Part 11
Et, comme l’autre usurière, elle finit par encaisser cinq ou six fois son capital; comme l’autre, elle est nécessaire aux pauvres gens, qui ne réagissent jamais contre ses violences; comme l’autre, elle ne risque jamais que peu d’argent à la fois, préférant faire beaucoup de petites affaires où il n’y a aucun risque à courir, que de grosses affaires qui offrent toujours du danger.
Les agences privées de prêts sur gages représentent l’usure légalement organisée; ces agences ne sont pas des succursales du Mont-de-Piété, car celles-ci doivent se conformer aux tarifs de la grande Institution de Miséricorde; mais ce sont des spéculations dûment autorisées et vivant avec leurs propres capitaux. Elles sont, en général, exercées par des femmes, profondément adroites dans leur ignorance et dans leur vulgarité, et qui disposent de peu d’argent. Avant tout, dans ces agences, l’objet est horriblement déprécié, s’il n’est pas en or. On y paie un droit d’enregistrement fantastique, puis un tant pour cent pour l’inscription, puis l’intérêt d’un mois payé d’avance, et tout cela est si bien embrouillé, si bien organisé, a une apparence si parfaitement légale, que l’on paie cinq pour cent par mois d’intérêt sans avoir le droit de se plaindre. Je connais la femme d’un employé, qui fut obligée d’engager dans une de ces agences, tenue par une grosse _donna Gabriela_, son unique robe de soie--sa toilette de mariée--qui lui avait coûté deux cent cinquante francs; elle en eut trente-six francs, dont elle toucha seulement une trentaine, laissant six francs pour l’intérêt, l’inscription et le droit d’enregistrement. Pendant six mois, craignant qu’on ne vendît sa robe et n’ayant pas les trente-six francs, elle paya cinq francs à la fin de chaque mois, c’est-à-dire qu’elle remboursa l’argent prêté; le septième mois, elle ne put pas même verser les cent sous et la robe fut vendue. Elle alla à l’agence pour toucher le surplus, car la robe était neuve et avait dû atteindre un bon prix; mais elle vit sur un registre que l’objet avait été dégagé pour trente francs.
Puis, elle eut le plaisir de rencontrer _donna Gabriela_ au théâtre, se pavanant dans la fameuse toilette de noce, couverte de bijoux retirés de l’agence. Car, beaucoup de ces prêteuses aiment à se parer des objets qu’elles ont en dépôt, et souvent la femme du peuple voit le _lacetto_ d’or qu’elle a été obligée d’engager, entourer le cou de l’_impegnatrice_[21], qui porte les boucles d’oreilles d’une voisine et le manteau de velours de la dame du troisième; aussi, ce sont derrière les portes et derrière les fenêtres, quand l’_impegnatrice_ passe, des soupirs étouffés, des larmes essuyées furtivement, des pâleurs subites: la prêteuse sur gages semble être une idole hindoue, à laquelle on sacrifie l’or et le sang.
[21] Prêteuse sur gages.
Quelques _impegnatrici_, plus adroites et plus calculatrices, engagent de nouveau à la Banque les objets d’or ou de matières précieuses; elles gagnent encore dans cette petite opération, car la Banque prête honnêtement le tiers de la valeur, tandis qu’elles n’en donnent que le cinquième; ainsi elles augmentent leurs capitaux et mettent les objets en sûreté.
Mais pourquoi, me demandera-t-on, les pauvres gens ne s’adressent-ils pas directement à la Banque? Pourquoi se font-ils dépouiller par ces agences? C’est parce que dans les deux succursales de la Banque gouvernementale, les démarches demandent du temps--et beaucoup de personnes n’ont pas suffisamment de patience, ne savent comment s’y prendre, veulent en finir vite, ont un besoin pressant de cet argent et préfèrent entrer dans une des premières agences qu’elles trouvent sur leur chemin, où on les sert immédiatement, sans formalité et sans paroles inutiles. Et puis, dans ces administrations du gouvernement, il y a toujours beaucoup de monde: une personne timide y rougit de honte et préfère entrer dans la pénombre discrète des agences privées, où une grande discrétion est observée. Et puis, encore, la foule est si grande dans ces grands établissements, le vendredi et le samedi, à cause du _lotto_ qui, on le sait, a lieu dans l’après-midi du samedi, que les Banques gouvernementales sont débordées et le peuple se déverse dans les agences privées.
Maintenant, calculez: chaque passage a sa _donna Carmela_; chaque rue a sa _donna Rafaela_; chaque carrefour a son agence autorisée et, dans certaines impasses sombres, on prête sur gages à chaque pas. Calculez, multipliez, pensez à la misère, pensez au terrible jeu du _lotto_--d’un côté, l’activité et la tromperie; de l’autre, l’honnêteté et l’ingénuité, le besoin et la faim. Le peuple napolitain, dans les spasmes d’une souffrance infinie, se meurt lentement, rongé par un chancre effroyable: l’usure!
VII
Ce qui les entoure.
Le matin, si vous avez le sommeil léger, vous entendrez au milieu des rumeurs napolitaines, un bruit de clochettes qui résonnent en cadence, tantôt s’arrêtant, tantôt recommençant après un court intervalle; et aussitôt les portes battent, les fenêtres s’ouvrent et se referment, des voix s’élèvent, on discute du haut d’une terrasse dans la rue. Ce sont les vaches qui font leur tournée, conduites par un gamin sale et haillonneux: les servantes achètent les deux sous de lait traditionnel, s’attardent sur le pas des portes, se disputent sur la mesure; beaucoup d’entre elles, pour s’éviter la fatigue de monter et de descendre les escaliers, font glisser de la croisée au bout d’une corde, un petit panier, dans lequel il y a un verre vide et deux sous, et d’en haut elles protestent encore que la quantité n’est pas suffisante, que le vacher est un voleur, et elles ramènent la petite corbeille avec de grandes précautions; puis, elles referment rageusement les fenêtres.
Les vaches s’arrêtent devant toutes les portes; quand les bonnes dorment encore, le gamin crie très fort:
--_Acalate ó panaro_ (faites descendre le panier).
Et si elles n’entendent pas, il agite furieusement la sonnaille de la bête. C’est un tableau pittoresque et matinal: ces vaches toutes couvertes de boue, ces gamins aux rudes mains noires qui salissent le verre, ces servantes dépeignées et sans corset, ces commères aux camisoles tachées de tomates.
La seconde partie du tableau est dans l’après-midi; de quatre à six heures, s’élève un tintement aigu et frémissant: ce sont les troupeaux de chèvres qui dévalent dans les rues de la ville, menés par un chevrier avec un bâton.
Devant chaque maison, le troupeau s’arrête, se jette à terre pour se reposer, le chevrier attrape une bête, la traîne sous la porte pour la traire sous les yeux de la servante, qui est descendue; quelquefois la maîtresse est méfiante, elle ne croit ni à l’honnêteté de la bonne ni à celle du chevrier--alors chèvre et chevrier montent jusqu’au troisième étage, et sur le palier se forme un conseil de famille, pour surveiller la traite du lait.
Le chevrier et sa chèvre redescendent au galop, donnant de la tête contre quelque malheureux qui monte et ne s’attend pas à cette rencontre: en bas, sous la porte, il y un combat entre le chevrier et ses bêtes pour les faire remuer, jusqu’à ce qu’elles prennent une course folle, surtout quand la nuit s’approche et qu’elles savent retourner sur leurs collines.
Dans toutes les villes civilisées, ces troupeaux de bêtes utiles, mais sales et puantes, ces vaches maculées de boue, ne se voient pas dans les rues: le lait s’achète dans des boutiques propres, blanches et claires.
A Naples, non: cette coutume est trop pittoresque pour qu’on l’abolisse. Aucun Conseil municipal n’oserait le faire. La grande réforme de ces vingt-cinq dernières années, a été d’empêcher les cochons de circuler dans les rues, ce qui était permis auparavant.
* * * * *
Une autre chose très pittoresque, c’est l’envahissement de la rue par les petits boutiquiers ou les marchands ambulants. La via Roma, qui est l’ancienne rue de Tolède et la plus importante de la ville, est abandonnée jusqu’à huit heures du matin aux revendeurs de fruits, d’herbes et de légumes: c’est une avalanche de figues et de fèves, de raisin et de chicorée, de tomates et de piments multicolores; c’est un ruissellement d’eau, un éclaboussement, un arrosement continuel, un lavage ininterrompu de toutes ces ordures; puis, après huit heures, la rue n’est plus qu’une mare d’eau sale, dans laquelle nagent des écorces, des trognons de choux, des feuilles jaunies, des fruits pourris, des tomates crevées--et les efforts des balayeurs n’arrivent pas plus à nettoyer les trottoirs et la chaussée de tous ces débris, que toute l’eau de la mer n’arrivait à laver la main ensanglantée de Lady Macbeth.
Cependant, le grand marché de Monte-Oliveto est proche, mais il reste vide, avec la mélancolie des grandes constructions inutiles; celui de San-Pasquale, à Chiaia, est fermé: le maraîcher napolitain ne veut pas y aller, il veut vendre dans la rue.
Le quartier de la Pignasecca est obstrué par une foire continuelle. Il y a bien des boutiques, mais tout se débite dans la rue; les trottoirs disparaissent sous les étalages en plein vent et on ne les a jamais vus; le macaroni, les herbes, les légumes, les denrées coloniales, les fruits, la charcuterie, les fromages, tout est dehors, exposé au soleil, au vent, à la pluie; le comptoir, le banc, les balances sont dans la rue; on y fait de la friture, car il y a un artiste célèbre en ce genre; on y débite des melons, car il y a un vendeur célèbre par sa façon de vanter sa marchandise; les ânes chargés de fruits vont et viennent--le baudet est le maître calme et puissant du quartier de la Pignasecca.
Le roman expérimental pourrait appliquer ici sa traditionnelle symphonie des odeurs, car elles forment vraiment un orchestre extraordinaire: l’huile chaude, le saucisson rance, le fromage en décomposition, le poivre fraîchement moulu, le vinaigre acide, la morue qui dessale; et au milieu de ce concert de senteurs étranges, résonne le _leit motiv_: l’odeur du poisson, surtout du thon, qui se débite en plein soleil, sur des plaques de marbre inclinées. Le matin, le thon vaut vingt sous et le marchand en annonce le prix avec orgueil; mais, à mesure que l’heure avance, le prix baisse, il descend à dix-huit sous; quand il arrive à douze sous, la note dominante de cette musique a atteint son apogée.
Du reste, tout cela est très beau--pour le peintre ou le romancier.
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Rien de plus pittoresque que le quartier Santa-Lucia, propriété exclusive de messieurs les pêcheurs et mariniers, tresseurs de filets ou vendeurs d’huîtres; ainsi que de mesdames leurs femmes, vendeuses d’eau soufrée ou de croquets, marchandes de poulpes bouillis ou de piments frits; ainsi que de messieurs leurs fils, essaims innombrables de petits corps nus et bruns comme du bronze. Dans cette rue, au grand air, on fait tout: la lessive et la conserve de tomates, la coiffure des femmes et l’épouillement des enfants, la cuisine et l’amour, des parties de cartes et des parties de _morra_. La rue de Santa-Lucia appartient à ceux qui y sont nés. Les quatre ruelles étranglées qui montent du quai vers la colline valent les _fondaci_ du quartier Mercato pour la saleté; des arcades réunissent les maisons branlantes, des cordes vont d’une fenêtre à une autre, une petite lampe brûle devant une Madone noire et éclaire seule ces sortes de passages, remplis par les immondices de tout un quartier.
Le trottoir n’existe plus du côté de la mer, les habitants s’en sont emparés et l’ont enrichi de nasses, de filets, de jarres d’eau soufrée. Pendant l’été, ils dorment sur le trottoir ou sur le parapet, et grognent contre le passant qui ose les réveiller. Personne ne se risque du côté des maisons, car là, en manière de plaisanterie, les épis de maïs et les écorces de figues volent en l’air, et les gargottes dressent leurs _tavolelle_[22] jusque sur la chaussée.
[22] Petites tables.
Les habitants supportent que le tramway passe dans leur rue, mais ils le couvrent d’injures souvent et volontiers, car c’est une violation de leur territoire; les vendeuses d’eau soufrée ont l’air d’hommes habillés en femmes, avec leurs mules à hauts talons, la jupe courte attachée sous les aisselles, les rosettes de perles soutenues par un fil noir autour des oreilles, afin que le poids n’en déchire pas le lobe; elles sont naturellement agressives et brutales: elles vous forcent à boire de l’eau soufrée, se disputent entre elles et se volent mutuellement. Elles sont indomptables: pour arriver à les diriger, on est obligé de choisir le délégué de police parmi les habitants du quartier et il les traite comme des chiens.
Une fois, deux d’entre elles rossèrent à mort un garde municipal, qui voulait leur dresser une contravention; mais, le lendemain elles se cotisèrent pour aider une vieille mère, dont le fils était à l’hôpital.
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Il est amusant, pour un amateur de couleur locale, de rencontrer, le soir dans la via Roma, une charrette arrangée comme une table, sur laquelle sont disposées des assiettes remplies de figues d’Inde épluchées: un homme pousse la charrette, qui est éclairée par une lampe à pétrole fumeuse, et le véhicule s’arrête de temps en temps. Il repart, laissant quelquefois derrière lui des écorces épineuses, qui font glisser les passants.
Il est amusant, pour un romancier, de flâner après minuit et de voir des hommes qui dorment sous le portique de Saint-François-de-Paule, la tête appuyée sur les bases des colonnes; de voir des hommes et des femmes qui dorment sur les bancs des jardinets, place du Municipe; de voir des petits garçons et des fillettes qui dorment sur les degrés des églises de Saint-Ferdinand, de Sainte-Brigitte, de la Madone-des-Grâces,--surtout cette dernière, qui a un large escalier et des balustrades profondes, au centre de la via Roma.
Il est amusant, pour un touriste curieux, d’aller voir le cloître Saint-Thomas-d’Aquin, à deux pas de la via Roma, où il n’y a plus de moines, mais qui est une petite Cour des Miracles, avec ses échoppes toutes grouillantes d’ombres, avec ses maisons grouillantes de pauvres et de malheureux.
Mais en réalité il est très, très cruel que tout ceci existe encore, que des créatures humaines le subissent et que des hommes de cœur supportent que cela soit...
VIII
Ce qui les soutient.
Quand une femme du peuple napolitaine n’a pas de fils, elle ne se tourmente pas en secret de sa stérilité; elle ne suit pas d’admirables cures pour guérir, comme une jeune épousée de l’aristocratie; elle n’élève pas un petit chien, une chatte ou un perroquet, comme une petite bourgeoise sentimentale. Un beau matin de Dimanche, elle s’achemine avec son mari, vers l’_Annunziata_, où sont hospitalisés les Enfants-Trouvés, et, au milieu des garçons et des filles sevrés ou déjà grandelets, elle choisit celui pour lequel elle éprouve le plus de sympathie; après avoir fait la déclaration d’usage au Directeur de l’établissement, elle emporte triomphalement dans ses bras la _Figlia della Madonna_[23].
[23] On appelle _Figlia della Madonna_--fille de la Madone--les Enfants-Trouvés.
Elle aime cette petite créature qui n’est pas sienne, comme si elle l’avait mise au monde; elle souffre de la voir souffrir, que ce soit de maladie ou de misère, comme si cette enfant sortait vraiment de ses entrailles; dans le petit monde enfantin napolitain, les plus battus sont certainement les fils légitimes, car on ne doit pas frapper une «fille de la Madone». Une tendre pitié fait dire à la mère adoptive:
--_Puverella, non aggio core de la vattere, è figlia della Madonna!_ (Pauvre petite, je n’ai pas le courage de la battre, c’est une fille de la Madone.)
Si l’orpheline croît en santé et en beauté, la mère en est glorieuse comme si c’était son œuvre propre, elle cherche à l’envoyer à l’école ou au moins chez une couturière, car certainement, par sa grâce ou sa distinction, l’enfant doit être fille d’un prince; en aucun cas, que ce soit de misère ou de maladie, la mère adoptive ne rend, comme elle a le droit de le faire, la fillette à l’_Annunziata_. Et, en revanche, celle-ci lui porte une affection profonde, réellement filiale; et, plus tard, le souvenir de l’_Annunziata_ disparaît, et cette mère fictive possède réellement une fille.
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Mais, il y a plus encore: une mère a cinq enfants, le dernier tombe gravement malade; elle fait le vœu à la Madone, pour que son fils guérisse, d’adopter un Enfant-Trouvé. Le fils meurt, mais la mère, portant autour du cou le mouchoir noir, qui est son unique signe de deuil, accomplit le vœu, tout en larmes. Et, peu à peu, la créature vivante console la mère de la créature morte et il ne reste en elle qu’un souvenir très doux, tandis que fleurit dans son cœur une immense gratitude pour la _figlia della Madonna_!
Quelquefois le fils guérit: le premier jour de sortie, la mère le prend dans ses bras et le porte à l’église de l’_Annunziata_; elle lui fait baiser le maître-autel, puis ils vont dans l’intérieur de l’établissement choisir un petit frère ou une petite sœur. Et, au milieu des cinq ou six enfants légitimes, la pauvre créature abandonnée n’est jamais intruse, elle ne craint pas d’être chassée, elle mange comme les autres, elle travaille comme les autres, les frères la surveillent pour qu’elle ne s’amourache pas de quelque débauché, elle se marie et pleure à chaudes larmes quand elle quitte la maison--elle y revient souvent, comme à un refuge et à une consolation.
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Voici un cas fréquent de pitié: une mère trop faible ou fatiguée par le travail, n’a pas de lait. Il se trouve toujours une amie, une voisine ou quelqu’étrangère charitable qui offre son lait; elle allaitera deux enfants en même temps, qu’est-ce que cela fait? Le bon Dieu lui enverra du lait en quantité suffisante. Trois fois par jour, la mère au sein aride, porte la petite créature chez la mère heureuse et, assise mélancoliquement sur le pas de la porte, elle regarde son enfant sucer la vie. Il faut avoir vu cette scène et avoir entendu le ton doux, humble et reconnaissant avec lequel elle dit, en reprenant son fils dans ses bras:
--_O Signore t’o renne la carità che fai a sto figlio!_ (Le Seigneur te rende la charité que tu fais à cet enfant!)
Et la mère nourricière finit par adorer ce second enfant, et quand on le sèvre, elle souffre de ne plus le voir; de temps en temps, elle va le retrouver, lui porte un sou de bonbon ou une médaille de la Vierge: le petit a deux mères.
J’ai encore vu une autre chose: une pauvre femme faisait des ménages et ne pouvait garder son enfant avec elle; elle le confiait à une autre pauvre femme qui piquait des bottines et travaillait chez elle--c’est à dire dans la rue. Celle-ci mettait les deux enfants, le sien et celui de son amie, dans le même _sportello_[24], elle attachait une ficelle au bord du berceau et l’autre extrémité à son propre pied, et tout en cousant, elle fredonnait une chanson pour endormir les deux bébés--et tout en cousant, elle faisait aller son pied en avant et en arrière pour balancer rythmiquement le berceau où reposaient les deux petites créatures.
[24] Berceau en osier.
Voici encore un autre fait: une femme qui était en service, confiait la garde de son fils à une amie; mais celle-ci lui conduisait l’enfant pour le faire téter, et elle venait de très loin, suant, sous le soleil, portant ce lourd fardeau dans ses bras. L’entrevue avait lieu sur le palier ou dans la cuisine, et généralement le dialogue suivant avait lieu:
--_S’è stato cuieto, almeno._ (Il a été tranquille au moins.)
--_Cuieto sí, ma tene sempe fame._ (Tranquille, oui, mais il a toujours faim.)
--_Core de mamma soia!_ (Petit cœur de sa maman.)
Puis, quand le nourrisson avait fini de téter, l’amie reprenait cet enfant qui n’était pas sien, en lui disant:
--_Iammocenne, á casa, já, core de la zia, saluta a mammà._ (Maintenant, retournons à la maison, petit cœur de sa tante, et salue ta maman!)
Et elle s’éloignait, tranquillement, sans murmurer, tandis que la mère, de la fenêtre de la cuisine, jetait un dernier regard sur son fils.
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Le peuple naturellement ne peut donner d’argent à de plus pauvres que lui, puisqu’il n’en a pas; mais on voit et on entend des charités plus tendres, plus délicates.
Par exemple, une cuisinière était toujours de mauvaise humeur quand sa maîtresse lui commandait du bouillon; elle n’était heureuse que lorsqu’on lui ordonnait du macaroni, des légumes, du riz, ou bien de grosses soupes, bien nourrissantes. On la soupçonna pendant longtemps d’être gourmande ou affamée, quoiqu’à son corps affaibli et fatigué, le bouillon fût plus nécessaire que le macaroni: en réalité, elle donnait son premier plat, tous les jours, aux deux enfants de la portière et préférait leur offrir une belle assiettée de soupe que trois cuillerées de bouillon: elle ne mangeait qu’un peu de viande.
Le soir, quand elles s’en vont, les servantes emportent dans un paquet des restes du dîner, si leur maîtresse a la bonté de les leur laisser; ces restes ne sont pas pour elles, ils nourrissent un petit frère, un neveu, une vieille mère ou une pauvre femme qui n’a pas autre chose.
Aucune servante ne mange tout ce que vous lui donnez: une moitié, tout quelquefois, est destiné à une autre personne.
Et les malades dans les hôpitaux, les détenus dans leurs prisons, trouvent toujours une sœur, une tante, une marraine, une amie, une maîtresse qui se torturent toute la semaine, afin d’acheter le jeudi ou le dimanche des oranges pour calmer la soif du malade la nuit; et qui lavent, en se cachant, la chemise du prisonnier, afin qu’il puisse la mettre le lendemain, bien blanche et bien repassée.
Il faut aller à la porte des hôpitaux, les jours de visites, voir la foule de femmes qui se tiennent là, pâles, anxieuses, haletantes. J’en ai vu une, dont le mari venait de mourir à l’hospice, aller, dans une seule journée, chez le directeur, chez tous les médecins, chez la supérieure des Sœurs, chez les Sœurs, chez les internes, chez les garçons de salle, pleurer, prier, s’arracher les cheveux, les conjurant au nom du Christ, de ne pas disséquer son mari. Elle supportait l’idée de la mort, mais l’autopsie l’exaspérait.
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Il n’y a pas de femme qui, mangeant dans la rue et voyant un enfant la regarder, ne lui donne aussitôt un petit morceau de ce qu’elle mange, même si c’est du pain sec. A peine une femme enceinte s’arrête-t-elle dans la rue, tous ceux qui mangent ou qui vendent des choses qui se mangent, sans qu’elle témoigne aucun désir, lui en offrent, l’obligent à en prendre, ne voulant pas être cause d’une envie dissimulée.
Les pauvres gens qui errent dans les rues, sont secourus par la population: celui-là donne un morceau de pain; celui-ci, deux ou trois tomates; cet autre, un oignon; ce quatrième, une cuillerée d’huile ou une poignée de charbon. Ainsi, une femme du peuple, pour faire un peu de bien, laissait une mendiante venir cuire, sur son propre feu, les rares comestibles que la pauvresse avait recueillis. Puisque le feu devait s’éteindre, une fois la cuisine finie, ne valait-il pas mieux laisser en profiter une autre?
Une femme faisait une charité plus ingénieuse encore: elle-même était fort pauvre et mangeait seulement du macaroni cuit dans de l’eau salée, assaisonné d’un peu de fromage râpé; mais la voisine, plus pauvre encore, n’avait que des croûtons de pain rassis. Alors la moins misérable donnait à son amie, l’eau où avait cuit le macaroni, une eau blanchâtre et trouble dans laquelle l’autre faisait tremper son pain durci, et _au moins cela avait un certain goût de macaroni_.
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