Chapter 2 of 17 · 3934 words · ~20 min read

Part 2

Enfin, le fripon a un appui qui ne lui manque jamais et qui le console de ses déboires: les femmes. Elles ne sont pas toujours séduisantes, mais elles sont toujours séduites. Bien avant _la Sonate à Kreutzer_, Kuhnau avait noté les ravages de la musique, et surtout du virtuose, dans les cœurs féminins; il en donne quelques traits amusants. L'épisode le plus gai et le plus développé est celui de la châtelaine de Riemelin (Hörnitz), que j'aimerais à conter, si ce fabliau, plus gaulois qu'allemand, n'était de touche un peu vive: le héros en est, d'ailleurs, un autre gratteur de luth, et Caraffa n'y joue qu'un rôle secondaire[12]. Mais Caraffa lui-même est un don Juan. Il a conquis les cœurs des dames romaines, avec une sonate de son invention. «C'était un délire, une pluie d'œillades et de baisers. Jamais mon museau ne se trouva à pareille fête[13].» A peine arrivé à Leipzig, il tourne la tête de la plus jolie fille de la ville--belle, sage, riche, bonne musicienne:--elle perd tout sens et toute retenue, dès que Caraffa commence à taper sur le clavier et à chanter de sa voix rauque. Quand le père, un gros marchand, nommé Pluto, est au courant de l'intrigue, il est près de crever de colère; il injurie sa fille, et chasse le drôle. Les rendez-vous n'en continuent pas moins, la nuit, dans son jardin; Caraffa y chante des scènes d'_Orphée_, en s'assimilant à son héros; la petite serait disposée à jouer Eurydice et à se sauver de chez Pluto, si au dernier moment ne survenait fort à propos une grande diablesse de fille de geôlier, à qui Caraffa a fait un enfant, pendant certain séjour dans une prison de Zittau, où il était retenu pour escroqueries. Elle prend le séducteur à la gorge et réclame à grands cris le mariage. Au milieu du vacarme, la jeune «Plutonin» se sauve, et ne revient plus[14].

[Note 12: _Der Mus. Q.-S._, c. 28.]

[Note 13: _Der Mus. Q.-S_, c. 11.]

[Note 14: _Der Mus. Q.-S._, c. 35, 49-50.]

* * * * *

Ces extravagances se déroulent dans un cadre réel, exactement observé: scènes de tribunal, de foire, charlatans sur la place publique, paysans au cabaret, hobereaux dans leurs châteaux, bourgeois à leur table ou à leurs affaires; et toujours le langage et les façons de chaque classe sont notés avec humour. Au premier plan, le monde des musiciens et des étudiants. Dans chacune de ces villes saxonnes est établi un _Collegium musicum_. C'est une association de tous les musiciens de la ville, qui se réunit régulièrement une ou deux fois par semaine, dans une salle spéciale. Chacun y vient avec son instrument; et deux des membres, à tour de rôle, sont chargés de fournir le _Collegium_ de morceaux de musique: concertos, sonates, madrigaux, _arie_. On y discute longuement sur l'art; on compose sur des textes donnés; on cause amicalement. Parfois le _Collegium_ a des banquets, à la fin desquels on exécute divers morceaux, sérieux ou bouffons. Il est rare que ces musiciens ne sachent pas à la fois jouer d'un instrument et chanter. Ils ne sont point d'ailleurs des virtuoses de profession, mais des bourgeois, qui ont d'autres occupations. Celui d'entre eux chez qui ils se réunissent à Dresde, est receveur des contributions[15].

[Note 15: _Der Mus. Q.-S._, c. 19.]

La musique a aussi sa place aux Universités et dans les _Collegia oratoria_. A celui de Leipzig, nous assistons à un _Actus oratorius_ sur la musique, que clôt un concert instrumental. Deux étudiants prononcent des discours, l'un pour célébrer, l'autre pour condamner la musique[16]. Et il n'est pas étonnant d'entendre louer dignement la musique par un grand musicien. Mais il est plus remarquable de voir porter contre elle des accusations qui vont profondément, et témoignent d'une vue pénétrante de son temps.--«La musique, dit-il, détourne des études sérieuses; elle prive le pays de bien des têtes qui auraient pu s'employer à son service. Ce n'est pas sans motif que les politiques la favorisent: ils le font par raison d'Etat. Elle est une diversion aux pensées du peuple; elle l'empêche de regarder dans les cartes des gouvernants. L'Italie en est un exemple: ses princes et ses ministres l'ont laissée infecter par les charlatans et les musiciens, afin de n'être point troublés dans leurs affaires[17].»--Et certes, l'exemple de l'Italie est bien choisi: car, s'il est vrai que par la musique, elle ait prolongé sa gloire et étendu son influence sur l'Europe, par la musique aussi et dans la musique, elle a achevé de dissoudre ses facultés morales et politiques. De l'Italie du XVIIIe siècle, on pourrait dire, en changeant un peu les termes, ce qu'Ammien Marcellin disait déjà de l'Italie, au temps des grandes invasions: «C'est un lieu de plaisir. On n'y entend que des musiques, et, dans tous les coins, des tintements de cordes. Au lieu de penseurs, on n'y rencontre que des chanteurs; et la vertu a cédé la place aux virtuoses.»--Ce qu'est un virtuose italien vers 1700, et le vide de son cerveau, Caraffa nous en est un exemple frappant, encore qu'un peu chargé. Rien ne l'intéresse, en dehors de la musique; et en musique rien ne l'intéresse, que la virtuosité. Il ne connaît pas les célèbres compositeurs de son temps; il prend Rosenmüller pour un Italien. Il est ignare en harmonie; il ne sait point ce que c'est qu'un _contrapunto semplice o doppio_[18]. Il ne sait que parler de son luth, ou de son violon, ou de sa _chitarra_, et surtout de lui, de lui, de lui. Quel que soit le sujet de conversation, que l'on cause de la guerre, du commerce, d'un beau sermon, ou d'un rhume de cerveau, il trouve toujours moyen de ramener à soi l'entretien, et toujours en parlant de soi à la troisième personne: «Que fit mon Caraffa?» «Le pauvre Caraffa»...[19]. En dehors de ses concerts, le reste du monde est néant. «Il savait à peine si Londres et Stockholm étaient en Hollande ou en France, ou si les trônes du Nord étaient les Turcs, et les Portes Ottomanes les Espagnols. Sa cervelle était comme une armoire, dont un rayon a quelques objets, et les autres rien[20].» La musique a produit là un monstre. Ils abondaient dans l'Italie du XVIIIe siècle. Ils ne manquent pas aujourd'hui encore; aucun pays n'en est privé.

[Note 16: _Der Mus. Q.-S._, c. 43-44.]

[Note 17: _Der Mus. Q.-S._, c. 43.]

[Note 18: _Der Mus. Q.-S._, c. 19.]

[Note 19: _Der Mus. Q.-S._, c. 26.]

[Note 20: _Der Mus. Q.-S._, c. 42.]

Dans l'Allemagne d'autrefois, la musique n'avait pas tout à fait les mêmes dangers. Elle trouvait un contrepoids dans les études philosophiques ou littéraires, auxquelles on l'adjoignait souvent. On ne la pratiquait point comme une volupté vide. Les plus grands compositeurs allemands du XVIIe siècle, Schütz, Kuhnau, Hændel, reçurent une éducation sérieuse, ils firent de solides études de droit, et il est remarquable qu'ils hésitèrent quelque temps, semble-t-il, à être musiciens de profession. Un virtuose italien du XVIIIe siècle n'est qu'un grelot sonore. Chez un Allemand musicien, la raison conserve ses droits, même sur la musique. Mais cette virile intelligence commençait à se laisser entamer par les séductions de l'Italie. A Dresde, à Leipzig, comme à Florence et à Rome, Kuhnau voyait les princes se faire les patrons de l'art sensuel et dissolvant, qui était l'allié naturel du despotisme. Son roman nous est une preuve de l'attraction irrésistible qu'exerçait le virtuose italien sur toutes les classes de la société. Quand Caraffa s'arrête dans une auberge de campagne, il est sûr d'y trouver la même faveur que chez les riches marchands des villes[21]. Le goût public était malade.

[Note 21: _Der Mus. Q.-S._, c. 38.]

Mais Kuhnau sentait trop sa force, pour être sérieusement inquiet. Il voit le mal, mais s'en amuse, certain que cela n'aura qu'un temps. Son optimisme sans rancune va jusqu'à prévoir la conversion des pécheurs. Caraffa, à la fin du roman, est touché par les remontrances d'un brave prêtre, et s'amende; et si ce repentir n'est pas très vraisemblable en un tel caractère, nous lui devons du moins de nobles pages de l'auteur sur le véritable virtuose et le bienheureux musicien: «_Der wahre Virtuose und glückselige Musicus_[22]».--Il exige beaucoup de lui. Sous le rapport musical, il veut que le compositeur soit familiarisé avec tous les instruments et que le chanteur ou l'instrumentiste (surtout le claveciniste) soit rompu à la composition. Mais cette instruction professionnelle ne suffit point. Kuhnau désire que le compositeur ait des connaissances scientifiques générales, en particulier des mathématiques et de la physique, qui sont le fondement de la musique, «_welche gleichwohl der Music fundament ist_[23]»; qu'il ait réfléchi sur son art et connaisse les théoriciens musicaux, non seulement de son temps, mais du passé et surtout de l'antiquité; il ne lui plaît point d'ailleurs qu'à l'exemple de Caraffa, il se désintéresse de l'histoire, de la politique, et de la vie de son temps.

[Note 22: _Der Mus. Q.-S._, c. 53, 64 préceptes.]

[Note 23: _Der Mus. Q.-S._, c. 42.]

Ces qualités intellectuelles ne seraient rien encore sans les qualités morales. Un virtuose ne méritera pleinement ce beau nom de _Virtú_, que si à la vertu de son art, s'ajoute celle de sa vie. Comme dit saint Augustin: «_Cantet vox, cantet vita, cantent facta_». Que son œuvre soit consacrée, non au succès, mais à la gloire de Dieu. Il n'a pas à s'occuper du public, de son goût et de ses applaudissements. «Si tu chantes de telle façon que tu plaises au peuple plus qu'à Dieu, ou que tu cherches la louange d'un autre plus que celle de Dieu, tu vends ta voix, et tu la fais, non plus tienne, mais sienne[24].»--Que l'artiste soit donc modeste aux yeux de Dieu; mais qu'il soit, en même temps, conscient de sa valeur. Un musicien qui est fort, et qui le sait, ne doit pas être trop humble et vivre de façon effacée. Il ne lui est pas permis de chercher l'obscurité et la retraite, s'il a quelque chose à dire au monde. Un homme qui a des dons, et qui les tient cachés, fait preuve d'un caractère médiocre, qui ne se fie pas aux grandes ailes que Dieu lui a données pour s'envoler dans les hauteurs. C'est le fait d'un lâche, qui a peur de la peine; et peut-être y a-t-il là aussi un mauvais sentiment de jalousie inavouée, qui ne veut point faire part aux autres de ses richesses, «comme les cerfs mourants, à ce que rapporte Pline, cachent et enfouissent leurs bois, afin qu'ils ne puissent pas servir de médecine aux hommes». La gent musicale est, trop souvent, ainsi: quand certains possèdent un beau morceau de musique, ils se laisseraient dépouiller de tous leurs vêtements, plutôt que d'en communiquer une note. Que l'artiste n'ait point cette économie sordide de ses biens, de ses pensées, de ses forces! Qu'il les répande généreusement autour de lui, sans en tirer vanité, en ramenant toute la gloire à la source divine. Qu'il fasse tout le bien dont il est capable. Et si on ne lui en sait aucun gré (c'est l'ordinaire en ce monde), sa bonne conscience sera sa récompense; elle lui donnera l'avant-goût du céleste plaisir qui l'attend après cette vie, quand il sera appelé dans la chapelle du château (_Schlosscapelle_) de notre puissant Seigneur, «où les anges et les séraphins exécutent des musiques d'une suavité parfaite[25].»

[Note 24: «_Si sic cantas, ut placeas Populo, magis quam Deo, vel ut ab alio laudem quæras, vocem tuam vendis, et facis eam non tuam, sed suam_».]

[Note 25: _Der Mus. Q.-S._, c. 53.]

* * * * *

Il y a dans ces pensées, comme dans tout le livre, un équilibre de raison, une sûreté de soi, une force cachée, qui expliquent le calme avec lequel les vieux maîtres allemands du XVIIe siècle, les Schütz, les Jean-Christophe Bach, les Jean-Michaël Bach, les Pachelbel, les Buxtehude, regardaient l'avenir. Ils avaient mesuré le reste du monde, et eux-mêmes. Ils attendaient leur heure.--Cette heure est venue pour l'Allemagne. Elle est déjà passée. Quel contraste entre l'inquiétude fébrile de ses artistes de la fin du XIXe siècle et la tranquille plénitude des âges écoulés! Les victoires trop complètes brûlent l'âme des vainqueurs; leur première ivresse tombée, elles brisent le ressort de la volonté, elles lui enlèvent sa raison d'agir. Le génie triomphant d'un Wagner a ravagé l'avenir de la musique allemande. Dans la paix puissante d'un Kuhnau, il entrait la pensée des destinées futures de l'art allemand, et comme le pressentiment de son grand successeur: Jean-Sébastien Bach.

II

LA VIE MUSICALE D'UN AMATEUR ANGLAIS AU TEMPS DE CHARLES II

D'APRÈS LE JOURNAL DE SAMUEL PEPYS

Rien ne donne une idée plus riante de la vie musicale, dans la société anglaise de la Restauration, que le journal de Pepys. On y voit la place que la musique tenait au foyer d'un bourgeois intelligent de Londres.

Samuel Pepys est bien connu. Je me bornerai à rappeler les faits principaux de sa vie. Fils d'un tailleur, il naquit à Londres en 1662, et s'attacha d'abord à la fortune de Lord Montagu, comte de Sandwich. Après avoir été libéral et en relations avec les républicains, après la mort de Cromwell il devint, sous la Restauration, commis à l'Echiquier et clerc des actes de l'Amirauté. Il conserva ce poste jusqu'en 1673, et y rendit de grands services à la marine anglaise; avec une probité énergique, il y rétablit l'ordre, l'économie, la discipline, pendant l'époque critique de la peste, de l'incendie de Londres, et pendant la guerre de Hollande. Il était fort estimé du grand amiral, duc d'York, plus tard Jacques II. Cependant, il fut calomnié, au temps de la conspiration papiste, accusé de catholicisme, et envoyé à la Tour. Il réussit à se justifier et fut replacé au Conseil de la Marine. Il resta secrétaire de l'Amirauté, jusqu'en 1688, très en faveur auprès de Jacques II. Après l'expulsion des Stuarts, il se retira du gouvernement; mais son activité ne se ralentit pas, jusqu'à sa mort, en 1703. Il n'avait cessé de s'intéresser aux lettres, aux arts et aux sciences. En 1684, il fut nommé président de la Société Royale. Il collabora à divers ouvrages savants. A Magdalen College de Cambridge, se trouve la collection de ses manuscrits: Mémoires, gravures, documents sur la marine, cinq volumes de vieilles ballades anglaises recueillies par lui:--enfin, son Journal, où il a noté, dans une sténographie de son invention, tout ce qu'il a fait, jour par jour, de janvier 1659 (1660), jusqu'en mai 1669. Ce journal est, avec celui de son ami Evelyn, le recueil le plus vivant de renseignements contemporains sur l'Angleterre de ce temps. J'en relèverai ici les notes concernant la musique.

* * * * *

Ce ministre de la marine, cet homme d'État consciencieux, était mélomane passionné; il consacrait à la musique une partie de ses journées. Il jouait du luth, de la viole, du théorbe, du flageolet, du _recorder_[26], et un peu d'épinette. C'était la coutume, parmi les bourgeois distingués, d'avoir chez eux une collection d'instruments de musique, notamment une caisse de six violes, pour donner des concerts. Pepys possédait son petit musée d'instruments; il se flattait qu'ils fussent les meilleurs d'Angleterre; et il touchait de presque tous. Son plus grand plaisir était de chanter et de jouer du flageolet. Il emportait partout ce flageolet avec lui, en promenade, au restaurant:

[Note 26: Flûte à bec, à huit trous, dont un recouvert d'une fine membrane «_de tous les sons du monde, celui qui m'est le plus agréable_» (8 avril 1668.)]

«_Swan et moi allâmes à une taverne, où, pendant qu'il écrivait, je jouai de mon flageolet, jusqu'à ce que le plat d'œufs pochés fût prêt[27]._»

[Note 27: 9 février 1660.]

«_Je revins par eau, jouant de mon flageolet[28]._»

[Note 28: 30 janvier 1660.]

«_Le soir, dans le jardin, resté longtemps à jouer du flageolet, au clair de lune._[29]»

[Note 29: 3 avril 1661. Voir aussi 17 février 1659, 20 juillet 1664.]

Il se risquait même à la composition:

«_Composé quelques airs. Dieu me pardonne[30]!_»

[Note 30: 9 février 1662.]

Et ses compositions--grâce à la haute situation du compositeur--avaient grand succès dans le monde: ce dont Pepys «_n'était pas peu fier_[31]».

[Note 31: 22 août 1666.]

Il finit par se persuader que ses œuvres étaient excellentes:

«_Downing, qui aime et comprend la musique, a voulu à toutes forces avoir mon air de: «Beauté», et il le vante au-dessus de tout ce qu'il a jamais entendu; et sans me flatter, je sais qu'il est bon[32]._»

[Note 32: 9 novembre 1666. Cf. 5 déc. 1666: «_Et, sans me flatter, je pense qu'il est fort bon_».]

Il faisait gravement répéter ses chants à des actrices:

«_Après dîner, j'enseignai à Knipp mon nouveau récitatif, dont elle apprit une bonne partie; il me plaît, et je crois que je serai satisfait, quand elle le saura tout entier, et qu'on le trouvera agréable[33]._»

[Note 33: 14 novembre 1666.]

Au reste, en grand seigneur, il ne se donnait pas la peine d'écrire ses basses lui-même: il les faisait écrire.

«_Rencontré Mr. Hingston, l'organiste à la cour. L'ai conduit à la Taverne du Chien, et lui ai fait écrire pour moi une basse, qui, je crois, ira bien._»--Et il ajoute naïvement:--«_Il dit beaucoup de bien de la romance, sans en connaître les paroles, et assure que l'air est bon; il croit que les mots sont clairement exprimés[34]._»

[Note 34: 19 décembre 1666.]

«_Dr. Childe venu au rendez-vous, et resté avec moi toute la matinée à me faire des basses pour plusieurs airs que je lui ai demandés[35]._»

[Note 35: 15 avril 1667.]

Il s'intéressait aussi à la théorie musicale:

«_Dans ma chambre avec un bon feu; passé une heure sur_ l'Introduction à la Musique _de Morley, un très bon livre, mais sans méthode[36]._»

[Note 36: 10 mars 1667.]

«_Allé à pied à Woolwich, en lisant tout le long du chemin l'_Introduction à la Musique _de Playford, où il y a quelques jolies choses[37]._»

[Note 37: 22 mars 1667.]

«_A Duck Lane pour chercher Marsanne[38] en français; c'est un homme qui a fort bien écrit sur la musique; mais on ne peut se le procurer, ici; alors j'ai commandé qu'on le fasse venir, et j'ai acheté le_ Traité sur la Musique _de Descartes[39]._»

[Note 38: Le père Mersenne.]

[Note 39: 3 avril 1668.]

«_Le page m'a lu le livre de la musique de Descartes, que je ne comprends pas; et je ne crois pas que celui qui l'a écrit le comprît bien non plus, quoiqu'il fût un homme fort savant[40]._»

[Note 40: 25 décembre 1668.]

Il se mit en tête d'écrire lui-même ses idées sur la musique. Ce devait être, à l'en croire, quelque chose d'extraordinaire; il n'était pas loin de penser qu'il tenait la clef du mystère des sons.

«_J'ai eu avec M. Bannister une très agréable conversation sur la musique, qui confirme quelques-unes de mes nouvelles idées: en sorte que cela me donne la résolution d'écrire le plan d'une théorie de la musique, comme jamais on n'en a fait une pareille, au monde[41]._»

[Note 41: Mars 1668.]

«_Fait écrire à Tom quelques petits concerts et quelques idées à moi sur la musique: cela m'encourage beaucoup à m'y adonner davantage; car j'imagine, et j'ai de bonnes raisons pour le croire, que je suis en bon chemin pour découvrir le mystère[42]._»

[Note 42: 11 janvier 1669.]

Ne le prenez point pour un snob. Ce qui est charmant en lui, c'est la sincérité et l'ardeur juvénile de son amour pour la musique. Il l'aime trop. Il en a peur:

«_Joué de la viole, ce que je n'avais pas fait depuis longtemps, ni joué d'aucun instrument; et à la fin, j'ai cessé, et j'ai été un peu à mon bureau, ayant peur de me laisser prendre trop par la musique, et de revenir à mon ancienne folie, qui me faisait négliger mes affaires[43]._»

[Note 43: 17 février 1668.]

Mais il a beau faire: la musique est la plus forte.

«_Dieu me pardonne! Je m'aperçois toujours que je ne peux vaincre ma nature, qui estime le plaisir par-dessus tout, bien qu'au milieu de ce plaisir, je me rappelle à regret mes affaires que je néglige.... Mais quand il s'agit de la musique,--et des femmes,--je ne puis faire autrement que d'y céder, quelles que soient mes affaires[44]._»

[Note 44: 9 mars 1666.]

Il sent si violemment la musique que parfois il en est malade:

«_Été au théâtre du Roi, pour voir_ la Vierge Martyre[45].... _Ce qui me plaît plus que tout au monde, c'est la musique des instruments à vent, lorsque l'ange descend; elle est si exquise qu'elle m'a ravi en extase; et vraiment, elle m'a transporté si bien qu'elle m'a rendu malade, tout de bon, absolument comme autrefois, quand j'étais amoureux de ma femme. Toute la soirée, à la maison, je n'ai pu penser à autre chose; et je suis resté, toute la nuit, transporté à un tel point que je ne puis croire que la musique puisse avoir sur l'âme d'un autre homme autant de puissance que sur la mienne[46]._»

[Note 45: De Massinger.]

[Note 46: 27 février 1668.]

La musique est sa consolation, quand il est triste:

«_La nuit, chez moi, joué du flageolet. J'avais le cœur gros. Mais j'ai eu plaisir à penser que, s'il plaît à Dieu de me prêter vie, je passerai mon temps à la campagne, simplement et agréablement, bien que sans grande gloire[47]._»

[Note 47: 15 juin 1667.]

«_Bien que j'eusse encore le cœur gros, en pensant à mon pauvre frère (mort la veille), pourtant je cédai à mon envie d'entendre jouer du clavecin[48]._»

[Note 48: 16 mars 1664.]

Il faut convenir que Pepys n'avait pas très souvent occasion de recourir à cette consolation: car il n'était pas souvent triste; et la musique se présente bien plutôt à lui, comme une joie sans mélange, la plus parfaite de l'existence:

«_Je réfléchis que la musique est tout le plaisir que j'ai en ce monde, et le plus grand que je puisse jamais espérer, et le meilleur de ma vie[49]._»

[Note 49: 12 février 1667.]

* * * * *

Autour de lui, il faut que tout le monde partage sa manie musicale. Et d'abord, sa femme.

Il l'avait épousée, vers 1655, quand elle n'avait que quinze ans; il en avait vingt-trois. Il se mit en tête de lui apprendre le chant; et tant qu'il fut amoureux d'elle, il la trouva «_d'une aptitude inimaginable_»[50]. Les premières leçons allaient très bien; le maître et l'élève étaient pleins d'ardeur.

[Note 50: 28 août 1659.]

«_Veillé tard, donnant à ma femme sa leçon de musique_[51].»

[Note 51: 4 septembre 1659.]

«_Revenu à la maison, pour m'occuper de ma musique. Ma femme et moi, nous restâmes à chanter dans ma chambre, longtemps ensemble_[52].»

[Note 52: 17 mai 1661.]

Il ne s'agissait que d'airs sans prétention. Mais Mme Pepys, voyant son mari prendre un maître de chant, pour la musique italienne, se piqua d'amour-propre, et voulut en faire autant:

«_Ce matin, ma femme et moi, sommes restés longtemps au lit; et, entre autres choses, la conversation tomba sur la musique; et elle me demanda de la laisser apprendre à chanter: ce que je pris en considération; et je le lui promis. Et justement, comme j'étais encore au lit, on vint m'avertir que mon maître à chanter, M. Goodgroom, était arrivé pour ma leçon. Alors ma femme se leva, et commença à apprendre, ce matin-là_[53].»

[Note 53: 1er octobre 1661.]

La voilà donc qui apprend de grands airs italiens et français! Quelle imprudence!... Pepys a beau tâcher de se faire illusion: il lui faut reconnaître que sa femme n'a guère de dispositions: