Part 5
Le silence de l’oratoire est profond. La lampe d’argent, suspendue devant une Madone brunie, brûle son huile parfumée, mettant dans les ténèbres une petite lueur incertaine. Une seule étincelle brille sur la robe d’argent de la Vierge. Si on tend bien l’oreille, on entend le bruit d’une respiration légère, légère... Une forme humaine gît prostrée, non sur le velours rouge du coussin, non sur le dossier sculpté du prie-Dieu, mais sur le marbre glacé du sol; le long vêtement blanc qui l’enveloppe a quelque chose de funèbre. Donna Romita est là depuis de longues heures, ayant tout oublié, dans l’abandon absolu de son être, absorbée par son idée fixe. Elle ne souffre pas du froid, elle ne voit pas l’obscurité, elle n’a pas la notion du temps, elle ne sent pas la douleur de ses genoux ployés, elle ne sent pas non plus la douleur de toute sa vie--elle sent seulement une pensée angoissante et continue lui marteler la tête.
--Sainte Vierge, délivre-moi de cet amour! Sainte Vierge, arrache-moi le cœur de ma poitrine! Sainte Vierge, fais-moi mourir, fais-moi mourir, fais-moi mourir! Délivre-moi de cet amour!
Et les invocations se multiplient; elle tend les bras vers l’image sacrée et se reprend à demander la mort, la mort. Son front brûlant frappe le sol, ses lèvres baisent le marbre, tout son corps se tord désespérément.
Tout à coup, un sanglot interrompt le silence. Qui pleure près d’elle? C’est peut-être l’écho de sa douleur? C’est peut-être son ombre, cette autre jeune fille vêtue de blanc, qui pleure et prie dans un coin? Oui, c’est l’écho de sa douleur, c’est son ombre qui se désespère--c’est Albina, sa sœur bien-aimée. Donna Romita fuit, fuit, prise par la terreur et la honte, laissant dans l’oratoire un amour pareil au sien, une souffrance semblable à la sienne...
A ce même moment, dans la vaste chambre à coucher, seule, assise près de la lourde table de chêne, veille Donna Regina. Elle est immobile, elle ne prie pas, elle ne pleure pas, elle ne remue pas. Son beau visage semble sculpté dans le granit, et seuls, ses yeux brûlent d’un feu destructeur. Les heures passent sur sa tête orgueilleuse, les heures passent sur son cœur meurtri, les heures passent sans amener de soulagement à sa douleur.
* * * * *
Les rues de la vieille Naples sont gaies dans le doux renouveau du printemps et joyeux sont les carillons des églises. C’est le jour de Pâques, le jour glorieux de la Résurrection. La paix du ciel descend sur la terre, sur les fleurs et dans la lumière éclatante. Le monde revit: sa jeunesse s’éveille après s’être un instant assoupie, et dans l’air, on respire le désir d’aimer.
Les deux sœurs cadettes ont demandé un entretien particulier à Donna Regina et elle le leur a accordé. Depuis longtemps, les trois jeunes filles ne se voient plus, l’une fuyant les autres, mettant la mélancolie et le deuil dans la maison, causant un grand désordre parmi les familiers et les serviteurs. Donna Regina est dans la grande salle, où autrefois se tenaient les cours de justice; elle est magnifiquement vêtue et porte tous les joyaux de la maison Toraldo; devant elle, sur un coussin, sont posés la couronne ornée de saphirs, de rubis et d’émeraudes, ainsi que le sceptre baronnal. Son visage est empreint d’une austérité calme et réfléchie.
Donn’Albina et Donna Romita paraissent à l’entrée, vêtues de brun, sans ornements. La rayonnante jeunesse de Donn’Albina est ternie; son radieux sourire est éteint et sa blonde beauté est fanée. Donna Romita courbe la tête, abattue: elle n’a pas encore eu le temps d’être jeune et déjà elle se sent irrésistiblement attirée par la mort.
Toutes les deux s’inclinent devant Donna Regina, qui les salue à son tour.
--Parlez aussi pour moi, Donn’Albina, murmure à voix basse Donna Romita.
--Nous venions vous dire, notre sœur, fait Donn’Albina, qu’il faut nous séparer.
Regina ne tressaille pas, ne bouge pas,--elle attend.
--C’est mon intention et celle de Donna Romita, de donner une moitié de notre dot aux pauvres et de consacrer l’autre à la fondation d’un monastère, où nous prendrons le voile.
--Toute religieuse de la maison Toraldo a droit d’être abbesse du monastère qu’elle a fondé, déclare Regina d’un ton sévère.
--Soit. Nous attendons vos décisions, ma sœur.
Elle ne répond pas. Elle réfléchit et se recueille en elle-même.
--Soyez généreuse en nous accordant votre consentement, Donna Regina. Nous vous avons trop offensée...
--Renoncez à cette résolution, fait l’autre avec un geste d’ennui.
--Nous n’y renoncerons jamais, reprend Donn’Albina, en respirant avec peine. Nous avons offensé vous et le Seigneur notre Dieu. Grave est le péché, grande doit être l’expiation... Voyez, nous n’avons pas encore atteint notre vingtième année et nous abandonnons ce monde si beau, si gai, si séduisant; nous laissons notre maison, nos douces amies, nos habitudes si chères; nous vous laissons, ma sœur aimée, vous que nous avons si profondément offensée. Le cloître nous attend. A vous l’honneur de conserver notre nom; à vous la joie de connaître le bonheur dans le mariage, l’amour d’un mari, les caresses des enfants...
Et la voix de Donn’Albina devient faible comme celle d’une mourante.
--Vous vous trompez, mes sœurs, répond lentement Regina. Il y a quelque temps que j’ai résolu de prendre le voile, dans un couvent que je fonderai...
Un lourd silence suit ces funestes paroles.
--Je ne puis épouser Filippo Capece, reprend-elle, tandis qu’une flamme de dédain lui monte au visage. Il me hait.
--Hélas! Je lui suis indifférente... murmure Donn’Albina.
--J’aspire au cloître: il m’aime... prononce Donna Romita d’une voix brisée.
Et les deux sœurs déposent un baiser sur la joue de Donna Regina, qui le leur rend froidement.
--Adieu, ma sœur.
--Adieu, ma sœur.
--Adieu, sœurs!
Donna Regina se lève, prend le sceptre d’ébène clouté d’or, et le brise en deux morceaux; et se tournant vers le portrait du dernier baron Toraldo, elle lui dit en s’inclinant:
--Salut, mon père. Votre noble maison n’existe plus!
* * * * *
Le brun visage des monastères, la pâle lueur des cierges transparents, le parfum excessif et lourd de l’encens, la voix profonde de l’orgue, les grises pierres des sépulcres ne parlent pas; les cellules glacées, la couchette dure où le sommeil est difficile, les cilices ensanglantés, les livres d’Heures arrosés de larmes, les crucifix usés par les baisers ne parlent pas; les figures jaunies, les yeux cerclés de noir, les corps amaigris, mais animés par une flamme sans cesse renaissante, ne parlent pas; les convulsions, les hallucinations, les douloureuses extases ne parlent pas non plus... Sans cela, des histoires merveilleuses et dramatiques arriveraient jusqu’à nous; sans cela, nous saurions la vie des trois sœurs; sans cela, nous connaîtrions le jour où leurs tortures finirent.
Mais que nous importe ce jour-là? Savons-nous si, _après_, on ne s’aime pas encore? L’amour finit-il jamais? Nous ne pouvons pas plus marquer son dernier jour, que noter sa dernière parole...
IX
O’ Munaciello
(Le Moinillon).
Et ceci se passa en l’an de grâce 1445 de la Sainte Incarnation, sous le règne d’Alphonse d’Aragon: une jeune bourgeoise, qui portait le nom de Caterinella Frezza, fille d’un marchand de drap, tomba amoureuse d’un jeune noble, appelé Stefano Maricondo. Et comme c’est l’habitude en matière d’amour, il la paya largement de retour, si bien qu’on ne vit jamais un couple d’amants aussi amoureux, aussi fidèles. Mais ils n’étaient pas heureux et satisfaits, car la grande disproportion de leur naissance les empêchait de nouer le doux lien conjugal, et dans la maison Maricondo, on menait grande guerre contre le pauvre Stefano,--pareillement chez les Frezza, Caterinella était tourmentée par son père et torturée par ses frères. Malgré leurs grandes et continuelles souffrances, car on peut dire que les pauvres amoureux mangeaient du poison et buvaient des larmes, ils avaient des heures de joie inappréciable. A la tombée de la nuit, quand, dans les culs-de-sac où se tenaient les marchands, on ne voyait aucun passant, Stefano Maricondo, enveloppé dans le brun manteau qui a toujours protégé les voleurs et les amants, se glissait dans une ruelle noire et étroite, gravissait un escalier roide et sale où il était facile de se rompre le cou, se trouvait sur un toit et de là, sautant de terrasse en terrasse, avec une agilité et une assurance que l’amour renforçait, arrivait sur la petite plate-forme où Caterinella Frezza l’attendait, à moitié morte de peur.
Lecteur chéri, si tu as jamais frémi d’amour, imagine ces moments et n’en demande pas la description à ma faible plume.
Mais une nuit profonde, quand toute la céleste béatitude du Paradis semblait s’ouvrir pour l’âme ravie des deux amoureux, des mains traîtresses et bourgeoises saisirent Stefano aux épaules, et le précipitèrent du haut de la terrasse dans la rue, tandis que Caterinella, criant et se tordant les mains, s’accrochait aux vêtements des assassins. Le beau corps de Stefano Maricondo, horriblement mutilé, resta dans la rue toute une nuit et tout un jour, jusqu’à ce que la pitié de sa famille vînt le recueillir et lui donner une sépulture honorable. Mais, en vérité, ce fut une mort honteusement violente; d’abord parce qu’on peut avoir des doutes sur le sort de cette âme arrachée de la terre et envoyée devant l’Éternel chargée de péchés; et ensuite parce qu’il ne convient pas à un gentilhomme de périr de mort violente autrement que par l’épée.
Caterinella s’enfuit de la maison, folle de douleur, et fut pieusement recueillie dans un monastère de religieuses. Un jour, quand le temps assigné par la raison divine et par la raison médicale fut venu, elle mit au monde un enfant, tout petit, très pâle et avec des yeux épouvantés. Par pitié pour ce pauvre être, les sœurs laissèrent la mère le nourrir et le soigner. Mais quoique les mois et les semaines passassent, il ne grandissait pas et la mère, qui gardait toujours présente à l’esprit la belle et robuste prestance de Stefano Maricondo, s’en affligeait. Les religieuses lui conseillèrent de vouer l’enfant à la Madone, pour qu’il eût une santé florissante; elle obéit et vêtit son fils d’un petit habit de moine noir et blanc. Mais le Seigneur en avait décidé autrement dans sa sagesse divine et Caterinella n’obtint pas la grâce demandée.
L’enfant, à mesure que s’écoulaient les années, ne grandissait presque pas et, bientôt, il ressembla à ces jolis nains qui amusent la cour des puissants souverains. Aussi, sa mère continua à l’habiller comme un petit moine, si bien que le peuple l’appela dans son langage vulgaire: _O’ Munaciello_, c’est-à-dire le _moinillon_. Les religieuses l’aimaient, mais les gens du dehors, les boutiquiers des rues Armieri, Lanzieri, Cortellari, Taffettanari, Mercanti, montraient au doigt ce bambin trop petit, à la tête trop grosse et presque monstrueuse, au visage terreux dans lequel les yeux semblaient plus grands et plus effarés encore, à l’étrange habit noir et blanc; et quelquefois, ils l’injuriaient, comme la plèbe le fait souvent pour des personnes faibles et désarmées.
Quand le _moinillon_ passait devant la boutique des Frezza, ses oncles et ses cousins sortaient sur le pas de la porte et l’accablaient des injures les plus horribles. Il ne m’est pas donné de savoir ce que comprenait le _moinillon_ de toutes les grossièretés et les paroles déshonnêtes qui lui étaient adressées, mais il est certain qu’il revenait près de sa mère, triste et mélancolique. Quelquefois, un éclair de colère brillait dans ses yeux, et, alors Caterinella le faisait s’agenouiller devant les images sacrées et lui dictait les saintes paroles d’une prière. Peu à peu, dans ces bas quartiers où il traînait ses pas, le bruit se répandit que le _moinillon_ avait, en lui, quelque chose de magique, de surnaturel. Quand les gens le rencontraient, ils se signaient et murmuraient des paroles d’exorcisme. Lorsque le _moinillon_ portait un petit capuchon rouge que sa mère lui avait taillé dans un morceau de laine pourpre, alors c’était un bon signe; mais lorsque le capuchon était noir, alors, c’était un mauvais présage. Mais comme le capuchon rouge paraissait très rarement, le _moinillon_ était injurié et maudit.
C’était lui qui attirait l’air méphitique dans les bas quartiers; c’était lui qui y apportait la fièvre et les épidémies; c’était lui qui, en regardant dans les puits, gâtait et empoisonnait l’eau; c’était lui qui, en touchant les chiens, les rendait enragés; c’était lui qui jetait de méchants sorts sur de certaines boutiques et faisait monter le prix du pain; c’est lui qui, esprit malin, suggérait au roi de nouveaux impôts. A peine le _moinillon_ paraissait-il au coin des rues, la tête basse, l’œil défiant et craintif, courant ou se cachant au milieu de la foule, qu’un chœur de malédictions s’élevait contre lui. On lui salissait sa tunique avec la boue du ruisseau et on lui jetait au visage l’écorce des fruits trop mûrs. Il fuyait sans parler, grinçant des dents, plus tourmenté de l’impuissance de sa chétive petite personne que des grossières injures de toute cette bourgeoisie. Caterinella était morte et ne pouvait plus le consoler. Les sœurs l’employaient aux menus services du potager; mais, elles aussi, en le rencontrant à l’improviste, dans un corridor, vers le soir, le prenaient pour une apparition diabolique. Ce bruit s’accréditait de plus en plus, car jamais on n’avait vu la face noire du _moinillon_ dans une église et cependant on le rencontrait dans différents endroits, presque en même temps. Si bien qu’un beau soir, le _moinillon_ disparut. On ne manqua pas de dire que le diable l’avait emporté par les cheveux, comme il a l’habitude de le faire pour les âmes qui se sont vendues à lui. Mais mon devoir de chroniqueur m’oblige à dire que l’on soupçonna beaucoup--et peut-être non sans raison--les Frezza d’avoir méchamment étranglé et jeté le _moinillon_ dans un cloaque des environs, car on y retrouva plus tard un petit squelette avec un grand crâne. Je laisse au lecteur, en lui recommandant la sagesse et la prudence, le soin de démêler le vrai du faux, la part de la fable et celle de la réalité.
* * * * *
Ici s’arrête la chronique. Mais moi, obscur commentateur moderne, je crois devoir ajouter que la mort du _moinillon_ ne finit rien. Au contraire, elle n’est qu’un commencement. La petite bourgeoisie qui vit dans les ruelles étroites et sombres, ou bien mélancoliquement larges et sans horizon--cette petite bourgeoisie qui ignore l’aube, qui ignore le crépuscule, qui ignore la mer, qui ne sait rien du ciel, rien de la poésie, rien de l’art; cette petite bourgeoisie qui ne connaît qu’elle-même, qui est lourde, carrée, plate, blafarde, grasse, gonflée de vanité; cette petite bourgeoisie qui n’a pas, qui ne peut avoir, qui n’aura jamais le don céleste de l’imagination, possède cependant son lutin familier. Ce n’est pas l’esprit follet qui danse sur l’herbe molle des prés, ce n’est pas le gnome qui chante sur le bord des fleuves: c’est le malin lutin familier des vieilles maisons de Naples, c’est _O’ Munaciello_, c’est le _moinillon_. Il n’habite pas les quartiers aristocratiques de Chiaia, de Saint-Ferdinand, du Chiatamone, de Tolède; il n’habite pas les quartiers nouveaux de Mergellina, du Rione Amedeo, du Corso Salvator Rosa, de Capodimonte: la partie aérée, lumineuse, propre de la ville, ne lui appartient pas. Mais le petit lutin a son royaume incontesté dans les ruelles qui sont au-dessus de Tolède, dans les rues des Tribunali et de la Sapienza, dans la triste avenue de Foria, dans les faubourgs sombres de Vicaria, du Mercato, du Port et de Pendina.
Là, où il a été un être vivant, il tourbillonne comme esprit; là, où on a vu son corps malingre, sa grosse tête, sa face pâle, ses grands yeux luisants, sa petite tunique noire, sa _patience_ blanche, et son minuscule capuchon rouge, il reparaît comme lutin, vêtu de son même habit religieux, pour la plus grande terreur des femmes, des enfants et des hommes; là, où on l’a fait souffrir--âme inconnue, peut-être noble et grande dans une enveloppe chétive, faible et maladive--il revient comme un esprit malicieux et malin, il revient avec le désir d’une longue et insatiable vengeance. Il tourmente ceux qui l’ont tourmenté. Demandez à un vieillard, à une fillette, à une mère, à un homme, à un enfant, si vraiment le _moinillon_ existe et hante les maisons, ils vous feront une mine singulière comme si vous offensiez la vérité. Si vous voulez écouter des histoires, vous en écouterez; si vous voulez avoir des renseignements authentiques, vous en aurez. Le _moinillon_ est capable de tout... Quand la ménagère trouve la porte de son garde-manger ouverte, le pot à graisse cassé, la bouteille d’huile renversée et le jambon mangé par la chatte, c’est sans doute une malice du _moinillon_ qui a causé le désastre. Quand la servante négligente laisse tomber le plateau et que les verres se brisent en mille morceaux, c’est le petit lutin impertinent qui a fait glisser la pauvre fille; il heurte encore le coude de la jeune bourgeoise qui travaille au crochet et se pique le doigt; il fait déborder le bouillon de la marmite et le café du filtre; il fait aigrir le vin dans les bouteilles; il jette un mauvais sort aux poules qui enflent et meurent; il déracine le persil, fait jaunir la marjolaine et ronge les racines du basilic. Si le commerce ne va pas, si le chef de bureau fait une scène, si un mariage décidé se rompt, si un oncle meurt laissant sa fortune aux pauvres, si au jeu du _lotto_ les numéros 34, 62, 87, sortent au lieu des 25, 61, 8--c’est la main diabolique du lutin qui a préparé tous ces petits et grands malheurs.
Quand l’enfant crie, pleure, ne veut pas aller à l’école, trépigne, court, saute sur les meubles, casse les vitres et s’égratigne les genoux, c’est le _moinillon_ qui lui met le diable au corps; quand la jeune fille pâlit et rougit sans raison, devient mélancolique, sourit en regardant les étoiles, soupire en contemplant la lune et pleure pendant les tranquilles nuits d’automne, c’est le _moinillon_ qui agite ainsi sa vie; quand le jeune homme achète des cravates irrésistibles, met du parfum dans son mouchoir, se fait friser les cheveux, rentre tard à la maison avec le visage pâle et fatigué, les yeux pleins de rêve, l’air tout étourdi, c’est le _moinillon_ qui trouble son existence; quand l’épouse fidèle s’attarde à admirer le nez aquilin et les moustaches blondes du premier commis de son mari, et, durant les froides nuits d’hiver, reste les yeux ouverts dans le vide, essayant de murmurer des _Ave_ et des _Pater_, c’est le _moinillon_ qui la tente, et c’est Satan qui a pris la forme du lutin; quand l’époux volage a le vague désir de pincer la servante, c’est le _moinillon_ qui l’incite à mal faire; et c’est lui encore qui donne des crises nerveuses aux vieilles filles hystériques. C’est toujours le _moinillon_ qui bouleverse la maison, dérange les meubles, trouble les cœurs, emplit les esprits de frayeur; c’est lui, le lutin tourmenté et tourmentant, qui porte l’agitation et l’inquiétude sous sa tunique noire, la ruine et la désolation sous son capuchon noir. Mais la chronique véridique le dit, cher lecteur: quand le _moinillon_ mettait son capuchon rouge, sa venue était de bon augure. Et c’est pour cet étrange mélange de bien et de mal, de méchanceté et de bonté, que le lutin est respecté, craint et aimé. C’est pour cela que les jeunes filles amoureuses se mettent sous sa protection, afin que leur gentil secret ne soit pas découvert; c’est pour cela que les vieilles filles l’invoquent à minuit sur le balcon, pendant neuf jours, afin qu’il leur envoie le mari qui se fait tant attendre; c’est pour cela que le joueur de _lotto_ l’exorcise trois fois, pour gagner sûrement; c’est pour cela que les enfants l’appellent, le priant de leur apporter les bonbons et les jouets qu’ils désirent. La maison où le _moinillon_ est apparu est considérée avec méfiance, mais non sans envie; la personne qui, hallucinée, a aperçu le lutin, est regardée avec compassion, mais non sans jalousie. Mais celle qui l’a vu--il se montre d’ordinaire aux jeunes filles et aux enfants--garde pour elle le précieux secret, qui peut-être lui apporte le bonheur.
Enfin le lutin de la légende ressemble au _moinillon_ de la chronique napolitaine: c’est une âme ignorée, grande et souffrante, enfermée dans un corps étrangement petit, vêtu d’un habit symbolique; c’est une âme humaine, douloureuse et rageuse; une âme qui a pleuré et qui fait pleurer; une âme qui a souri et qui fait sourire; un enfant que les hommes ont torturé et tué comme un homme; un lutin qui tourmente les hommes comme un enfant capricieux, qui les caresse et les console comme un enfant ingénu et innocent.
X
Le diable de Mergellina.
Assise devant son miroir, elle laissait sa suivante passer le peigne dans la richesse de ses cheveux fauves, d’une couleur ardente et voluptueuse. Elle se regardait attentivement dans la glace: sur son visage d’une blancheur éblouissante, qui semblait rayonner, ne paraissait pas la plus légère trace rosée; dans ses grands yeux glauques et cristallins, l’éclair du regard était vert et froid; ses lèvres charnues, rouges comme la grenade, devaient être douces et amères comme le fruit dont elles rappelaient la saveur; son cou fier, rond et plein, palpitait lentement. Elle examina ses mains à travers la lumière,--des mains aussi blanches que son visage; elle examina ses bras frais et sains comme une pêche mûre, dans laquelle on peut mordre. Elle se trouvait séduisante, belle et un sourire de joie lui effleura les lèvres. Elle s’adorait; elle idolâtrait sa propre beauté et brûlait tous les jours en son honneur un copieux encens, qui s’unissait à celui de tous ceux qui l’aimaient.
--Un message pour Madame Ysabel, dit un page frisé, saluant et tendant le billet posé sur un plateau d’argent.
Madame Ysabel parcourut la lettre. Messer Diomède Carafa lui écrivait des mots d’amour, qui parfois éclataient dans l’emportement de la passion, qui d’autres fois s’adoucissaient et s’alanguissaient dans les divagations d’une mélancolie infinie. Messer Diomède Carafa savait aimer: son âme noble et élevée était ouverte à la tendresse et à la sensibilité; son âme forte et fière était capable de tous les élans d’un sentiment humain et puissant; les orgueilleuses dames de la cour du Vice-Roi de Naples auraient volontiers abandonné leur fierté castillane, pour être aimées par lui et pour l’aimer; les jeunes filles de l’aristocratie napolitaine, les brunes jeunes filles aux yeux bleus, l’auraient adoré s’il avait voulu faire attention à elles. Mais Messer Diomède n’avait de soins que pour Madame Ysabel, laquelle passait pour être une femme cruelle et glacée; en effet, elle ne fit que sourire légèrement aux phrases amoureuses que Messer Diomède lui écrivait.
* * * * *
Dans la grande salle de son palais, Madame Ysabel, vêtue d’un brocart rouge qui faisait ressortir la pâleur de son visage, sa fauve chevelure retenue dans une résille de perles, causait avec Messer Diomède. Le jeune amoureux était assis un peu loin de la dame, mais il fixait sur elle des yeux ardents et attentifs, sans jamais quitter ce charmant visage du regard; et selon ce que disait la belle, sur le front du beau gentilhomme passaient des ondes de sang qui l’empourpraient, ou une pâleur livide qui le rendait blanc comme un linceul; souvent, il se laissait emporter par la passion, alors sa voix tremblait et en elle vibraient les notes tendres et graves de l’amitié, le frémissement profond de la jalousie, l’ondulation indéfinie de la mélancolie, l’accent aigre de l’ironie, bref toutes les variations que possède la divine musique d’amour.