Part 8
Elle était datée de Poplar à midi. En voici le texte: «Allez immédiatement à Baker Street. Si je ne suis pas rentré, attendez-moi. Je suis de près les assassins de Sholto. Vous n'aurez qu'à nous accompagner cette nuit, si vous désirez assister à l'hallali.»
«Voilà qui prend bonne tournure, dis-je. Il a évidemment retrouvé la piste.
--Ah! ah! il a donc été aussi en défaut? s'écria Jones avec une satisfaction évidente. Voyez-vous, les plus malins d'entre nous se trouvent parfois tout désorientés. Après tout, c'est peut-être un faux espoir qu'il nous donne là. Mais il est de mon devoir, comme représentant de la force publique, de ne rien négliger. Ah! j'entends quelqu'un; peut-être est-ce lui.»
Un pas lourd montait l'escalier en même temps que le bruit d'une respiration sifflante et oppressée arrivait jusqu'à nous.
L'individu qui accomplissait cette ascension, trop pénible pour ses forces, fut obligé de s'arrêter une fois ou deux en route, mais à la fin il atteignit le palier et entra dans le salon. Son extérieur répondait bien à l'idée que nous avions pu nous en faire déjà. C'était un individu âgé, habillé, comme un marin, d'un vieux surcot boutonné jusqu'au cou. Son dos était voûté, ses genoux tremblotaient et sa respiration était celle d'un homme fortement asthmatique. Il s'appuyait sur un gros bâton de chêne et ses épaules se soulevaient sous l'effort qu'il faisait pour introduire un peu d'air dans ses poumons. Un mouchoir de couleur entourait son cou, cachait le bas de sa figure, et on ne voyait guère de lui qu'une paire d'yeux noirs et brillants, ombragés par d'épais sourcils tout blancs, et ses longs favoris grisonnants qui encadraient sa figure. En somme il me fit l'effet d'un respectable maître marinier que la vieillesse aurait fait tomber dans la misère.
«Que voulez-vous, mon brave?» demandai-je.
Il regarda tout autour de lui de cette manière lente et méthodique particulière aux vieillards.
«Monsieur Sherlock Holmes est-il ici? dit-il.
--Non, mais je le remplace. Quelque communication que vous ayez à lui transmettre, vous pouvez me la faire.
--C'est à lui-même que je désire parler, dit-il.
--Mais je vous répète que je suis son représentant. Est-ce à propos du bateau de Mordecai Smith?
--Oui, je sais bien où se trouve le bateau, comme je sais où sont les hommes que poursuit M. Holmes et aussi le trésor; tout, je sais tout.
--Ah, dites-le-moi vite alors, et je le lui répéterai.
--C'est à lui-même que je veux parler, répéta-t-il avec l'obstination d'un vieillard.
--Eh bien, il faut que vous l'attendiez.
--Non, non, je ne vais pas m'amuser à perdre toute une journée pour le bon plaisir du premier venu. Puisque M. Holmes n'est pas là, tant pis pour M. Holmes. Qu'il se débrouille tout seul. D'ailleurs vos figures ne me reviennent pas, et je ne veux rien vous dire.»
Il se glissa du côté de la porte, mais pas assez vite pour qu'Athelney Jones n'eût eu le temps de lui barrer le chemin.
«Halte-là! camarade, dit-il. Vous avez un renseignement important à nous donner et vous n'allez pas vous esquiver ainsi. Nous vous garderons, que vous le veuillez ou non, jusqu'au retour de notre ami.»
Le vieux continua sa marche vers la sortie, mais, en voyant Athelney Jones appuyer son large dos contre la porte, il comprit l'inutilité de toute tentative.
«Voilà une drôle de manière de traiter les gens, cria-t-il en frappant par terre avec son gourdin. Je viens ici pour causer avec un monsieur, et vous autres, que je n'ai jamais vus de ma vie, vous me traitez comme si j'étais un prisonnier.
--Ne craignez rien, dis-je. Nous vous indemniserons pour le temps que nous vous ferons perdre. Asseyez-vous là sur ce canapé, vous n'aurez pas trop longtemps à attendre.»
Il traversa la pièce d'assez mauvaise grâce et s'assit la tête dans les mains. Jones et moi nous reprîmes notre conversation en continuant à fumer. Tout à coup la voix de Holmes se fit entendre:
«Il me semble que vous pourriez tout au moins m'offrir un cigare», disait-il.
Nous bondîmes tous les deux. Devant nous Holmes, assis tranquillement, nous regardait en ayant l'air de s'amuser beaucoup.
«Holmes! m'écriai-je. Vous ici! Mais qu'est devenu le vieux?
--Le voici, dit-il, en nous montrant une touffe de cheveux blancs. Le voici tout entier, avec sa perruque, ses favoris, ses sourcils, etc. Je pensais bien que mon déguisement était assez réussi, mais je n'espérais pas qu'il pût résister à pareille épreuve.
--Ah! farceur, s'écria Jones, riant aux éclats. Quel acteur vous auriez fait! Vous aviez même cette façon de toussoter particulière aux pauvres, et le tremblotement de vos jambes se paierait deux cents francs par semaine. Cependant j'ai bien cru un instant reconnaître l'éclat de vos yeux. Mais vous voyez que vous ne nous auriez pas échappé facilement.
--J'ai travaillé toute la journée sous ce déguisement, dit Holmes en allumant son cigare. Trop de gens dans le monde du crime me connaissent maintenant, surtout depuis que notre ami ici présent s'est mis à publier quelques-unes des affaires où j'ai été mêlé; aussi ne puis-je guère me mettre en chasse sans me déguiser un peu. Vous avez reçu ma dépêche?
--Oui, et c'est ce qui m'a fait venir ici.
--Et que devient votre enquête?
--Elle s'est terminée en queue de poisson. J'ai dû relâcher deux de mes prisonniers, et il n'existe aucune preuve contre ceux qui restent sous clef.
--Peu importe. Je vous donnerai deux autres individus à coffrer à leur place. Mais il faut que vous promettiez de m'obéir complètement. Officiellement vous recueillerez tout l'honneur de notre expédition, seulement vous devrez suivre mes instructions à la lettre. Est-ce bien convenu?
--Parfaitement, pourvu que vous m'aidiez à m'emparer des criminels.
--Bon, en premier lieu, j'ai besoin qu'un bateau de la police, une chaloupe à vapeur très bonne marcheuse, se trouve à l'escalier de Westminster avant sept heures.
--Ce sera facile. Il y en a toujours dans ces parages, et, en tout cas, je peux traverser la rue et téléphoner pour m'en assurer.
--Puis il me faudra deux hommes solides en cas de bataille.
--Nous en aurons deux ou trois dans le bateau. Est-ce tout?
--Lorsque nous tiendrons nos individus, le trésor sera à nous.--Or, je crois que mon ami serait très heureux de porter lui-même le coffret à la jeune personne à laquelle la moitié de toutes ces richesses revient de droit. Je voudrais donc qu'elle fût la première à l'ouvrir. Qu'en pensez-vous, Watson?
--Cela me ferait, en effet, un très grand plaisir.
--Le procédé n'est guère régulier, dit Jones en secouant la tête. Mais tout est si irrégulier dans cette affaire!... Je crois donc que je puis fermer les yeux là-dessus. Cependant, il faut que le trésor soit ensuite remis entre les mains des autorités, et il y devra rester jusqu'à la fin de toute la procédure.
--Certainement, rien de plus facile. Autre chose. Je désirerais vivement avoir quelques renseignements de la bouche même de Jonathan Small. Car, vous savez combien j'aime à pénétrer les moindres détails des affaires dont je m'occupe. Voyez-vous donc quelque inconvénient à ce que, en dehors de tout interrogatoire officiel, j'aie, soit chez moi, soit ailleurs, une conversation avec le prisonnier, celui-ci restant toujours sous bonne garde?
--Mon Dieu, vous êtes le maître de la situation. D'ailleurs rien ne me prouve encore l'existence de ce Jonathan Small. Cependant, si vous lui mettez la main au collet, je ne vois pas pourquoi je vous refuserais l'entrevue que vous me demandez.
--Tout est bien entendu, alors?
--Parfaitement. Désirez-vous encore autre chose?
--Seulement vous voir partager notre dîner, si vous le voulez bien. Il sera servi dans une demi-heure. Nous aurons des huîtres, une paire de grouses, et certains vins blancs dont vous me direz des nouvelles. Voyez-vous, Watson, vous n'avez jamais suffisamment reconnu mes mérites comme maîtresse de maison.»
X
Comment périt l'insulaire Andaman.
Le dîner fut très gai. Holmes, lorsqu'il le voulait, était un causeur charmant, et ce soir-là il le voulut bien. Il semblait sous l'influence d'une sorte d'excitation nerveuse et je ne l'avais jamais vu aussi brillant, passant rapidement d'un sujet à un autre--des représentations des miracles au moyen âge à la fabrication de la poterie à la même époque, des violons de Stradivarius au culte de Boudha dans l'île de Ceylan, ou aux cuirassés de l'avenir,--et émettant sur chaque chose des théories spéciales qui témoignaient des études particulières qu'il avait faites. Cette belle humeur provenait de la réaction qui s'opérait en lui après l'abattement si complet des jours précédents. Athelney Jones, de son côté, prouva qu'en dehors de ses fonctions il savait être un agréable compagnon et savoura le dîner tout à fait en «bon vivant». Quant à moi, je me sentais profondément heureux en pensant que nous touchions au but et la gaieté de Holmes rejaillissait sur moi. Cependant, pendant le repas, personne ne fit allusion aux événements qui nous réunissaient d'une façon aussi imprévue.
Lorsque le couvert fut enlevé, Holmes regarda sa montre et remplit trois verres de porto.
«Une dernière rasade, dit-il, au succès de notre petite expédition. Et maintenant il est grand temps de partir. Avez-vous un revolver, Watson?
--J'ai chez moi mon vieux revolver d'ordonnance.
--Vous feriez bien de le prendre, alors, car il faut tout prévoir. J'avais commandé un fiacre pour six heures et demie; il nous attend.»
Il était sept heures passées lorsque nous atteignîmes l'embarcadère de Westminster, où se trouvait déjà la chaloupe que nous avions demandée. Holmes l'examina en connaisseur.
«Y a-t-il quelque signe qui dénote que ce bateau appartient à la police?
--Oui, cette lanterne verte sur le bordage.
--Enlevez-la, alors.»
Cette précaution prise, nous nous embarquâmes, pour démarrer aussitôt. Jones, Holmes et moi, nous étions assis à l'arrière; un homme se trouvait au gouvernail, un autre surveillait la machine, et deux solides agents se tenaient à l'avant.
«Où allons-nous? demanda Jones.
--A la Tour; dites-leur de stopper en face des chantiers de Jacobson.»
Notre embarcation marchait on ne peut mieux. Nous filions comme des flèches, laissant derrière nous les nombreuses gabares qui, ralenties par les lourdes charges qu'elles portaient, paraissaient rester immobiles. Holmes eut un sourire satisfait en nous voyant dépasser facilement un des vapeurs faisant le service sur la rivière.
«Je crois que nous pourrions battre à la course tous les bateaux de la Tamise, dit-il.
--Tous, répondis-je, c'est beaucoup dire, mais il n'y en a certainement guère qui puissent lutter avec nous.
--C'est que nous allons avoir à donner la chasse à l'_Aurora_, et elle a la réputation d'être un clipper de premier ordre. Mais il faut maintenant que je vous dise où en sont nos affaires, Watson. Vous vous souvenez combien j'étais agacé de me voir arrêté par un contretemps stupide?...
--Parfaitement.
--Eh bien, j'ai donné à mon esprit le repos qui lui était nécessaire en me plongeant dans une analyse chimique. Un de nos grands hommes d'État n'a-t-il pas dit que la meilleure façon de se reposer était de changer la nature de ses occupations? C'est parfaitement exact. Aussi, lorsque j'eus réussi à liquéfier mon hydrocarbure, je revins au problème des Sholto et j'y réfléchis à nouveau. Nos gamins avaient parcouru toute la rivière sans résultat. La chaloupe n'était amarrée à aucun embarcadère, à aucun ponton, et cependant elle n'était pas de retour. Je ne pouvais croire qu'ils l'eussent coulée pour mieux dissimuler leurs traces, quoique je gardasse cette hypothèse en réserve pour le cas où toutes les autres viendraient à me faire faillite. Je savais en effet que ce Small était doué d'une espèce de malice grossière, mais je ne le croyais pas capable d'une ruse pareille; il aurait fallu pour cela qu'il fût d'un niveau intellectuel plus relevé. Mais, pensai-je, nous savons qu'il était à Londres depuis longtemps déjà, puisqu'il exerçait sur Pondichery Lodge une surveillance incessante; il ne pouvait donc, selon toute probabilité, partir brusquement sans mettre ordre à ses affaires, ce qui a toujours bien dû lui demander au moins une journée.
--Je ne trouve pas votre raisonnement très juste, interrompis-je. N'est-il pas bien plus probable qu'il avait arrangé toutes ses affaires avant de s'embarquer dans son expédition?
--Non, je ne le pense pas. Il devait s'être ménagé une retraite assurée en cas de besoin et évidemment il ne l'abandonnerait que quand il serait certain que tout danger était écarté. Mais une autre considération me frappa. Jonathan Small s'était certainement rendu compte combien l'extérieur étrange de son compagnon, de quelque façon qu'il l'eût déguisé, avait dû éveiller l'attention autour de lui. Il était bien assez fin pour voir que, si la présence de ce phénomène était signalée à Norwood, elle mettrait évidemment sur leurs traces. Aussi, ayant quitté le repaire qu'il s'était choisi à la faveur de la nuit, c'est aussi pendant qu'il ferait encore nuit qu'il voulait y rentrer. Or, d'après le témoignage de Mrs Smith, il était trois heures passées quand ils vinrent héler le bateau. Une heure plus tard environ, le jour allait se lever et les passants commenceraient à circuler. J'en conclus qu'ils n'avaient pas dû aller bien loin. Ils auront payé largement le silence de Smith et auront gardé sa chaloupe pour le moment où ils pourraient fuir définitivement. Puis ils sont rentrés chez eux aussitôt que possible, emportant le trésor, et comptant, un jour ou deux plus tard, après avoir vu ce que diraient les journaux et s'être assurés qu'on ne les soupçonnait pas, comptant, dis-je, profiter de la nuit pour rejoindre, soit à Gravesend, soit dans l'estuaire de la Tamise, quelque navire sur lequel ils avaient déjà retenu leur passage pour l'Amérique ou bien les colonies.
--Mais, le bateau de Smith, ils n'ont pas pu l'emporter chez eux comme le trésor?
--Très juste. Aussi j'étais convaincu que, quoique introuvable, cette chaloupe ne devait pas être bien loin. Je me mis alors à la place de Small, et je me demandai quel raisonnement un homme comme lui avait bien pu tenir. Sans doute il avait pensé qu'en renvoyant le bateau chez son propriétaire, ou en l'amarrant à un embarcadère, il donnait trop beau jeu à la police dans le cas où elle serait sur ses traces. Il lui fallait donc le cacher et en même temps l'avoir sous la main. Comment cela? qu'aurais-je fait si j'avais été dans sa peau? Une seule solution s'offrit à mon esprit. J'aurais confié la chaloupe à quelque constructeur de bateaux sous prétexte d'un léger changement à y faire. Je l'aurais ainsi amenée dans un chantier où elle aurait été parfaitement dissimulée et d'où cependant j'aurais pu en quelques heures, si besoin était, l'avoir de nouveau à ma disposition.
--C'est très simple, en effet.
--Ce sont précisément les choses les plus simples qu'on est exposé à négliger. Quoi qu'il en soit, je résolus de partir de cette donnée. Je me mis aussitôt en campagne, déguisé en marin, et je commençai à parcourir tous les chantiers de la rivière. J'en fis quinze sans aucun résultat; mais au seizième, à celui de Jacobson, j'appris que l'_Aurora_ lui avait été confiée deux jours auparavant par un homme avec une jambe de bois qui l'avait chargé de changer quelque chose au gouvernail. «Et il n'y a rien à faire à ce gouvernail, me dit le contremaître. Tenez, la voilà là-bas, avec ses deux raies rouges.» Au même moment, qui vis-je arriver? Mordecai Smith lui-même, l'introuvable Mordecai. Je n'aurais évidemment pas su que c'était lui; mais il était fortement sous l'influence de l'alcool et il se mit à hurler son nom ainsi que celui de son bateau. «Il me le faut pour ce soir à huit heures, criait-il, à huit heures précises, vous entendez: car j'ai affaire à deux particuliers qui n'aiment pas à attendre.» On l'avait évidemment largement payé, et il paraissait avoir de l'argent plein les poches, distribuant des schellings à tous les ouvriers autour de lui. Je le suivis à quelque distance, jusqu'à ce que je le vis entrer dans une brasserie; je revins alors au chantier et ayant rencontré en chemin un de mes gamins, je le plaçai en sentinelle près de la chaloupe, en lui donnant consigne de rester au bord de la rivière et d'agiter son mouchoir dès que l'_Aurora_ se mettrait en route. Pour nous, nous allons nous maintenir au milieu du fleuve et ce serait bien du malheur si nous n'empoignions pas les assassins, le trésor et le reste.
--Tout cela est fort bien combiné, dit Jones, que ces gens-là soient les vrais coupables ou non; mais si j'avais eu à diriger l'affaire, j'aurais placé mes hommes dans le chantier de Jacobson et j'aurais empoigné mes individus dès qu'ils auraient reparu.
--Et ils n'auraient jamais reparu, reprit Holmes. Ce Small est trop malin, il enverra certainement quelqu'un en éclaireur, et au moindre soupçon il se terrerait de nouveau pour une semaine au moins.
--Mais vous auriez pu filer Mordecai Smith et dénicher ainsi leur repaire, dis-je.
--Oh! j'aurais bien perdu mon temps. Il y a cent à parier contre un que Smith ne sait pas où ils perchent. Tant qu'il aura de quoi boire et qu'il sera bien payé, que lui importe le reste! Les autres doivent se contenter de lui envoyer leurs instructions. Non, non, j'ai bien tout pesé et le parti que j'ai pris est le meilleur.»
Pendant que cette conversation avait lieu, nous avions passé successivement sous les nombreux ponts jetés sur la Tamise. Lorsque nous arrivâmes à hauteur de la Cité, les derniers rayons du soleil faisaient étinceler la croix qui domine Saint-Paul et, avant d'atteindre la Tour, l'obscurité était déjà profonde.
«Voici le chantier de Jacobson, dit Holmes, en nous montrant une forêt de mâts et de cordages sur la rive de Surrey. Croisons lentement de long en large à l'abri de ces bateaux pleins de sable.» Il tira une lorgnette de sa poche et examina le rivage. «Ma sentinelle est à son poste, dit-il, mais elle n'agite pas son mouchoir.
--Si nous descendions un peu le fleuve et que nous stoppions là pour les attendre?» dit Jones avec animation.
Nous étions tous très excités, jusqu'aux agents et aux bateliers qui n'avaient cependant qu'une vague idée du but de notre expédition.
«Nous n'avons le droit de rien préjuger, répondit Holmes. Il y a dix chances contre une pour qu'ils descendent la rivière, mais nous n'en sommes pas certains. D'ici nous pouvons surveiller l'entrée du chantier tout en étant assez bien dissimulés. La nuit sera plutôt claire, il faut donc rester où nous sommes. Regardez-moi tous ces gens qui grouillent là-bas, à la lueur des becs de gaz. Ils viennent de terminer leur travail dans le chantier. Quelque misérables qu'ils soient, chacun d'eux renferme en lui une parcelle de l'éternelle flamme. Qui le dirait en les voyant? Comme cela paraît improbable! Ah! l'homme est vraiment une énigme bien singulière!
--Quelqu'un l'a défini: une âme renfermée dans l'enveloppe d'un animal, suggérai-je.
--Winwood Read a dit d'excellentes choses à ce sujet, reprit Holmes. Il nous explique que si l'homme, pris individuellement, demeure un problème insoluble, une réunion d'hommes, au contraire, nous offre des données d'une certitude mathématique. Ainsi, par exemple, vous ne pouvez savoir d'avance comment dans un cas donné se comportera un homme isolé, tandis que vous pouvez préciser d'une façon certaine comment agira un groupe d'hommes dans les mêmes circonstances. La statistique le prouve; les individus varient, les moyennes restent invariables. Mais il me semble apercevoir un mouchoir. Certainement on agite quelque chose de blanc là-bas.
--C'est votre gamin, m'écriai-je. Je le vois distinctement.
--Et voici l'_Aurora_, s'exclama Holmes. Elle file comme le vent. Chauffez, mécanicien, chauffez à toute vapeur et rattrapons cette chaloupe, qui porte un fanal jaune. Si jamais elle venait à nous échapper, par l'enfer, je ne me le pardonnerais jamais.»
L'_Aurora_ avait glissé inaperçue dans la rivière et s'était faufilée derrière deux ou trois petites embarcations de façon qu'elle avait déjà presque atteint sa vitesse entière au moment où nous la vîmes. Elle semblait voler en descendant le courant et longeait la rive en marchant d'un train insensé. Jones l'examina attentivement et secoua la tête:
«Elle file joliment bien, dit-il. Je ne sais si nous pourrons l'atteindre.
--Il le faut, s'écria Holmes en grinçant des dents, il le faut. A toute vapeur, chauffeurs. Donnez tout ce que vous pourrez, dussions-nous brûler le bateau, il faut que nous les rattrapions.»
La chasse était commencée. Les chaudières de l'_Aurora_ ronflaient bruyamment et ses puissantes machines sifflaient et résonnaient comme pour donner passage à la respiration du géant de métal. Sa proue effilée coupait les eaux calmes de la rivière et les rejetait en deux grosses vagues à droite et à gauche. Pour nous, nous bondissions derrière elle, fortement secoués par chaque effort que faisait notre embarcation. Un puissant fanal fixé à l'avant projetait sa lumière jaunâtre devant nous; une large tache sombre nous indiquait l'_Aurora_, tandis que les tourbillons d'écume laissés par elle dans son sillage témoignaient de la vitesse à laquelle elle marchait. Notre bateau, lancé comme une flèche, dépassait successivement les barques, les vapeurs, les navires marchands, se glissant derrière les uns, contournant les autres... Des voix nous hélaient dans l'obscurité, mais l'_Aurora_ filait toujours et nous ne quittions pas sa trace.
«Du charbon! du charbon!» cria Holmes en jetant un regard dans la chambre des machines, tandis que la lueur du foyer se reflétant sur sa figure anxieuse accusait le relief de ses traits énergiques. «Faites éclater la chaudière, s'il le faut.
--Je crois que nous gagnons un peu sur elle, dit Jones, l'œil rivé sur l'_Aurora_.
--Et moi, j'en suis sûr, criai-je. Nous allons la rejoindre dans quelques minutes.»