Part 3
«_Chanté avec ma femme, qui a récemment[54] commencé à apprendre, et, je pense, arrivera à quelque chose; mais elle n'a pas l'oreille juste; et moi, je l'avoue, je n'ai pas assez de patience pour lui apprendre, ou pour l'entendre chanter de temps en temps une note fausse. Je suis à blâmer de ne pouvoir supporter chez elle ce qu'il est naturel que je supporte, puisqu'elle n'est qu'une écolière, et que je désire beaucoup qu'elle sache chanter. Je devrais donc l'encourager. Je suis peiné; car je vois que je la décourage et que je lui fais peur de chanter devant moi_[55].»
[Note 54: Le bon Pepys était indulgent: il y avait cinq ans que sa femme apprenait!]
[Note 55: 30 octobre 1666.]
Pepys avait d'autant plus de raisons de trouver que sa femme chantait faux, qu'il pouvait faire, dans sa maison, des comparaisons qui n'étaient pas à l'avantage de Mme Pepys. C'était l'habitude d'avoir des domestiques, qui eussent des talents d'agrément; dans les familles en relations avec Pepys, on voit des domestiques musiciens, qui étaient de vrais artistes. Le sommelier de Milady Wright, M. Evans, jouait parfaitement du luth et en donnait des leçons à Pepys[56]. La femme du valet d'un de ses amis, Dutton, chantait admirablement[57]. Pepys mettait son amour-propre à ce que ses domestiques fussent aussi des virtuoses; et, en bon mari,--pas tout à fait désintéressé,--il tenait à ce que sa femme eût des suivantes aussi agréables à voir qu'à entendre.
[Note 56: 25 janvier 1659.]
[Note 57: 15 octobre 1665.]
Ce fut d'abord une gentille femme de chambre, Ashwell, qui jouait du clavecin. Pepys lui achète des cahiers de musique, lui enseigne les principes de son art:
«_Monté chez moi, pour enseigner à Ashwell les principes de la mesure, et autres choses. Et lui ai fait répéter un psaume, très bien: car elle a l'oreille juste[58]; et elle a des doigts_[59].»
[Note 58: Voir plus haut ce que Pepys dit de Mme Pepys.]
[Note 59: 3 mai 1663.]
Il fait danser la petite suivante:
«_Après dîner, toute l'après-midi, à jouer de mon violon, tandis qu'Ashwell dansait dans ma belle chambre du haut, qui est une salle rare pour la musique_[60].»
[Note 60: 24 avril 1663.]
Mais Ashwell ne suffit pas à Pepys. Il écrit naïvement:
«_Je suis en train de chercher une suivante pour ma femme, qui soit à mon goût,--et surtout une qui comprenne la musique, particulièrement le chant_[61].»
[Note 61: 28 janvier 1664.]
Il trouve enfin l'oiseau rare. Elle se nommait Mercer. En même temps, il avait pris un petit page musicien, que lui avait envoyé son ami, le capitaine Cooke, maître de la chapelle royale, sous la direction duquel le page était depuis quatre ans[62]. Voilà Pepys au comble de la joie!
[Note 62: 27 août 1664.]
«_Chez moi, avec ma femme, Mercer, et le page, veillé jusqu'à onze heures, chantant et jouant du violon. Ce m'est une grande joie de me voir maître de tant de plaisir dans ma maison, en sorte que ce sera toujours pour moi, j'espère, un bonheur d'être au logis. La jeune fille joue assez bien du clavecin, mais seulement des airs faciles; elle a de bons doigts; elle chante un peu; elle a la voix et l'oreille justes. Mon page, un gentil garçon, chante très bien; et c'est le garçon le plus agréable du monde, jusqu'à présent_[63].»
[Note 63: 9 septembre 1664.]
Il a bientôt fait de se lasser du page[64]. Mais Mercer devient de jour en jour plus charmante.
[Note 64: 22 avril 1665.]
«_Trouvé Mercer jouant de la viole; alors, je me suis mis à ma viole, et à chanter, jusqu'à une heure avancée_[65].»
[Note 65: 18 septembre 1664.]
«_Vers onze heures du soir, comme il faisait un beau clair de lune, nous sommes allés dans le jardin, ma femme, Mercer, et moi; et nous avons chanté jusque vers minuit. C'était un bien grand plaisir pour nous, et pour nos voisins, qui avaient ouvert leurs fenêtres_[66].»
[Note 66: 5 mai 1666.]
«_Après souper, je me mets à chanter avec Mercer; et je suis resté à veiller avec elle, trouvant plaisir à l'entendre chanter un air de Lawes, jusqu'après minuit_[67].»
[Note 67: 12 juillet 1666. Voir aussi, 19 juin 1666.]
La pauvre Mme Pepys a le cœur gros.
«_En rentrant, trouvé ma femme visiblement mécontente de moi, parce que je passe tant de temps avec Mercer, à lui apprendre à chanter, et que je n'ai jamais pu en prendre la peine avec ma femme: ce que je reconnais. Mais c'est parce que cette fille a des dispositions étonnantes pour la musique; et la musique est la chose que j'aime le plus..._[68].»
[Note 68: 30 juillet 1666.]
Il semble qu'on éloigne Mercer, pour quelque temps. Mme Pepys n'y gagne pas grand'chose. Pepys est mélancolique[69]. Il trouve que sa femme chante décidément bien mal. Mercer revient; et les parties de chant recommencent; et aussi, la jalousie de Mme Pepys:
[Note 69: 23 septembre 1666.]
«_Comme il faisait un peu de clair de lune, allé dans le jardin avec Mercer, et chanté, jusqu'à ce que ma femme me rappelle que c'est aujourd'hui jour de jeûne[70]; et j'en ai été fâché, et me suis arrêté_[71].»
[Note 70: Pour l'anniversaire de la mort du roi.]
[Note 71: 30 janvier 1667.]
Mme Pepys s'acharne à apprendre la musique; elle arrive--presque--à faire des trilles. Son mari rend loyalement hommage à sa bonne volonté:
«_Après dîner, ma femme et Barker[72] se sont mises à chanter. Ma femme se donnait beaucoup de mal; et elle était très fière de pouvoir arriver bientôt à faire des trilles. Et en vérité, je crois qu'elle y arrivera_[73].»
[Note 72: Barker était une troisième suivante, musicienne.]
[Note 73: 7 février 1667.]
Mais décidément, la vertu n'est pas récompensée, en ce monde; et «la pauvre petite», comme dit Pepys, ne parvient pas à chanter juste:
«_Avant dîner, fait chanter ma femme. Pauvre petite! Elle a l'oreille si peu juste qu'elle m'a mis en colère: si bien que la pauvre petite en a pleuré. Je me dis que je ne dois pas la décourager tant, une autre fois: car elle a un grand désir d'apprendre, pour me faire plaisir; je suis donc très injuste de la décourager_[74].»
[Note 74: 1er mars 1667.]
Pendant quelque temps, Pepys s'oblige à la patience:
«_Je pense qu'elle arrivera à faire des trilles, avec le temps_[75].»
[Note 75: 12 mars 1667.]
«_Je l'ai fait chanter: Cela commence à aller mieux que je n'espérais_[76].»
[Note 76: 19 mars et 6 mai 1667.]
«_Elle est certainement arrivée à se faire l'oreille plus juste que je ne le croyais possible: ce qui me réjouit jusqu'au fond du cœur_[77].»
[Note 77: 7 mai 1667.]
Mais ces appréciations prouvent plus en faveur de la bonté de Pepys que du talent de sa femme. Une fois qu'il entend une mauvaise chanteuse, «_une idiote pour le chant, incapable de chanter une note juste_», il lui échappe cet aveu:
«_Elle est encore pis que ma femme, et me réconcilie un peu avec elle_[78].»
[Note 78: 22 janvier 1668.]
La désolée et vaillante petite Mme Pepys, en désespoir de cause, se rabat sur le flageolet. Pepys l'y encourage. Peut-être arrivera-t-elle ainsi à faire moins de fausses notes. Il traite avec un professeur, Greeting; et, pour l'encourager, il apprend lui-même[79].
[Note 79: 8 mai 1667.]
«_Etudié le flageolet avec ma femme. Je vois avec plaisir qu'elle sait aisément trouver ses notes_[80].»
[Note 80: 17 mai 1667.]
«_Marché une heure dans le jardin, en causant avec ma femme, dont le développement musical commence à me faire grand plaisir_[81].»
[Note 81: 18 mai 1667.]
«_A souper. Ma femme s'est mise à son flageolet; et elle a joué si gentiment un air de sa façon, que j'ai été infiniment charmé, au delà de tout ce que j'attendais d'elle_[82].»
[Note 82: 23 mai 1667.]
«_Passé une partie de la nuit, ma femme et moi, à notre flageolet. Elle joue maintenant n'importe quoi, presque à première vue, et en mesure.... Je me suis couché fort satisfait de ce que ma femme joue si bien du flageolet; j'ai l'intention de lui faire apprendre un autre instrument: car, quoiqu'elle n'ait pas l'oreille juste, je vois pourtant qu'elle peut arriver à tout ce qui ne demande que des doigts_[83].»
[Note 83: 11 septembre 1667.]
Dès lors, le ménage Pepys est heureux. Le soir, Pepys fait jouer du flageolet à sa femme, «_jusqu'à ce qu'il s'endorme avec grand plaisir dans son lit_[84]».
[Note 84: 13 août 1668.]
* * * * *
Ne croyez point cependant qu'il en oublie sa chère Mercer! Il continue de faire avec elle des parties de chant,--surtout quand sa femme n'est pas là.
«_Vers neuf heures du soir, entendu la voix de Mercer et de mon page Tom, chantant dans le jardin.... Je mourais d'envie de voir cette fille, ne l'ayant pas rencontrée depuis le départ de ma femme. Je suis allé la trouver au jardin; nous avons chanté ensemble; puis nous sommes rentrés pour souper. Charmé de sa compagnie, aussi bien pour la conversation que pour le chant_[85].»
[Note 85: 29 avril 1668. Voir aussi 10 mai 1668.]
«_Mené Mercer au théâtre du duc d'York, pour voir _la Tempête.... _Après le spectacle, conduit Mercer par eau à Spring Gardens. Là, promené avec beaucoup de plaisir, mangé, bu, chanté. Les gens venaient autour de nous, pour nous entendre_[86].»
[Note 86: 11 mai 1668.]
«_Allé par eau à Foxhall.... Il commençait à faire nuit. Nous nous sommes mis dans un coin, et nous avons chanté de telle sorte que tout le monde est venu autour de nous pour nous entendre_[87].»
[Note 87: 14 mai 1668.]
«_Cherché Mercer. Elle et moi dans le jardin, à chanter, jusqu'à dix heures du soir_[88].»
[Note 88: 15 mai 1668.]
«_Joyeuse société. Mercer en est. Après dîner, chanté des psaumes_[89]...» etc.
[Note 89: 17 mai 1668.]
Et je ne parle pas de l'autre suivante, Barker, «_qui vaut bien mieux encore comme façon de chanter_[90]».
[Note 90: 12 avril 1667.]
* * * * *
Autour de cette maison musicale, tout le monde est musicien:--les parents, le frère et la belle-sœur, qui jouent excellemment de la basse de viole[91];--les amis, qui tous font de la musique, bonne ou mauvaise. Les dames jouent du luth, de la viole, du clavecin; parfois elles y mettent tant d'acharnement qu'elles finissent par lasser la société:
[Note 91: 18 décembre 1662, et 2 février 1667.]
«_La fille de M. Turner joue du clavecin, à vous rendre malade_[92].»
[Note 92: 1er mai 1663.]
«_Je suis parti sans prendre congé, ne laissant pas une âme auprès d'elle, pour l'entendre_[93].»
[Note 93: 10 novembre 1666.]
Les grands seigneurs savent tous jouer et chanter[94]. Le protecteur de Pepys, Lord Sandwich, fait sa partie avec lui, dans de petits concerts de musique de chambre[95], et compose des antiennes à trois parties[96].
[Note 94: On ne voit guère qu'une exception: Lord Landerdale, mais il passe pour excentrique; et peut-être veut-il passer pour tel (28 juillet 1666).]
[Note 95: 23 avril 1660.]
[Note 96: 14 décembre 1663.]
On ne peut aller nulle part, sans entendre de la musique:
Au restaurant:
«_Emmené ma femme à dîner au Hall des Drapiers.... Très bon repas, beau hall, bonne société, très bonne musique. J'eus plaisir à reconnaître, à sa voix, un homme que je n'avais jamais vu, et qui chantait derrière le rideau, autrefois, dans l'opéra de sir Davenant_[97].»
[Note 97: 28 juin 1660.]
En promenade:
«_Promené dans Spring Gardens.... Beaucoup de monde. Temps et jardin agréables. C'est fort divertissant d'entendre ici le rossignol et les autres oiseaux, là des violons, une harpe_[98]....»
[Note 98: 29 mai 1667.]
Dans la campagne:
«_A une certaine distance, il y avait sous un arbre, sur l'herbe, une compagnie qui chantait. Je dirigeai mon cheval vers eux, et je vis que c'étaient quelques bourgeois qui s'étaient rencontrés par hasard et chantaient à quatre ou cinq parties excellemment. Vu les circonstances, je n'ai jamais été plus ravi par la musique, de toute ma vie_[99].»
[Note 99: 27 juillet 1663.]
Aux bains de Bath: (il semble que la musique fasse partie du traitement):
«_Après être resté plus de deux heures dans l'eau, rentré me coucher et sué pendant une heure.--Arrivent des musiciens, pour me jouer de la musique extrêmement bonne, aussi bonne que toutes celles que j'aie jamais entendues, à Londres ou ailleurs_[100].»
[Note 100: 13 juin 1668.]
Sur mer,--pendant le voyage qu'il fait pour chercher Charles II:
_Un matelot,--un ivrogne et un rustre, en apparence,--joue de la harpe, «comme je crois ne pouvoir jamais en entendre jouer, de ma vie[101]»._
[Note 101: 30 avril 1660.]
Chez le coiffeur:
«_Pour nous servir, un barbier qui joue très bien du violon_[102].»
[Note 102: 20 août 1662.]
Dans le peuple de Londres:
Chez Pepys, vient «_un ouvrier orfèvre, un pauvre hère, un très petit bonhomme qui ne porte pas de gants_». Il tient parfaitement sa partie dans un quatuor vocal, avec Pepys et des amis[103].
[Note 103: 15 septembre 1667.]
Le théâtre occupe naturellement une grande place dans la vie de ce mélomane. A la vérité, Pepys s'impose, pendant un certain temps, de n'y aller qu'une fois par mois, pour ne pas trop se distraire de ses affaires, et par économie[104]. Mais il n'attend pas le second jour du mois:
[Note 104: Aussi, par un reste de puritanisme. Mais la lecture du Journal montre avec quelle rapidité s'effrite ce sentiment chez l'ancien républicain, devenu le courtisan des Stuarts.]
«_1er février 1664.--Aujourd'hui étant un nouveau mois, je puis aller au théâtre._»
Et, quand on parcourt les notes, on voit que la règle a bientôt fait de fléchir.
En tout cas, s'il a fait vœu de ne pas aller au théâtre plus d'une fois par mois, il ne s'est pas interdit de faire venir le théâtre chez lui,--je veux dire, les gens de théâtre, surtout quand ce sont de jeunes et jolies chanteuses, comme Mrs Knipp, chanteuse au King's-Theatre,--«_cette petite friponne[105],--Knipp, qui est gentille certes, et la créature la plus folle, et qui chante le plus noblement du monde, comme je n'ai jamais entendu de ma vie_[106]».--Il passe la nuit à lui faire chanter ses airs, qui lui semblent admirables[107]. Elle lui répète ses rôles. Elle vient le trouver, au parterre du théâtre, «_après son air dans les nuages_[108]». Il l'emmène en promenade, à Kensington. Elle chante.
[Note 105: 23 février 1666.]
[Note 106: 6 décembre 1665.]
[Note 107: 23 février 1666.]
[Note 108: 17 avril 1668.] «_De belles dames nous écoutaient.... Prodigieusement gais. Chanté tout le long de la route, jusqu'à la ville_[109].»
[Note 109: 17 avril 1668.]
* * * * *
Ah! les bonnes soirées que Pepys se donne, chez lui, avec ces charmantes musiciennes: sa femme, les suivantes de sa femme, les amies de sa femme, et les jolies comédiennes! Knipp y vient parfois, dans son costume de théâtre, «_en paysanne, avec un chapeau de paille_[110]».
[Note 110: 24 février 1667.]
--«... _Et maintenant, ma maison est pleine.... Quatre violons qui jouent bien.... Nous avons chanté, puis dansé, puis chanté beaucoup de choses à trois voix. Harris, du Duke Theatre, a chanté son air irlandais, le plus étrange et le plus joli que je lui aie jamais entendu.... Continué à danser et chanter. Notre Mercer s'est mise à chanter un air italien qui m'a transporté[111].... Knipp et Rolt chantent de bons vieux airs anglais. J'ai eu un plaisir inouï, à les entendre chanter[112].... J'ai passé la nuit dans le ravissement.... La meilleure société musicale où je me sois jamais trouvé, de ma vie; je voudrais pouvoir y vivre et y mourir, aussi bien à cause de la musique qu'à cause du visage de ma femme et de Knipp_[113]....»
[Note 111: 24 janvier 1667.]
[Note 112: 17 avril 1668.]
[Note 113: 6 décembre 1665.]
* * * * *
Pepys savoure son bonheur. La nuit, sur l'oreiller, il se remémore ces délicieuses soirées:
«_Je me dis que cette jouissance est une des plus agréables que je puisse espérer dans ce monde_[114].»
[Note 114: 24 janvier 1667.]
Un seul nuage à sa félicité: la musique coûte cher. Terminant la description d'une de ces soirées enchanteresses, il écrit:
«_Seulement, les musiciens m'ont ennuyé; ils n'ont pas été satisfaits, à moins de 30 shillings_[115].»
[Note 115: 24 janvier 1667.]
Pepys n'aime pas à payer: c'est un trait de ressemblance avec bien des riches amateurs de son temps et du nôtre. Rien ne l'ennuie autant que de donner de l'argent à un artiste: il l'avoue naïvement:
«_M. Berkenshaw m'a terminé mon air en deux parties, qui me plaît fort. Je lui donnai cinq livres sterling pour ce mois-ci, c'est-à-dire pour cinq semaines de leçons: ce qui est beaucoup d'argent, et me contraria à donner_[116].»
[Note 116: 24 février 1662.]
Aussi s'arrange-t-il de façon à se brouiller avec son maître (en faisant de telle sorte que la brouille semble venir de l'autre), aussitôt qu'il croit en avoir extrait tout ce dont il avait besoin[117]. Et quand M. Berkenshaw a donné dans le panneau et rompu avec Pepys, Pepys se délecte à jouer les airs qu'il a extorqués doucement à M. Berkenshaw, pendant ses leçons:
[Note 117: 27 février 1662.]
«_Je les trouve tout à fait incomparables, et je n'en suis pas peu fier: car je suis sûr que personne au monde ne les a, en dehors de moi,--pas même lui qui les a écrits_[118].»
[Note 118: 14 mars 1662.]
Quand il s'agit de défendre sa bourse contre les artistes, il est d'une prudence de serpent.--Un joueur de viole vient chez lui, et lui joue «_quelques très belles choses de sa composition_». Pepys se garde bien de le trop complimenter:
«_J'eus peur d'aller trop loin dans mes éloges, et qu'il ne m'offrît de copier ces pièces de musique pour moi: car j'aurais été forcé alors de lui donner, ou de lui prêter quelque chose_[119].»
[Note 119: 23 janvier 1664.]
Rien d'étonnant à ce que, dans ces conditions, la musique semble, à Pepys, le moins dispendieux des plaisirs[120]. Rien d'étonnant non plus à ce que les musiciens meurent de faim dans cette Angleterre, où chacun se dit passionné de musique. Tels ces forains, qui font la parade devant des paysans. Les paysans regardent, rient,--et s'en vont, quand on fait la quête.
[Note 120: 8 janvier 1663.]
«_M. Hingston, organiste à la cour, m'a dit qu'un grand nombre de musiciens sont près de mourir de faim, n'étant pas payés de cinq années de leurs gages; et même qu'Evans, le fameux harpiste, qui n'avait pas son égal au monde, est mort de besoin, l'autre jour, et qu'il a fallu l'enterrer aux frais de la paroisse; on l'aurait porté en terre, à la nuit, sans un seul flambeau, si M. Hingston n'avait rencontré par hasard le cortège, et s'il n'avait donné 12 pence pour acheter deux ou trois flambeaux._[121]»
[Note 121: 19 décembre 1666.]
* * * * *
Voilà qui nous renseigne déjà sur le peu de fond de la «musicalité» anglaise! Nous en serons encore mieux instruits, quand nous aurons essayé de voir clair dans les jugements musicaux de Pepys et de déterminer les limites de son goût. Combien il est étroit!
Pepys n'aime pas le chant à l'ancienne mode[122]. Il n'aime pas le chant à plusieurs voix:
[Note 122: 16 janvier 1660.]
«_Je suis de plus en plus convaincu que le chant à plusieurs voix n'est pas du chant, mais une sorte de musique instrumentale, parce que le sens des mots, qu'on n'entend pas, se perd, et surtout parce qu'on les met en fugues. Le vrai chant, selon moi, ne devrait être qu'à une voix, deux au plus_[123].»
[Note 123: 15 septembre 1667. Voir encore 29 juin 1668.]
Il n'aime pas les maîtres italiens:
«_Ils ont passé toute la soirée à chanter le meilleur morceau de musique du monde, de l'avis de tous, un morceau fait par Signor Carissimi, le fameux maître Romain: c'était beau, certainement, trop beau pour que j'en puisse juger_[124].»
[Note 124: 22 juillet 1664.]
«_Pas du tout transporté par cette musique, que je m'attendais à trouver extraordinaire.... Je dois reconnaître que c'est de très bonne musique, je veux dire que la composition est extrêmement bonne; mais pourtant, elle ne me plaît pas_[125].»
[Note 125: 16 février 1667.]
Il n'aime pas les chanteurs italiens; surtout, il déteste la voix des castrats. Il rend seulement hommage à l'excellente mesure et à l'expérience consommée de ces artistes; mais ils lui restent étrangers, de goût, et il ne cherche pas à les comprendre[126].
[Note 126: Il les jugera plus favorablement, un peu plus tard, en les entendant, à la chapelle de la Reine (21 mars 1668). Voir plus loin.]
Il aime encore moins l'école anglaise contemporaine, l'école de Cooke, d'où sortiront Pelham Humphrey, Wise, Blow et Purcell:
«_Vraiment, comme exécution et comme composition, c'était bien inférieur à ce que j'avais entendu, la veille[127]; ce que je n'aurais pu penser_[128].»
[Note 127: Il s'agit de chants italiens de Draghi.]
[Note 128: 13 février 1667.]
Il n'aime pas davantage la musique française:
«_Sans esprit de parti, je ne trouve rien dans leurs airs qui passe les nôtres. Je l'ai remarqué pour plusieurs airs pour violon de Baptiste (Lully), le grand compositeur actuel, comparés avec ceux de Banister_[129].»
[Note 129: 18 juin 1666.]
Il déteste la musique du maître français de Charles II, Grebus (Grabu):
«_Que Dieu me pardonne! Je n'ai jamais été si peu satisfait d'un concert, de ma vie!_[130]»
[Note 130: 1er octobre 1667.]
D'une façon générale, toute musique instrumentale l'ennuie:
«_Je dois l'avouer: soit parce que je n'en entends que rarement, soit parce que la voix vaut mieux, je n'y trouve pas le moindre plaisir: m'est avis que deux voix valent bien vingt instruments_[131].»
[Note 131: 10 août 1664.]
Que de choses éliminées! Que lui reste-t-il donc?--Il vient de le dire: une voix, deux voix au plus, accompagnées ou non du luth, du théorbe, ou de la viole. Et que devront chanter ces voix?--Des airs simples, intelligemment déclamés, comme ceux de Lawes, le grand musicien à la mode, celui dont le nom revient le plus souvent dans ce _Journal_[132].--Au théâtre, Pepys semble aimer surtout la musique de Lock, avec qui il était en relations personnelles[133], et celle de l'auteur de la partition de scène écrite pour _la Vierge et Martyre_ de Massinger, en 1668,--cette musique qui le rendait malade de plaisir.--A l'église, c'est encore Lock qu'il admire[134], et les Psaumes à quatre voix de Ravenscroft, quoiqu'ils lui semblent bien monotones[135].
[Note 132: Pepys en chante constamment. (Mars, avril, mai, juin, novembre 1660, 14 déc. 1662, 19 nov. 1665, etc.)]
[Note 133: 11 et 21 février 1660. Pepys connaissait aussi Purcell le père.]
[Note 134: 21 février 1660.]
[Note 135: Nov.-déc. 1664. Ici, les Italiens vont plus tard le conquérir.]
Mais, au fond, ce qu'il préfère, de beaucoup, ce sont les bons vieux airs anglais.
«_Mrs Manuel chante étonnamment bien, tout à fait dans le style italien. Malgré tout, elle ne me plaît pas autant que Knipp, chantant un bon vieil air anglais_[136].»
[Note 136: 17 août 1667.]
«_Mrs Manuel chante bien. Pourtant j'avoue que je n'en suis pas assez charmé pour l'admirer.... J'ai plus de plaisir à entendre Knipp chanter deux ou trois petits airs anglais, que je comprends,--quoique la composition et l'exécution de l'autre soient belles_[137].»
[Note 137: 30 décembre 1667.]
Encore faut-il que ces airs soient anglais strictement, purs anglais. Pepys n'admet pas même les airs écossais:
«_Un domestique de Lord Landerdale joue sur le violon quelques airs écossais,--des meilleurs du pays, à en juger par la façon dont ces gens paraissent les apprécier par leurs éloges et leur admiration; mais, Seigneur! ... les airs les plus étranges que j'aie jamais entendus, de ma vie! Tous du même style!_[138]»
[Note 138: 28 juillet 1666. Voir aussi son mépris pour les airs de cornemuse (24 mars 1668).]