Part 11
«La pluie tombait toujours sans discontinuer, car nous nous trouvions au commencement de la saison humide. De gros nuages, épais et sombres, obscurcissaient le ciel, et il était difficile d'y voir plus loin qu'à quelques pas. Un fossé profond s'étendait devant la porte, mais à certains endroits il était presque à sec et on pouvait le traverser facilement. J'éprouvai une sensation étrange en me trouvant là entre ces deux Indiens sauvages en train de guetter le malheureux qui accourait de lui-même au-devant de la mort.
«Tout à coup, je distinguai la lueur d'une lanterne sourde de l'autre côté de la douve. Puis cette lumière disparut derrière la levée pour apparaître de nouveau, s'avançant dans notre direction.
«--Les voici! m'écriai-je.
«--Vous allez lui crier «Qui Vive?» comme c'est l'habitude, Sahib, murmura Abdullah. Il faut qu'il ne puisse avoir aucune méfiance. Donnez-nous l'ordre de le mener à l'intérieur des remparts et nous lui ferons son affaire, pendant que vous resterez ici à surveiller les alentours. Tenez votre lanterne prête, afin que nous puissions nous assurer que c'est bien notre homme.»
«La lueur tremblotante continuait à s'avancer malgré quelque temps d'arrêt, jusqu'à ce qu'il me fût possible de distinguer deux silhouettes qui se détachaient en noir de l'autre côté du fossé. Je les laissai dégringoler la rampe opposée, patauger dans la boue du fond et remonter à moitié l'autre pente avant de les interpeller.
«--Qui vive? dis-je à mi-voix.
«--Amis! nous fut-il répondu.
«Je démasquai ma lanterne et la dirigeai sur eux. En tête, marchait un énorme Sikh dont la barbe noire descendait jusqu'à la ceinture. Je n'avais jamais vu, si ce n'est dans les foires, un pareil géant. Le second était un petit homme, très gros, tout rond, coiffé d'un large turban jaune et portant un paquet enveloppé dans un châle. Il semblait en proie à la frayeur la plus intense, car ses mains tremblaient, comme agitées par une fièvre violente, et il faisait aller de droite et de gauche sa tête, au milieu de laquelle on voyait étinceler deux petits yeux brillants et vifs, tout comme une souris qui s'avance hors de son trou. Je frissonnai d'abord à l'idée du meurtre qui allait se commettre, mais je pensai au trésor et mon cœur redevint dur comme un roc. En apercevant un blanc devant lui, il poussa une exclamation de joie et courut vers moi.
«Protégez-moi, Sahib, dit-il haletant; protégez l'infortuné marchand Achmet. J'ai traversé le pays de Rajpootana pour venir me réfugier dans la citadelle d'Agra. J'ai été volé, battu, maltraité, parce que je suis un ami fidèle de la Compagnie. Béni soit le jour où je me vois de nouveau en sûreté, moi et le peu que je possède.
«--Qu'avez-vous donc dans ce paquet? demandai-je.
«--Un coffret en fer, répondit-il, qui renferme deux ou trois petits souvenirs de famille sans aucune valeur pour d'autres, mais auxquels je tiens. Cependant, ne me prenez pas pour un mendiant, je saurai reconnaître votre protection, jeune Sahib, et celle de votre chef, si je puis trouver ici l'abri que j'implore.»
«Je ne me sentais pas le courage de soutenir plus longtemps cette conversation. Plus je regardais cette grosse figure effarée, plus je trouvais cruel de tuer ce malheureux de sang-froid. Il fallait pourtant en finir.
«Menez-le au poste principal», dis-je.
«Les deux Sikhs le mirent entre eux deux, tandis que le géant marchait derrière et ils pénétrèrent ainsi dans l'ombre formée par la voûte. Vous le voyez, la mort l'environnait déjà de toutes parts.
«Je restai en dehors avec ma lanterne, écoutant la cadence de leurs pas à mesure qu'ils s'éloignaient le long des couloirs déserts. Tout d'un coup, le silence se fit; puis aussitôt j'entendis un murmure de voix, le bruit d'une lutte, le son de coups portés; enfin, ce qui me fit frissonner, une course précipitée, une respiration haletante et, en levant ma lanterne, je vis le gros homme courant comme le vent, la figure traversée par une balafre sanglante, tandis que l'énorme Sikh à la longue barbe noire bondissait comme un tigre sur ses talons un poignard à la main.
«De ma vie je n'ai vu un homme courir aussi vite que ce petit marchand. Il gagnait visiblement sur le Sikh et il était clair que s'il pouvait franchir le rempart, il serait sauvé. Je sentais déjà la compassion me gagner, quand soudain la pensée du trésor vint me rendre de nouveau toute mon insensibilité. Au moment où il arrivait à ma hauteur, je lui jetai mon fusil entre les jambes et il roula deux fois sur lui-même comme un lapin qu'on boule. Avant qu'il eût pu se relever, le Sikh était sur lui et lui enfonçait par deux fois son couteau dans le flanc. L'homme ne poussa pas un cri, ne fit plus un mouvement, mais resta là à la place même où il était tombé. Je crois encore que la chute seule avait dû suffire à le tuer. Vous voyez, messieurs, que je tiens ma parole. Je vous raconte toute l'affaire telle qu'elle s'est passée, que les faits soient en ma faveur ou non.»
Jonathan Small s'interrompit alors un instant, et de ses mains chargées de menottes prit le verre où Holmes lui avait préparé un mélange de whiskey et d'eau. Cet homme produisait sur moi, je l'avoue, une horreur profonde, non seulement à cause de ce crime dans lequel il avait volontairement trempé, mais surtout à cause de la manière délibérée et de l'indifférence avec laquelle il nous le racontait. Quel que dût être le châtiment qui l'attendait, il m'était impossible d'éprouver pour lui la moindre compassion. Sherlock Holmes et Jones restaient immobiles, vivement intéressés par l'histoire qu'ils entendaient; mais cependant l'expression d'un profond dégoût était également peinte sur leurs visages. Small dut s'en apercevoir, car en reprenant son récit il témoigna, aussi bien par le son de sa voix que dans sa façon de s'exprimer, une certaine hésitation.
«C'était assurément très mal, dit-il, mais je voudrais bien savoir combien de gens à ma place auraient hésité entre l'aubaine qui m'était offerte et la perspective d'avoir le cou coupé. De plus, du moment où il avait pénétré dans la citadelle, c'était ma vie ou la sienne qui était en jeu. Car, s'il s'était échappé, toute l'affaire se serait découverte; j'aurais été traduit devant la cour martiale et évidemment fusillé; on n'était, je vous le jure, guère disposé à l'indulgence à ce moment-là.
--Continuez votre récit, dit Holmes sèchement.
--Eh bien, tandis que Mahomet Singh montait la garde à la poterne, Dost Akbar et moi nous transportâmes le cadavre dans l'intérieur. Il pesait lourd, allez, malgré sa petite taille. Nous le déposâmes à un endroit que les Sikhs avaient déjà préparé. C'était à quelque distance, dans une grande cour déserte à laquelle aboutissait un long couloir tortueux. Tout alentour, les murs de briques tombaient en ruine et, au milieu, le sol s'était effondré de façon à former une tombe naturelle. Ce fut là que nous mîmes le corps du marchand Achmet et, après l'avoir recouvert avec les briques ramassées à côté, nous revînmes chercher le trésor.
«Il était resté là où Achmet l'avait laissé tomber aux premiers coups qu'on lui avait portés. C'était ce même coffre que vous voyez devant vous ouvert sur cette table. La clef était attachée à cette poignée ciselée, au moyen d'un cordon de soie. Nous l'ouvrîmes, et la lueur de la lanterne fit resplendir à nos yeux une collection de pierres précieuses pareilles à celles dont me faisaient rêver les contes de fées que je lisais dans mon enfance à Pershore. C'était un véritable éblouissement. Lorsque nous eûmes longuement savouré ce merveilleux spectacle, nous tirâmes toutes les pierres de la cassette et nous dressâmes une liste. Il y avait cent quarante-trois diamants de la plus belle eau, y compris une pierre appelée, je crois, «le Grand Mogol» et qu'on dit être la seconde comme grosseur de toutes celles qui existent; puis il y avait quatre-vingt-sept émeraudes superbes, cent soixante-dix rubis, dont quelques-uns, il est vrai, assez petits, quarante escarboucles, deux cent dix saphirs, soixante et une agates, beaucoup de béryls, d'onyx, d'œils-de-chat, de turquoises, et une foule d'autres pierres dont, à cette époque, j'ignorais encore le nom, bien que j'aie appris à les connaître depuis. De plus, nous comptâmes environ trois cents très belles perles, dont douze étaient enchâssées dans une couronne d'or, et à ce propos je dois dire que ce dernier bijou manquait quand j'ai repris, l'autre jour, la cassette.
«Après avoir compté nos trésors, nous les remîmes dans le coffre et nous retournâmes à la poterne les montrer à Mahomet Singh. Puis nous renouvelâmes solennellement le serment d'être toujours fidèles les uns aux autres et de ne jamais trahir notre secret. D'un commun accord, nous résolûmes de cacher nos richesses dans un lieu sûr jusqu'à ce que le pays eût retrouvé sa tranquillité et que nous pussions alors en effectuer le partage. Il nous fallait, en effet, patienter; si on avait trouvé sur nous des pierres aussi précieuses, les soupçons se seraient éveillés, et, d'un autre côté, nous n'avions aucun endroit où les dissimuler. Nous portâmes donc le coffre dans la cour où nous avions enterré le cadavre et là, dans la partie du mur la mieux conservée, nous fîmes un trou et nous y déposâmes notre trésor. Nous notâmes soigneusement l'endroit, et le jour suivant je fis quatre plans, un pour chacun de nous et chacun signé «_La marque des quatre_», car nous avions juré que jamais aucun de nous n'agirait autrement que pour l'association tout entière, de façon que les droits de tous fussent toujours sauvegardés. Et ce serment, je puis l'affirmer, la main sur mon cœur, je n'y ai jamais failli.
«Il est, je pense, inutile, messieurs, de vous raconter ce qu'est devenue la révolte des Indes. Lorsque Wilson se fut emparé de Delhi et que sir Colin eut débloqué Lucknow, la résistance devint impossible. Des renforts arrivèrent en masse et Nana-Sahib se vit obligé de passer la frontière. Une colonne volante sous les ordres du colonel Greathed poussa jusqu'à Agra et en chassa les Pandies. La paix semblait être revenue et nous autres, les quatre associés, nous commencions à espérer que le temps était enfin arrivé où nous pourrions effectuer le partage de nos richesses et tirer chacun de notre côté, quand soudain nous vîmes tous nos rêves s'effondrer brusquement. Nous fûmes, en effet, arrêtés sous l'inculpation d'avoir assassiné Achmet.
«Voici ce qui était arrivé. Lorsque le rajah confia son trésor à Achmet, il pensait bien pouvoir compter sur lui. Mais les Orientaux sont si méfiants qu'il trouva néanmoins plus sûr de donner à un autre serviteur de confiance la mission de surveiller le premier, avec la consigne de suivre Achmet comme son ombre sans jamais le perdre de vue. Le soir du meurtre, cet homme, voyant le faux marchand entrer par la poterne, crut qu'il avait trouvé un refuge dans la citadelle. Le lendemain il réussit à y pénétrer lui-même, mais une fois là il ne put découvrir aucune trace d'Achmet. Cela lui parut si étrange qu'il en parla à un sergent des gardes, lequel fit son rapport au commandant. On procéda immédiatement à une enquête qui amena la découverte du cadavre. C'est ainsi qu'au moment où nous nous croyions au bout de nos tribulations, nous fûmes arrêtés tous les quatre et passâmes en justice sous l'inculpation d'assassinat, l'un parce qu'il accompagnait la victime cette nuit-là, et les trois autres parce qu'ils étaient de garde à la porte. Durant tout le procès il ne fut pas question des bijoux; car entre temps le rajah avait été destitué et exilé, et personne n'avait intérêt à les retrouver. Cependant on fit toutes les preuves du crime et notre culpabilité fut clairement démontrée. Les trois Sikhs furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité, tandis que j'étais moi-même condamné à mort; mais ma peine fut commuée et j'eus à subir le même châtiment que mes complices.
«Notre situation était vraiment étrange. Nous étions forcés de traîner le boulet sans grande chance de nous évader jamais, alors que chacun de nous était maître d'un secret qui nous aurait permis de vivre dans un palais le jour où nous aurions pu en profiter. C'était vraiment un supplice infernal que de supporter tous les mauvais traitements du dernier surveillant venu, de n'avoir que du riz à manger et de l'eau à boire, tandis que ces immenses richesses étaient là à nous attendre dans le trou où nous les avions enfouies. J'aurais pu en devenir fou, mais je suis doué d'une force de volonté rare; aussi je tins bon, me contentant d'attendre mon heure.
«Je crus enfin la voir venir. D'Agra on m'avait expédié à Madras, et de là à l'île de Blair dans l'archipel Andaman. Les forçats européens sont rares dans cette colonie, aussi j'y acquis bientôt une situation privilégiée. On m'accorda une case à Hope Town, petite ville située sur le versant du mont Harriet, et je pus jouir d'une certaine indépendance. C'est un endroit triste et fiévreux; toute la région qui entoure les défrichements que nous avons créés est infestée de cannibales et ceux-ci ne cherchaient que l'occasion de nous envoyer dans la peau un dard empoisonné. Toute la journée nous étions occupés à bêcher, à creuser, à faire des plantations, etc., mais le soir nous étions libres de notre temps. J'appris alors à préparer les médicaments pour le docteur et j'acquis ainsi quelques bribes de connaissances médicales. Mais je n'avais toujours qu'une idée fixe, celle de m'évader: seulement je me trouvais à plusieurs centaines de milles de la côte la plus rapprochée, dans une région où le vent ne souffle presque jamais, et n'était-ce pas là une difficulté insurmontable?
«Le docteur, Mr Somerton, était un jeune homme gai, bon vivant et très amateur de sport; aussi les autres jeunes officiers se réunissaient-ils volontiers le soir chez lui, pour jouer aux cartes. La salle où je préparais mes drogues était située à côté du salon sur lequel s'ouvrait même une petite fenêtre. Bien souvent, lorsque je me sentais trop enclin à la mélancolie, j'éteignais ma lampe et je restais là à écouter leur conversation et à m'intéresser à la partie. Je suis assez joueur moi-même et je trouvais presque aussi amusant de voir jouer les autres que de tenir les cartes pour mon propre compte. Il y avait là le major Sholto, le capitaine Morstan et le lieutenant Bromley-Brown, tous les trois officiers dans les corps indigènes, puis le docteur lui-même, et enfin deux ou trois agents du service pénitentiaire, vieux malins qui jouaient un jeu très serré sans s'aventurer jamais. Ils formaient ainsi une petite coterie très fermée.
«Mais bientôt je fis une remarque curieuse: les militaires perdaient toujours tandis que les civils ne faisaient que gagner. Je ne veux pas toutefois en conclure que ces derniers corrigeaient le hasard, toujours est-il que cela se passait ainsi. Les gens du service pénitentiaire n'avaient guère fait autre chose que jouer aux cartes depuis leur arrivée dans l'archipel Andaman. Ils connaissaient à fond leur jeu réciproque, toutes les malices qu'ils employaient, et mettaient à profit cette expérience, tandis que les autres jouaient simplement pour passer le temps et jetaient leurs cartes comme elles venaient. Chaque nuit, les militaires s'appauvrissaient davantage et, plus ils perdaient, plus ils voulaient jouer. Le major Sholto était le plus gros perdant. Au début, il réglait toujours ses différences en or ou en billets de banque, mais bientôt il en fut réduit à faire des billets et cela pour de grosses sommes. Quelquefois il se rattrapait un peu, juste de quoi reprendre courage, puis la chance tournait de nouveau et il s'enferrait de plus en plus. On le voyait toute la journée errer avec une mine sombre et sinistre, puis bientôt il se mit à boire plus que de raison.
«Une nuit sa perte fut plus forte encore que de coutume. J'étais assis dans ma cabane quand le capitaine Morstan et lui vinrent à passer, se dirigeant à tâtons vers leurs logements. Ils étaient très liés tous les deux et ne se quittaient jamais. Le major maudissait sa malchance.
«--C'est fini, Morstan, disait-il à ce moment-là. Je vais être obligé de quitter l'armée. Je suis un homme fichu.
«--Allons donc, mon vieux», dit l'autre en lui frappant sur l'épaule. «J'ai traversé, moi aussi, bien des mauvaises passes.... Et pourtant....»
«C'est tout ce que je pus entendre, mais cela suffit pour me faire réfléchir. Deux ou trois jours plus tard, je rencontrai le major Sholto flânant sur la plage, et je profitai de l'occasion pour l'aborder.
«--Major, lui dis-je, je voudrais bien vous demander un conseil.
«--Eh bien, Small, qu'y a-t-il donc?» répondit-il en retirant son cigare de sa bouche.
«--Voilà, monsieur, repris-je. Je sais où est caché un trésor qui vaut une douzaine de millions, et comme je ne peux en profiter moi-même, que faut-il faire? J'ai pensé que le mieux serait peut-être de confier mon secret aux autorités, une pareille action pourrait me valoir la remise de ma peine.
«--Une douzaine de millions, Small!» balbutia-t-il, hors de lui et me fixant de toutes ses forces pour voir si je parlais sérieusement.
«--Certainement, monsieur, au bas mot; ce trésor se compose uniquement de pierres précieuses et de perles. Il n'y a qu'à se baisser pour le prendre. Et le plus curieux de l'affaire c'est que son véritable possesseur a été mis hors la loi et ne peut donc rien en réclamer, de sorte qu'il appartiendra au premier qui mettra la main dessus.
«--Au gouvernement alors, grommela-t-il, au gouvernement, Small.» Mais il prononça ces mots d'une façon si étrange que dans mon for intérieur je sentais que je le tenais.
«--Vous êtes donc d'avis, monsieur, que je devrais m'adresser au gouverneur général?» dis-je d'un air calme.
«--Voyons, voyons, il ne faut jamais prendre un parti trop vite, ou sans cela on se ménage des regrets pour l'avenir. Racontez-moi ce qui en est, Small, et dites-moi bien tout.»
«Je lui fis mon récit tout en y apportant quelques légères modifications, afin qu'il ne pût deviner l'endroit de la cachette. Lorsque j'eus terminé, il resta muet et plongé dans ses réflexions, mais, à la crispation de ses lèvres, je pouvais voir qu'il se livrait en lui un violent combat intérieur.
«Tout cela est très grave, Small», dit-il enfin. «Il ne faut en souffler mot à personne et je reviendrai bientôt en causer avec vous.»
«Deux jours après, au beau milieu de la nuit, je le vis arriver, une lanterne à la main, et accompagné de son ami, le capitaine Morstan.
«Je voudrais, dit-il, que le capitaine Morstan pût entendre votre histoire de votre propre bouche, Small.»
«Je ne fis que répéter ce que j'avais dit déjà.
«C'est bien l'accent de la vérité, n'est-il pas vrai, Morstan, et ne croyez-vous pas maintenant que nous pouvons nous embarquer dans cette affaire?»
«Le capitaine fit un signe d'assentiment.
«Écoutez bien, Small, reprit le major. Nous avons beaucoup causé, mon vieil ami que voici et moi, de ce que vous m'aviez révélé et nous avons fini par conclure qu'en somme votre secret ne concerne vraiment en rien le gouvernement, mais que c'est là une affaire purement personnelle qui ne regarde que vous. Vous avez donc le droit d'en tirer le parti qui vous semblera le plus profitable. Maintenant voici la question qui se pose. Combien demandez-vous de votre secret? Nous aurions assez envie de prendre la chose en mains, ou tout au moins de l'examiner à fond, si nous arrivons à nous entendre sur les conditions.»
«Il essayait de s'exprimer d'une façon calme et indifférente, mais je pouvais lire dans ses yeux l'excitation et l'avidité qui les faisaient briller.
«Pour cela, messieurs», répondis-je en essayant aussi de parler avec sang-froid tout en ressentant une fièvre égale à la sienne, «quand on se trouve dans la situation où je suis, il n'y a pas deux façons de comprendre un marché pareil. Vous allez nous aider à nous évader, moi et mes trois compagnons. Nous vous prendrons alors dans notre association et nous vous donnerons un cinquième à partager entre vous.
«--Hum! dit-il, un cinquième, ce n'est guère tentant.
«--Cela ferait plus de douze cent mille francs pour chacun de vous, dis-je.
«--Mais comment pouvons-nous favoriser votre évasion? Vous savez bien que vous nous demandez là une chose impossible.
«--En aucune façon, répondis-je. J'y ai mûrement réfléchi et j'ai prévu tous les détails. Le seul obstacle qui nous arrête est l'impossibilité où nous sommes de nous procurer un bateau capable d'accomplir une longue traversée et de réunir des vivres en quantité suffisante. Or, à Calcutta ou à Madras, il serait facile de trouver un petit yacht comme celui qu'il nous faudrait. Amenez-nous-en un; nous monterons à bord pendant la nuit, et si vous nous débarquez sur un point quelconque de la côte indienne, vous aurez accompli tout ce que nous vous demandons.
«--Si encore vous étiez seul, dit-il.
«--Tous les quatre ou personne, répondis-je; nous l'avons juré, nous ne devons jamais agir que pour l'association entière.
«--Vous voyez, Morstan, dit le major, Small est un homme de parole. Il ne lâche pas ses amis. Je crois que nous pouvons avoir toute confiance en lui.
«--C'est une vilaine affaire, répondit l'autre, et cependant, comme vous le dites, cet argent nous sauverait.
«--Eh bien, Small, dit Sholto, nous allons donc essayer de vous faire sortir d'ici. Mais il faut auparavant que nous nous assurions de la vérité de votre récit. Dites-moi où la cassette est cachée, je demanderai une permission et je profiterai du bateau qui fait le service tous les mois pour aller aux Indes et faire mon enquête.
«--N'allons pas si vite», dis-je, devenant d'autant plus calme que l'autre s'emballait davantage. «Il faut que j'aie le consentement de mes trois camarades. Je vous ai déjà dit que nous ne marchions jamais les uns sans les autres.
«--Quelle bêtise! s'écria-t-il; puisque nous sommes d'accord, pourquoi nous inquiéter de ces trois vilains noirs?
«--Qu'ils soient noirs ou qu'ils soient bleus», dis-je, «ils sont mes associés et nous ne nous séparerons pas.»
«Une seconde entrevue eut lieu à laquelle assistèrent Mahomet Singh, Abdullah Khan et Dost Akbar. Après une longue conférence, nous convînmes de l'arrangement suivant: Nous nous engagions à donner à chacun des deux officiers un plan de la citadelle d'Agra avec toutes les indications nécessaires pour retrouver l'endroit où était caché le trésor. Le major Sholto devait aller aux Indes pour s'assurer de notre véracité. Lorsqu'il aurait trouvé la cassette, il la laisserait là, fréterait un petit yacht bien approvisionné qu'il enverrait mouiller dans les eaux de l'île Rutland et sur lequel nous nous évaderions, puis reviendrait prendre son service. Le capitaine Morstan demanderait alors à son tour une permission et viendrait nous rejoindre à Agra, où s'effectuerait le partage du trésor, la part du major devant être remise au capitaine. Nous jurâmes de la façon la plus solennelle de respecter toutes ces conventions et nous trouvâmes pour cela des formules de serment telles que jamais on n'a pu en inventer d'aussi terribles, que jamais lèvres humaines n'ont pu en proférer de semblables. Je passai toute la nuit à travailler, mais, le matin venu, les deux plans étaient tracés portant tous les deux «_la marque des quatre_», c'est-à-dire nos quatre signatures, la mienne, celles d'Abdullah, d'Akbar et de Mahomet.