Part 3
«Lorsque je me décidai à vous faire cette communication, commença-t-il, j'aurais pu vous donner mon adresse, mais j'ai craint que vous n'accédiez pas à ma demande et que vous n'ameniez avec vous des gens qui m'auraient déplu. J'ai donc pris la liberté de vous fixer un rendez-vous qui permît à mon serviteur Williams de vous dévisager d'abord. J'ai la confiance la plus entière dans sa discrétion, et dans le cas où son inspection ne l'aurait pas satisfait, il avait des ordres pour s'en tenir là. Vous ne m'en voudrez pas de ces précautions, n'est-ce pas? mais je suis un peu sauvage et très raffiné dans mes goûts. Or, je trouve qu'il n'y a rien de plus contraire à l'esthétique qu'un agent de police. J'ai une répulsion instinctive pour le réalisme brutal, quelle que soit sa forme, et je me mets rarement en contact avec la foule vulgaire. Aussi je vis comme vous pouvez le voir, au milieu d'une certaine élégance; et je crois que je peux m'intituler l'ami des arts. Que voulez-vous? c'est là ma toquade. Tenez, ce paysage est un Corot authentique, et quoique un expert puisse émettre quelque doute sur ce Salvator Rosa, il n'y a pas d'erreur possible au sujet de ce Bouguereau. Je dois vous avouer mon faible pour l'école française moderne.
--Pardon, monsieur Sholto, interrompit miss Morstan, mais je suis ici sur votre demande pour entendre une communication que vous avez témoigné le désir de me faire. Il est déjà fort tard et je voudrais que notre entrevue fût aussi courte que possible.
--Dans tous les cas, elle ne pourra qu'être assez longue, répondit-il, car nous serons certainement obligés d'aller jusqu'à Norwood et de voir mon frère Bartholomé. Nous irons tous ensemble et nous tâcherons d'avoir le dessus. Il est furieux contre moi pour avoir pris le parti qui me semblait le seul juste. J'ai eu une scène affreuse avec lui hier soir, et vous ne pouvez vous imaginer combien il est terrible quand il se met en colère.
--Si nous devons aller à Norwood, il serait peut-être préférable de partir sur l'heure», hasardai-je.
Le petit homme partit d'un tel éclat de rire qu'il en devint cramoisi.
«Oh, voilà qui ne serait pas à faire, s'écria-t-il, je ne sais pas bien comment nous serions reçus si je vous amenais ainsi à l'improviste, sans que vous connaissiez d'abord nettement la situation; je vais donc vous l'exposer, mais je dois avant tout vous prévenir qu'il y a plusieurs points dans cette histoire que moi-même j'ignore complètement, en conséquence je ne puis vous répéter que ce que je sais.
«Comme vous l'avez sans doute deviné, mon père était le major Sholto, ex-officier de l'armée des Indes. Il prit sa retraite il y a environ onze ans et vint habiter Pondichery Lodge, dans le quartier d'Upper Norwood. Ayant fait de bonnes affaires aux Indes, où il avait amassé une jolie fortune, il en avait rapporté une importante collection de curiosités et avait ramené un personnel indien. Il acheta donc une maison et y vécut avec un grand luxe. Il n'a jamais eu d'autres enfants que mon frère jumeau Bartholomé et moi.
«Je me rappelle parfaitement le bruit que fit la singulière disparition du capitaine Morstan. Nous en lûmes les détails dans les journaux avec le plus grand intérêt, puisqu'il avait été l'ami de notre père, et nous discutâmes librement l'affaire devant lui. Il mêlait ses suppositions aux nôtres, et nous n'eussions jamais pu croire qu'il était le seul à connaître ce qui s'était passé et la triste fin d'Arthur Morstan.
«Ce que nous savions toutefois, c'est qu'un danger mystérieux, mais réel, menaçait notre père. Il n'aimait pas sortir seul et il avait toujours comme portiers à Pondichery Lodge deux lutteurs de profession. Williams, qui vous a conduits ici, était l'un d'eux. Il a été un champion connu en Angleterre. Notre père n'avait jamais voulu nous spécifier ses craintes, mais il professait une aversion marquée pour tout individu ayant une jambe de bois. Un jour même il tira sur un homme affligé de cette infirmité, et qui se trouva être tout simplement un pauvre colporteur parfaitement inoffensif. Nous avons dû même payer une grosse somme pour étouffer cette affaire. Mon frère et moi nous avions toujours pensé que c'était là une simple lubie de notre père, lorsque l'avenir se chargea de nous prouver le contraire.
«Au commencement de 1882, mon père reçut des Indes une lettre qui le bouleversa de la plus étrange façon. En la lisant au déjeuner, il faillit se trouver mal et c'est depuis lors qu'il est allé en s'affaiblissant jusqu'à sa mort. Il nous fut impossible de découvrir ce que contenait cette lettre; nous avions seulement pu constater qu'elle était courte et écrite par une main inexpérimentée. A partir de ce moment, le spleen dont le major se plaignait depuis des années ne fit qu'augmenter rapidement, si bien qu'un jour, vers la fin d'avril, on nous avertit que tout espoir était perdu, et que notre père nous demandait pour nous faire une dernière communication.
«Lorsque nous entrâmes dans sa chambre il était soutenu par des oreillers et ne respirait plus que péniblement. Il nous pria de fermer la porte à clef et de nous mettre chacun d'un côté de son lit. Puis, saisissant nos mains, il nous fit, d'une voix brisée par l'émotion autant que par la souffrance, l'étrange récit que je vais tâcher de vous répéter le plus fidèlement possible.
«Dans ce moment suprême, dit-il, il n'y a qu'une chose qui pèse sur ma conscience: c'est la manière dont je me suis conduit vis-à-vis de la fille du malheureux Morstan. La maudite avarice, qui a été toute ma vie mon défaut capital, m'a fait retenir et garder la moitié du trésor qui aurait dû lui appartenir. Et cependant je n'ai pas joui moi-même de ces richesses, tant l'avarice est un vice aveugle et absurde! Le fait seul de la possession était pour moi une telle jouissance que je ne pouvais même supporter l'idée d'un partage. Voyez ce collier de perles à côté de ce flacon de quinine. Je n'ai pas encore pu me décider à m'en séparer, quoique je l'aie sorti avec l'intention de l'envoyer à cette jeune fille. Vous, mes fils, vous lui donnerez, n'est-ce pas, une bonne part du trésor d'Agra? Mais ne lui envoyez rien, même pas ce collier, avant que j'aie quitté ce monde. Après tout, il y a eu des gens aussi malades que moi et qui se sont remis.
«Je vais vous raconter maintenant comment est mort Morstan. Depuis des années il avait une maladie de cœur qu'il cachait à tout le monde et que moi seul connaissais. Pendant notre séjour aux Indes et par une suite de circonstances extraordinaires, nous fûmes tous deux mis en possession d'un trésor considérable. Je l'avais rapporté en Angleterre, et quand Morstan y arriva à son tour, il débarqua directement chez moi pour réclamer sa part. Il était venu à pied de la gare ici et fut introduit par mon fidèle et vieux Lal Choudar, qui est mort depuis. Morstan et moi n'étions pas d'accord quant au partage du trésor et nous en vînmes à échanger des paroles fort aigres. A un moment Morstan bondit de sa chaise au paroxysme de la colère, mais soudain il porta la main à son cœur, son visage devint bleuâtre et il tomba à la renverse. Dans sa chute, il heurta le coin du coffre qui renfermait le trésor et se fit au front une profonde blessure. Lorsque je voulus le relever, je constatai avec terreur qu'il avait cessé de vivre.
«Pendant quelques instants, je restai là à moitié fou, me demandant ce que je devais faire. Mon premier mouvement avait été naturellement d'appeler au secours; mais je me rendais compte combien je risquais d'être pris pour un simple assassin. Cette mort subite au cours d'une dispute, cette blessure à la tête, tout semblait m'accuser formellement. De plus une enquête judiciaire aurait révélé tout ce qui était relatif au trésor, et c'était ce que je voulais éviter à tout prix. Morstan m'avait dit que personne au monde ne savait où il était allé; pourquoi l'aurait-on découvert plus tard?
«J'en étais là de mes réflexions, lorsque j'aperçus sur le pas de la porte Lal Choudar. Il entra doucement en fermant la porte à clef derrière lui.--Ne craignez rien, Sahib, dit-il, personne ne saura que vous l'avez tué. Cachez le cadavre, et bien malin celui qui découvrira quelque chose.--Mais je ne l'ai pas tué! fis-je.--Lal Choudar secoua la tête en souriant.--J'ai tout entendu, Sahib, reprit-il, j'ai entendu la dispute et j'ai entendu le coup. Mais j'ai un sceau sur les lèvres. Tous dorment dans la maison. Je vais vous aider à dissimuler le corps.--Ceci suffit à me décider. Si mon propre serviteur ne croyait pas à mon innocence, comment aurais-je pu espérer la faire prévaloir devant une douzaine de jurés plus ou moins ineptes? Lal Choudar et moi nous cachâmes le cadavre le même soir, et quelques jours après tous les journaux de Londres ne parlaient que de la disparition mystérieuse du capitaine Morstan. Vous voyez par ce récit que je n'ai rien à me reprocher à ce sujet. Mais où je suis coupable, c'est d'avoir caché non seulement le cadavre, mais encore le trésor, et d'avoir gardé par devers moi la part de Morstan, comme si elle m'appartenait. Je désire donc que vous fassiez une restitution. Approchez votre oreille de mes lèvres; ce trésor est caché dans....»
«Juste à ce moment nous vîmes les traits de notre père se bouleverser d'une façon effroyable, ses yeux s'ouvrirent démesurément, ses dents s'entre-choquèrent, et il cria d'une voix que je n'oublierai jamais: «Ne le laissez pas entrer! Pour l'amour de Dieu, ne le laissez pas entrer!» Nous nous retournâmes tous deux vers la fenêtre en suivant la direction de son regard, et nous pûmes distinguer, malgré l'obscurité extérieure, un individu dont le visage s'écrasait contre la vitre. C'était un homme à la barbe longue, à la chevelure inculte, dont le regard exprimait d'une façon terrible la haine et la férocité. Mon frère et moi, nous bondîmes vers la fenêtre, mais l'homme avait déjà disparu. Lorsque nous revînmes auprès de mon père, sa tête s'était inclinée sur sa poitrine et son cœur avait cessé de battre.
«Ce soir-là nous parcourûmes le jardin dans tous les sens sans trouver trace de l'individu qui nous avait apparu; nous relevâmes seulement sur la plate-bande au-dessous de la fenêtre la trace d'un seul pied. Sans cette empreinte, nous aurions pu supposer que cette figure sauvage et terrible n'était qu'un jeu de notre imagination. Mais bientôt nous eûmes une preuve plus frappante encore qu'il se tramait quelque chose dans l'ombre autour de nous, car le lendemain matin on constata que la fenêtre de mon père avait été ouverte, que tous les meubles avaient été fouillés, et sur la poitrine du cadavre était épinglé un chiffon de papier qui portait ces mots: «La marque des quatre». Que signifiait cette phrase? Quel avait été le mystérieux visiteur de la nuit? nous ne le sûmes jamais. Selon toute apparence rien n'avait été volé, quoique tout eût été mis sens dessus dessous. Naturellement mon frère et moi nous fîmes un rapprochement entre cet étrange incident et les craintes qui avaient hanté mon père de son vivant, cependant jusqu'ici tout cela est resté encore une énigme pour nous.»
Le petit homme s'arrêta pour rallumer son narghileh et pendant quelques instants sembla suivre sa pensée dans les nuages de fumée dont il s'enveloppait. Nous avions tous été vivement impressionnés par ce récit extraordinaire. Aux quelques mots qui avaient eu trait à la mort de son père, miss Morstan était devenue blême et j'eus même, un instant, la crainte qu'elle ne se trouvât mal. Je saisis une carafe en verre de Venise qui se trouvait à ma portée et lui versai un verre d'eau.
Sherlock Holmes se tenait renversé sur sa chaise avec cette expression absente qu'il savait prendre, les paupières baissées comme pour voiler l'éclat de son regard. En portant mes yeux sur lui, je ne pus m'empêcher de penser que le matin même il s'était encore plaint amèrement de la monotonie de la vie; et voilà que nous nous trouvions tout à coup en présence d'un problème qui demandait pour le résoudre toutes les ressources de sa sagacité. Mr Thaddeus Sholto nous regarda alternativement avec une satisfaction évidente en constatant l'effet que son récit avait produit sur nous. Il reprit, tout en tirant de temps en temps quelques bouffées de sa pipe:
«Comme vous pouvez le penser, nous fûmes, mon frère et moi, très excités par l'idée de ce trésor auquel notre père avait fait allusion. Pendant des semaines, pendant des mois, nous fouillâmes tous les coins du jardin, nous le mîmes sens dessus dessous, sans arriver à rien découvrir. Cela nous rendait fous de penser que le major allait nous révéler l'endroit de la cachette au moment précis où il avait expiré. Nous pouvions nous faire une idée de la splendeur des richesses cachées par le collier de perles qui en avait été distrait; et même, au sujet de ce collier nous eûmes, mon frère et moi, une légère discussion. Les perles avaient évidemment une valeur considérable, et lui ne voulait pas s'en séparer, car, entre nous, Bartholomé a un peu hérité du vice paternel. Il prétendait qu'en offrant ce bijou à celle à notre père le destinait, cela ferait jaser et pourrait nous attirer des désagréments. Tout ce que je pus obtenir fut l'autorisation de rechercher l'adresse de miss Morstan et de lui envoyer une perle séparée à intervalles fixes, afin qu'elle sût bien qu'on ne l'oubliait pas.
--C'était une pensée très charitable de votre part, interrompit miss Morstan. Vraiment, vous vous êtes montré bien bon pour moi.»
Le petit homme joignit les mains d'une façon suppliante:
«Nous n'étions que vos fidéicommissaires, dit-il, du moins c'est ainsi que j'envisageais la chose, quoique Bartholomé ne fût pas tout à fait de mon avis. Nous étions assez riches par nous-mêmes et je ne désirais rien de plus. D'ailleurs il aurait été de bien mauvais goût de se conduire vis-à-vis d'une jeune personne d'une façon aussi mesquine. Les Français, qui ont vraiment une façon charmante de dire les choses, affirment que «le mauvais goût mène au crime». Quoi qu'il en soit, notre désaccord à ce sujet devint si aigu, que je jugeai préférable de renoncer à la vie en commun. Je quittai donc Pondichery Lodge, emmenant avec moi dans ma nouvelle demeure Williams et le vieux Khitmutgar. Mais hier j'appris un événement de la plus haute importance. Le trésor venait d'être enfin retrouvé! Je me mis sur l'heure en rapport avec miss Morstan, et nous n'avons plus maintenant qu'à aller jusqu'à Norwood en réclamer notre part. Déjà hier soir j'ai formulé mes intentions à mon frère, et, si nous ne devons pas espérer être les bienvenus chez lui, nous sommes sûrs en tout cas d'être attendus.»
Mr Thaddeus Sholto avait cessé de parler, et continuait de se trémousser sur ses luxueux coussins. Pour nous, nous gardions le silence, absorbés par la pensée des nouvelles complications qui surgissaient de cette mystérieuse affaire.
Holmes fut le premier à se ressaisir et se leva brusquement.
«Vous avez parfaitement agi, monsieur, dit-il, depuis A jusqu'à Z. Peut-être serons-nous assez heureux en retour pour éclaircir les points qui restent encore obscurs à vos yeux. Mais, comme le disait miss Morstan, il y a un moment, il est déjà tard et il vaudrait mieux poursuivre notre enquête le plus rapidement possible.»
Sans se faire prier davantage, notre nouvelle connaissance roula le tuyau de son narghileh et alla chercher derrière un rideau un long pardessus ouaté garni d'un col et de manchettes d'astrakan. Après l'avoir revêtu, il le boutonna jusqu'en haut, malgré la douceur de la température, et compléta son accoutrement en mettant sur sa tête une toque de castor muni d'oreillères tombant de chaque côté, de sorte qu'on ne voyait plus de lui que son nez pointu et sa bouche grimaçante.
«Ma santé est bien délicate, dit-il, en nous montrant le chemin, et je me vois réduit à vivre comme un pauvre infirme.»
Un fiacre nous attendait à la porte et tout était évidemment prévu d'avance, puisque, dès que nous y fûmes montés, le cocher partit d'une allure rapide. Thaddeus Sholto parlait sans discontinuer, sur un ton perçant qui dominait le bruit de la voiture.
«Bartholomé est un garçon bien intelligent, dit-il. Devinez comment il découvrit le trésor? Il était arrivé à se convaincre que mon père l'avait caché dans sa demeure. Alors il releva le plan de la maison de la façon la plus exacte. Il remarqua que la hauteur extérieure du bâtiment était de soixante-quatorze pieds; mais en additionnant la hauteur de chaque étage et en tenant compte de l'épaisseur des planchers qu'il avait déterminée par des sondages, il n'arrivait jamais à avoir comme élévation à l'intérieur que soixante-dix pieds. Il manquait donc quatre pieds, qui ne pouvaient se retrouver qu'au sommet de la maison. Il perça un trou dans le plafond d'une chambre située au dernier étage et découvrit, comme il s'y attendait, un petit grenier inconnu de tous. Là était le coffre renfermant le trésor; il le descendit alors par le trou dans la pièce située au-dessous, et c'est là qu'il est resté depuis. Il estime que la valeur des pierres atteint au moins une douzaine de millions.»
A l'énoncé de ce chiffre énorme, nous nous regardâmes tous avec stupéfaction. Miss Morstan, une fois ses droits reconnus, allait devenir, de pauvre institutrice qu'elle était jusqu'alors, une riche héritière. Assurément un véritable ami eût dû se réjouir d'une aussi bonne nouvelle, et cependant, je dois l'avouer à ma honte, l'égoïsme prit le dessus chez moi et je sentis mon cœur traversé par une souffrance aiguë. Je murmurai quelques congratulations indistinctes et je restai atterré, la tête penchée sur ma poitrine, sourd au bavardage de notre compagnon. Celui-ci était évidemment un hypocondriaque de premier ordre, et j'avais vaguement conscience qu'il détaillait tout au long les symptômes qui l'inquiétaient, en me suppliant de lui donner mon avis sur la composition et sur les effets des innombrables élixirs dont il portait quelques spécimens dans une pharmacie de poche. J'espère qu'il ne se rappellera jamais tout ce que j'ai pu lui répondre ce soir-là. Holmes prétend qu'il m'a entendu le mettre en garde contre l'immense danger qu'il pouvait courir en prenant plus de deux gouttes d'huile de ricin, tandis que je lui recommandais, comme calmant, la strychnine à haute dose. Quoi qu'il en soit, ce me fut un soulagement de sentir le fiacre s'arrêter, et de voir le cocher ouvrir la portière.
«Voici Pondichery Lodge, miss Morstan», dit M. Thaddeus Sholto, et il tendit la main à la jeune fille pour l'aider à descendre.
V
Le drame de Pondichery Lodge.
Il était près de onze heures quand nous arrivâmes au lieu où nous attendait le dénouement tragique des aventures de cette nuit. Nous avions laissé loin derrière nous le brouillard humide qui recouvrait la grande cité et la nuit était passablement belle. Un vent chaud soufflait de l'ouest et de gros nuages montaient lentement dans le ciel, laissant de temps en temps le croissant de la lune jeter des lueurs intermittentes. On y voyait assez pour se diriger; cependant Thaddeus Sholto prit une des lanternes de la voiture pour mieux éclairer notre chemin.
Pondichery Lodge était situé au milieu d'un jardin qu'entourait un mur très élevé, hérissé de tessons de verre. Une simple porte très étroite et garnie de ferrures y donnait seule accès. Notre guide frappa d'une manière particulière en faisant ce _rat-tat-tat_... par lequel les facteurs ont coutume de s'annoncer.
«Qui va là?» cria de l'intérieur une voix bourrue.
«C'est moi, Mac Murdo. Ne reconnaissez-vous donc plus ma manière de frapper?»
On entendit la voix grommeler sourdement, puis des clefs s'entre-choquèrent et la porte tourna lentement sur ses gonds, laissant voir sur le seuil un homme de taille moyenne, mais remarquablement large d'épaules. A la lueur de la lanterne, nous distinguâmes une tête aux mâchoires saillantes, à l'œil clignotant et faux.
--C'est vous, monsieur Thaddeus. Quels sont ces gens qui vous accompagnent? Je n'ai aucun ordre du maître à leur sujet.
--Vraiment, Mac Murdo? Cela m'étonne. J'avais prévenu hier soir mon frère que j'amènerais quelques amis avec moi.
--Il n'est pas sorti de sa chambre de toute la journée, monsieur Thaddeus, et, je vous le répète, je n'ai pas d'ordre. Vous savez qu'il m'est impossible de violer ma consigne. Vous, vous pouvez entrer si vous voulez, mais vos amis resteront où ils sont.»
C'était là un contretemps inattendu. Thaddeus Sholto regarda autour de lui d'une façon perplexe:
«C'est trop fort, Mac Murdo, dit-il; si je me porte garant pour eux, cela doit vous suffire, il me semble. D'ailleurs, voici une jeune fille qu'on ne peut vraiment laisser à cette heure se morfondre au milieu de la route.
--Désolé, monsieur Thaddeus, reprit le portier d'un ton ferme. Il y a des gens qui peuvent être de vos amis à vous, et ne pas être ceux de mon maître. Il me paie bien pour que je fasse mon service et je le fais en conscience. Or je ne connais aucune des personnes qui sont là.
--Oh si, vous en connaissez, Mac Murdo, s'écria Sherlock Holmes fort à propos; car je ne pense pas que vous ayez pu m'oublier. Ne vous rappelez-vous pas l'amateur qui, il y a quatre ans, le soir où on donnait votre bénéfice chez Alison, a fourni trois assauts contre vous?
--Quoi, vous seriez monsieur Sherlock Holmes? s'écria l'ancien lutteur. Bon Dieu, comment ai-je pu ne pas vous reconnaître? Si, au lieu de rester là tranquillement derrière les autres, vous vous étiez approché et vous m'aviez donné un certain coup de revers sur la mâchoire, je vous aurais reconnu sans hésiter. Ah! on peut dire que vous avez gaspillé les dons du bon Dieu, vous! Comme vous auriez pu viser haut dans la partie, si vous aviez voulu!
--Vous voyez, Watson, me dit Holmes en riant, si le reste vient à me manquer, j'aurai toujours une profession savante ouverte devant moi. Et maintenant je suis sûr que ce brave camarade ne va pas nous laisser ainsi dehors exposés au froid.
--Entrez, entrez donc, monsieur, vous et vos amis, répondit-il. Je vous fais mes excuses, monsieur Thaddeus, mais j'ai des ordres très sévères. Il fallait savoir qui étaient vos amis avant de les introduire.»
Une fois entrés, nous suivîmes une allée sablée qui serpentait dans un jardin mal tenu pour aboutir à une construction quadrangulaire fort massive et sans aucune architecture. Cette bâtisse se trouvait dans une obscurité complète, sauf un angle éclairé par la lune dont les rayons se reflétaient sur une des fenêtres du grenier. Le lugubre aspect de cet énorme bâtiment, plongé dans un silence de mort, donnait le frisson. Tout le premier, Sholto semblait mal à son aise et la lanterne vacillait dans sa main tremblante.
«Je n'y comprends rien, dit-il. Il faut qu'il y ait eu quelque malentendu. J'avais bien spécifié à Bartholomé que nous viendrions le voir, et cependant ses fenêtres ne sont pas éclairées. Je ne sais vraiment pas ce que cela veut dire.
--L'entrée de sa maison est-elle toujours aussi difficile à forcer? demanda Holmes.
--Oui; il a continué les traditions de mon père. Il était son favori, vous savez, et je m'imagine quelquefois que le major a dû lui en dire plus long qu'à moi. Voici la fenêtre de Bartholomé, là, de ce côté, éclairée par la lune. Mais il me semble bien qu'il n'y a aucune lumière à l'intérieur.
--Aucune, dit Holmes, seulement j'aperçois une lueur à cette petite fenêtre près de la porte.