Part 6
--Mais, mon pauvre garçon, c'est là l'A-B-C du métier. Je ne veux pas poser devant vous et je vais vous étaler tout mon jeu, vous verrez comme c'est simple. Dans un bagne, deux officiers appartenant à la troupe qui garde les forçats sont mis au courant d'un secret important, concernant un trésor caché. Un plan de l'endroit où gît ce trésor a été tracé par un Anglais appelé Jonathan Small. Vous vous rappelez que nous avons vu ce nom inscrit sur le document trouvé parmi les papiers du capitaine Morstan, document qui fut signé par tous les associés sous cette rubrique romanesque: «La marque des quatre». Grâce à ce plan, les deux officiers, ou plutôt l'un d'eux déterre le trésor et l'emporte en Angleterre, négligeant, d'après ce que nous supposons, de remplir une des clauses de la convention passée entre tous les associés. Maintenant pourquoi Jonathan Small n'a-t-il pas eu sa part du trésor? La réponse est facile à faire. Le document que nous possédons est daté d'une époque à laquelle Morstan était en contact journalier avec les forçats. Jonathan Small et ses compagnons étaient alors au bagne, et, ne pouvant en sortir, ont été frustrés de la part à laquelle ils prétendaient.
--Mais tout cela ne repose que sur de vagues hypothèses, remarquai-je.
--Pardon, mieux que cela, car c'est la seule explication plausible à donner aux faits; nous verrons si par la suite tout concorde aussi bien. Le major Sholto a dû pendant quelques années jouir tranquillement de son trésor. Mais un beau jour il reçoit des Indes une lettre qui le bouleverse. Que pouvait-elle contenir? Elle lui apprenait sans doute, que les individus qu'il avait lésés étaient libérés, ou qu'ils s'étaient évadés, ce qui paraît bien plus probable; autrement il aurait su la durée de leur peine et il n'aurait pu éprouver aucune surprise. Mais à cette nouvelle quel est son premier soin? C'est de se garder contre un homme à la jambe de bois, un Européen, remarquez bien, puisqu'il croit le reconnaître dans un colporteur sur lequel il tire un coup de pistolet. Or, parmi les signataires du plan, je ne relève qu'un nom européen, tous les autres étant indiens ou musulmans. Voilà ce qui nous permet d'affirmer en toute assurance que l'homme à la jambe de bois n'est autre que Jonathan Small. Ce raisonnement vous paraît-il pécher en quelque point?
--Non certainement, il est clair et précis.
--Bon, mettons-nous alors à la place de Jonathan Small et envisageons les choses à son point de vue. Il vient en Angleterre dans un double but: celui de revendiquer ce à quoi il croit avoir droit, et aussi celui de se venger de l'homme qui l'a trompé. Il a découvert la retraite de Sholto et vraisemblablement lié des intelligences avec quelqu'un de la maison. Il y a ce maître d'hôtel Lal Rad, que nous n'avons pas vu, et dont Mrs Bernstone est loin de faire l'éloge. Small nécessairement n'a pu découvrir l'endroit où était caché le trésor, puisque le major et un serviteur de confiance qui venait de mourir avaient toujours été seuls à le savoir. Tout à coup Small apprend que le major est à toute extrémité. Affolé à la pensée que le secret de la cachette allait mourir avec lui, Small, bravant tout, parvient jusqu'à la fenêtre du moribond et il faut la présence des deux fils pour l'empêcher d'entrer. Dans un transport de rage cependant, il pénètre cette même nuit dans la chambre mortuaire, fouille tous les papiers dans l'espoir de découvrir quelque note relative au trésor et finalement laisse sa carte de visite sous la forme de l'inscription épinglée sur le cadavre. Il s'était sans doute dit d'avance que si jamais il venait à tuer le major, il laisserait derrière lui la preuve que ce n'était pas là un assassinat vulgaire mais bien, au point de vue des quatre associés, un pur acte de justice. Ces prétentions bizarres sont assez fréquentes dans les annales du crime et sont souvent très utiles pour mettre sur la trace du coupable. Suivez-vous bien toutes mes déductions?
--Parfaitement.
--Eh bien, à quoi se bornait pour le moment le rôle de Jonathan Small? Simplement à suivre de loin et en secret toutes les recherches faites pour découvrir le trésor. Peut-être même n'habitait-il pas en Angleterre d'une façon continue et n'y revenait-il que de temps à autre. Mais un beau jour on découvre la cachette du grenier et il l'apprend aussitôt, ce qui nous prouve une fois de plus la présence d'un complice dans la maison. Cependant, avec sa jambe de bois, Jonathan est incapable d'atteindre, sans éveiller l'attention, l'étage où loge Bartholomé Sholto. Il prend donc comme associé un être bizarre qui s'acquitte de cette tâche, mais qui dans son trajet trempe son pied nu dans le goudron, et voilà ce qui nous oblige à employer Toby et à faire faire à un brave officier en demi-solde une jolie trotte de huit kilomètres sans égards pour l'état dans lequel se trouve son tendon d'Achille.
--Mais c'est l'associé de Jonathan Small et non lui-même qui a commis le crime?
--Certainement, et même contre le gré de Jonathan qui a dû en éprouver une violente colère, si j'en juge par la manière dont il a frappé plusieurs fois du pied en entrant dans la chambre. Il ne nourrissait aucun ressentiment contre Bartholomé Sholto et il demandait simplement que celui-ci fût lié et bâillonné; car il n'avait pas la moindre envie de risquer la potence. Cependant il n'y pouvait plus rien, les instincts sauvages de son camarade s'étaient donnés carrière et le poison avait déjà fait son œuvre. Jonathan Small n'avait donc plus qu'à laisser cette inscription comme trace de son passage, à descendre jusque dans le jardin le coffre renfermant le trésor et à prendre ensuite pour son compte le même chemin. Voilà, d'après ce que je peux débrouiller, comment ont dû s'enchaîner les événements. Si vous voulez maintenant son signalement, j'ajouterai qu'il doit être entre deux âges et avoir le teint bronzé par le soleil, suite de son séjour prolongé dans le climat brûlant de l'archipel Andaman. La dimension de ses enjambées nous permet de calculer sa taille et nous savons de plus qu'il porte toute sa barbe, puisque son aspect hirsute est ce qui a le plus frappé Thaddeus Sholto lorsqu'il l'a entrevu à la fenêtre de la chambre où son père agonisait. Je ne vois guère autre chose à ajouter.
--Et le complice?
--Ah! pour celui-là, le mystère n'est pas bien difficile à percer. Mais vous saurez bientôt par vous-même à quoi vous en tenir. Que cette matinée est belle! Voyez flotter au ciel ce petit nuage rose; ne dirait-on pas une plume arrachée à quelque gigantesque flamant? Et voici le disque rouge du soleil qui s'élève au-dessus des brouillards de Londres. Sa lueur éclaire bien des gens différents et cependant parmi eux tous, je gagerais qu'aucun ne se trouve lancé dans une aventure aussi étrange que celle à laquelle nous sommes mêlés. Comme nous sentons combien nous sommes peu de chose, nous et nos ambitions mesquines et nos efforts de pygmées, en présence du merveilleux spectacle que nous offre la concentration de toutes les forces de la nature! Possédez-vous bien Jean-Paul et ses ouvrages?
--Assez bien, c'est par Coclyle que je suis remonté jusqu'à lui.
--C'est comme si vous remontiez un ruisseau jusqu'au lac où il prend naissance. Eh bien, il a fait une remarque curieuse, mais pleine de profondeur. La principale preuve de la grandeur réelle de l'homme, dit-il, réside dans la conscience qu'il a de sa propre faiblesse. En effet n'est-ce pas le signe d'une véritable noblesse que d'être capable de se comparer et de s'apprécier aussi justement? Il y a dans Richter un vaste champ ouvert à nos pensées.... Mais avez-vous un revolver sur vous?
--Non, je n'ai que mon bâton.
--Si nous arrivons jusqu'à leur tanière il est possible que nous ayons besoin d'une arme quelconque. Je vous abandonnerai Jonathan, mais si l'autre veut faire le méchant, je le tuerai net.»
Et ce disant il tira son revolver et ne le remit dans la poche de son veston qu'après l'avoir chargé.
Pendant ce temps, tout en suivant notre guide Toby, nous avions parcouru le chemin champêtre et tout bordé de villas qui conduisait à la métropole. Maintenant nous arrivions à l'entrée d'un dédale de rues où circulaient déjà les ouvriers et les employés des Docks; des femmes sales et déguenillées ouvraient les volets ou balayaient le seuil des portes. Chez les marchands de vin, les clients commençaient à arriver et on voyait se succéder des travailleurs au rude aspect, s'essuyant avec leur manche la barbe encore mouillée des ablutions du matin. Des chiens de toute sorte rôdaient çà et là et nous dévisageaient curieusement, tandis que nous suivions toujours notre incomparable Toby qui, lui, ne jetait un regard ni à droite, ni à gauche, mais continuait à trotter le nez à terre en grognant sourdement, comme pour nous montrer combien la voie était chaude. Nous avions traversé Streatham, Brixton, Comberwell et nous nous trouvions maintenant dans l'avenue de Kennington, ayant obliqué par de petites rues étroites vers l'est du périmètre de Londres. Les individus sur la piste desquels nous étions semblaient avoir cherché à dérouter toute poursuite en faisant de nombreux zigzags. Toutes les fois qu'ils avaient trouvé une petite rue sensiblement parallèle, ils avaient soigneusement évité de prendre l'artère principale. Au bout de l'avenue de Kennington ils avaient tourné à gauche en prenant par Bond Street et Miles Street. A l'endroit où cette dernière rue arrive à Knight's Palace, Toby hésita un instant, puis il commença à courir en avant et en arrière, une oreille en l'air, l'autre pendante, présentant au plus haut point l'image de l'indécision; enfin il se mit à tracer des cercles concentriques tout en nous regardant de temps à autre, comme pour nous demander de prendre son embarras en pitié.
«Que diable a donc ce chien? grommela Holmes. Ils n'ont certainement pas pris un fiacre, et ils ne se sont pas envolés en ballon.
--Peut-être se sont-ils arrêtés ici quelque temps, suggérai-je.
--Ah! tout va bien, le voilà reparti», dit mon compagnon en poussant un soupir de soulagement.
Toby était reparti en effet; après avoir reniflé de tous côtés, il avait tout d'un coup pris son parti et s'était élancé avec une ardeur et une assurance plus grandes que jamais. La voie paraissait bien plus chaude maintenant; il n'avait même plus besoin de mettre le nez par terre et il tirait de toutes ses forces sur le trait en cherchant à prendre le galop. Je regardai Holmes et, à l'éclat de ses yeux, je jugeai qu'il pensait enfin toucher au but.
Nous descendîmes ainsi l'avenue de Elms jusqu'au grand chantier de bois de la raison sociale Broderiek et Nelson contre la taverne de l'Aigle blanc. Là, le chien, fou d'excitation, se précipita dans la cour où les scieurs de long étaient déjà au travail; puis, bondissant à travers la sciure et les copeaux, il suivit une allée, traversa un passage pratiqué entre deux piles de bois, et finalement avec un aboiement de triomphe s'élança sur un grand tonneau qu'on n'avait pas encore descendu de la charrette qui l'avait amené. Assis là, la langue pendante, l'œil clignotant, Toby se reposait maintenant, guettant de l'un ou de l'autre de nous un signe d'approbation. Les douves du tonneau et les roues de la charrette étaient couvertes d'un liquide noirâtre et tout l'air était imprégné d'une forte odeur de goudron.
Sherlock Holmes et moi, nous nous regardâmes d'abord avec consternation, puis nous éclatâmes en même temps, tous les deux, d'un immense fou rire.
VIII
Les irréguliers de Baker Street.
«Qu'allons-nous faire maintenant? demandai-je. Voilà Toby perdu de réputation.
--Il a fait ce qu'il a pu», dit Holmes en faisant descendre le chien et en l'emmenant hors du chantier. «Pensez à la quantité de goudron qu'on charrie chaque jour à travers Londres et dans cette saison en particulier où l'on en consomme beaucoup pour enduire les bois. Comment s'étonner que le pauvre Toby ait pris le change? Nous ne saurions vraiment lui en vouloir.
--Mais ne faut-il pas maintenant retrouver la bonne piste?
--Évidemment et par bonheur nous n'avons pas loin à aller. Il est clair que l'hésitation du chien au coin de Knight's Palace provenait des deux pistes différentes qui s'éloignaient dans des directions opposées. Puisque nous avons commencé par la mauvaise, nous n'avons plus maintenant qu'à prendre l'autre.»
Cela ne fut pas difficile. Ramené à l'endroit où il avait été en défaut, Toby se remit à tracer un grand cercle, puis partit rapidement dans une nouvelle direction.
«Prenons garde qu'il ne nous conduise à l'endroit d'où l'on a apporté le tonneau de goudron, remarquai-je.
--J'y ai déjà pensé. Mais remarquez qu'il reste sur le trottoir, tandis que le tonneau n'a pu passer que sur la chaussée. Nous sommes donc sur la bonne piste.»
Elle se dirigeait vers la rivière, traversant Belmond Place et Princes Street. Au bout de Broad Street elle nous amena jusqu'au bord de l'eau à un petit embarcadère en bois. Toby, une fois là, se prit à gémir en regardant tristement l'eau qui courait au-dessous de lui.
«Pas de veine, dit Holmes. Ils se sont embarqués ici.»
Il y avait plusieurs barques ou canots amarrés près de l'embarcadère. Nous fîmes faire à Toby le tour de chacun d'eux, mais, après les avoir flairés consciencieusement l'un après l'autre, il ne donna aucun signe de reconnaissance.
Près de ce débarcadère assez primitif, s'élevait une petite maison en briques; sur la fenêtre on voyait un écriteau portant en grosses lettres l'enseigne suivante: «Mordecai Smith», et au-dessous: «Bateaux à louer à l'heure ou à la journée». Une seconde inscription placée au-dessus de la porte nous apprit que parmi les embarcations à louer figurait une embarcation à vapeur; on aurait d'ailleurs pu le deviner en voyant sur la jetée un grand tas de coke. Sherlock Holmes promena lentement ses regards autour de lui et une expression de désappointement profond se refléta sur ses traits.
«Voilà qui prend mauvaise tournure, dit-il. Ces gredins sont plus forts que je ne croyais. Ils semblent avoir tout prévu pour dérober leurs traces, et je crains bien qu'ils ne se soient préalablement entendus avec les gens de cette maison.»
Comme nous approchions de la porte, elle s'ouvrit brusquement et un petit gamin tout frisé, de six ans environ, se précipita dehors, poursuivi par une grosse femme à la figure rougeaude qui tenait une grande éponge à la main.
«Veux-tu bien revenir, Jeannot, cria-t-elle, vas-tu te laisser laver; allons ici, vilain drôle! Si ton père rentre et te trouve dans cet état-là, tu auras de ses nouvelles.
--Quel gentil petit bonhomme! dit Holmes, avec diplomatie. Quelles bonnes joues roses il a le gaillard! Voyons, Jeannot, qu'est-ce qui pourrait bien te faire plaisir?»
Le gamin réfléchit un instant.
«Un schelling, dit-il.
--N'y a-t-il rien que tu aimerais mieux?
--J'aimerais mieux deux schellings», répondit le petit phénomène après une nouvelle réflexion.
«Parfait, mon ami, les voici. Un bien bel enfant, mistress Smith.
--Dieu vous bénisse, monsieur, il est beau en effet et bien avancé pour son âge. Il ne l'est même que trop, car je ne peux plus en venir à bout, surtout lorsque mon homme s'absente pour plusieurs jours comme cela lui arrive quelquefois.
--Est-ce que Mr Smith serait absent en ce moment? dit Holmes d'un ton désappointé. Je le regretterais bien, car je voulais lui parler.
--Il est parti depuis hier matin, monsieur, et, pour vous dire la vérité, son absence commence à m'inquiéter. Mais, s'il s'agit d'une location de bateau, je puis parfaitement le remplacer.
--J'aurais voulu louer la chaloupe à vapeur.
--Bon Dieu, monsieur, c'est précisément la chaloupe qu'il a prise. Et c'est même ce qui me chiffonne, car je sais qu'elle n'a de charbon que juste de quoi aller à Woolwich et en revenir. S'il était parti sur une autre embarcation, je n'aurais pas été inquiète; souvent il va jusqu'à Gravesend, et, s'il trouve à s'employer là, il y reste. Mais à quoi peut servir une chaloupe à vapeur sans charbon?
--Il peut en avoir acheté dans quelque dépôt le long de la rivière.
--Ce n'est pas impossible, monsieur, mais ce n'est guère dans ses habitudes. Que de fois je l'ai entendu crier contre les prix qu'on demande dans ces endroits-là pour quelques mauvais sacs! D'ailleurs cet homme à la jambe de bois ne me revient pas avec sa vilaine figure et son accent bizarre. Pourquoi venait-il à tout bout de champ nous déranger?
--Un homme à la jambe de bois? dit Holmes en éprouvant une agréable surprise.
--Oui, monsieur, un individu tout bronzé, et avec une tête de singe, qui est venu plus d'une fois causer avec mon excellent mari. C'est lui qui est arrivé le réveiller hier soir, et, qui plus est, Smith l'attendait, sans doute, car la chaloupe était déjà sous vapeur. Je vous le dis franchement, monsieur, je ne suis pas rassurée.
--Mais, ma pauvre mistress Smith, dit Holmes en haussant les épaules, vous vous effrayez sans motif. Puisque c'était au milieu de la nuit, comment savez-vous que c'est bien l'homme à la jambe de bois qui est venu? Vous ne pouvez en être sûre.
--Je l'ai reconnu à la voix, monsieur, une voix rude et enrouée, et je ne m'y suis pas trompée, allez. Il a frappé à la fenêtre vers trois heures du matin.--Allons debout, camarade, a-t-il dit, voici l'heure de prendre le service. Mon homme a réveillé Gim, c'est notre fils aîné, et ils sont partis sans même me dire un mot. J'ai même pu entendre la jambe de bois sonner sur le pavé.
--Et cet homme à la jambe de bois était-il seul?
--Je ne saurais vraiment le dire, monsieur, je n'ai entendu personne d'autre.
--Je regrette bien ce contretemps, mistress Smith, car j'avais besoin d'une chaloupe à vapeur, et on m'avait donné d'excellents renseignements sur le.... Voyons, rappelez-moi donc son nom.
--L'_Aurora_, monsieur.
--Ah oui, est-ce que ce n'est pas une vieille chaloupe très large peinte en vert avec une bande jaune?
--Non pas. C'est la petite merveille la mieux construite de toute la Tamise. Elle vient d'être fraîchement repeinte en noir avec deux raies rouges.
--Merci bien. J'espère que vous aurez bientôt des nouvelles de M. Smith. Je vais moi-même descendre la rivière, et si je voyais l'_Aurora_, je lui ferais connaître vos inquiétudes. Vous m'avez dit que le tuyau de la cheminée était tout noir, n'est-ce pas?
--Non, monsieur, noir avec une bande blanche.
--Ah oui, c'est vrai, c'est la coque qui est noire. Bonjour, mistress Smith. Voici un batelier avec sa barque, Watson; nous allons la prendre et traverser la rivière.--La première des choses avec des gens de cette catégorie, continua Holmes, tandis que nous prenions place dans l'embarcation, est de ne jamais leur laisser croire que les renseignements qu'ils vous donnent puissent avoir pour vous la moindre importance; sinon, ils se referment instantanément comme des huîtres. Si au contraire vous avez l'air de les écouter presque à votre corps défendant, comme je viens de le faire, vous avez bien des chances de tirer d'eux tout ce que vous voulez savoir.
--Ce qui nous reste à faire, dis-je, est maintenant tout indiqué.
--Et comment l'entendez-vous, dites-moi?
--Nous allons prendre une barque, et explorer toute la rivière jusqu'à ce que nous ayons retrouvé l'_Aurora_.
--Mais, mon pauvre ami, ce serait une tâche colossale. L'_Aurora_ peut s'être arrêtée sur l'une ou l'autre rive entre ici et Greenwich. Or, avant d'arriver au port, il y a tout un labyrinthe de quais qui s'étendent sur nombre de kilomètres. Il faudrait des semaines et des semaines à un homme seul pour les explorer tous.
--Servons-nous alors de la police.
--Non, non, bien qu'au dernier moment j'aie envie de prendre Athelney Jones avec nous. Ce n'est pas un méchant homme et je serais désolé de lui porter un préjudice qui puisse nuire à sa carrière. Mais pour l'instant, étant donné tout ce que j'ai déjà fait, je désire continuer à travailler seul.
--Ne pourrions-nous pas alors insérer dans les journaux une annonce adressée aux gardes-quais pour les prier de nous renseigner?
--Ce serait encore bien pis! Les assassins apprendraient ainsi que nous les serrons de près et s'empresseraient de fuir, tandis que maintenant ils comptent sans doute quitter le pays; seulement rien ne les presse tant qu'ils se croient en sûreté. La façon dont se démène Jones ne peut que nous être utile, car les journaux vont certainement rendre compte de toutes ses démarches, et nos fugitifs seront convaincus que tout le monde s'est emballé sur une fausse piste.
--Qu'allons-nous faire, alors? demandai-je au moment où nous débarquions près du Pénitencier de Milbank.
--Ce que nous allons faire? Monter dans ce fiacre qui passe, rentrer chez nous, déjeuner et dormir une bonne heure. Car tout me fait croire que nous aurons encore à veiller cette nuit. Cocher, arrêtez-vous à un bureau télégraphique. En tout cas, nous allons garder Toby, qui trouvera peut-être encore l'occasion de se rendre utile.»
Nous nous arrêtâmes au bureau de Great Peter Street, d'où Holmes envoya une dépêche.
«A qui croyez-vous que j'aie télégraphié? me demanda-t-il, en remontant en voiture.
--Je n'en sais, ma foi, rien.
--Vous rappelez-vous l'escouade de mes petits agents de Baker Street, que j'ai employés dans l'affaire de Jefferson Hope?
--Certainement, dis-je en riant.
--Voici encore une affaire où ils peuvent m'être d'un secours précieux. Si je ne réussis pas avec eux, j'ai encore d'autres cordes à mon arc, mais je veux commencer par les mettre à l'épreuve. Ma dépêche était adressée à mon petit lieutenant Wiggins, ce vilain voyou que vous connaissez, et je pense que lui et sa bande seront chez nous avant que nous ayons fini de déjeuner.»
Il était alors entre huit et neuf heures du matin et, après toutes les émotions de la nuit, je sentais la réaction s'opérer. Harassé comme je l'étais, mes idées se brouillaient, mes membres se courbaturaient. Il me manquait, d'ailleurs, l'enthousiasme professionnel qui soutenait mon compagnon et je ne pouvais, comme lui, ne voir dans toute cette affaire qu'un simple problème d'intelligence à résoudre.
Bartholomé Sholto avait, il est vrai, été assassiné, mais j'avais entendu dire si peu de bien sur son compte que je ne me sentais pas capable d'en vouloir beaucoup à ses meurtriers. Le trésor, toutefois, m'intéressait davantage; en bonne justice il appartenait, du moins en partie, à miss Morstan. Tant qu'il y aurait une chance de le reconquérir, j'étais prêt à consacrer ma vie à cette œuvre. Et cependant, si je venais à le retrouver, cela ne constituerait-il pas une barrière infranchissable entre elle et moi? Mais combien mesquin, combien égoïste aurait été mon amour, s'il s'était laissé influencer par une semblable pensée! Si Holmes s'était juré d'arrêter les coupables, j'avais, moi, dix raisons meilleures pour arriver à découvrir le trésor.
Après avoir pris un bain et avoir fait une toilette complète, je me sentis passablement réconforté. En entrant dans le salon, je trouvai le déjeuner servi et Holmes était déjà en train de verser le café.
«Regardez donc, dit-il en me tendant avec un sourire un journal tout ouvert. Ce merveilleux Jones et l'inévitable reporter ont percé déjà tout le mystère à jour. Mais, au fait, vous devez en avoir par-dessus la tête de toute cette affaire. Commencez donc par avaler votre jambon et vos œufs.»