Part 4
Sans doute les allures mystérieuses de Cicho donnaient raison à ce qu’on racontait de lui. On ne savait ni ce qu’il était, ni d’où il venait; toujours enfermé chez lui, sans ami et sans parent, les épaules voûtées, le pas lent, l’œil fixé à terre, murmurant des paroles grecques, latines ou de quelque langue démoniaque, il aimait peu à parler et pourtant son accueil n’était pas dur; au contraire, il souriait dans sa longue barbe blanche et ses sombres vêtements étaient toujours propres. En vain, quand il alla demeurer dans la ruelle des Cortellari, les petites femmes d’alentour s’informèrent de lui, osèrent l’interroger, arrêtèrent son domestique et recoururent à tous les moyens que conseille Dame Curiosité. Elles ne purent rien savoir, et Cicho, son origine, sa vie, restèrent dans les ténèbres de l’inconnu. Mais, par la suite, en épiant, en observant, en imaginant, on apprit que Cicho se livrait à des pratiques magiques; pendant la nuit, jamais sa lampe ne s’éteignait dans la petite chambre où il étudiait sur de gros manuscrits à fermoirs d’argent, qui, généralement, reposaient sur une étagère poussiéreuse; jamais non plus une mince colonne de fumée ne cessait de sortir du trou noir de sa cheminée; et sa chambre était pleine de cornues, d’alambics, de fourneaux, d’étranges couteaux de toutes les formes et de tous les genres, et de singuliers instruments de fer destinés à des usages effrayants. On racontait que Cicho passait des heures entières courbé sur une marmite, qui bouillait et dans laquelle certainement dansaient des herbes infernales et maudites, qui donnaient des infirmités, la folie et la mort, quoique le domestique n’achetât jamais au marché que des herbes ménagères, comme de la marjolaine, des tomates, du basilic, du persil, des oignons, de l’ail et d’autres encore. Mais on sait que les sorcières vont sur le pré, la nuit du Sabbat, enchantent la lune, appellent le diable, et cueillent des herbages malfaisants. On rapportait encore que Cicho sortait sur sa petite terrasse, enlevant sur ses mains et sur sa robe une poudre blanche, qui certainement devait empoisonner l’air; souvent aussi, il allait se laver les mains tachées de rouge dans un seau, dont l’eau se corrompait immédiatement. Ces doigts sanglants donnaient crédit à d’horribles soupçons; d’autant plus qu’on ajoutait avoir aperçu sur le sol, dans le laboratoire de Cicho, de larges taches d’un rouge-brun, semblables à des flaques de sang, et que celui-ci passait ses nuits à couper, avec ses minces petits couteaux, quelque chose de délicat étendu sur une grande table de marbre blanc. Des bras d’enfants, des pattes de grenouilles, des peaux de serpents, répétait-on partout... Et dans la rue, les commères clignaient de l’œil et se poussaient du coude en disant:
--Cicho le mage, Cicho le sorcier!
--Ce vieux-là cherche le moyen de redevenir jeune!
--Il veut faire de l’or peut-être...
--Ou bien cette pierre qui donne la vertu, la sagesse et une longue vie.
--Allons donc! il évoque le diable pour devenir Grand Turc.
Cicho écoutait et passait en souriant. Au fond, les commères en avaient peur et n’osaient le maudire qu’à voix basse; elles obligeaient même les enfants à le respecter. Le sorcier, malgré les bruits qui couraient, avait l’aspect vénérable et l’air satisfait d’un homme qui mûrit une idée belle et féconde. Il semblait dire: «Mon jour viendra, et vous verrez, gens ingrats!»
Pour éclaircir un peu le mystère et dépouiller sa vie de ce côté surhumain, que Dieu ne permet plus sur la terre, car Dieu fait des miracles seulement pour l’âme et non plus pour le corps, je vous conterai ce qui suit:
Cicho, dans son temps, avait été un jeune homme riche, robuste et beau; il avait su jouir de sa belle santé, de sa jeunesse et de sa fortune; il avait été aimé, il avait aussi aimé; il avait eu des palais, des coursiers de noble race, des pierres précieuses, des vêtements tissés d’or; il avait été de toutes les fêtes, banquets, bals, tournois, carrousels; il avait apprécié avec un égal plaisir les baisers des femmes, les beaux coups d’épées des cavaliers, et les vins généreux des festins. Quand ses richesses commencèrent à diminuer, comme il arrive toujours, les femmes et ses amis s’éloignèrent, mais Cicho, qui avait fait dans les auteurs anciens une bonne et grande provision de philosophie, ne s’en émut guère. Si bien que, resté seul, n’ayant rien à faire, il fut pris du désir de se rendre utile aux hommes. Et, après en avoir longuement cherché le moyen, se souvenant de ses jouissances et de ses plaisirs passés, il résolut de trouver quelque chose qui participât directement au bonheur de son semblable--mais à un bonheur fugitif et passager, auquel il voulut donner un fondement solide. Dans ce but, il acheta des livres et des parchemins, il étudia longuement, faisant chaque jour de nouveaux essais, se trompant, recommençant, perdant ses nuits, son argent et le charbon de ses fourneaux. Pendant longtemps sa mauvaise chance le poursuivit et ses expériences ne réussirent pas, mais sa confiance n’en fut pas ébranlée. Il travaillait pour le bonheur des hommes, et ce noble dessein faisait briller devant ses yeux d’encourageantes visions. Enfin, après de longues années de peines et de fatigues, il put croire avoir atteint son but, criant lui aussi, la parole du grec Archimède devant sa découverte. Puis, selon l’habitude des inventeurs, il se plut à parachever sa découverte, à la caresser, à lui donner une forme séduisante, à la perfectionner, de manière à pouvoir dire aux hommes:
--Je vous l’offre belle et complète.
* * * * *
Or, sur la terrasse de Cicho, s’ouvrait aussi la porte d’une petite chambre où habitait Jovanella di Canzio, avec son mari: celle-ci était maligne, rusée, fine, et avait la langue aussi bien pendue qu’une femme peut l’avoir; son occupation préférée était de connaître les faits et gestes de ses voisins, soit pour en tirer quelques avantages personnels, soit pour en dire du mal. Inutile d’ajouter que la méchante Jovanella épiait constamment le vieux sorcier; elle se rongeait d’impatience et, la nuit, la curiosité la tenait éveillée dans son lit; cependant, elle ne réussissait pas à découvrir quelque chose, et, de rage, elle médisait davantage de ses voisins et tourmentait plus encore son mari, Giacomo, qui était garçon de cuisine au Palais Royal. Mais, c’est avec quelque sagesse que le dicton populaire assure que la femme obtient toujours ce qu’elle veut fortement--et malgré les précautions et les mystères adoptés par Cicho, malgré les portes fermées et les fenêtres barricadées, Jovanella connut le secret du sorcier. Peut-être le surprit-elle par le trou de la serrure, par une fente de la porte, par une crevasse du mur ou par tout autre moyen, je l’ignore. Mais ce qui est certain, c’est qu’un jour, Jovanella dit au garçon de cuisine:
--Giacomo, si tu as le cœur d’un homme, ta fortune est faite.
--Es-tu donc devenue une sorcière? Je m’en étais toujours douté.
--Que le diable t’emporte! Écoute. Veux-tu dire au cuisinier du Palais que je connais un mets si nouveau et si exquis, qu’il mériterait d’être présenté sur la table du Roi?
--Femme, tu es folle!
--Que Dieu m’arrache cette langue qui m’est si précieuse, si je dis un seul mot qui ne soit pas vrai!
Et elle finit par le persuader de parler au cuisinier, qui à son tour en informa le majordome, lequel en entretint un comte, et ce dernier osa en toucher un mot au roi lui-même. Cette idée plut au monarque, qui donna des ordres pour que la femme du garçon de cuisine entrât dans les communs du Palais et composât le fameux plat: en effet, Jovanella accourut aussitôt et, en trois heures, tout fut fait. Voici comment: elle prit d’abord de la fleur de farine et la pétrit avec un peu d’eau, du sel et des œufs, maniant longuement la pâte, afin de la rendre légère et fine comme de la toile; puis elle la coupa avec un couteau en bandes minces qu’elle roula ensuite comme de petits tuyaux; elle en fit une grande quantité et les mit à sécher au soleil. Puis, elle mêla dans un poêlon de la graisse de porc, des oignons coupés en morceaux minuscules et du sel; quand les oignons furent frits, elle y ajouta un gros morceau de viande; après que celle-ci fut bien cuite et eut acquis une belle couleur dorée, elle versa dessus le jus pourpre et épais de tomates qu’elle avait passées à travers un tamis; elle couvrit le poêlon et laissa mijoter, sur un feu doux, la viande et la sauce.
Quand l’heure du dîner fut venue, elle fit bouillir de l’eau dans un chaudron, où elle jeta les tuyaux de pâte; tandis qu’ils cuisaient, elle râpa une grande quantité de ce doux fromage qui se fabrique à Lodi, mais qui s’appelle de Parme. Quand la pâte fut à point, Jovanella la retira de l’eau, l’égoutta, la plaça dans un bassin de porcelaine où elle l’assaisonna en y mettant alternativement une cuillerée de sauce et une cuillerée de fromage. Et le fameux mets se présenta ainsi devant Frédéric le Grand, qui en resta étonné et surpris; il fit appeler la Jovanella, lui demanda comment elle avait pu imaginer un mariage aussi harmonieux et aussi parfait. La misérable femme répondit que la révélation lui en avait été faite par un ange, dans un songe: le puissant monarque voulut que son cuisinier en apprît la recette et fit cadeau à Jovanella de cent pièces d’or, disant qu’il fallait beaucoup récompenser celle qui avait contribué pour une si grande part au bonheur des hommes. Mais la fortune de Jovanella ne s’arrêta pas là, car chaque comte et chaque dignitaire voulut avoir la bienheureuse recette et envoya son propre cuisinier l’apprendre chez elle, en la payant très cher; et après les dignitaires, vinrent les riches bourgeois, et puis les marchands, et puis les ouvriers, et puis les pauvres, qui tous donnaient à la femme ce qu’ils pouvaient. Au bout de six mois, tout Naples se nourrissait de ce délicieux macaroni--de _macarus_, mets divin--et Jovanella était riche.
* * * * *
Cependant, Cicho le sorcier, seul dans sa petite chambre, modifiait et changeait sa découverte. Il jouissait à l’avance du moment où son secret étant connu des hommes, la gratitude, l’admiration et la fortune viendraient à lui. Est-ce que la découverte d’un mets nouveau ne vaut pas celle d’un théorème philosophique, d’une comète inconnue ou d’un insecte ignoré? Oui, n’est-ce pas? Alors, loué soit celui qui l’a faite. Mais, un jour que le terme était proche, Cicho le sorcier sortit pour respirer dans les rues du Môle; arrivé près de la porte du Caputo, une odeur connue lui frappa les narines. Il trembla et voulut se consoler, en pensant qu’il s’était trompé. Mais tenaillé par la curiosité, il entra dans la maison d’où était sorti le parfum exquis, et demanda à une femme qui veillait sur la cuisson d’un poêlon:
--Que cuisines-tu là?
--Du macaroni, vieillard.
--Qui te l’a appris, femme?
--Jovanella di Canzio.
--Et à elle?
--Un ange, dit-on. Elle en a fait goûter au roi; les princes, les comtes, la cour, tout Naples en voulurent. Partout où tu entreras, pâle vieillard, dans la maison la plus pauvre, comme dans le palais le plus riche, tu verras préparer du macaroni. As-tu faim? Veux-tu goûter de celui-ci?
--Non. Adieu.
Après être entré dans diverses maisons, se traînant à grand’peine, Cicho le mage eut la certitude de ce qui était arrivé et comprit la trahison de Jovanella. Le gardien du Palais Royal lui répéta l’histoire de l’ange et du rêve. Alors, dégoûté de toute chose, désespéré, il retourna chez lui, renversa les cornues, les alambics, les poêlons, les fourneaux, les marbres et les couteaux; il cassa, il brisa tout et brûla ses livres de chimie. Puis, il partit seul et ignoré, pour ne jamais plus revenir.
Naturellement, les voisins assurèrent que le diable avait emporté le sorcier. Mais quand Jovanella fut à son heure dernière, après avoir eu une vie heureuse, riche et honorée, comme seuls savent en mener parfois les méchantes gens, quoi qu’en disent les maximes contraires, Jovanella, dans l’angoisse de son agonie, confessa son péché et mourut en criant comme une damnée. Mais une justice même tardive ne fut pas rendue à Cicho le sorcier; seulement la légende ajoute que, dans la masure de la ruelle des Cortellari, dans la chambre même du sorcier, la nuit du Sabbat, le vieux Cicho revient couper la pâte du macaroni, tandis que Jovanella di Canzio tourne la cuillère à pot dans la sauce de tomates et que Satan d’une main râpe le fromage et de l’autre attise le feu sous la chaudière. Mais que la découverte de Cicho soit diabolique ou angélique, elle a fait le bonheur des Napolitains, et rien ne montre qu’elle ne doive continuer à le faire pendant toute la durée des siècles.
VIII
Donn’Albina, Donna Romita, Donna Regina.
La légende de Donn’Albina, Donna Romita, Donna Regina, court encore dans les quartiers tranquilles de la vieille Naples, qui entourent l’Université; cette légende circule dans ces ruelles étroites et tortueuses, tombe dans le ruisseau, se relève, monte jusqu’au ciel, redescend, s’attarde dans les nefs humides et sombres des églises, se réfugie dans les tristes jardins des couvents, s’égare, se perd, se retrouve, se renouvelle--et elle est toujours jeune, toujours fraîche. Si vous voulez, ô mes fidèles et chers lecteurs, je vous la narrerai. Si vous voulez un peu oublier vos folles passions, vos haines taciturnes, vos visages pâlis, vos âmes inquiètes, je vous parlerai d’autres passions également folles, d’autres haines, d’autres pâleurs, d’autres âmes. Si vous voulez, je vous conterai la légende des trois sœurs: Donn’Albina, Donna Romita, Donna Regina. C’étaient les trois filles du noble baron Toraldo. La mère, Donna Gaetane Scauro, de haute et grande lignée, était morte très jeune; le baron se désespérait que son nom dût s’éteindre avec lui, cependant il ne se remaria pas. Il obtint comme faveur spéciale, du roi Robert d’Anjou, que sa fille aînée, Donna Regina pût, en prenant un époux, conserver son nom de famille et le transmettre à ses enfants. En l’an 1320, il mourut, réconforté dans la foi de notre Seigneur Jésus-Christ. Donna Regina avait alors dix-neuf ans, Donn’Albina dix-sept et Donna Romita quinze.
L’aînée était une beauté fière et magnifique, avec ses cheveux bruns enfermés dans une résille d’argent, son front étroit et bas, ses grands yeux noirs gravement rêveurs, son profil sévère, son visage pâle, ses lèvres pourprées, rares de sourires et de paroles; son corps sculptural, enfermé dans des lignes pures, avait un maintien posé, une démarche roide, et des mouvements presque rigides. Et l’esprit de Regina, pour ce qu’en pouvait deviner l’indiscret observateur, ressemblait à son corps. Il y avait dans cette âme une austérité précoce, un sentiment absolu du devoir, une haute idée de sa mission, un aveugle respect pour le nom, les traditions, les droits et les privilèges de sa race. C’était elle le chef de la famille, l’héritière, la gardienne du sang noble, de l’honneur, de la gloire; c’était dans son fragile cœur de femme que ces choses devaient trouver aide et soutien--et elle, dans le silence et dans la solitude, s’habituait à fortifier son cœur, à y faire naître la constance et la fermeté, à y effacer toute trace de faiblesse. Quelquefois sur son esprit, toujours froid, toujours tendu, passait un souffle ardent et doux, et il montait en elle de vagues désirs d’amour, de parfums, de couleurs éclatantes, de sourires; mais elle cherchait à se dominer, elle s’agenouillait pour prier, elle lisait dans le vieux livre où étaient écrites les histoires de sa famille--et elle redevenait l’inflexible jeune fille, Donna Regina, baronne de Toraldo.
Donn’Albina, la seconde sœur, avait un visage d’une exceptionnelle blancheur. C’était une aimable jeune fille, souriante sous la blondeur de ses cheveux, avec des yeux d’un bleu intense, des traits délicats et un corps souple. La physionomie dure et fière de Donna Regina devenait fémininement gracieuse en Donn’Albina. Et vraiment, elle représentait toute la douceur de la maison Toraldo. C’était elle qui présidait aux longs travaux de ses femmes sur le brocart d’or, à la confection des dentelles en brillants fils d’argent et des tapisseries historiées, allant d’un métier à l’autre, se penchant sur les broderies, conseillant et dirigeant; c’était elle qui, chaque samedi, surveillait la distribution des aumônes aux pauvres, faisant attention à ce que nul ne fût traité avec dureté, à ce que nul ne fût oublié, debout sur le premier degré de la porte, vivante image de la miséricorde terrestre. C’était elle qui portait à sa sœur Regina les suppliques des serviteurs malades, des pauvres fermiers, de tous ceux qui demandaient une grâce ou un secours. Sa nature gaie et affectueuse s’affectait du silence de cette maison, de l’austère gravité qui y régnait, des corridors glacés, des salles de marbre qu’aucun rayon de soleil ne venait réchauffer; elle s’affectait de la froideur de Regina qu’aucune tendresse ne venait tempérer--et elle s’en affectait pour Donna Romita.
Car, Donna Romita était une singulière créature, moitié femme, moitié enfant, comme en témoignait son aspect juvénile: des cheveux blonds sombres, courts et frisés; un visage brun, de ce brun chaud et vif qui semble avoir conservé un reflet du soleil; des yeux d’un beau vert d’émeraude, glauque et changeant comme celui de la mer; des lèvres fines et rouges, des formes maigres et encore un peu anguleuses, des gestes brusques et toujours inquiets. Tantôt elle paraissait indifférente, froide, avec les yeux sans expression et les narines pincées, comme si la vie se fût retirée d’elle; tantôt elle s’agitait, une flamme colorait son visage, ses lèvres frémissaient de baisers, de paroles, de sourires, ses paupières cachaient une lueur ardente, qui jaillissait de sa prunelle claire; tantôt elle devenait irritable, fière, le visage fermé, pâli par une colère intérieure. Dans les jours d’hiver, quand la pluie fouettait les vitres, quand le vent sifflait par les fentes des portes et gémissait dans les larges cheminées, Donna Romita se recroquevillait dans un grand fauteuil, comme un oiseau peureux et malade; dans les chaudes heures de l’été, elle errait dans les allées ombreuses du jardin, et quelquefois s’abîmait dans de longues rêveries. Peut-être pensait-elle à sa mère, à laquelle on lui avait dit qu’elle ressemblait...
* * * * *
Cependant les trois sœurs menaient une vie très calme. Les heures de la toilette, de la prière, du travail, des repas étaient réglées; les occupations de chaque semaine, de chaque mois étaient également établies minutieusement. Partout, Donna Regina passait la première et ses sœurs la suivaient; elle occupait le grand fauteuil familial surmonté du tortil de baron; elle avait la clef des coffres où étaient renfermés les insignes de sa noblesse et les joyaux de famille; à table, elle avait la place d’honneur entre ses deux sœurs, l’une à droite et l’autre à gauche, assises sur de simples sièges sans dossier; à la chapelle, elle chantait les litanies. Le matin et le soir, les deux sœurs cadettes saluaient l’aînée, s’inclinaient devant elle et lui baisaient la main; elle effleurait leurs fronts de ses lèvres froides. Rarement elle les consultait, car elle avait un bon sens supérieur à son âge et à son sexe; mais quand l’occasion s’en présentait, les deux jeunes filles attendaient patiemment le moment d’être interrogées. Elles possédaient toutes trois le sentiment profond et inné de ce qu’elles se devaient mutuellement: Donn’Albina et Donna Romita éprouvaient un respect affectueux pour Donna Regina. Ses paroles étaient pour elles une loi indiscutable, contre laquelle jamais elles ne se seraient rebellées. Au fond, elles l’aimaient, mais sans expansion. Et Regina, de son côté, était trop rigide pour leur montrer son affection, si toutefois elle en éprouvait.
Un jour, le roi Robert daigna écrire de sa main à Donna Regina Toraldo, qu’il lui destinait comme époux, Don Filippo Capece, gentilhomme de la cour de Naples.
* * * * *
Il bruinait. Dans l’embrasure d’une fenêtre était assise Donna Regina, un livre d’heures à la main. Mais elle ne lisait pas.
--M’est-il permis de rester près de vous, ma sœur? demanda timidement Donn’Albina.
--Restez, ma sœur, répondit brièvement Regina.
Celle-ci était plus pâle que d’habitude, la tête baissée, le regard vague. Et Donn’Albina cherchait en vain à deviner la pensée secrète qui barrait ce front sévère.
--Vous vouliez me confier quelque chose, Donn’Albina? demanda enfin Regina, en secouant sa rêverie.
--Je voulais vous dire que notre sœur, Donna Romita, me semble malade.
--Je ne m’en suis pas aperçue, vous avez sans doute envoyé chercher Giovanna, la femme qui s’occupe de médecine?
--Non, ma sœur, je ne l’ai pas fait.
--Et pourquoi?
--Hélas! ma sœur, je doute que les médicaments puissent guérir Donna Romita!
--Quel mal étrange est donc le sien, qu’on ne puisse lui trouver de remèdes?
--Donna Romita souffre, ma sœur. La nuit, son insomnie est pleine d’angoisse et son sommeil est agité; le jour, elle fuit toute compagnie et s’en va pleurer dans quelque coin obscur; elle passe des heures et des heures dans l’oratoire, agenouillée, la tête dans les mains. Donna Romita se consume lentement...
--Et savez-vous la cause de tout cela, Donn’Albina? demanda Donna Regina d’une voix dure.
--Je crois la connaître, répondit la sœur cadette, toute tremblante.
--Dites-la donc.
--C’est vous qui me la demandez?
--Certainement, et vous tardez trop à me la confier.
--Donna Romita se meurt d’amour, ma sœur.
--D’amour, dites-vous? s’écria Regina en bondissant sur son siège.
--D’amour, oui, ma sœur...
--Comment? Dois-je entendre sortir ces mots de votre bouche? Qui vous a parlé d’amour? Qui vous a enseigné cette triste science? De qui dois-je le plus me plaindre, de Donna Romita qui me le cache, ou de vous, Donn’Albina, qui le devinez et me le rapportez? Comment le cœur de l’une et l’esprit de l’autre ont-ils été troublés? Ai-je donc été si peu prévoyante, si peu capable de veiller sur votre jeunesse?
--L’amour est notre vie, répondit Donn’Albina avec une douce fermeté.
Regina se tut un moment. Elle fronçait ses sourcils altiers, comme pour condenser sa pensée.
--Le nom de cet homme? demanda-t-elle enfin d’un ton dur.
Donn’Albina trembla et ne répondit pas.
--Le nom de cet homme, insista l’autre.
--C’est un jeune gentilhomme, un cavalier noble, beau et riche.
--Son nom?
--Donna Romita a été fascinée par sa parole éloquente, par son regard de feu. Elle l’a aimé certainement sans le savoir...
--Son nom, vous dis-je? Dois-je donc vous prier?
--Oh non! Mais vous lui pardonnerez, n’est-ce pas? fit-elle en cherchant à prendre la main de sa sœur aînée.
--Qu’est-ce que je dois lui pardonner? Allons! Dites-moi le nom de ce gentilhomme.
--Pitié pour elle! Elle aime don Filippo Capece.
--Non!
--Elle l’aime, elle l’aime, ma sœur. Qui ne l’aimerait pas? N’est-il pas vaillant, courageux, galant avec les dames, séduisant de manières? Quand il murmure une parole d’amour, le cœur de celle à qui il l’adresse doit se fondre dans une joie infinie; quand ses lèvres effleurent le front de celle qu’il courtise, celle-ci doit posséder le bonheur des anges... Être sienne! Rêve béni, songe ineffable, félicité suprême, clarté radieuse! Pitié pour notre sœur! Elle l’aime...
Et la jeune fille tomba à genoux, balbutiant encore de vagues prières.
--Mais pour qui me demandez-vous pitié? cria Donna Regina, en relevant brusquement sa sœur dans un mouvement de colère. Oui, pour qui me le demandez-vous?
--Pour Donna Romita... balbutia l’autre, effarée.
--Demande-le aussi pour toi, car, comme elle, tu aimes Filippo Capece.
--Je ne l’ai pas dit! gémit Albina, folle de terreur.
--Tu l’as avoué. Tu l’aimes. Et je ne puis pas pardonner: j’aime également Filippo Capece, avoua Regina d’une voix désespérée.
Et les ombres de la nuit enveloppèrent la maison Toraldo--une nuit sans l’espoir d’une aube le lendemain.
* * * * *