Chapter 5 of 17 · 3980 words · ~20 min read

Part 5

Bref, Hændel fut ruiné; et si plus tard il finit par vaincre, ce fut pour des raisons étrangères à l'art. Il se passa pour lui, en 1746, ce qui se passa pour Beethoven en 1813, après qu'il eut écrit _la Bataille de Vittoria_ et ses chants patriotiques pour l'Allemagne soulevée contre Napoléon: Hændel devint subitement, après la bataille de Culloden et les deux oratorios patriotiques, _l'Occasional Oratorio_ et _Judas Macchabée_, un barde national. A partir de ce moment, sa cause fut gagnée, et la cabale dut se taire: il était une partie du patrimoine de l'Angleterre; le lion britannique se tenait à ses côtés. Mais si l'Angleterre ne lui a plus marchandé sa gloire depuis lors, elle la lui avait fait chèrement acheter; et ce n'est pas la faute du public londonien, si Hændel n'est pas mort, au milieu de sa route, de chagrin et de misère. Deux fois il fit faillite[158]; et une fois il fut frappé d'apoplexie, foudroyé sur les ruines de son entreprise[159]. Mais toujours il se releva, et jamais il ne céda.--«Il n'aurait eu besoin pour rétablir sa fortune que de faire des concessions; mais sa nature s'y opposait[160].... Il répugnait à ce qui pouvait restreindre sa liberté, il était intraitable sur ce qui touchait à l'honneur de son art. Il ne voulait devoir sa fortune qu'à soi-même[161].»--Un caricaturiste anglais le représente sous le nom de «la Brute enchanteresse», foulant aux pieds une banderolle où est écrit: _Pension_, _Bénéfices_, _Noblesse_, _Amitié_.--Et, devant le désastre, il riait de son rire de Pantagruel cornélien. Se trouvant, un soir de concert, en présence d'une salle vide, il disait: «Ma musique en sonnera mieux».

[Note 158: En 1735 et en 1745.]

[Note 159: En 1737.]

[Note 160: _Gentleman's Magazine_, 1760.]

[Note 161: Coxe.]

* * * * *

Cette puissante nature, ces violences, ces emportements de colère et de génie étaient dominés par une maîtrise souveraine. En lui régnait cette paix que reflètent en leurs fils certaines unions robustes et tardives[162]. Il garda, toute sa vie, dans son art, cette sérénité profonde. Aux jours où mourut sa mère, qu'il adorait, il écrivait _Poro_, ce bel opéra insouciant et heureux[163]. La terrible année 1737, où il était mourant, au fond d'un abîme de misère, est encadrée entre deux oratorios débordants de joie et de force matérielle, _la Fête d'Alexandre_ (1736) et _Saül_ (1738), de même qu'entre des opéras lumineux _Giustino_ (1736), d'une douceur pastorale, et _Serse_ (1738), où se montre une veine comique.

[Note 162: Le père de Hændel avait soixante-trois ans quand naquit Georges-Frédéric.]

[Note 163: Voici les dates de la mort et de l'enterrement de sa mère: 27 décembre 1730 et 2 janvier 1731. J'en rapproche les dates suivantes, inscrites par Hændel sur le manuscrit de _Poro_:

«_Fini d'écrire le premier acte de Poro: 23 décembre 1730._

_Fini d'écrire le second acte: 30 décembre 1730._

_Fini d'écrire le troisième acte: 16 janvier 1731_».]

... _La calma del cor, del sen, dell' alma_...,

dit un chant, à la fin du calme _Giustino_.... C'était le moment où le cerveau de Hændel craquait sous les soucis!--Il y a de quoi triompher pour les antipsychologues, qui prétendent que la connaissance de la vie d'un artiste est sans intérêt pour l'intelligence de son œuvre. Mais qu'ils ne se hâtent point: car ceci même est capital pour la compréhension de l'art de Hændel, que cet art ait pu être indépendant de sa vie. Qu'un Beethoven se soulage de ses souffrances et de ses passions dans des œuvres de souffrance et de passion, on le comprend sans peine. Mais que Hændel, malade, assailli d'inquiétudes, se distraye par des œuvres d'allégresse ou de sérénité, cela suppose un équilibre d'esprit presque surhumain. Comme il est naturel que Beethoven, aspirant à écrire la _Symphonie de la joie_, ait été fasciné par Hændel[164]! Il devait considérer avec des yeux d'envie cet homme qui avait atteint l'état de maîtrise sur les choses et sur soi, auquel lui-même il aspirait, et où il devait arriver, par un effort d'héroïsme passionné. C'est cet effort que nous admirons: il est sublime, en effet. Mais la tranquillité avec laquelle Hændel se maintient sur ces sommets ne l'est-elle pas aussi? On s'est trop habitué à regarder sa sérénité comme l'indifférence flegmatique d'un athlète anglais:

[Note 164: Beethoven écrivait, en 1824: «Hændel est le plus grand compositeur qui ait jamais vécu. Je voudrais m'agenouiller sur sa tombe.» Il disait de sa musique: «_Das ist das Wahre_». (Voici la vérité!) On sait qu'après la _Neuvième Symphonie_, il projetait d'écrire de grands oratorios, à la façon de Hændel.]

Gorgé jusques aux dents de rouges aloyaux, Hændel éclate en chants robustes et loyaux[165].

[Note 165: Maurice Bouchor.--La perpétuelle dépense d'énergie, le travail sans relâche, expliquent la voracité maladive de Hændel. Les contemporains ont raillé, de la façon la plus injurieuse, cet ogre qui se commandait des dîners pour trois, et qui, lorsqu'on lui demandait où était la compagnie, répondait: «Je suis la compagnie». Mais il fallait bien que ce monstrueux travailleur réparât ses forces épuisées; et, après tout, il ne semble pas qu'il se soit trouvé mal de ce régime: c'était donc que ce régime lui était nécessaire. Comme le dit Mattheson, «il serait aussi peu à propos de mesurer le manger et le boire de Hændel sur ceux des hommes ordinaires que si l'on voulait que la table d'un marchand de Londres fût la même que celle d'un paysan suisse».]

On ne s'est pas douté de la tension de nerfs et de volonté surhumaine qu'il lui a fallu pour défendre ce calme. A certains moments, la machine se détraque. Cette magnifique santé de corps et d'esprit est ébranlée jusque dans ses racines. En l'année 1737, les amis de Hændel crurent que sa raison était perdue pour jamais. Cette crise ne fut pas exceptionnelle dans sa vie. En 1745, lorsque l'hostilité de la société de Londres, s'acharnant contre ses chefs-d'œuvre _Belsazar_ et _Héraklès_, le ruina pour la seconde fois, de nouveau sa raison fut près de sombrer. Le hasard d'une correspondance récemment publiée vient de nous l'apprendre[166]. La comtesse de Shaftesbury écrit, le 13 mars 1745:

[Note 166: William Barclay-Squire: _Handel in 1745_ (publié dans le _H. Riemann-Festschrift_, 1909, Leipzig).]

J'allai à la _Fête d'Alexandre_, avec un plaisir mélancolique. J'eus des larmes de chagrin, à la vue du grand et malheureux Hændel, abattu, hâve, sombre, assis à côté du clavecin dont il ne pouvait pas jouer; j'étais triste, en pensant que sa lumière s'était brûlée au service de la musique.

Le 29 août de la même année, le révérend William Harris écrit à sa femme:

Rencontré Hændel dans la rue. L'ai arrêté, lui ai rappelé qui j'étais. Sur quoi, je suis sûr que cela vous aurait divertie de voir ses gestes bizarres. Il a parlé beaucoup de son état précaire de santé.

Cet état dura sept ou huit mois. Le 24 octobre, Shaftesbury écrit à Harris:

Le pauvre Hændel a l'air un peu mieux. J'espère qu'il se rétablira complètement, bien qu'il ait eu la tête tout à fait dérangée.

Il se rétablit complètement, puisqu'en novembre il écrivait son _Occasional Oratorio_, et bientôt après, son _Judas Macchabée_. Mais on voit sur quel abîme il était perpétuellement suspendu. C'est par la force des poignets qu'il se tenait, lui, le plus sain des génies, au-dessus, à deux doigts de la folie. Et, je le répète, ces fissures d'un moment dans l'organisme ne nous ont été révélées que par les hasards d'une correspondance. Il a dû en exister bien d'autres que nous ignorons. Pensons-y, et n'oublions pas que le calme de Hændel recouvre une dépense de passion prodigieuse. Hændel indifférent, flegmatique, c'est la façade. Qui le comprend ainsi ne l'a jamais compris, n'a jamais pénétré cette âme que soulevaient des transports d'enthousiasme, d'orgueil, de fureur et de joie, cette âme, par moments, oui, presque hallucinée. Mais la musique était pour lui une région sereine, où il ne voulait point que les troubles de sa vie eussent accès; quand il s'y livre tout entier, c'est malgré lui, emporté par son délire de visionnaire,--ainsi, quand lui apparaît le Dieu de Moïse et des Prophètes dans ses Psaumes et ses oratorios,--ou trahi par son cœur, à des moments de pitié, de compassion, mais sans aucune sensiblerie[167].

[Note 167: Dans le _Funeral Anthem_, dans le _Foundling Anthem_, et dans certaines pages des dernières œuvres, de _Theodora_, de _Jephté_.]

Il était, dans son art, un homme qui regarde sa vie de très loin, de très haut, à la façon de Gœthe. Notre sentimentalité moderne, qui s'étale avec une complaisance indiscrète, est déroutée par cette réserve hautaine. Dans ce royaume de l'art, inaccessible aux hasards capricieux de la vie, il nous semble que règne parfois une lumière trop égale. Ce sont les Champs-Élyséens: on s'y repose de la vie; on l'y regrette souvent. Mais n'y a-t-il pas quelque chose d'émouvant dans le spectacle de ce maître serein au milieu des tristesses, qui reste le front sans rides et le cœur sans soucis?

* * * * *

Un tel homme, qui vivait uniquement pour son art, était mal fait pour plaire aux femmes; et il ne s'en inquiéta guère. Elles furent pourtant ses plus chauds partisans et ses adversaires les plus venimeux. Les pamphlets anglais se sont égayés d'une de ses adoratrices, qui, sous le pseudonyme d'Ophelia, lui envoya, au temps de son _Jules César_, une couronne de laurier, avec un poème enthousiaste où elle le représentait comme le plus grand non seulement des musiciens, mais des poètes anglais de son temps. Et je faisais allusion tout à l'heure à ces dames du monde qui mettaient un acharnement haineux à le ruiner. Hændel passait, indifférent aux unes comme aux autres.

En Italie, quand il avait vingt ans, il eut quelques liaisons passagères, dont la trace survit en plusieurs de ses _Cantates italiennes_[168]. On parle d'un amour qu'il aurait eu, à Hambourg, alors qu'il était second violon à l'orchestre de l'Opéra. Il s'était épris d'une de ses élèves, une jeune fille de bonne famille, et il voulait l'épouser; mais la mère déclara qu'elle ne consentirait jamais à ce que sa fille épousât un racleur de violon. Plus tard, la mère morte, et Hændel devenu célèbre, on lui fit savoir que les obstacles étaient levés; alors, il répondit que le temps était passé; et, raconte son ami Schmidt, qui se plaît, en Allemand romanesque, à embellir l'histoire,--«la jeune dame tomba dans une langueur qui mit fin à ses jours».--A Londres, un peu plus tard, nouveau projet de mariage avec une dame de la société élégante: c'était encore une de ses élèves; mais cette aristocratique personne eût voulu qu'il renonçât à sa profession. Hændel, indigné, «brisa des relations qui eussent entravé son génie[169]». Hawkins dit: «Ses sentiments sociables n'étaient pas très forts; et de là vient sans doute qu'il passa toute sa vie dans le célibat: on assure qu'il n'eut aucun commerce avec les femmes».--Schmidt, qui le connut beaucoup mieux que Hawkins, proteste que Hændel n'était pas insociable, mais que son furieux besoin d'indépendance «lui faisait craindre de s'amoindrir, et qu'il avait peur des liens indissolubles».

[Note 168: Par exemple, dans la cantate, intitulée: _Départ de Rome_ (_Partenza di G. F. Handel_, 1708).]

[Note 169: Voir Chrysander et Coxe: _Anecdotes of Hændel and Schmidt_.]

A défaut de l'amour, il connut et pratiqua fidèlement l'amitié. Il inspira des affections touchantes, comme celle de ce Schmidt qui abandonna sa patrie et les siens pour le suivre, en 1726, et qui ne se sépara plus de lui, jusqu'à sa mort. Certains de ses amis étaient des esprits les plus nobles du temps: tel, l'intelligent Dr Arbuthnot, dont l'épicurisme apparent recouvrait un mépris stoïque des hommes et qui écrivait, dans sa dernière lettre à Swift, ce mot admirable: «Laisser, pour le monde, la voie de la vertu et de l'honneur, le monde n'en vaut pas la peine».--Hændel avait aussi un sentiment profond et pieux de la famille, qui jamais ne s'effaça[170], et qu'il traduisit en quelques figures émouvantes, comme la bonne mère dans _Salomon_, et comme Joseph.

[Note 170: Il eut surtout un grand amour pour une sœur, qui mourut en 1718, et pour sa mère, qui mourut en 1730. Plus tard, son affection se reporta sur la fille de sa sœur, Johanna-Friderica, née Michaelsen, à qui il légua tous ses biens.]

Mais le plus beau sentiment, le plus pur qui fût en lui, a été son ardente charité. Dans un pays qui vit, au XVIIIe siècle, un magnifique mouvement de solidarité humaine[171], il fut un des plus dévoués à la cause des malheureux. Sa générosité ne s'exerça pas seulement à l'égard de tel ou tel, qu'il avait personnellement connu, comme il fit pour la veuve de son ancien maître, Zachow: elle se répandit constamment, abondamment, au profit de toutes les œuvres charitables, surtout de deux d'entre elles qui lui tenaient au cœur: _l'Œuvre des Pauvres Musiciens_, et celle des _Enfants assistés_.

[Note 171: Fondations d'hôpitaux et de sociétés de bienfaisance.--Ce mouvement, admirable dans toute l'Angleterre vers le milieu du XVIIIe siècle, se fit sentir en Irlande avec une ardeur spéciale.]

_The Society of Musicians_ avait été fondée en 1738 par un groupe des principaux artistes de Londres, de tous les partis, pour venir en aide aux musiciens sans ressources et à leurs familles. Un musicien âgé recevait par semaine 10 shillings; une veuve de musicien, 7 shillings. On veillait aussi à leur donner une sépulture convenable. Hændel, si gêné qu'il fût, se montra plus libéral que les autres. Le 20 mars 1739, il dirigea au bénéfice de la société, tous frais payés, _la Fête d'Alexandre_, avec un nouveau concerto d'orgue, spécialement écrit pour l'occasion. Le 28 mars 1740, dans ses plus mauvais jours, il dirigea _Acis et Galatée_ et la petite _Ode à sainte Cécile_. Le 18 mars 1741, il donna un spectacle de gala, très onéreux pour lui, le _Parnasso in Festa_, avec décors et costumes, plus cinq _concerti soli_ exécutés par les plus célèbres instrumentistes. Il fit à la société le legs le plus important qu'elle reçût: 1,000 livres.

Quant au _Foundling Hospital_, fondé en 1739 par un vieux marin, Thomas Coram, «pour l'assistance et l'éducation des enfants abandonnés», «on peut dire, écrit Mainwaring, qu'il dut à Hændel son établissement et sa prospérité[172]». Hændel écrivit pour lui en 1749 son bel _Anthem for the Foundling Hospital_. En 1750, il fut élu _governor_ (administrateur) de cet hôpital, après le don qu'il lui avait fait d'un orgue. On sait que son _Messie_ fut exécuté d'abord, et presque uniquement réservé, dans la suite, au bénéfice d'œuvres de charité. La première audition à Dublin, le 12 avril 1742, en fut donnée au profit des pauvres. Le produit du concert fut intégralement partagé entre la société des prisonniers pour dettes, l'Infirmerie des pauvres[173], et l'Hôpital Mercer. Quand le succès du _Messie_ se fut confirmé à Londres,--non sans peine,--en 1750, Hændel décida d'en donner des auditions annuelles, au bénéfice de l'Hospice des Enfants assistés. Même devenu aveugle, il continua de diriger ces exécutions. De 1750 à 1759, date de la mort de Hændel, _le Messie_ rapporta à l'Hospice 6,955 livres sterling. Hændel avait fait défense à son éditeur Walsh de rien publier de l'œuvre, dont la première édition ne parut qu'en 1763; et il légua à l'Hospice une copie de la partition, avec toutes les parties. Il en avait donné une autre à la Société des Prisonniers pour dettes de Dublin, «avec permission d'en user, autant qu'elle le voudrait, pour leur service».

[Note 172: On trouvera dans le _Musical Times_ du 1er mai 1902 beaucoup de renseignements et de documents relatifs au _Foundling Hospital_ et à la part que Hændel prit à sa direction.]

[Note 173: Infirmerie gratuite, fondée en 1726 par six chirurgiens.]

Cet amour pour les pauvres inspira à Hændel certains de ses accents les plus intimes, comme telles pages du _Foundling Anthem_, pleines d'une bonté touchante, ou comme l'évocation pathétique des orphelins et des enfants délaissés, dont les voix grêles et pures s'élèvent toutes seules, toutes nues, au milieu d'un chœur triomphal du _Funeral Anthem_, pour attester la bienfaisance de la reine morte.

Un an, presque jour pour jour, avant la mort de Hændel, on relève sur les registres de l'Hôpital des Enfants assistés le nom d'une petite Maria-Augusta Hændel, née le 15 avril 1758. C'était une enfant trouvée, à qui il avait donné son nom.

* * * * *

La charité fut pour lui la vraie foi. Il aimait Dieu dans les pauvres.

Pour le reste, il était peu religieux, au sens strict du mot,--sauf à la fin de sa vie, après que la perte de la vue l'eut retranché de la société des hommes et presque totalement isolé. Hawkins le vit alors, dans ses trois dernières années, assidu au service de sa paroisse,--St. George, Hannover Square,--«à genoux, et manifestant par ses gestes et ses attitudes la plus fervente dévotion». Pendant sa dernière maladie, il disait: «Je voudrais pouvoir expirer le Vendredi Saint, dans l'espoir de joindre mon bon Dieu, mon doux Seigneur et Sauveur, le jour de sa Résurrection[174]».

[Note 174: Il mourut, le matin du Samedi Saint.]

Mais, dans le cours de sa vie et la plénitude de sa force, il ne pratiquait guère. Luthérien de naissance, et répondant ironiquement à Rome, quand on voulait le convertir, qu'«il était décidé à mourir dans la communion où il avait été élevé, qu'elle fût vraie ou fausse[175]», il n'éprouvait pourtant aucune gêne à se conformer au culte anglais, et il passait pour assez incroyant.

[Note 175: Mainwaring.]

Quelle que fût sa foi, il avait l'âme religieuse, et une haute idée des devoirs moraux de l'art. Après la première exécution du _Messie_ à Londres, il disait à un grand seigneur: «Je serais fâché, milord, si je faisais plaisir aux hommes; mon but est de les rendre meilleurs[176]».

[Note 176: Cité par Schœlcher.]

Dès son vivant, «son caractère moral était reconnu publiquement», comme Beethoven l'écrivait fièrement de lui-même[177]. Même à l'époque où il était le plus discuté, de clairvoyants admirateurs avaient senti la valeur morale et sociale de son art. Des vers, publiés en 1745 dans les journaux anglais, vantaient le pouvoir miraculeux qu'avait la musique de _Saül_ d'adoucir la douleur, en glorifiant la douleur. Une lettre du 18 avril 1739 au _London Daily Post_ disait qu'«un peuple qui sentirait la musique d'_Israël en Egypte_, n'aurait rien à craindre, en quelque temps que ce fût, si toute la puissance d'une invasion se levait contre lui[178]».

[Note 177: Lettre à la municipalité de Vienne, 1er février 1819.]

[Note 178: Le texte dit exactement: «Si toute la puissance du papisme se levait contre nous».

Il semble que Hændel lui-même ait été frappé par ces lignes. Sept ans plus tard, alors que l'Angleterre était envahie par les troupes papistes et que l'armée du prétendant Charles-Edouard s'avançait jusqu'aux portes de Londres, Hændel, écrivant l'_Occasional Oratorio_, ce grand hymne épique à la patrie menacée et à Dieu qui la défend, reprit pour la troisième partie de l'œuvre les plus belles pages d'_Israël_.]

Aucune musique au monde ne rayonne une telle force de foi. C'est la foi qui soulève les montagnes, et, comme la verge de Moïse, fait jaillir du rocher des âmes endurcies le flot de l'éternité. Telle page d'oratorio, tel cri de résurrection, est un miracle vivant, Lazare qui sort du tombeau. Ainsi, à la fin du second acte de _Theodora_[179], l'ordre foudroyant de Dieu qui éclate, au milieu du sommeil lugubre de la mort:

[Note 179: Chœur: «_Il vit le jeune homme qui dormait_».]

«Lève-toi!» cria Sa voix.--Et le jeune homme se leva.

Ou encore, dans le _Funeral Anthem_, le cri enivré, presque douloureux de joie, de l'âme immortelle, qui se délivre de la dépouille du corps et tend les bras vers Dieu[180].

[Note 180: Chœurs: «_Mais sa gloire est éternelle_», alternant avec les chœurs funèbres: «_Son corps est allé se reposer dans le tombeau_». Le motif en a été emprunté par Hændel à un motet d'un vieux maître allemand du XVIe siècle, son homonyme Handl (Jakobus-Gallus): _Ecce quomodo moritur justus_. Mais un simple changement rythmique suffit à donner des ailes au vieux choral, en fait un élan d'extase, qui se brise soudain, haletant d'émotion, ne pouvant plus parler. Huit fois, ce cri s'élève au cours du morceau.]

Mais rien, pour la grandeur morale, n'approche du chœur qui termine le second acte de _Jephté_. Rien, mieux que l'histoire de cette œuvre, ne fait pénétrer dans la foi héroïque de Hændel.

Quand il commença de l'écrire, le 21 janvier 1751, il était en pleine santé, malgré ses soixante-six ans. Il composa le premier acte, d'un trait, en douze jours. Nulle trace de soucis. Jamais son esprit n'avait été plus libre, et presque indifférent au sujet qu'il traitait[181]. Au cours du second acte, sa vue tout à coup s'obscurcit. L'écriture, si nette au début, se brouille et tremble[182]. La musique prend aussi un caractère douloureux[183]. Il venait de commencer le chœur final de l'acte II: _Combien sombres, ô Seigneur, sont tes desseins!_ A peine avait-il écrit le mouvement initial, un _largo_ aux modulations pathétiques, qu'il dut s'arrêter. Il marque, au bas de la page:

[Note 181: Plusieurs airs d'Iphis sont bâtis sur des rythmes de danse: au premier acte, _The smiling dawn_, sur un rythme de bourrée; au second acte, _Welcome as the cheerful Light_, sur un rythme de gavotte.]

[Note 182: On peut suivre exactement les progrès du mal sur le manuscrit autographe, dont le _fac-simile_ a été publié par Chrysander dans la grande collection Breitkopf, en 1885.]

[Note 183: Le changement de ton commence, dans le second acte, au cri d'horreur que pousse Jephté, en apercevant sa fille venue à sa rencontre. C'est d'abord une suite d'airs douloureux de Jephté, de la mère et du fiancé d'Iphis, puis un quatuor, où les parents d'Iphis mêlent leurs gémissements. A ces pleurs répond la voix pure d'Iphis qui les console, en un récitatif qui semble ouvrir le ciel, puis un air très simple, d'une résignation courageuse qui cache la peine, la peur, au fond. L'émotion grandit. Jephté chante un air récitatif, qui fait penser à ceux d'Agamemnon dans _Iphigénie en Aulide_; à la fin, le récit s'entrecoupe, se ralentit, défaille de douleur et d'horreur; certaines phrases semblent écrites par Beethoven. Enfin s'élève le chœur, au milieu duquel la maladie foudroya Hændel.]

Suis arrivé jusqu'ici, le mercredi 13 février. Empêché de continuer, à cause de mon œil gauche.

Il s'interrompt, dix jours. Le onzième, il marque sur son manuscrit:

Le 23 février, vais un peu mieux. Repris le travail.

Et il met en musique ces paroles, qui contenaient une allusion tragique à son propre malheur:

Notre joie s'en va en douleur... comme le jour disparaît dans la nuit.

Péniblement, en cinq jours,--lui à qui cinq jours, naguère, suffisaient à écrire un acte entier,--il se traîne jusqu'à la fin de ce sombre chœur, qu'illumine, dans la nuit qui l'enveloppe, une des plus superbes affirmations de la foi sur la douleur. Au sortir de pages mornes et tourmentées, quelques voix (ténor et basse), à l'unisson, murmurent tout bas:

Tout ce qui est...

Elles hésitent un moment, semblent reprendre haleine, puis, toutes les voix ensemble affirment, avec une conviction inébranlable:

... est bien.

L'héroïsme de Hændel et de sa musique intrépide, qui souffle la vaillance et la foi, se résume en ce cri d'Hercule mourant.

IV

LES ORIGINES DU «STYLE CLASSIQUE» DANS LA MUSIQUE DU XVIIIe SIÈCLE

Tout musicien perçoit immédiatement les différences profondes qui séparent du grand style préclassique de J.-S. Bach et de Hændel le style dit _classique_ de la fin du XVIIIe siècle,--l'un, avec son ample rhétorique, rigoureusement déduite, sa savante écriture polyphonique, son esprit objectif et général,--l'autre, clair, spontané, mélodique, reflétant les nuances changeantes d'âmes individuelles qui se mettent tout entières dans leurs œuvres, et bientôt en arrivent aux Confessions à la Jean-Jacques de Beethoven et des romantiques. Il semble qu'entre ces deux styles il se soit écoulé plus d'un âge d'homme.