Part 6
La dame, placide, tranquille, souriante, agitant son léger éventail de plumes, jouait aimablement et férocement avec le cœur du jeune homme. De sa place, elle faisait naître en lui la tristesse désespérée ou la sublime espérance, la colère aveugle ou la joie infinie, la sombre jalousie ou la radieuse confiance. Experte en cet art subtil et cruel, elle s’amusait à serrer ce cœur amoureux d’une main de fer qui l’étouffait peu à peu, puis elle relâchait son étreinte et le caressait avec des doigts légers et veloutés; elle se plaisait à faire tressaillir de douleur cette âme, en la jetant brusquement dans un profond découragement; elle se divertissait A exaspérer cette souffrance et à l’amener jusqu’au vertige suprême. Il y a eu et il y aura toujours de pareilles femmes. Le monde les maudit, les méprise, il devrait les haïr et les exécrer comme des monstres, mais il les subit et souvent les aime. Cela est et cela sera toujours ainsi. Paix à vous, aimables jeunes filles, dont les âmes douces et bonnes éclairent le corps délicat comme la lumière d’une lampe familière; paix à vous, nobles épouses et mères sublimes, dont l’unique destin est de souffrir et de vous sacrifier: jamais vous ne serez aimées comme le seront ces femmes-là. Vertu, douceur, abnégation, sérénité, calme, bonheur, sont de vains mots: l’âcre et malsain désir de l’homme va vers la sirène mystérieuse et redoutée. Paix à vous: aimez, mourez, souffrez--jamais vous ne serez aimées comme le seront ces femmes-là!
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Cependant, il y eut un jour où Diomède Carafa crut être arrivé au point inaccessible de sa vie, au moment fatal où toute faculté, toute puissance physique, toute lueur de raison, toute force matérielle, toute chimère de l’esprit, se réunissent en cette harmonie unique, haute et profonde qui est l’amour. Ce fut le jour où Madame Ysabel, à l’improviste, après une année de lutte dans laquelle elle n’avait pas cédé d’une ligne, prise d’un abandon subit et dominée par une cause mystérieuse, déclara au jeune homme qu’elle l’aimait.
Ah! qui a aimé, la connaît bien cette saison chaude et exubérante, dorée par le soleil, baignée par l’azur infini, avec les midis enflammés où la nature brûle et se consume de volupté, où les fleurs s’épanouissent vite, vivent d’une vie rapide et débordante, exhalent des parfums lourds et violents, puis meurent d’avoir trop vécu; la saison frémissante, où tout est lumière, où tout est éblouissement, où tout est fièvre et délire; la saison bénie, la saison bienheureuse, après laquelle tout n’est que boue et que cendres. Qui a aimé connaît la saison d’amour de Diomède Carafa et n’attend pas que la parole froide et pâle du chroniqueur lui en fasse la description. Qui a aimé, doit évoquer tous ces souvenirs d’amour, doit revivre ce passé plein d’une joie et d’une douleur qui n’ont pas d’égales, doit palpiter, doit s’agiter, doit avoir le délire et la folie de la passion, et il saura tout ce qu’éprouva Diomède Carafa. Les histoires d’amour ne se racontent pas ou se décrivent mal: l’art lui-même, l’art divin qui découvre et révèle tout, ne peut donner qu’une idée fugitive et pâle de l’amour protéiforme...
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Une courte saison. Si elle avait duré, le cœur se serait brisé dans l’exagération d’un sentiment qui est la folie elle-même. Peu à peu, avec des gradations imperceptibles, Madame Ysabel fut moins heureuse, moins amoureuse; le sourire devint plus rare sur sa bouche, ses bras plus las dans l’étreinte, ses lèvres plus froides dans le baiser, l’émotion moins vive à l’arrivée et au départ. Diomède Carafa, aveugle, fou d’amour, ne voyait pas, ne comprenait pas, Madame Ysabel descendait de plus en plus vers l’indifférence, qui était son état habituel et sa férocité renaissait dans les tortures qu’elle infligeait à cet homme. Mais Diomède Carafa souffrait et s’enivrait de cette souffrance, pleurait et se grisait de ces larmes, était malade et aimait ce mal qui le consumait; il était tourmenté, affligé, oppressé, désespéré, mais il s’en extasiait, comme les martyrs chrétiens à la vue du sang qui sortait de leurs veines épuisées. Ysabel se montrait avec lui fermée, dure, méprisante et il l’aimait quand même, et plus peut-être... Ysabel devenait volage, légère, coquette, accueillant chez elle les plus beaux cavaliers napolitains, et, lui, qui se mourait de jalousie, aimait Ysabel pour la jalousie qu’elle lui inspirait. Il dépensait follement ses richesses, oubliait les prérogatives de sa noblesse, ne connaissait plus ses amis, ne fréquentait plus ses parents, ne savait plus rien de ses droits et de ses devoirs: Ysabel, Ysabel, aimer Ysabel était toute sa vie! Ceci dura jusqu’à ce qu’un jour la vérité lui apparut claire comme la parole de Dieu; il sut sa propre honte, il sut la trahison d’Ysabel avec Giovanni Verrisco, son ami et son camarade d’enfance.
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Il cacha à tout le monde le drame de son âme, dédaigneux de consolation. L’écroulement immense de son bonheur, la ruine tragique et noire du splendide édifice de sa joie n’eurent pas de témoins. Cela ne vaut-il pas mieux? A quoi bon regretter? Les paroles compatissantes et froides ne servent à rien. Ce sont des feuilles mortes que le vent emporte bas et la douleur reste éternelle. En vain, il erra dans de lointains pays, voyageur solitaire et nonchalant; en vain, il demanda l’oubli à la richesse, au luxe, à d’autres amours, à des fêtes splendides; en vain, il voulut se passionner pour les œuvres d’art, afin de retrouver la paix--tout fut inutile. Partout, dans chaque pays, dans chaque femme, dans chaque fleur, au fond des vins généreux, dans les personnages des tableaux, dans les harmonies de la musique, il retrouvait Ysabel. Sa douleur n’était plus aiguë et déchirante, mais elle était lente, longue, stupéfiante. Il sentait son cœur se gonfler de tendresse et ses yeux de larmes; il éprouvait le besoin du sacrifice, du culte, de l’extase...
--Dieu, Dieu, Dieu... lui dit ironiquement, un jour, son infidèle amie.
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Diomède Carafa fut évêque d’Ariano, un prélat exemplaire et amateur d’art. Léonard de Pistoie, le peintre, fut son ami. Pour l’église de Piedigrotta, en l’honneur de l’ordination du nouvel évêque, l’artiste fit l’admirable tableau de Saint-Michel terrassant le démon. Or, Lucifer vaincu, le visage encore rayonnant d’une éclatante beauté, avait les traits de Mme Ysabel--le diable de Mergellina était une femme...
XI
Mégaride.
A l’endroit où la mer du Chiatamone est le plus agitée et vient se briser en écume blanche contre les noirs rochers qui sont les formidables fondations du château de l’Œuf; là, où le regard mélancolique du penseur découvre un paysage triste qui glace le cœur, il y avait autrefois, dans le temps des temps, cent ans au moins avant la naissance du Christ-Rédempteur, une vaste île fleurie qui s’appelait Mégaride ou Megara, ce qui signifie «grande», dans le doux idiome grec. Ce morceau de terre s’était détaché de la plage Platamonia, mais sans beaucoup s’éloigner; et comme si le ferment printanier eût passé de la colline à l’île par les flots de la mer, quand la belle saison couronnait de roses et de jasmin les montagnes, l’île fleurissait également au milieu de l’onde salée, comme un gigantesque bouquet que la nature y faisait surgir, comme un autel élevé à Flora, la déesse parfumée. Pendant les nuits d’été, de douces musiques s’élevaient au-dessus de l’île et, sous les rayons de la lune, il semblait que les nymphes marines, ombres légères, se livraient à des danses sacrées et enivrantes; aussi le passant qui se trouvait sur la rive, par respect pour la divinité, détournait les yeux en s’éloignant et les couples d’amants qui aimaient à errer, enlacés le long de la plage, envoyaient un salut à l’île divine et baissaient la tête pour ne pas troubler la danse auguste. Certes, l’île, avec ses buissons verdoyants, ses bois profonds, ses fraîches prairies et ses roseaux jaseurs, devait être habitée par des Dryades et des Néréides: autrement, elle n’aurait pas été si gaie sous le soleil, si magique sous la clarté lunaire, toujours colorée, toujours sereine, toujours odorante. Elle était divine, puisque des déesses y demeuraient.
Mais Lucullus, le fort guerrier, l’ami des lettrés, le premier parmi les épicuriens, habitué à satisfaire tous ses caprices, aimait les villas entourées d’eau de toutes parts; il était mortellement las de son splendide palais de Rome, de sa maison de campagne de Baia, de sa villa de Tusculum, de sa villa de Pompéi. Il en voulut une dans l’île de Mégaride et il l’eut. Il viola la demeure des nymphes marines, pour en faire sa propre demeure; il voulut posséder les prés, les bosquets de roses, les falaises qui descendaient mollement dans la mer: ses belles esclaves prirent la place des sirènes. Celles-ci regrettèrent seulement les grottes de corail, au milieu des algues vertes et allèrent se plaindre à Poseidon, qui ne les écouta pas. La villa magnifique fut construite et des jardins dignes d’un empereur jaillirent comme par enchantement; dans les viviers se battirent les murènes à la vilaine tête de serpent et à la chair délicate; dans les volières gazouillèrent les oiseaux les plus rares, destinés aux estomacs les plus délicats; sous les portiques de la villa résonnèrent la cythare et le théorbe en l’honneur de Servilia, la sœur de Caton, l’épouse de Lucullus, la plus belle des dames romaines. Il y eut des danses joyeuses, de magiques illuminations, des jeux, des festins, comme seul Lucullus savait en donner. Il y eut des parfums de nard, des coupes de cristal teinté où des perles se dissolvaient dans le vin généreux; il y eut des toges de pourpre, des péplums de byssus, des gemmes merveilleuses, des couronnes de roses--il y eut l’éternel cantique à la beauté et à l’amour. Là, accoururent pour se réchauffer à la lumière des yeux de Servilia, les jeunes gens timides qui n’osaient pas prononcer une parole devant elle et les jeunes gens hardis dont le verbe dépassait le regard en audace, des hommes mûrs et graves qui souriaient encore à l’amour, des vieillards qui soupiraient après la jeunesse; et Servilia riait, jeune et gaie, heureuse de cet encens d’amour,--elle riait toujours, charmeuse et cruelle comme une sirène. Et Lucullus, philosophe placide et époux plus placide encore, jouissait des triomphes de sa femme. Il aimait les fêtes somptueuses qui duraient du soir aux premières lueurs de l’aube, les longs repas où le nectar succède au nectar, où l’imagination du cuisinier domine celle du poète et fait fondre sur les fourneaux les richesses d’un roi; il aimait converser avec les lettrés, auxquels il offrait des vases d’or, des animaux précieux, des maisons et des jardins pour leur montrer la générosité d’un simple particulier. Servilia montait la pente souriante du plaisir et il descendait, tranquille, vers la paix de la vieillesse. Pour se divertir, il faisait creuser un canal d’eau vive, il faisait bâtir un palais, il refoulait la mer au loin, agrandissant ainsi les limites de son île chérie; Servilia se laissait parfumer par ses femmes, prenait des bains de lait d’ânesse, portait à ses oreilles délicates deux lourdes perles qui lui déchiraient la chair, se parait de tuniques semblables à de l’air tissé, se chaussait de sandales qui coûtaient des prix fabuleux; et, assise devant le miroir d’acier, elle se contemplait...
Elle était dans le triomphe de la beauté et de la jeunesse. Les yeux ardents de ceux qui l’aimaient, lui donnaient une auréole de feu, dans laquelle elle marchait, gracieuse salamandre, sans se brûler; les soupirs de ceux qui l’aimaient, formaient autour d’elle une nuée dans laquelle il lui plaisait de respirer. La mer venait doucement battre les bords de Mégaride, et n’osait pas devenir violente; le soleil la caressait avec tendresse, les zéphirs légers faisaient onduler ses champs de fleurs; sous la tranquille lumière de la lune, l’île paraissait toute blanche, neigeuse, lactée, baignée par l’infinie douceur de l’air. Et Servilia, étendue sur son lit d’ivoire, vêtue d’étoffes tissées d’or, se laissait éventer par ses esclaves, frémissait de plaisir sous la brise marine, regardait distraitement la théorie des danseuses, en murmurant:
--C’est moi, c’est moi, la sirène!
Et l’air murmurait, lui aussi, après avoir joué avec la chevelure odorante de la jeune femme:
--C’est elle, c’est elle la sirène! Servilia, quand elle soulève une guirlande de fleurs, est belle comme Flore; Servilia, quand elle porte sur la tête le croissant brillant et au côté le carquois d’argent, est belle comme Diane; quand Servilia sort du bain, sans ornements, les cheveux défaits, toute parfumée et enveloppée dans sa tunique blanche, se laisse essuyer par ses esclaves, elle est...
--... belle comme Vénus, murmurait l’esclave amoureux.
--Plus belle que Vénus, ajoutait Servilia, dans son orgueil olympien.
Et ceci fut entendu par les nymphes océanides; Vénus sut que Servilia l’avait offensée et, cette fois, Poseidon écouta la prière de sa belle maîtresse.
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Ronge, ronge, ô pieuvre molle, grise, flasque, pareille à une loque déchirée; incrustez-vous, incrustez-vous, ô mollusques, ô coquillages, pour miner les fondements; jetez vos racines, ô algues glauques, pour arracher une petite motte de terre; fouillez, fouillez, ô animalcules de corail; frappe, frappe la roche, ô vague persistante, fais-y un trou couvert de sable, couvert de plantes, un trou perfide, noir et profond; creusez, creusez, ô petites et patientes puissances de la mer! Les Néréides pleurent, et pleurent aussi les Sirènes, car Vénus fut offensée et Poseidon est en colère!
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Servilia rit et chante. Lucullus est à sa villa de Tusculum et la vie est un don heureux--la vie dans l’amour, dans la richesse, dans le luxe, dans les plaisirs les plus délicats, dans les folies les plus coûteuses. Être jeune, être saine, être riche, être joyeuse, être admirée, louée, exaltée, glorifiée, idolâtrée--et aimée jusqu’à la dernière palpitation de la vie! Mais la mer s’agite sourdement, la terre frémit, un horrible craquement se fait entendre, un cri féroce monte au ciel, les ondes s’élèvent en vagues menaçantes, et l’île Heureuse, l’île Mégaride disparaît dans le gouffre des eaux, engloutie avec la villa, les jardins, les viviers, la beauté, l’orgueil et peut-être avec le premier soupir d’amour de Servilia.
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--Buvons aux Dieux Infernaux! fait tranquillement Lucullus, dans sa villa de Tusculum, à l’annonce du funeste événement, en répandant sur le sol quelques gouttes du vin généreux.
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Veux-tu fouiller la profondeur de la mer, ô hardi plongeur? Es-tu lassé des sirènes de la terre? Va sur la plage rocheuse de Chiatamone, retiens ta respiration et précipite-toi dans les eaux; en un éclair, tu seras au fond et tu verras les arches de la villa, les jardins de Lucullus et sa belle épouse qui est devenue la sirène de la mer. Mais ne te laisse pas séduire par la vision enchanteresse, et remonte à la surface, ô hardi plongeur: sur la terre, tu trouveras des sirènes comme Servilia, qui ne pourront pas t’aimer et te feront mourir de douleur...
XII
Le Christ mort.
La chapelle est glaciale: pavé de marbre, parois de marbre, tombes de marbre, statues de marbre--un marbre sombre, dont la teinte maladive et humide vient du temps qui a passé sur lui, du soleil qui lui a manqué, de la pâle clarté qui tombe des fenêtres. Aucun ornement d’or, pas de candélabres, pas de lampes votives, pas de fleurs; mais des frises, des volutes, des mosaïques, des inscriptions, des palmes, des arabesques, des chapiteaux en pierre blanche, grise ou noire--seulement en pierre. Tout y est glacial, tranquille, sereinement sépulcral. Dans les autres églises, il y a la voix du prêtre qui officie, la faible lueur des cierges, le tintement des sonnettes, le craquement d’une chaise, la fumée bleue de l’encens qui donne de la vie et du mouvement; ici, le prêtre est absent, les cierges sont éteints, les chaises n’existent pas, les sonnettes sont muettes et l’encens ne brûle pas; ici, la prière n’est pas une manifestation ardente de la foi, elle se meurt et s’arrête sur les lèvres glacées: ce n’est pas une église, c’est une tombe.
--Voulez-vous voir le Christ mort? me demande le sacristain, d’un ton traînard.
Cette voix humaine et vulgaire me fait tressaillir. Cependant, elle me parle encore de mort.
--Voyons d’abord la chapelle, dis-je tout bas, ayant presque honte de parler.
Ceux qui y gisent, calmes et immobiles, les bras croisés sur le cœur, appartiennent aux plus nobles familles: grands d’Espagne, deux fois princes, deux fois ducs, trois fois comtes, cinq ou six fois marquis. Au-dessus de l’entrée, est la tombe d’un antique chevalier qui alla aux croisades: blessé dans un combat, on le crut mort et il fut emporté pour être enseveli; mais brusquement tiré de son évanouissement, il sauta hors de la bière, plein de courage, dispersa et déconfit un groupe d’ennemis. Donc, partout des tombes. Partout de pompeuses inscriptions latines, où le sentiment et le regret sont étouffés sous la monotonie conventionnelle de l’éloge. Seuls, les chiffres ont une signification mélancolique: la vie n’est pas longue dans les maisons nobles. Les jeunes filles y meurent vite, ainsi que les jeunes hommes. Chaque tombe porte la grande statue de celui qui y est enterré, ou tout au moins un médaillon, sur lequel se dessinent en relief des profils suaves, des traits altiers et fiers, les ondulations marmoréennes de chevelures dénouées. Dans les familles de vieille race, la beauté pure est traditionnelle--une beauté plus faite d’expression que de plastique. Chaque tombe a sa statue, chaque tombe a son médaillon.
--Voulez-vous voir le Christ mort? reprend le gardien.
--Finissons de visiter la chapelle, fais-je, singulièrement ennuyée de cette insistance.
Entre une tombe et l’autre, entre les statues et les groupes allégoriques, toujours ce marbre froid. Voici la Pudeur, avec le visage couvert d’un voile; voilà la Force, la Tempérance, la Gloire, l’Éducation, l’Amour filial--allégories vides et pompeuses qui ne renferment aucune idée. La dernière, c’est la Désillusion: un homme qui cherche par un effort suprême à se dégager d’un filet serré qui l’enveloppe tout entier. Singulière clôture de la vie, singulière fin de toutes les sublimités, de toutes les passions, de toutes les amours. La Désillusion--et plus encore peut-être...
--Pourquoi cette tombe n’a-t-elle pas de médaillon? demandai-je au guide.
Il ne m’a pas entendue ou ne m’a pas comprise, car il recommence à dire:
--Le Christ mort...
--Voyons le maître-autel, reprends-je, en m’abstenant.
Oui, la dernière tombe à droite, n’a pas de médaillon. Il manque l’effigie de la noble princesse qui y est ensevelie, qui est morte jeune, elle aussi. Le médaillon est lisse, vide, blanc, comme si l’image en avait été grattée. Et c’est aussi triste que dans la salle Ducale, à Venise, où le portrait de Marino Faliero est recouvert d’un voile noir. Le maître-autel est nu, sévère. Sur la paroi, au fond, en haut, il y a un tableau, une Vierge de la Pitié, pâlie et décolorée, qui soutient sur ses genoux le corps livide du Christ.
La peinture est abîmée, brune, sombre; un rat a fait un trou dans la côte de Jésus. En dessous, faisant partie du maître-autel, se dresse un grand groupe en marbre qui représente la Déposition de la Croix: toujours le même sujet, toujours la mort.
--Et voilà, répète triomphalement le gardien, en faisant quelques pas, et voilà le Christ mort.
Il se trouve au pied du maître-autel, à gauche. Sur un large piédestal, est étendu un matelas de marbre: sur cette couche glacée et funèbre, gît le Christ mort. Il a la taille d’un homme--d’un homme vigoureux et fort, dans la plénitude de l’âge. Il gît allongé, abandonné, roidi; les pieds sont rigides et unis, les genoux légèrement infléchis, les reins creusés, la poitrine gonflée, le cou amaigri, la tête soulevée sur des coussins, mais penchée du côté droit, les mains jointes. Les cheveux sont embroussaillés, comme trempés par la sueur de l’agonie. Les yeux sont entr’ouverts, et aux paupières semblent encore trembler les dernières larmes, les plus douloureuses. Sur le matelas sont jetés dans un désordre artistique, tous les attributs de la Passion: les clous, la couronne d’épines, l’éponge imbibée de fiel, le marteau. Sur le piédestal, sous les coussins, est gravée cette inscription: _Joseph Sammartino, Neap.; fecit, 1753._ Et rien de plus. C’est-à-dire, non, il y a quelque chose de plus; sur le Christ mort, sur ce beau corps brisé, une pitié religieuse et délicate a jeté un suaire aux plis souples et transparents, qui voile sans cacher, qui ne dissimule pas la plaie mais la masque, qui ne couvre pas la douloureuse blessure, mais l’adoucit. Sur un corps de marbre qui semble de chair, est drapé un linceul de marbre que la main voudrait presque toucher. Rien ne manque donc en cette profonde création artistique: il y a le sentiment qui fait palpiter la pierre, en troublant notre cœur; il y a l’audace du créateur qui rompt avec toute règle, et il y a la facture d’une forme élevée, pure, exquise. Ce cadavre était vivant peu de temps auparavant, il se tordait dans les angoisses d’une effroyable agonie, jeune et robuste, il se révoltait devant le martyre, il se révoltait devant la mort. Ce n’était pas une défaillance, ce n’était pas une faiblesse: sa chair ne voulait pas mourir, son corps ne voulait pas mourir. Sous les plis du drap, la tête a un caractère stupéfiant: le front lisse est plein de pensées; les yeux pleurent d’une torture physique, mais les lèvres entr’ouvertes ont un vague sourire, qui ressemble à une espérance. C’est vrai, la douleur est passée du corps dans l’âme; c’est vrai, l’âme est affligée, mais ce n’est pas du désespoir, mais ce n’est pas de la désolation... L’âme, comme les lèvres, est abreuvée de fiel, seulement l’amertume est adoucie par une goutte de joie. Ce Christ exprime une douleur suprême et aussi une suprême espérance; le mystère de cette tête divine est si puissant, l’admiration pour cette merveilleuse œuvre d’art est si profonde, la pitié pour ce beau mort est si grande, que le penseur tressaille et se plonge dans ses réflexions, que l’artiste reste ébloui et que le croyant se penche, en pleurant, sur ces pieds roidis, et les couvre de larmes et de baisers.