Part 8
Alors, dans un éclair de passion, il l’étreignit. Un horrible craquement se fit entendre et la divine créature tomba sur le sol, brisée en mille morceaux de porcelaine blanche.
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Dans la nuit profonde, tandis que les gardiens dormaient, un murmure s’éleva dans la Salle des Porcelaines au Palais de Capodimonte, un chuchotement, une agitation... Des frémissements couraient d’une vitrine à l’autre, à travers les vitres, des voix étouffées et indignées se disputaient, de fières résolutions s’élaboraient, des projets de vengeance se heurtaient les uns contre les autres. Peu à peu, le calme se rétablit: tout était décidé. Le défilé commença. D’abord, ce fut la blanche Aurore, debout sur son char traîné par quatre chevaux couleur de lys; elle descendit dans le parc où le misérable gisait sans connaissance, à côté de son idole brisée, et elle le maudit pour toujours; elle fut suivie par les vingt-quatre jeunes filles qui sont les Heures, dont les doigts candides effeuillèrent des roses empoisonnées sur l’homme évanoui; ensuite vinrent les Amours, qui plantèrent dans son cœur des flèches aiguës et douloureuses. Le groupe passa. Enfin, parurent les sept rois de France, sur des chevaux immaculés, Charlemagne, saint Louis, François Ier, Henri II, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, galopant dans les avenues: ils touchèrent de leur sceptre et de leur épée le front du malheureux, et chaque coup retentit péniblement dans sa tête. Puis, chaque statuette s’en alla, lui cracha au visage, l’insulta, le piétina: pour lui, chaque coupe fut pleine de ciguë, chaque urne de cendres, chaque vase de plantes malfaisantes et cruelles. Alors, le grand groupe des Titans qui veulent escalader l’Olympe, se mit en mouvement. Jupiter, assis sur son aigle, foudroya le moribond et les Titans l’ensevelirent sous un tas de pierres. Puis chacun reprit son chemin, les statuettes rentrèrent dans leurs vitrines et y restèrent immobiles. Telle fut la vengeance de la froide et blanche porcelaine sur celui qui avait brisé l’immortelle jeune fille...
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Et ceci est l’histoire éternelle et fatale. L’idéal une fois atteint, se casse en mille pièces--l’art se venge sur la vie--et l’âme meurt et gît sous un immense sépulcre blanc et froid.
XV
La Légende de l’Avenir.
Te voilà, belle et hardie lectrice, arrivée à la fin de mes histoires fantastiques, et tu souris--tandis que moi, pauvre auteur, je cherche à m’expliquer ce que signifie l’éclair sombre de tes yeux et l’expression ironique de tes lèvres, pourprées comme la fleur du grenadier. Et je comprends presque, impénétrable sphynx au pur visage marmoréen, la signification de ton rire muet et intelligent. Ces histoires fantastiques dans lesquelles se reflète une si grande partie de la vie napolitaine, ces histoires-là ne t’ont pas épouvantée; et si ton imagination a suivi les fantômes insaisissables, le petit lutin ou le génie familier, tu n’en as pas eu peur. Ces histoires-là sont vieilles, quelques-unes sont très anciennes et appartiennent au lointain passé qui ne revient pas; elles ont vécu et sont mortes; elles ont été des drames humains et sont devenues de vaines paroles, des traditions obscures. Il reste d’elles quelquefois un tableau, une statue, une église, une tombe, un bois; quelquefois un simple souvenir; quelquefois un simple nom: mais c’est quand même le passé. Et toi, orgueilleuse lectrice, tu souris au présent, tu souris à l’avenir, tu marches vers la lumière et la joie--mais tu ne veux pas jeter un regard en arrière. Tu consens à lire ces légendes du passé, mais les sirènes, les cavaliers, les dames, les moines, les gras bourgeois, les pâles poètes n’éveillent en toi qu’un sourire de pitié; ils sont morts, tandis que Naples, sa mer glauque et ses riantes collines fleuries sont vivantes--éternellement vivantes, comme l’amour, la beauté et la jeunesse... Je le sais. Mais je veux te punir du sarcastique ricanement avec lequel tu te moques des chères ombres, des spectres charmants ou des larves terrifiantes qui reposent dans la tradition et dans l’imagination populaire; je veux te châtier, lectrice méchante; je veux, en te contant la flamboyante légende de l’avenir, éteindre ton sourire mordant, faire pâlir tes joues, faire frissonner ta chair de marbre--et faire palpiter de peur ton âme légère.
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Aujourd’hui la ville est belle, parce que Dieu le veut, car les hommes se soucient assez peu de sa parure; elle s’orne de fleurs, mais elle est pauvre; elle sourit, mais sa tunique de pourpre est déchirée et couvre à peine ses belles épaules; elle est gaie, mais ses rues sont sales et pleines d’ordures; elle danse et chante sur ses plages parfumées, mais les navires aux flancs arrondis, chargés de marchandises précieuses, ne viennent pas encore dans ses ports; elle voit ses collines se couvrir de villas, mais la fumée grise des vastes ateliers ne monte pas encore au ciel, pareille à un encens sacré. Qu’importe! Ce jour béni viendra et alors la cité sera sanctifiée. Pense donc, ô chère âme poétique, à l’heureuse union de l’art et de la nature, pense à la céleste harmonie de l’homme et de son œuvre, pense à la ville qui sera belle et bonne, toute blanche sous le soleil, sans une tache, sans un haillon; alors, alors... O lointain avenir, ô jour splendide qui, comme celui de Faust, méritera d’être arrêté au passage...
Mais la divine cité que nous aimons, doit disparaître; nous la croyons immortelle et elle est vouée à la mort; nous la croyons éternelle et sa vie est ténue comme celle d’un enfant. Elle doit mourir, elle mourra... il faudra dire au voyageur pensif et mélancolique: là fut Naples! Nous pouvons tout lui donner: le travail qui l’anoblit, le commerce qui l’enrichit, l’eau qui la désaltère, le soleil qui assainit ses rues--mais nous ne pouvons pas retarder sa fin dernière. Elle sera une nymphe souriante, rosée, azurée, blonde de soleil, pleine de jeunesse, frémissante de vie, mais elle ne vivra pas longtemps. La légende prophétique le dit--légende qui est répétée de bouche en bouche, qui circule dans les rues, qui entre dans les boutiques, qui monte jusque dans les salons de la noblesse. Vois-tu cette colline au pied de laquelle s’étendent ces beaux villages baignés par la mer, dont les flancs sont couverts de pampres et de vignes bienfaisantes; vois-tu cette colline, striée de funèbres raies noires? C’est elle qui fera mourir Naples: du moins, c’est ce que dit la légende prophétique. Le feu liquide brûle, bout et écume dans les entrailles de cette montagne et s’y accumule pour le jour funeste; au dehors, une petite nuée de fumée blanche montre à peine le profond travail souterrain. Les biges et les quadriges couraient dans les rues de Pompéi; les beaux garçons aux tuniques blanches et les douces jeunes filles aux tuniques candides aimaient la clarté rose du soleil; les séduisantes hétaïres se vêtaient de byssus et se parfumaient de nard; les jeunes gens et les vieillards allaient au Forum, aux Thermes, aux théâtres; des couronnes de roses odorantes étaient suspendues sur les portes des maisons; et cependant la montagne voulut que Pompéi-la-Jolie soit détruite--et quand la montagne le voudra, Naples mourra aussi... Et cette colline, que nous regardons avec admiration, presque avec affection, car elle a une si grande part dans la beauté du paysage napolitain, cette colline sera notre bourreau.
Et personne ne saura ni l’heure, ni le jour. Dans la cité, le monde bruyant se rendra à ses occupations habituelles, courra où le plaisir l’appelle, ira où la douleur le réclame, aimera, haïra, jouira, pleurera--vivra, en somme, comme si rien n’était. Dans le ciel serein, les étoiles brilleront; dans l’air léger, s’élèvera le même panache de fumée. Puis, sur le cratère paraîtra un point rouge, comme une torche allumée là-haut, comme un charbon ardent; les Napolitains hausseront les épaules et murmureront:
--C’est toujours la même chose!
L’éruption grandira avec beaucoup de lenteur; les hommes de science d’alors en constateront les phénomènes et en annonceront la fin prochaine; mais l’éruption croîtra toujours, continuellement. Un roulement souterrain commencera à faire trembler les vitres des maisons; trois fleuves de lave brûlante couleront le long de la montagne; le ciel sombre se teindra de pourpre, le fond de la mer sera rouge et les étrangers arriveront pour contempler l’admirable spectacle, tandis que les Napolitains se presseront sur le Môle, à Santa-Lucia, à Mergellina, sur les terrasses, sur les collines, partout. Mais les habitants des villages qui se trouvent sous la colline, se mettront à fuir et viendront dans la ville, où ils seront accueillis à bras ouverts--et la lave continuera toujours. De nouvelles bouches s’ouvriront et le torrent enflammé arrivera à Résina...
Mais les Napolitains ne craignent rien: le Vésuve est leur ami, il veut s’amuser, c’est un vieux grogneur, mais il se tait vite. Puis, il y a saint Janvier, dont le doigt, levé d’un air impérieux, ordonne à la lave de ne pas avancer; et le cardinal-évêque de Naples fait promener dans les rues la statue en argent du saint et son précieux sang, qui est conservé dans une ampoule de verre. On prie dans les humbles églises. Cependant un matin, le soleil ne se montre pas, un épais nuage gris cache le ciel et il tombe de la cendre; les Napolitains sourient encore et vont à leurs affaires, sous cette étrange pluie. Mais le lendemain, le grondement devient tumultueux, les secousses du tremblement de terre se succèdent à des intervalles réguliers, d’horribles convulsions secouent la montagne, dont les flancs sont couverts de bouches de feu: les coulées de lave s’unissent, se mêlent, se fondent, deviennent un fleuve unique qui roule vers Naples ses vagues solidifiées et ardentes: une étouffante puanteur soufrée empoisonne l’air, il pleut des cendres chaudes et lourdes, il pleut de l’eau bouillante, il pleut des petites pierres, il pleut la mort sur la ville. Dans les clameurs désespérées des agonisants, dans le fracas des maisons qui s’écroulent, dans l’horreur du tremblement de terre, dans l’affreuse tempête qui agite la mer, dans les éclairs sanglants qui couvrent le ciel, dans le bouleversement de toute la nature, la lave triomphante et victorieuse entre à Naples--et Naples achève de mourir dans un incendie colossal.
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Quoi? tu souris encore, orgueilleuse créature. Je te comprends, car je lis en toi comme dans un livre ouvert. Tu penses ce que je pense; tu souris de cette mort: cette Naples qui fut créée par l’amour, qui vécut dans l’adoration des couleurs éclatantes, de la musique ardente, des lourds parfums et des nuits d’ivresse, qui aime la violente volupté de la nature et la douceur des baisers, cette ville passionnée saura bien mourir, saura mourir dignement, dans l’apothéose flamboyante d’un océan de feu.
LA RÉALITÉ
I
Où ils habitent.
Vous ne connaissez certainement pas la vraie Naples. Vous avez tort, car le touriste sincère doit tout visiter. Laissez de côté les descriptions littéraires qui parlent de la Via Caracciolo, de la mer glauque, du ciel de cobalt, des jolies femmes et des vapeurs violettes du soleil couchant; toute cette rhétorique à base de golfe bleu et de collines fleuries, toutes ces phrases faciles et banales sont faites pour les voyageurs qui ne veulent pas être ennuyés par la vue de la misère. Mais vous, touriste sincère et intelligent, vous ne devez pas ignorer cette partie de la ville, vous devez connaître la vraie Naples.
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Peut-être, vous a-t-on fait parcourir une, deux, trois rues des bas quartiers, et en avez-vous eu horreur? Mais vous n’avez pas tout vu: les Napolitains qui vous conduisaient, ne connaissent pas eux-mêmes _tous_ les bas quartiers. Avez-vous seulement suivi la via dei Mercanti?
Elle est large d’environ quatre mètres, si bien que les voitures n’y peuvent passer: elle est sinueuse et se tord comme un boyau: les maisons, très élevées, la plongent, pendant les plus belles journées, dans une lumière livide et morte; au milieu de la rue, un ruisseau noir et fétide, est immobile, comme embourbé, formé d’eau de savon et de lessive, d’eau de la soupe ou du macaroni,--un mélange puant qui soulève le cœur. Dans cette via dei Mercanti, qui est une des principales artères du quartier du Port, il y a de tout: des boutiques obscures où s’agitent des ombres qui vendent toutes les marchandises possibles, des agences de prêts sur gages, des banques de _lotto_; et, de temps en temps, une entrée noire, un passage boueux, l’échoppe d’un marchand de friture d’où sort l’odeur infecte de l’huile rance, ou le comptoir d’un charcutier d’où s’échappent des exhalaisons de fromages pourris et de lard corrompu.
De cette rue, partent une quantité d’autres ruelles encore plus étroites, mais également sales et obscures, et chacune d’elles pue d’une manière différente: le vieux cuir, le plomb fondu, l’acide nitrique ou l’acide sulfurique.
Diverses autres rues descendent au quartier du Port: elles sont roides, petites, mal pavées. La via Mezzocannone est toute peuplée de teinturiers: au fond de chaque boutique brune, brûle un feu vif sous une grosse chaudière, dans laquelle des hommes demi-nus agitent un mélange fumant; sur le pas de la porte sèchent des chiffons rouges ou violets; sur les pavés disjoints, coule toujours un liquide gluant et multicolore. Une autre rue, nommée les _Gradelle di Santa Barbara_[1] a aussi son originalité: de chaque côté habitent de misérables créatures qui, par oisiveté pendant le jour ou par sombre haine de l’homme, jettent par la fenêtre, sur les passants, des écorces de figues et d’oranges, des trognons de pommes, des épis de maïs, et toutes ces immondices restent sur les gradins, si bien que personne n’ose plus passer par là. Il y a encore une autre rue qui conduit à Portanova, où finit la via dei Mercanti et où commence celle dei Lanzieri: vraiment ce n’est pas une rue, c’est un passage, une impasse, une espèce de canal noir, qui se glisse sous deux arches et où semblent être réunies toutes les ordures d’un village africain. Là, à un certain endroit, on ne peut plus avancer: le sol est glissant et le cœur manque...
[1] Gradins de Sainte-Barbara.
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Et avez-vous été dans le quartier Vicaria? Parmi toutes les rues qui le sillonnent, une seule est propre, la rue du Dôme; toutes les autres sont pareilles à celles de la vieille Naples, étroites, étouffées, assombries, bordées de maisons étayées, qui tombent de vieillesse. Il y a un Vicolo del Sole[2], ainsi appelé parce que le soleil n’y pénètre jamais; il y a un Vicolo del Settimo Cielo[3], ainsi nommé à cause de l’éloignement d’une bande de ciel, qui paraît entre les hautes et vieilles demeures. Autour de la petite place des S. S. Apostoli, rayonnent trois ou quatre ruelles: Grotta della Marra, Santa Maria a Vertecœli, Vicolo della Campana, où végète une population maigre et pâle, empestée par la fabrique de tabac qui est proche, empestée par sa propre saleté; et les alentours de Castelcapuano semblent vraiment le centre de toute cette pourriture matérielle et morale, sur laquelle se dresse le symbole de cette population misérable et nécessairement corrompue: la prison.
[2] Ruelle du Soleil.
[3] Ruelle du septième Ciel.
Et le quartier Mercato? Ah oui! ce quartier historique où Masaniello a fait la révolution, où l’on a coupé la tête à Corradino de Suède; oui, oui, les dramaturges et les poètes en ont parlé. Mais au diable la poésie et le drame! Aucune rue n’est propre; on dirait que le balayeur n’y est jamais passé depuis des années, et c’est peut-être la saleté d’un seul jour!
Là se trouve le Lavinaio[4], la grande source dans laquelle se lavent tous les haillons de la vieille et pauvre Naples; le Lavinaio, le large ruisseau où la malpropreté vient se nettoyer superficiellement. Dans le quartier Mercato, il y a une quantité de petites ruelles, mais, étant une femme, je ne puis vous dire ce que sont ces passages immondes, car, ici, l’abjection devient si profonde, si basse, si misérable, la nature humaine se dégrade tellement, que la rougeur de la honte me monte au visage.
[4] La Sentine.
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Vous ne connaissez sûrement pas, touriste de passage, ces maisons rongées par l’humidité, dont le rez-de-chaussée plonge dans la boue, et où, au dernier étage, on brûle l’été et on gèle l’hiver; où les escaliers sont des réceptacles d’ordures; où tous les détritus humains et tous les animaux morts sont jetés dans les puits intérieurs; où la _vinella_, cette minuscule cour centrale, sert de dépotoir à toutes les immondices; où le système de latrines, quand il y en a, résiste à n’importe quelle désinfection.
Vous ne connaissez pas ces maisons délabrées, dont chaque pièce abrite au moins quatre personnes, des poules et des pigeons, des chats efflanqués et des chiens galeux; ces maisons branlantes où on fait la cuisine dans une armoire, où on mange, on dort, on meurt dans la chambre à coucher; des maisons en ruines dont la cage inférieure de l’escalier est habitée par des humains, au-dessous du niveau du sol.
Vous ne connaissez pas ces galeries qui relient les maisons les unes aux autres; ni ces ignobles constructions de bois qui sont suspendues parfois aux murs de ces demeures, ni ces entrées étroites, ni ces ruelles étranglées, ni ces impasses, ces culs-de-sac, ces passages, ces _fondaci_ sans jour ni air.
Vous ne connaissez pas ces maisons où il y a au premier étage une agence de prêts sur gages, au second des chambres meublées pour étudiants pauvres, au troisième une fabrique de feux d’artifice; dans d’autres, il y a au rez-de-chaussée un billard, au premier un hôtel où l’on paie trois sous par nuit, au second un refuge pour les enfants abandonnés, au troisième un dépôt de chiffons. Oui! touriste qui passez rapidement, vous ne connaissez pas toute cette misère, parfois pittoresque, parfois lamentable, et pourtant, croyez-moi, la vraie Naples vaut la peine d’être vue...
II
Ce qu’ils gagnent.
Et cependant la population qui habite dans ces bas quartiers, sans air, sans lumière, sans hygiène, barbottant dans les ruisseaux, enjambant les monceaux d’ordures, respirant des miasmes, mangeant une nourriture insuffisante, cette population n’est pas brutale, méchante ou oisive; son âme n’est pas aigrie, son vice n’est pas morbide et sa misère n’est pas triste. Ces gens, par leur naturelle bonne humeur, aiment les blanches demeures et les collines verdoyantes: aussi vont-ils tous le jour de la Toussaint porter des fleurs sur la tombe des morts, sur les hauteurs de Poggioreale, dans ce cimetière plein de fleurs, d’oiseaux, de parfums et de beaux monuments de marbre, dans ce délicieux _campo-santo_, où j’ai entendu gaiement s’écrier des Napolitains:
--O Gesù, vurria muri, pe sta ccà[5]!
[5] Jésus! Je voudrais mourir pour être ci!
Cette population aime les couleurs claires; elle orne de houppes, de bouffettes et de cocardes les chevaux des charrettes et leur met des panaches multicolores les jours de fête; elle porte des mouchoirs écarlates autour du cou, elle place une tomate sur un sac de farine pour produire un contraste amusant et elle a créé un petit monument de cuivre étincelant, de bois peint, de guirlandes de citrons, de verres et de bouteilles, monument barbare qui est une joie pour les yeux: c’est le comptoir du marchand d’eau.
Cette population, qui adore la musique, dont le chant si amoureusement mélancolique fait frissonner, a une sentimentalité expansive qui se fond dans l’harmonie musicale.
Ce ne sont donc pas des brutes qui se plaisent dans la boue; ce ne sont donc pas des êtres inférieurs qui aiment la laideur et la saleté. Cette population ne mérite pas le sort qui lui est réservé: elle saurait apprécier la civilisation, car elle s’est vite assimilée le peu qu’elle a pu en connaître--elle serait digne d’être heureuse.
* * * * *
Elle habite par force ces bouges. La faute en est à sa misère, à cette misère constitutionnelle, organique, si intense et si profonde, que cent œuvres de bienfaisance n’arrivent pas à la vaincre, que la charité privée n’arrive pas à dominer; ce n’est pas la misère de la paresse, faites-y bien attention, c’est la misère du travailleur, la misère de l’ouvrier, la misère de celui qui peine quatorze heures par jour.
Ce travailleur, cet ouvrier ne peut payer un loyer qui dépasse quinze francs par mois; et encore il faut qu’il soit un ouvrier heureux, car il y en a qui paient dix francs, sept francs et même _cinq_ francs: ces derniers forment la majorité de la population. Il y a quelques années, une Compagnie coopérative construisit du côté de Capodimonte, un phalanstère de maisons ouvrières, claires, propres et hygiéniques; malgré ses efforts, elle ne put donner ses logements à moins de trente-quatre francs par mois.
Aucun ouvrier n’y alla.
Il s’y logea des employés avec leur famille, quelques retraités, des ménages pauvres, enfin cette demi-bourgeoisie qui veut cacher sa pauvreté et avoir un escalier de marbre.
Et cet immense édifice, en partie vide, est la preuve de la misère napolitaine; et même, les bourgeois qui y habitent, piqués dans leur amour-propre par ceux qui les accusent de loger dans des maisons ouvrières, ont fait peindre en gros caractères, sur l’entrée, cette inscription: _les maisons de la Coopérative ne sont pas des maisons ouvrières_.
Trente-quatre francs? Un ouvrier napolitain les gagne en un mois, ces trente-quatre francs: celui qui rapporte un franc par jour dans son ménage peut s’estimer heureux.
Les salaires sont très bas, dans presque toutes les professions, dans presque tous les métiers. Naples est le pays où la main-d’œuvre typographique coûte le moins; tout le monde le sait: les «typos» sont payés un tiers de moins qu’ailleurs. Ceux qui gagnent cinq francs à Milan et quatre à Rome, en ont deux à Naples, aussi c’est dans ce pays à la fois malheureux et béni que naissent et vivent des petites feuilles de chou, qui ailleurs n’auraient pas trois numéros. Les tailleurs, les cordonniers, les maçons, les menuisiers ont des journées misérables: un franc, vingt-cinq sous, trente sous au plus pour douze heures de travail, quelquefois très pénible. Les coupeurs de gants ont quatre-vingt-dix centimes par jour. Et notez que la jeunesse élégante de Naples est la mieux habillée de toute l’Italie; et notez qu’à Naples, on fait les plus beaux souliers et les meubles les plus économiques; et notez que Naples produit les gants les plus renommés. D’autres métiers inférieurs établissent les salaires à soixante-quinze centimes, à douze sous, à dix sous. C’est pour cela que l’ouvrier ne peut payer plus de cinq, sept ou dix francs de loyer par mois--et comme la misère frappe à la porte, la femme, la mère, la sœur, toutes celles qui ont déjà souvent accouché, qui ont allaité, toutes celles qui devraient rester à la maison, cherchent de l’ouvrage dehors. Heureuses celles qui sont employées à la Fabrique de Tabac, qui savent travailler et arrivent à se placer comme couturières, modistes ou fleuristes! Les salaires sont modestes, quinze, dix-sept ou vingt francs par mois: cependant, c’est la fortune pour elles. Mais leur nombre est restreint; tout le reste de la classe pauvre féminine se fait domestique.