Part 12
«Ma longue histoire, messieurs, doit commencer à vous paraître fastidieuse, et mon ami M. Jones est sans doute pressé de me sentir en sûreté derrière d'épais verrous. Je vais donc abréger le plus possible. Ce misérable Sholto partit bien pour les Indes, mais il ne revint pas. Peu de temps après, le capitaine Morstan nous montra son nom qui figurait sur la liste des passagers d'un paquebot. Un de ses oncles était mort lui laissant une jolie fortune, et il avait quitté le service. Malgré cela, il fut assez canaille pour nous voler tous les cinq de la plus odieuse façon. Morstan se rendit à Agra, dès qu'il le put. Mais, comme nous nous y attendions, il n'y trouva plus le trésor. Le misérable avait tout volé, sans remplir une seule des conditions auxquelles il s'était engagé, lorsque nous lui avions livré notre secret. A partir de ce jour, je ne vécus plus que pour la vengeance. J'y pensais le jour, j'en rêvais la nuit. Cela devint pour moi une obsession irrésistible. La loi, le bagne, rien ne pouvait m'arrêter. M'évader, découvrir Sholto et l'étrangler de mes propres mains, telle était mon unique préoccupation. Les richesses mêmes du trésor d'Agra n'occupaient dans mon esprit qu'une place secondaire auprès du châtiment que je réservais au major.
«Toutes les fois que, dans ma vie, j'ai voulu fermement une chose, je l'ai exécutée. Mais cette fois, bien des longues années se traînèrent lentement avant que mon heure arrivât. Je vous ai dit que j'avais recueilli quelques notions de médecine. Un jour, tandis que le Dr Somerton était alité en proie à une fièvre violente, une escouade de forçats rencontra dans les bois un jeune Andaman. Il était presque mourant et s'était réfugié dans un endroit solitaire pour y rendre le dernier soupir. J'entrepris de le guérir, quoiqu'il eût autant de malice qu'une petite vipère, et au bout de deux mois j'eus la satisfaction de le voir de nouveau sur pied et parfaitement remis. Il se prit d'une espèce de passion pour moi et, refusant de retourner dans sa forêt, il était toujours fourré dans ma cabane. J'appris ainsi quelques mots de sa langue et cela augmenta encore son affection pour moi.
«Touga--c'était son nom--était très bon marin et possédait un grand et confortable canot. Lorsque je compris combien il m'était dévoué et qu'il serait prêt à tout pour me servir, je pensai qu'avec son aide une évasion devenait possible. Je lui en parlai et il fut convenu qu'une nuit il amènerait son bateau à un vieil embarcadère abandonné où l'on ne plaçait jamais de sentinelles et où il me serait facile de monter à bord. Je lui recommandai de se munir d'un grand nombre de gourdes pleines d'eau et d'une provision d'ignames, de noix de coco et de patates.
«Ce petit Touga était d'une fidélité à toute épreuve; impossible de rencontrer un ami plus sûr. Aussi, à l'heure dite, son bateau m'attendait à l'embarcadère. Mais, par malheur, un gardien rôdait par là, c'était un misérable Pathan qui n'avait jamais laissé échapper l'occasion de m'injurier ou de me brutaliser. J'avais toujours juré de me venger de lui, et voilà que le destin semblait le placer sur ma route pour que je pusse payer la dette de rancune que j'avais contractée envers lui, avant de quitter l'île. Il se tenait sur la rive, la carabine sur l'épaule et me tournant le dos. Je cherchai une pierre pour lui en écraser la tête, mais je n'en vis point auprès de moi. Alors il me vint une idée bizarre: n'avais-je pas une arme toute trouvée dans ma jambe de bois? Je m'assis donc, protégé par l'obscurité, et enlevai ma béquille. Puis en trois bonds je fus sur lui. Il épaula bien sa carabine, mais au même moment il tombait le crâne fracassé. J'avais frappé si fort que vous pouvez encore voir la marque du coup sur le bois. Nous tombâmes tous les deux, car je ne pouvais me tenir en équilibre sur une seule jambe, mais lorsque je me relevai, je vis qu'il ne remuait plus. Je courus au bateau et une heure plus tard nous étions en pleine mer.
«Touga avait emporté avec lui tout ce qu'il possédait, ses armes, ses dieux, etc. Il avait entre autres choses une longue lance en bambou et une natte faite avec des filaments de noix de coco. Avec ces deux objets j'organisai un mât et une voile. Pendant dix jours nous fûmes ballottés au gré des vents, comptant sur le hasard pour nous sauver, quand le onzième nous fûmes recueillis par un navire qui transportait de Singapour à Jeddah tout un convoi de pèlerins malais. C'était une réunion bien étrange, mais Touga et moi nous nous arrangeâmes pour vivre en bonne intelligence avec eux. Ils avaient d'ailleurs une excellente qualité, ils nous laissaient parfaitement tranquilles et ne nous adressaient aucune question.
«Si je vous racontais par le menu toutes les aventures que nous avons eu à traverser, mon petit camarade et moi, je crois que vous m'en voudriez fort, car le soleil levant nous retrouverait encore ici. Qu'il vous suffise de savoir que nous errâmes longtemps à travers le monde, sans jamais parvenir à atteindre Londres. Cependant je ne perdais pas un seul instant mon objectif de vue. Chaque nuit, Sholto m'apparaissait et bien des fois je l'ai tué ainsi en songe. A la fin cependant, il y a trois ou quatre ans environ, nous abordâmes en Angleterre. Je découvris assez facilement la retraite de Sholto et je cherchai à savoir s'il avait fait argent du trésor, ou s'il l'avait conservé tel quel. Je me liai avec quelqu'un qui pouvait m'être utile. Je ne nomme personne, ne voulant pas mettre un autre dans l'embarras à cause de moi. Et j'acquis bien vite la certitude que les bijoux étaient toujours entre ses mains. J'essayai alors d'arriver jusqu'à lui de bien des manières différentes, mais il était trop méfiant et il se faisait toujours garder par deux lutteurs de profession, sans compter ses fils et son Khitmutgar.
«Un jour cependant, on m'avertit qu'il était sur le point de mourir. Je courus aussitôt vers sa demeure et m'introduisis dans le jardin, me sentant devenir à moitié fou à la pensée qu'il allait peut-être m'échapper ainsi; je mis ma tête à la fenêtre et je l'aperçus étendu sur son lit avec ses deux fils à ses côtés. J'allais me précipiter dans la chambre, prêt à lutter contre ces trois hommes, lorsque je vis tout à coup sa figure se contracter et je compris qu'il était mort. Cette même nuit, je pénétrai dans son appartement et je bouleversai tous ses papiers, espérant y découvrir quelque indication au sujet de l'endroit où il avait caché nos bijoux. Je ne trouvai rien, absolument rien, et je m'enfuis au paroxysme de la rage et de la fureur. Avant de partir, il me vint à l'idée que si jamais je retrouvais mes trois amis Sikhs, ils seraient heureux de savoir que j'avais laissé derrière moi un symbole de notre haine, j'inscrivis donc _la marque des quatre_ telle qu'elle avait été apposée sur le plan, sur un bout de papier que j'épinglai sur la poitrine du cadavre. Non, certainement, on ne pouvait le mettre en terre sans que les malheureux qu'il avait volés et trahis ne vinssent porter ainsi témoignage contre lui!
«A ce moment-là, je gagnais ma vie en exhibant Touga dans les foires et autres endroits de ce genre, comme étant un nègre cannibale. Il mangeait de la viande crue et dansait la danse guerrière devant le public, de sorte qu'à la fin de chaque journée nous avions toujours assez de gros sous pour en remplir un chapeau. Je n'avais cependant pas cessé de me tenir au courant de ce qui se passait à Pondichery Lodge, mais pendant quelques années je n'appris rien de nouveau, si ce n'est que les recherches pour découvrir le trésor continuaient toujours. L'événement attendu depuis si longtemps se produisit enfin. Le trésor était retrouvé et il était déposé tout en haut de la maison dans le laboratoire de chimie de M. Bartholomé Sholto. J'allai immédiatement passer l'examen des lieux, mais je vis qu'avec ma jambe de bois il me serait impossible de grimper jusque-là. On m'informa cependant qu'une trappe s'ouvrait sur le toit et on m'indiqua l'heure à laquelle M. Sholto descendait dîner. J'imaginai donc un plan qui me parut assez facile à exécuter avec l'aide de Touga. J'emmenai mon sauvage, après avoir enroulé une longue corde autour de ses reins. Il était leste comme un chat et il arriva bien vite jusqu'au toit; mais, pour son propre malheur, Bartholomé Sholto se trouvait encore dans la chambre. Touga crut faire un coup de maître en le tuant, et lorsque je me hissai jusque-là au moyen de la corde, je le trouvai enchanté de son exploit et parcourant les pièces fier comme un paon. Aussi tomba-t-il de son haut lorsque je me jetai sur lui pour le corriger à coups de corde, en le traitant de petit démon assoiffé de sang. Je saisis la cassette et la fis descendre par le câble; puis je pris à mon tour le même chemin après avoir laissé _la marque des quatre_ sur la table; je tenais à bien montrer que les bijoux avaient enfin fait retour à leurs légitimes propriétaires. Touga retira alors la corde, ferma la fenêtre, et ressortit par où il était entré.
«Je crois que maintenant je n'ai plus grand'chose à vous dire. J'avais entendu un matelot raconter que la chaloupe de Smith, l'_Aurora_, était une excellente marcheuse et je pensai qu'elle pourrait nous servir pour nous sauver. Je m'entendis donc avec le vieux Smith et je lui promis une grosse somme d'argent payable lorsque nous serions arrivés sains et saufs à bord du navire sur lequel j'avais retenu notre passage. Il devait se douter qu'il y avait quelque chose de louche dans notre affaire, mais je ne lui avais rien confié de nos secrets. Tout ceci, messieurs, est l'exacte vérité et, si je vous fais ce récit, ce n'est pas pour vous amuser, car vous m'avez joué un trop vilain tour, mais parce que je pense que c'est là ma meilleure défense, tout révéler sans rien omettre, prouver combien le major Sholto a agi lâchement envers moi, et montrer enfin que je suis complètement innocent de la mort de son fils.
--Votre histoire est très intéressante, dit Sherlock Holmes. On ne pourrait inventer un meilleur cadre pour une affaire aussi palpitante. La dernière partie de votre récit ne m'a rien appris, si ce n'est que vous avez apporté vous-même la corde avec vous, ce que j'ignorais. A propos, j'espérais que Touga avait perdu tous ses dards et cependant il a encore pu nous en lancer un, sur le bateau.
--Il les avait tous perdus, monsieur, c'est vrai, sauf celui qui était dans sa sarbacane.
--Ah oui, c'est juste, dit Holmes, je n'y avais pas pensé.
--Y a-t-il encore quelque autre point sur lequel vous désirez être édifié? demanda le forçat d'un air aimable.
--Merci, je ne vois plus rien, répondit mon compagnon.
--Eh bien, Holmes, dit Athelney Jones, vous êtes un homme aux volontés duquel il faut se prêter et nous rendons tous justice à vos talents, mais le devoir est le devoir et je me suis déjà avancé beaucoup en faisant ce que votre ami et vous m'avez demandé. Je me sentirai plus tranquille lorsque notre beau raconteur d'histoires sera soigneusement enfermé à triple tour. Le fiacre est toujours à la porte et deux agents nous attendent en bas. Je vous remercie bien, messieurs, de votre concours; vous aurez naturellement à comparaître comme témoins. En attendant, je vous souhaite le bonsoir.
--Bonsoir donc, messieurs, dit Jonathan Small à son tour.
--Passez le premier, Small, fit prudemment Jones au moment de sortir. Je ne tiens pas à faire connaissance avec votre jambe de bois, comme l'individu que vous avez si bien arrangé aux îles Andaman.»
Après être resté quelque temps à fumer en silence: «Eh bien, dis-je, tout à coup, voici le quatrième acte de notre drame terminé. Seulement je crains que ce ne soit la dernière affaire où il me soit permis d'étudier vos procédés. Miss Morstan m'a fait l'honneur de m'accorder sa main.»
Holmes fit entendre un grognement lugubre.
«C'était ce que je craignais, dit-il, je ne puis vraiment pas vous adresser de compliments.»
Ces paroles me froissèrent vivement.
«Avez-vous quelque raison pour désapprouver mon choix? demandai-je.
--Pas la moindre. Je crois, au contraire, que c'est une des plus charmantes jeunes filles que j'aie jamais rencontrées et elle pourrait se rendre excessivement utile dans un travail comme celui auquel nous venons de nous livrer. C'est tout à fait là sa voie. Voyez comme elle a soigneusement conservé ce plan d'Agra, trouvé parmi les papiers de son père. Mais l'amour n'est qu'un sentiment et tout ce qui est sentiment se trouve en opposition directe avec la froide raison, la seule chose à mon avis qu'on doive considérer en ce monde. Pour mon compte, je ne me marierai jamais, à moins que je ne perde tout à fait la tête.
--J'espère, dis-je en riant, que la mienne saura résister à cette épreuve. Mais vous avez l'air bien fatigué.
--Oui, c'est la réaction qui se produit. Pendant une semaine au moins, je vais me sentir mou comme une chique.
--C'est étrange, dis-je, comme ce que j'appellerais chez un autre de la paresse peut chez vous alterner avec des accès d'activité et de vigueur incroyables.
--Oui, répondit-il, il y a en moi l'étoffe d'un parfait fainéant, en même temps que celle d'un gaillard très énergique. Je pense souvent à ces vers de Gœthe:
Schade dass die Natur nur einen Menschen aus dir schuf, Denn zum würdigen Mann war Und zum Schelmen der Stoff[4].
[4] «Il est dommage que la nature n'ait créé en toi qu'un seul homme, car il y avait l'étoffe d'un honnête homme et d'un scélérat.»
«Mais, à propos de cette affaire de Norwood, vous voyez qu'ils avaient bien, comme je le pensais, un complice dans la maison; c'est évidemment Lal Rad, le maître d'hôtel. Jones a donc actuellement la gloire indiscutable d'avoir pris au moins un poisson dans le grand coup de filet qu'il avait donné.
--Cette gloire me semble mince, remarquai-je. C'est vous qui avez tout fait dans cette affaire. Si, pour mon compte, j'y gagne une femme, si Jones en retire de l'honneur, que vous restera-t-il donc à vous, je vous prie?
--A moi, dit Sherlock Holmes, il me restera toujours ce flacon de cocaïne.»
Et il étendit sa longue main fine et blanche vers la bouteille.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
I. -- La déduction élevée à la hauteur d'une science. 1
II. -- Exposé de l'affaire. 19
III. -- A la recherche d'une solution. 31
IV. -- Récit de l'homme chauve. 41
V. -- Le drame de Pondichery Lodge. 62
VI. -- Théorie de Sherlock Holmes. 77
VII. -- Incident du baril. 95
VIII. -- Les irréguliers de Baker Street. 119
IX. -- En défaut. 138
X. -- Comment périt l'insulaire Andaman. 159
XI. -- Le trésor d'Agra. 178
XII. -- L'étrange histoire de Jonathan Small. 191
Coulommiers.--Imp. P. BRODARD.--95-96.