Chapter 10 of 12 · 3975 words · ~20 min read

Part 10

--Vous cherchez à nous tromper, Small, dit Athelney Jones, d'un ton sec; si vous aviez vraiment voulu jeter le trésor dans la Tamise, il vous aurait été bien plus facile d'y jeter la cassette tout entière, contenant et contenu.

--Plus facile pour moi, c'est vrai, mais aussi plus facile pour vous, répondit-il avec un clignement d'œil malicieux. L'homme qui a été assez malin pour me dépister serait bien assez habile pour retirer un coffret en fer du fond de la rivière. Mais maintenant que les bijoux sont éparpillés sur un parcours d'une dizaine de kilomètres, c'est une autre affaire. Et pourtant cela m'a serré le cœur; je suis devenu à moitié fou de rage, voyez-vous, quand vous vous êtes mis à nous donner la chasse. Enfin, ce n'est plus le moment de se lamenter. J'ai eu quelques hauts dans ma vie, j'ai eu surtout bien des bas, mais cela m'a appris au moins à ne jamais pleurer sur ce qui était irrémédiable.

--Tout cela est très grave, Small, reprit le détective. Si vous aviez aidé la justice au lieu de lui jouer un tour pareil, vous auriez eu quelques droits à l'indulgence du tribunal.

--La justice? grogna l'ex-forçat, vous parlez de justice? Est-ce qu'elle n'est pas tout entière de mon côté la justice? Alors vous trouveriez juste que je renonce à ce que j'ai péniblement gagné en faveur de gens qui n'ont jamais rien fait? Voulez-vous savoir quels sont mes droits? Écoutez: vingt longues années passées dans ces marais fiévreux, vingt longues années d'un travail incessant au milieu des miasmes délétères des mangliers, la nuit enfermé dans d'ignobles baraques, pêle-mêle, avec les forçats, dévoré par les moustiques, torturé par les fièvres, maltraité par tous ces maudits surveillants noirs, trop heureux de pouvoir se revenger sur un blanc.... Voilà comment j'ai gagné le trésor d'Agra, et vous venez ensuite me parler de justice, parce que je n'ai pu supporter la pensée de voir d'autres jouir de ce qui m'avait coûté si cher! Non, non, voyez-vous, j'aimerais mieux être pendu vingt fois, ou recevoir dans la peau un des dards de Touga, que de traîner toute mon existence dans une cellule de galérien pendant qu'un autre vivrait dans un palais tranquille et heureux, grâce à l'argent qui devrait m'appartenir.»

Small avait rejeté son masque d'impassibilité, les mots s'échappaient tumultueusement de ses lèvres, ses yeux lançaient des éclairs, et il faisait cliqueter ses menottes en se tordant convulsivement les mains. En voyant sa fureur et sa rage, je compris la terreur éprouvée par le major Sholto en apprenant que le forçat dépouillé par lui s'était lancé à sa poursuite.

«Vous oubliez que nous ignorons toute cette histoire, dit Holmes tranquillement. Vous ne nous l'avez pas racontée et il nous est impossible de savoir jusqu'à quel point la justice a pu, dans le principe, se trouver de votre côté.

--Eh bien, monsieur, je conviens que vous m'avez toujours parlé très poliment, quoique je voie bien que c'est à vous que je suis redevable de cette jolie paire de bracelets. Mais je ne vous en veux pas. Vous avez joué franc jeu, la chance vous a favorisé, voilà tout. Aussi, puisque vous désirez connaître mon histoire, je suis prêt à tout vous raconter et chacune de mes paroles sera l'expression de la vérité la plus pure. Je le jure par le Dieu tout-puissant. Soyez seulement assez bon pour mettre le verre près de moi, de façon que je puisse me rafraîchir, si je me sens le gosier trop sec.--Là, merci.

«Je suis né dans le comté de Worcester près de Pershore. Je vous garantis que vous trouveriez encore maintenant une quantité de Small dans ces parages-là, si vous vouliez vous en donner la peine. J'ai eu souvent envie d'aller y faire un petit tour, mais, à vrai dire, je n'ai jamais fait grand honneur à ma famille et je ne sais pas trop la réception qui m'y attendrait. Tous ces gens-là étaient de petits fermiers, tranquilles, assidus aux offices, connus et estimés dans leur pays, tandis que moi j'ai toujours été assez mauvais sujet. Enfin, vers l'âge de dix-huit ans, je cessai de les ennuyer: car, m'étant embarqué dans une mauvaise affaire à propos d'une fille, je ne pus m'en tirer qu'en acceptant le «Schelling de la Reine[3]», et en me faisant incorporer au 3e grenadiers qui partait pour les Indes. Je n'étais cependant pas destiné à faire longtemps le métier de soldat. Je commençais à être à peu près décrassé et à savoir manier mon fusil, lorsque j'eus un jour la fâcheuse idée d'aller me baigner dans le Gange. Par bonheur, j'avais avec moi un sergent de ma compagnie, John Holders, un des meilleurs nageurs de toute l'armée. Tandis que j'étais au milieu du fleuve, un crocodile me happa la jambe droite et me la coupa, juste au-dessus du genou, aussi proprement qu'un chirurgien aurait pu le faire. L'émotion, jointe à la perte de mon sang, me fit perdre connaissance et j'allais me noyer, quand Holders m'empoigna et m'amena jusque sur le rivage. A la suite de cet accident, je restai cinq mois à l'hôpital et lorsqu'enfin je pus me traîner dehors avec cette béquille rivée à ma cuisse, je me trouvai rayé des contrôles de l'armée comme invalide et impropre à tout service actif.

[3] La prime d'engagement.

«Mon sort, vous le voyez, était plutôt cruel, à vingt ans infirme et incapable de rien faire. Malgré tout, mon malheur se trouva devenir pour moi une bonne fortune. Un planteur d'indigo, nommé Abel White, avait besoin d'un contremaître pour surveiller ses coolies et les faire travailler. Or, c'était un ami de mon colonel, et celui-ci s'était fort intéressé à moi depuis mon accident. Enfin, pour tout résumer en quelques mots, le colonel me recommanda chaudement à Mr White. Comme j'avais surtout à parcourir la plantation à cheval pour m'assurer du travail fait et prendre en note les paresseux, ma jambe n'était pas un obstacle, car il me restait assez de pince pour me tenir bien en selle. Mes appointements étaient considérables, mon logement confortable, et j'envisageais gaiement la perspective de passer le reste de ma vie dans une plantation d'indigo. Mon maître était un homme fort aimable et il lui arrivait souvent de venir dans ma petite cabane fumer une pipe avec moi; dans ces pays-là, voyez-vous, les gens de race blanche se sentent au cœur l'un pour l'autre des tendresses qui leur seraient inconnues dans leur patrie.

«Mais quand j'ai eu de la veine, elle n'a jamais duré longtemps. Un beau jour, sans aucun présage précurseur, la grande révolte éclata. La veille, les Indes paraissaient aussi calmes et aussi tranquilles que les comtés de Surrey ou de Kent. Le lendemain, deux cent mille démons noirs étaient déchaînés et le pays présentait vraiment l'image de l'enfer. Mais, messieurs, vous connaissez, sans doute, tout cela aussi bien et même bien mieux que moi; car la lecture n'est pas mon fort. Je ne sais donc que ce que j'ai vu de mes propres yeux. Notre plantation était à un endroit appelé Muttra, près de la frontière nord-ouest. Chaque nuit, le ciel était éclairé par des lueurs sinistres. C'était quelque habitation de colon qui brûlait, et chaque jour nous voyions passer de petites troupes d'Européens traînant à leur suite leurs femmes et leurs enfants et se dirigeant vers Agra, où se trouvait la garnison la plus rapprochée. Mr Abel White était un homme fort entêté. Il s'était mis dans la cervelle que la révolte avait été très exagérée et qu'elle se calmerait aussi rapidement qu'elle avait surgi. Aussi, tandis que le pays autour de lui était tout entier en feu, il restait tranquillement sous sa véranda à boire des grogs au whiskey et à fumer de longues pipes. Vous pensez bien que je ne l'abandonnai pas, pas plus du reste que ne le fit Dawson, le teneur de livres de la plantation, dont la femme tenait le ménage du maître. Mais, un beau jour, la tourmente s'abattit sur nous.

«Ce matin-là, je m'étais rendu à une plantation éloignée et dans la soirée je rentrais lentement à la maison, lorsque j'aperçus tout à coup ce qui me sembla être un paquet de vêtements tout au fond d'un profond ravin. En m'en approchant, un frisson d'horreur me glaça jusqu'aux os; c'était la femme de Dawson, toute tailladée à coups de sabre et déjà à moitié dévorée par les chacals et par les chiens indigènes. Un peu plus loin, sur la route même, le cadavre de Dawson gisait la face contre terre; il tenait encore à la main un revolver déchargé, et près de lui étaient étendus les corps de quatre cipayes qu'il avait tués avant de succomber lui-même. Je restais là, me demandant quel parti prendre, quand je vis une fumée épaisse s'échapper de l'habitation de Mr Abel White, tandis que des colonnes de flammes s'élançaient dans les airs. Il était donc trop tard pour aller au secours de mon maître et je n'aurais pu que risquer ma propre vie, sans la moindre utilité, en m'avançant davantage. De loin, je pouvais apercevoir des centaines de démons noirs, portant encore la veste rouge, qui entouraient la maison incendiée en dansant et en hurlant. Quelques-uns d'entre eux m'ayant signalé, une ou deux balles sifflèrent à mes oreilles. Alors je me jetai dans les prairies et galopai une partie de la nuit jusqu'à ce que je me trouvasse sain et sauf dans les murs d'Agra.

«Cependant, même dans cette ville, la sécurité était loin d'être absolue. Tout le pays était soulevé; on se serait cru au milieu d'un essaim d'abeilles. Lorsque les Anglais parvenaient à se grouper, ils restaient bien maîtres du terrain aussi loin que leurs fusils pouvaient porter; mais voilà tout, et, partout ailleurs, la fuite était leur seule ressource. C'était la lutte de millions de forcenés contre quelques centaines d'hommes, et, détail bien cruel, ces ennemis que nous combattions n'étaient autres que nos propres troupes, nos troupes d'élite, infanterie, cavalerie, artillerie, instruites et entraînées par nous avec tant de soin, qui maintenant se rassemblaient dans leurs camps au son de nos propres sonneries et tournaient contre nous les armes que nous leur avions données.

«Dans Agra se trouvait réuni le 3e fusiliers du Bengale, quelques Sikhs, deux pelotons de cavalerie et une batterie d'artillerie. On avait créé en outre un corps de volontaires, composé d'employés et de marchands et je demandai à en faire partie, malgré ma jambe de bois. Dans les premiers jours de juillet, nous marchâmes à la rencontre des rebelles et nous les battîmes à Shahgunge, mais le manque de munitions nous força à rétrograder et à rentrer dans la ville.

«Cependant nous recevions de tous côtés les nouvelles les plus alarmantes; cela n'avait rien d'étonnant, car, si vous consultez la carte, vous verrez que nous nous trouvions au centre du pays soulevé, n'ayant pour nous appuyer que Luchnow, à plus de trois cents kilomètres à l'est de Cawnpore, presque aussi éloignée dans la direction du sud. Dans toute cette région on n'entendait plus parler que de crimes et d'atrocités sans nom.

«Agra est une ville considérable remplie de fanatiques et de mécréants de toute espèce. Aussi notre poignée d'hommes se sentait perdue dans le labyrinthe de ses petites rues étroites et tortueuses, et notre chef prit le parti de s'établir de l'autre côté de la rivière, dans l'ancienne citadelle. Je ne sais, messieurs, si vous avez entendu parler de ce fort si curieux. C'est une des choses les plus extraordinaires que j'aie rencontrées et cependant Dieu sait si j'ai vu de drôles de pays.

«En premier lieu, ses dimensions sont énormes, et je suis sûr que son enceinte contient un nombre respectable d'hectares. Tout un quartier est moderne: c'est là qu'on cantonna la garnison en même temps que les femmes, les enfants, les magasins, etc., et encore tout cela n'en occupa-t-il qu'une faible partie. Cependant ce quartier moderne est bien moins considérable encore que le vieux quartier qui est, du reste, complètement abandonné et où les scorpions et les mille-pattes règnent en maîtres. Celui-ci se compose uniquement de cours spacieuses, reliées par des passages tortueux, ou séparées les unes des autres par un dédale de longs corridors. Rien de plus facile que de s'y perdre. Aussi ne s'y aventurait-on que rarement, si ce n'est quelque patrouille munie de torches.

«La rivière baigne le mur d'enceinte de la citadelle et la protège en avant; mais, sur les deux autres faces et sur les derrières, de nombreuses portes s'ouvrent sur la campagne; il fallait nécessairement les garder aussi bien dans le vieux quartier que dans celui qui était occupé par nos troupes. Comme nous manquions de monde et que nous avions à peine assez d'hommes pour garnir les saillants et pour servir les pièces, il nous était impossible de mettre à chacune des ouvertures une garde suffisante. On organisa alors un poste central au milieu de l'enceinte et on ne mit à chaque porte qu'un blanc avec deux ou trois indigènes sous ses ordres. Je fus désigné ainsi pour être de garde pendant quelques heures chaque nuit à une poterne isolée qui donnait sur la face sud-ouest, et on mit sous mes ordres deux soldats sikhs; j'avais la consigne de tirer un coup de feu à la moindre alerte, de façon que le poste central pût m'envoyer immédiatement du secours. Mais comme ce poste se trouvait à plus de deux cents mètres de moi, et que j'en étais séparé par tout un labyrinthe de passages et de corridors, il me semblait impossible qu'aucun secours pût arriver à temps en cas d'une attaque imprévue.

«Quoi qu'il en fût, j'étais assez fier du commandement qui m'avait été confié malgré mon inexpérience et ma jambe en moins. Deux nuits de suite, je montai la garde avec mes indigènes. C'étaient de grands et solides gaillards à l'aspect farouche, nommés, l'un Mahomet Singh et l'autre Abdullah Khan, tous les deux vieux soldats et s'étant battus autrefois contre nous à Chibiau-Wallah. Quoiqu'ils sussent assez bien l'anglais, je ne parvenais pas à en tirer grand'chose. Ils préféraient rester assis côte à côte et bavarder toute la nuit dans leur étrange langage. Quant à moi, je me tenais en dehors de la porte, contemplant les sinuosités de la large rivière, ou les lumières vacillantes de la grande ville qui s'étendait à mes pieds. Le roulement des tambours, le bruit des tam-tams, les cris et les hurlements des rebelles, ivres d'opium et d'alcool, ne nous permettaient pas d'oublier un instant les dangereux voisins dont le fleuve seul nous séparait. Toutes les deux heures, l'officier de service faisait sa ronde et s'assurait que tout était en ordre.

«La troisième nuit, le ciel était obscur et le temps mauvais; il tombait une petite pluie fine et pénétrante, et les heures de garde s'écoulaient bien lentement. Plusieurs fois, j'essayai d'entamer la conversation avec mes Sikhs, mais tous mes efforts échouèrent devant leur mutisme. A deux heures du matin, la ronde passa et vint rompre un moment la monotonie de cette nuit. Voyant qu'il était impossible de causer avec mes compagnons, je tirai ma pipe et je déposai mon mousquet pour faire flamber une allumette. Au même instant, les deux Sikhs se jetèrent sur moi. L'un d'eux saisit mon fusil et appuya le bout du canon sur mon front, tandis que l'autre, me mettant un poignard sous la gorge, jura à voix basse qu'il l'enfoncerait jusqu'à la garde si j'essayais de faire un mouvement.

«Ma première idée fut que ces hommes étaient d'accord avec les rebelles et qu'une attaque se préparait; or, si les cipayes parvenaient à s'emparer de notre poste, la place ne pouvait plus résister et les femmes et les enfants subiraient le même sort qu'à Cawnpore. Peut-être, messieurs, allez-vous croire que je cherche à me faire valoir, mais je vous donne ma parole qu'à cette pensée, et malgré la pointe du poignard qui m'entrait dans la gorge, j'ouvris la bouche pour pousser un cri, dût-il être mon dernier, afin de donner l'alarme au poste central. L'homme qui me tenait sembla lire en moi, car à ce moment il murmura à mon oreille: «Pas un mot! la citadelle n'a rien à craindre. Les rebelles, que Dieu confonde, n'ont pas passé la rivière.» Je sentis qu'il disait vrai et en même temps je lisais dans ses yeux sombres qu'au premier son proféré par moi j'étais un homme mort. Aussi je me décidai à garder le silence et à voir ce qu'on attendait de moi.

«Écoutez-moi, bien, Sahib», dit le plus grand et le plus sauvage des deux, celui qu'on appelait Abdullah Khan: «Il faut à cette heure ou vous mettre avec nous, ou que nous nous assurions de votre silence pour toujours. L'affaire est trop sérieuse pour nous permettre d'hésiter. Vous allez jurer sur la croix des chrétiens de vous livrer corps et âme à nous, ou bien cette nuit votre cadavre sera jeté dans le fossé et nous irons rejoindre nos frères dans l'armée des rebelles. Choisissez: la mort ou la vie, il n'y a pas de milieu; tout ce que nous pouvons faire, c'est de vous accorder trois minutes pour vous décider; l'heure s'avance et il faut que tout soit fini avant que la ronde repasse.

«--Me décider à quoi? demandai-je. Vous ne m'avez même pas dit ce que vous vouliez de moi. Mais si vous conspirez contre la sécurité du fort, jamais je ne me mettrai avec vous, je vous le jure! Enfoncez donc votre poignard et que tout soit fini.

«--La sécurité du fort n'a rien à voir en cette affaire, répondit-il. Nous voulons seulement vous faire gagner ce que vos compatriotes sont venus chercher dans ce pays-ci: la richesse. Si vous consentez à marcher ce soir avec nous, nous allons vous jurer sur ce poignard nu, et par le triple serment auquel jamais Sikh n'a failli, que nous vous donnerons loyalement votre part, c'est-à-dire un quart du trésor. Nous ne pouvons faire mieux.

«--Mais de quel trésor? demandai-je. J'ai aussi envie que vous de devenir riche, seulement dites-moi comment il faut s'y prendre.

«--Vous allez alors, reprit-il, jurer sur le corps de votre père, sur l'honneur de votre mère, sur la croix de votre religion, de ne pas faire un geste, de ne pas dire un mot, soit aujourd'hui, soit plus tard, qui puisse se tourner contre nous.

«--Je le jure, répondis-je, sous la réserve que la citadelle ne doit courir aucun danger de ce fait.

«--Alors mon camarade et moi nous jurons à notre tour que vous recevrez un quart du trésor qui sera partagé également entre nous quatre.

«--Mais nous ne sommes que trois? dis-je.

«--Non, il y a aussi Dost Akbar qui doit avoir sa part. Mais j'ai le temps de vous raconter toute l'histoire en les attendant. Garde la porte, Mahomet Singh, et préviens-nous lorsque tu les verras s'avancer. Voici ce qui en est, Sahib, et si je vous révèle tout cela, c'est que, sachant combien vous autres blancs êtes fidèles à vos serments, je sais aussi que nous pouvons maintenant compter sur vous. Si vous aviez été un de ces Hindous menteurs, vous auriez eu beau jurer par tous les faux dieux qui remplissent leurs temples, votre sang aurait déjà rougi mon poignard, et votre cadavre serait étendu maintenant dans la boue du fossé. Mais le Sikh sait apprécier l'Anglais comme l'Anglais sait apprécier le Sikh. Ouvrez donc vos oreilles et écoutez ce que j'ai à vous dire.

«Dans les provinces du Nord, il existe un rajah qui, bien que son territoire soit restreint, est possesseur d'immenses richesses. Son père lui en a légué quelques-unes, mais il en a amassé encore bien plus lui-même, car il est d'un naturel vil et intéressé et aime mieux entasser son or en cachette plutôt que de le dépenser. Lorsque la révolte éclata, il chercha à ménager le lion aussi bien que le tigre, à vivre en bons termes avec les cipayes, en même temps qu'avec les Anglais. Bientôt cependant il crut que l'heure des blancs avait sonné; car de toutes parts il n'entendait parler que de massacres et de défaites subies par eux. Cependant, en homme prudent, il s'arrangea pour que, quelle que fût l'issue de la lutte, il pût toujours conserver au moins la moitié de son trésor. Il garda avec lui tout son or et tout son argent, le cachant dans les souterrains de son palais, tandis qu'il enferma dans une cassette de fer les pierres les plus précieuses et les perles les plus rares, puis il remit ce dépôt à un serviteur de confiance déguisé en marchand avec la mission de gagner la citadelle d'Agra, et de l'y mettre en sûreté jusqu'à ce que le pays fût rentré dans le calme. De cette manière, si les rebelles viennent à triompher, il conservera son or et son argent, tandis que, si c'est la Compagnie, les bijoux lui resteront. Ayant ainsi fait deux parts de sa fortune, le misérable a embrassé le parti des cipayes qui paraissait l'emporter dans les parages où il se trouvait. Or, faites-y bien attention, Sahib, une pareille conduite ne légitime-t-elle pas nos actes, quand nous voulons faire passer le trésor de ce traître entre les mains de ceux qui sont restés fidèles? Le prétendu marchand voyage sous le nom d'Achmet; il est en ce moment dans la ville d'Agra et cherche à pénétrer dans la citadelle. Mon frère de lait, Dost Akbar, qui connaît son secret, voyage avec lui et lui a promis de le faire entrer cette nuit par une poterne latérale qui n'est autre que celle-ci. Quand le serviteur du rajah arrivera, il nous trouvera là, Mahomet Sing et moi, pour lui souhaiter la bienvenue. L'endroit est solitaire, personne ne saura qu'il est venu. Le marchand Achmet aura disparu de ce monde, voilà tout, et nous, nous aurons chacun notre part de l'immense trésor du rajah. Qu'en dites-vous, Sahib?»

«Il est bien évident que dans le comté de Worcester la vie d'un homme passe pour être sacrée et compte pour quelque chose; mais quand on voit tout à feu et à sang autour de soi, et que la mort vous guette à chaque tournant, on envisage les choses bien différemment. Je me souciais donc de la vie du marchand Achmet comme d'un fétu de paille, tandis que les révélations ayant trait au trésor m'impressionnèrent au dernier point. Je me mis à penser à tout ce que je pourrais faire, une fois de retour au pays, et à l'ébahissement des miens lorsqu'ils verraient l'ancien vaurien revenu les poches cousues d'or.... Aussi ma résolution fut-elle prise en un instant. Cependant Abdullah Khan, croyant que j'hésitais encore, insista de nouveau:

«Pensez donc, Sahib, que, si cet homme tombe entre les mains du commandant, il sera pendu ou fusillé, et tous les bijoux seront confisqués par le gouvernement, sans que personne en bénéficie. Puisque c'est entre nos mains qu'il peut tomber, pourquoi ne pas peser sur les événements pour qu'ils tournent à notre profit? Les bijoux se trouveront aussi bien entre nos mains que dans les coffres de la Compagnie. Il y en aura assez pour nous rendre tous riches et puissants et personne ne saura rien de l'affaire, puisque, ici, nous n'avons plus aucune relation avec le monde extérieur; vous le voyez, Sahib, tout nous favorise. Dites-moi donc si vous êtes avec nous, ou si nous devons vous traiter en ennemi.

«--Je suis avec vous corps et âme, répondis-je.

«--Voilà qui va bien», fit-il en me rendant mon mousquet. «Vous voyez que nous avons confiance en vous et que nous croyons à vos serments comme vous pouvez croire aux nôtres. Nous n'avons plus alors qu'à attendre patiemment mon frère de lait et le marchand.

«--Votre frère de lait connaît-il vos intentions? demandai-je.

«--C'est lui qui a tout imaginé, tout combiné. Allons maintenant à la poterne et montons la garde avec Mahomet Singh.»