave_ et les _Pater_, on ajoute cette litanie: «Saint Pantaléon--par votre chasteté--par ma virginité--donnez-moi de bons numéros--par charité.» Le neuvième soir, on entend un pas, c’est le saint qui s’approche; des coups sont frappés légèrement, ce sont les numéros qu’il donne. La quatrième ou cinquième soirée de cet exercice étrange, les jeunes filles sont si exaltées qu’elles ont des hallucinations et tombent en convulsions. Quelques-unes m’ont affirmé avoir vu et entendu quelque chose, le neuvième soir, mais le miracle n’eut pas lieu, parce que la foi leur manqua au dernier moment.

Toutes les superstitions éparses dans le monde sont recueillies à Naples, agrandies et multipliées. Nous croyons tous à la _jettatura_. Ne parlons pas de l’huile répandue, du miroir cassé, de la cuillère posée en Croix sur le couteau, du jupon mis à l’envers qui annonce un cadeau, des sous troués, des araignées, des scorpions, de la poule et tant d’autres choses. Les Napolitains croient encore aux sibylles: il y en a une qui s’appelle _Chiara Stella_, près du Corso; il y en a une autre qui se nomme _Zià Grazia_, au Vicolo Mezzacannone--et toutes deux sont célèbres; il y en a beaucoup d’autres, d’un degré inférieur. On leur donne cinquante centimes, deux francs, cinq francs. Les Napolitains croient aux _esprits_. L’_esprit_ familier napolitain qui circule dans toutes les maisons, est le _munaciello_ (le moinillon), un petit enfant qui est vêtu de blanc quand il porte bonheur, et qui a un capuchon rouge quand il porte la guigne. Beaucoup de personnes m’ont assuré l’avoir aperçu. En plein Naples, au cœur même de la ville, à la Salita di Santa-Tresa, se trouve un fort beau palais qu’on n’arrive pas à louer: il est fermé depuis vingt ans, parce qu’on le dit hanté. Le Napolitain croit aux _esprits_ qui indiquent des numéros gagnants au _lotto_: il croit aussi aux _assistiti_: ces _assistiti_ sont des êtres étranges, parmi lesquels il y a quelques braves gens et beaucoup d’escrocs. Ils mangent peu, boivent de l’eau, parlent par énigmes, jeûnent avant de se coucher et ont des visions que les joueurs interprètent à leur idée. Ils vivent aux crochets des joueurs, mais ne jouent jamais. Quelquefois, un joueur déçu rosse l’_assistito_, puis lui demande pardon. Les moines aussi ont des visions. Il y en avait un fameux à Marano, près de Naples: on allait le voir en pèlerinage. Un autre, très jeune et également célèbre, habitait le couvent de San-Martino. Quelquefois, les joueurs séquestrent le moine, le battent, le torturent pour le forcer à dire les numéros qui gagneront à la loterie. Un moine mourut de leurs mauvais traitements; avant d’expirer, il prononça des numéros: ils furent joués, ils sortirent, et la moitié de Naples gagna au _lotto_, parce qu’un journal les avait rapportés.