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Part 1

CONVERSATIONS ENTRE UNE MERE ET SA FILLE.

LES CONVERSATIONS D’ÉMILIE.

Inutilesque falce ramos amputans, Feliciores inserit.

Horat.

Nouvelle Édition.

A PARIS, Chez PISSOT, Libraire, Quai des Augustins, près la rue Gît-le-Cœur. M. DCC. LXXVI.

LETTRE

DE L’AUTEUR

A L’ÉDITEUR.

_Vous m’aviez désolée, Monsieur, en me disant l’autre jour que mes Dialogues n’étoient pas au point où je les croyois. Vous m’avez rassurée, en m’apprenant que vous n’y apperceviez ni un plan d’éducation, ni même beaucoup de liaison entre les idées. C’est que je ai pas eu la prétention de proposer un nouveau plan d’éducation, ni la hardiesse de n’écarter de celui que des parents sages suivent communément dans l’éducation des Filles. Je n’ai voulu faire qu’un Traité de remplissage, si vous me permettez de parler ainsi, & montrer comment les heures perdues, les moments de délassement peuvent être employés par une Mere vigilante à former l’esprit d’un Enfant & à lui inspirer des sentiments honnêtes & vertueux. Il ne s’agit donc ici ni de plan ni de systême._

_Cependant, sous ce point de vue même, l’éducation doit être divisée, comme dans un systême bien conçu & bien lié, en plusieurs époques, & il faudroit faire un travail différent pour chacune. On peut en marquer trois principales. La premiere finit à l’âge de dix ans, la seconde à quatorze ou quinze ans; la troisieme doit durer jusqu’à l’établissement de l’enfant._

_Suivant ce plan, je n’aurois encore essayé à travailler que pour la premiere époque où il s’agit de présenter à l’esprit des idées simples, de lui enseigner & de l’aider à les déveloper, & de profiter souvent d’une niaiserie pour le conduire à des réflexions solides & sensées. Le travail pour les deux autres époques seroit infiniment plus sérieux, & je ne sçais si j’aurai la force de le tenter lorsque l’âge de ma Fille pourra l’exiger._

_Cette confession faite, je vous abandonne, Monsieur, ces Dialogues. Faites-en l’usage qu’il vous plaira, puisque vous pensez qu’ils pourront être utiles à d’autres enfants. A Paris ce premier Janvier 1774._

CONVERSATIONS

ENTRE

UNE MERE ET SA FILLE.

PREMIERE CONVERSATION.

EMILIE.

Maman, j’ai bien étudié mon Catéchisme, trouvez-vous bon que je travaille auprès de vous?... Ah! Maman, venez, venez, j’entens le tambour. Ce sont les singes qui passent.

LA MERE.

Mettez-vous à la fenêtre avec votre bonne, mon enfant, quand ils seront passés, vous viendrez travailler.

(_Emilie va à la fenêtre, ensuite elle revient._)

EMILIE.

Maman? je les ai vus; pourquoi n’êtes-vous pas venue les voir? Est-ce que vous ne les aimez pas?

LA MERE.

Pas beaucoup. Tenez, voilà votre ouvrage, vous broderez jusqu’à cette fleur.

EMILIE.

Oui, Maman; mais pourquoi n’aimez-vous pas les singes? Moi, je les aime bien.

LA MERE.

Pourquoi les aimez-vous?

EMILIE.

C’est qu’ils sont drolles, ils m’amusent, ils ont une mine!... des grimaces!

LA MERE.

Si vous les voyiez de près, ils ne vous amuseroient pas autant; ils sont d’un naturel méchant, ils sont traîtres, malins, voleurs...

EMILIE.

Bon!... C’est dommage... mais comme je les vois par la fenêtre, ils ne me feront pas de mal; ils ont une drolle de mine... je voudrois pourtant bien les voir de près.

LA MERE.

Et qu’est-ce que c’est qu’un singe? Puisque vous les aimez, vous devez sçavoir ce que c’est?

EMILIE.

Oui, sûrement? c’est un animal.

LA MERE.

Est-il fait comme un chien, comme un chat?

EMILIE.

Mais non, Maman, il est fait comme un singe.

LA MERE.

A quel animal trouvez-vous qu’il ressemble le plus?

EMILIE.

Je ne sçais pas, Maman, voulez-vous bien me le dire?

LA MERE.

C’est à l’homme; il en a la figure; les mains, les pieds...

EMILIE.

Est-ce que l’homme est un animal?

LA MERE.

C’est un animal raisonnable.

EMILIE.

Pourquoi dites-vous un animal raisonnable, Maman?

LA MERE.

C’est la maniere dont on s’exprime pour distinguer l’homme des bêtes; parce que l’homme est la seule créature qui ait l’usage de la raison & de la parole.

EMILIE.

Les hommes sont donc des animaux? Cela est drolle! & nous, Maman, sommes-nous aussi des animaux?

LA MERE.

Quand je dis _l’homme_, j’entens toutes les créatures humaines; quand je dis _un homme_, je désigne seulement alors une créature humaine du genre masculin, & quand je dis _une femme_, je désigne une créature humaine du genre féminin.

EMILIE.

Ah, Maman, voilà Rosette qui mange ma robe!... mais, Maman, les chiens ne parlent pas?

LA MERE.

Non, ils n’ont ni l’usage de la raison, ni celui de la parole; ils sentent comme nous la douleur; ils souffrent & se plaignent quand on leur fait mal.

EMILIE.

Qu’est-ce qu’ils font, les chiens?

LA MERE.

Ils gardent leurs maîtres, & pour les en récompenser, leurs maîtres les nourrissent & ont soin d’eux.

EMILIE.

Et les hommes, pourquoi sont-ils dans le monde?

LA MERE.

Pour y vivre en société.

EMILIE.

Et que font-ils toute la journée?

LA MERE.

Ils s’aident mutuellement dans leurs besoins, dans leurs affaires, & même dans leurs plaisirs.

EMILIE.

Et celui qui n’aideroit pas les autres que lui en arriveroit-il?

LA MERE.

Que les autres ne l’aideroient pas, qu’il ne seroit bon à rien, que bientôt il ne seroit ni aimé, ni estimé, ni recherché; que bientôt il manqueroit de tout, & qu’il finiroit par mourir d’ennui, de besoin & de chagrin.

EMILIE.

Il faut donc être utile aux autres pour être heureux?

LA MERE.

C’est un des moyens les plus sûrs pour arriver au bonheur.

EMILIE.

Qu’est-ce que c’est que le bonheur?

LA MERE.

C’est ce que vous éprouvez, mon enfant, quand vous êtes contente de vous, & que vous avez satisfait à ce que nous exigeons de vous.

EMILIE.

J’entens, quand j’ai été bien obéissante & que j’ai bien fait mes devoirs; mais quand je serai grande, je n’aurai plus de devoirs à faire, je n’aurai donc plus d’occasion d’être heureuse?

LA MERE.

Chaque âge a ses devoirs, ses occupations, ses plaisirs...

EMILIE.

Maman, voyez mon ouvrage, il n’est pas mal.

LA MERE.

Est-il fini? Je vous ai dit ne pas quitter votre place que votre tâche ne fût faite.

EMILIE.

Mais pourquoi cela, Maman?

LA MERE.

Parce qu’il faut s’accoûtumer à faire de suite ce que l’on fait, & à ne point passer sans raison d’une occupation à une autre.

EMILIE.

Mais, Maman, c’est que...

LA MERE.

Point de raisonnement, quand je vous ai dit ce que vous devez faire, il faut vous y soumettre sans replique.

EMILIE.

Maman, je vais vous obéir; mais permettez-moi de vous demander pourquoi vous voulez bien dans de certains moments que je vous fasse des questions, & que je dise tout ce qui me passe par la tête, & que vous ne voulez pas le souffrir dans d’autres.

LA MERE.

Quand nous causons ensemble, soit pour votre instruction, soit pour votre amusement, vous pouvez avec liberté & avec confiance me communiquer toutes vos idées; alors je vous répons, & vos questions ne sont point déplacées; mais lorsque je vous prescris votre conduite, vous devez obéir sans replique.

EMILIE.

Pourquoi cela, Maman?

LA MERE.

Par respect & par confiance. M’avez-vous jamais vu exiger rien de vous qui ne fût pour votre bien?

EMILIE.

Non, Maman.

LA MERE.

Je me suis toujours assujettie autant que votre âge le permet à vous expliquer les raisons des ordres que je vous donne; vous le sçavez, d’où viendroit donc votre répugnance à m’obéir.

EMILIE.

Cela est vrai, Maman, & je vous assure qu’à l’avenir je vous obéirai sans repliquer; mais aussi quand nous causerons, vous me permettez de vous dire tout ce que je voudrai.

LA MERE.

Oui, je vous le permets, mais seulement quand nous causerons.

EMILIE.

Causons-nous à présent, Maman?

LA MERE.

Mais il me semble qu’oui, qu’en pensez-vous?

EMILIE.

Oh! je m’en vais vous dire bien des choses... Maman? mais pourquoi suis-je au monde?

LA MERE.

Voyez, dites-moi cela vous-même.

EMILIE.

Je n’en sçais rien.

LA MERE.

Et qu’est-ce que vous faites toute la journée?

EMILIE.

Mais je me promene, j’étudie, je saute, je bois, je mange, je ris, je cause avec vous quand je suis bien sage.

LA MERE.

Eh bien, voilà jusqu’à présent pourquoi vous êtes au monde; c’est pour boire, manger, dormir, rire, sauter, grandir, vous instruire, voilà ce que vous avez à y faire, & à mesure que vous grandirez, vos occupations & obligations changeront; au lieu d’être au monde pour sauter, danser & être à charge aux autres, vous y serez pour travailler, pour être utile, pour remplir d’autres devoirs & jouir d’autres amusements.

EMILIE.

Etre à charge aux autres? est-ce que je suis à charge?

LA MERE.

Sans doute, puisque vous êtes un enfant.

EMILIE.

Mais un enfant, c’est une personne.

LA MERE.

Un enfant c’est un enfant qui deviendra avec le temps une personne raisonnable.

EMILIE.

Mais qu’est-ce que je suis donc à présent que je suis un enfant.

LA MERE.

Comment! vous avez cinq ans & vous n’avez pas encore réfléchi à ce que vous êtes? tâchez de trouver cela toute seule.

EMILIE.

Maman, je ne trouve rien.

LA MERE.

Un enfant est une créature foible dans la dépendance de tout le monde, un enfant est ignorant, étourdi, foible, innocent, importun & indiscret.

EMILIE.

Quoi, j’ai tous ces défauts.

LA MERE.

Ce sont ceux de votre âge. Vous voyez qu’un enfant ne doit les soins qu’on prend de lui qu’à la tendresse de ses parents, & qu’il ne peut être qu’à charge & insupportable aux autres.

EMILIE.

Il me semble que je ne suis pas si foible.

LA MERE.

La moindre personne peut vous renverser d’un coup de poing, peut vous tuer, vous anéantir.

EMILIE.

Mais est-ce qu’un enfant ne peut pas se défendre comme un autre?

LA MERE.

La foiblesse l’en empêche, son ignorance & son étourderie ne lui permettent pas de prévoir ni d’éviter le danger. Il a besoin d’avoir sans cesse auprès de lui quelqu’un qui le garde, qui le protége, qui le garantisse; personne n’a même interêt à se donner ce soin qui est très-pénible, parce que l’enfant n’a rien en lui qui en dédommage, & ce n’est que par sa douceur, par sa soumission, par ses égards pour ceux qui lui rendent des services, qu’il peut se flater de les voir continuer; car s’il a de l’humeur, s’il répond avec dureté, si ce n’est pas son cœur qui lui fait sentir l’obligation qu’il a à tous ceux qui ne lui font pas de mal, il sera bientôt abandonné de tout le monde; & alors il seroit bien à plaindre.

EMILIE.

Mais, Maman, ma bonne n’est-elle pas obligée d’avoir soin de moi?

LA MERE.

Votre bonne a soin de vous parce que je l’en ai chargée; mais je ne peux pas l’obliger à vous aimer si vous ne vous rendez point aimable, & si vous aviez de l’humeur, de la dureté, de l’ingratitude pour elle, je suis trop juste pour exiger qu’elle vous rende des soins que vous reconnoîtriez si mal, & je lui défendrois même d’approcher de vous.

EMILIE.

Alors je m’habillerois toute seule.

LA MERE.

Croyez-vous le pouvoir?

EMILIE.

Oui, Maman.

LA MERE.

Voyons, défaites votre fourreau, votre collier.

EMILIE.

Voilà mon collier défait.

LA MERE.

Votre fourreau, à présent.

EMILIE.

Ah! je l’ôterai bien toute seule... Maman, voulez-vous bien défaire les agraffes?

LA MERE.

Non, vous devez tout faire seule, puisque vous supposez que vous n’avez personne pour vous aider.

EMILIE.

Mais je ferai bien le reste.

LA MERE.

Il vous faut donc quelqu’un pour défaire vos agraffes? Remettez votre collier.

EMILIE.

Maman, je ne peux pas.

LA MERE.

Il vous faut donc quelqu’un pour renouer votre collier. Jugez par cet essai combien vous avez besoin de votre bonne! Combien vous devez craindre de la rebuter & qu’elle ne vous laisse; car si elle vous quittoit par votre faute, personne ne voudroit vous aider.

EMILIE.

Mais vraiment, Maman, je serois bien à plaindre; je n’avois jamais pensé à cela: je ne pourrois ni me lever, ni me coucher, ni rien faire toute seule.

LA MERE.

Vous voyez donc bien que quand on est dans le cas d’avoir besoin de tout le monde, il faut être polie, reconnoissante, corriger son humeur, profiter des leçons & des avis qu’on vous donne, & sentir que quand on vous corrige, c’est une preuve d’intérêt & d’amitié, & un moyen qu’on vous procure pour vous faire aimer.

EMILIE.

Je n’avois jamais pensé à tout cela.

LA MERE.

C’est qu’à votre âge on est étourdie & qu’on ne prévoit rien.

EMILIE.

Mais à présent je prendrai garde à moi, & j’aimerai bien plus ma bonne, puisqu’elle a eu tant de peine avec moi. Mais, Maman, il y a bien des choses que je ne sçais pas, n’est-ce pas?

LA MERE.

Non-seulement il y a bien des choses que vous ne sçavez pas; mais vous voyez bien que vous ne sçavez rien, puisque vous ne sçavez ni ce que vous êtes, ni ce que vous faites en ce monde.

EMILIE.

Oh! je le sçais à présent, & je ne l’oublierai pas. Voilà ma tâche finie, Maman, voulez-vous voir mon ouvrage?

LA MERE.

Voyons... il est bien. Vous pouvez jouer si vous êtes lasse de causer.

EMILIE.

Maman, puisque vous êtes contente, je vous en prie, je vous demande en grace de me faire un grand plaisir.

LA MERE.

Quoi?

EMILIE.

Contez-moi l’histoire de cette Dame dont vous parliez hier au soir avec mon Papa.

LA MERE.

Volontiers. Quand vous êtes raisonnable, je n’ai rien à vous refuser. Cette Dame étoit veuve d’un homme de condition. A sa mort, elle étoit restée sans bien avec une fille & un garçon...

EMILIE.

Comment s’appelloit-elle?

LA MERE.

Vous ne la connoissez pas.

EMILIE.

Mais sa fille?

LA MERE.

Elle s’appelloit Julie. Elle lui dit un jour: «Mon Enfant, je ne suis point riche, je viens de m’épuiser pour faire entrer votre frere au service. Jusqu’à présent il s’est distingué des jeunes gens de son âge par sa sagesse & son émulation. Il fera son chemin, je l’espere, & il pourra un jour vous être utile; mais pour vous, vous n’avez rien. Je ne suis point en état de vous donner des maîtres, ni de vous procurer des talents agréables. Ce n’est donc que de vos vertus, de votre émulation à acquérir les qualités qui vous manquent, que vous pouvez attendre des secours. Je vous aiderai des lumieres que l’expérience & la connoissance du monde m’ont données. Si vous ne vous faites pas aimer, si vous n’interessez pas par vos qualités personnelles, vous ne trouverez point d’établissement à faire, vous ne vous marierez pas.»

EMILIE.

Pourquoi, Maman, cette Dame lui dit-elle cela?

LA MERE.

Parce qu’elle n’étoit pas riche, & que quand on n’a rien, il faut être meilleure qu’une autre pour être recherchée; car si vous êtes pauvre & méchante, on n’a rien de mieux à faire qu’à vous laisser là.

EMILIE.

Je ne voudrois pas d’un mari qui fût pauvre & méchant.

LA MERE.

Vous devez donc trouver tout simple qu’on ne veuille pas d’une femme pauvre & méchante.

EMILIE.

Cela est vrai. Eh bien, Maman?

LA MERE.

Eh bien! Julie étoit malheureusement d’un mauvais caractére, boudeuse, paresseuse, sujette à l’humeur, s’en prenant toujours aux autres de ses torts, ingrate envers sa mere, qui la voyant incorrigible, fut obligée de la mettre dans un Couvent. L’exemple de son frere n’avoit pu la changer. Il avoit le plus grand respect pour sa mere; il ne l’approchoit jamais sans lui en donner des marques; il avoit une extrême confiance en elle. Sa plus grande peur étoit de lui déplaire. Pour Mademoiselle Julie, elle manqua un mariage considérable, parceque les informations qu’on fit à son sujet au Couvent lui furent si défavorables qu’on n’en voulut pas malgré sa jolie figure, qui avoit séduit d’abord.

EMILIE.

Et qu’est devenue Mademoiselle Julie?

LA MERE.

Elle est restée au Couvent, & y sera toute sa vie.

EMILIE.

Mais elle se corrigera peut-être?

LA MERE.

A un certain âge, ma fille, on ne se corrige plus. Quand on n’a pas fait ses efforts dès l’enfance, cela devient presque impossible.

EMILIE.

Etoit-elle Jolie, Mademoiselle Julie?

LA MERE.

Fort jolie; mais elle n’étoit pas aimable.

EMILIE.

Il vaut donc mieux être aimable que jolie. Cependant... Maman, suis-je jolie?

LA MERE.

Jusqu’à présent vous ne l’êtes pas.

EMILIE.

Mais pourquoi donc tout le monde dit-il que je suis charmante?

LA MERE.

Je vous dirai cela demain. Allez jouer avec votre bonne en attendant la promenade, & amusez-vous bien, puisque vous avez bien travaillé.

DEUXIEME CONVERSATION.

EMILIE.

Maman, comment s’appelle... ce n’est pas cela que je voulois dire... Maman, vous m’avez promis de me dire une chose, voulez-vous bien me la dire?

LA MERE.

Qu’est-ce que c’est, mon enfant?

EMILIE.

Mais pourquoi, si je ne suis pas jolie, me dit-on toujours que je suis charmante?

LA MERE.

On peut être charmante sans être précisément jolie, & l’on peut être très-jolie sans être charmante; car...

EMILIE.

Ah! je sçais, je sçais, Maman; pour être charmante, il faut être sage, modeste, ne parler qu’à propos, n’être pas importune, n’est-ce pas, Maman, vous m’avez dit cela?

LA MERE.

Cela est vrai. Dites-moi si vous êtes jolie ou charmante?

EMILIE.

Mais... je crois qu’oui.

LA MERE.

Lequel des deux?

EMILIE.

Jolie, Maman.

LA MERE.

Qu’est-ce que c’est que d’être jolie?

EMILIE.

J’entens quelque chose, mais je ne sçais comment dire.

LA MERE.

C’est d’être fort blanche, c’est d’avoir de beaux yeux, un nez bien fait, une jolie bouche ni trop petite ni trop grande, enfin des traits bien proportionnés; l’ensemble de toute la figure agréable, les cheveux bien plantés, ne point faire des grimaces, n’avoir l’air ni boudeur, ni ricannant, avoir l’air affable & modeste.

EMILIE.

Comme ma cousine?

LA MERE.

Oui; avez-vous tout cela?

EMILIE.

Mais non pas tout.

LA MERE.

Vous n’êtes donc pas jolie.

EMILIE.

Mais pourquoi presque tous ceux qui viennent ici le disent-ils?

LA MERE.

N’avez-vous jamais entendu dire à d’autres enfants comme vous, qu’ils étoient charmants, aimables, quoiqu’ils ne le fussent pas?

EMILIE.

Je ne sçais pas, je n’y ai pas pris garde.

LA MERE.

Mais ne vous a-t-on jamais louée, quoique vous ne le méritassiez pas? pensez-y bien.

EMILIE.

Je cherche. Je crois que cela pourroit bien être; mais dans le moment où l’on me donnoit des louanges, je croyois les mériter, ou je crois plutôt que j’avois bien peur que vous ne disiez le contraire, Maman... Ah! tenez, je croyois aussi une fois qu’on se moquoit de moi.

LA MERE.

Ce n’étoit rien de tout cela. C’est une politesse fausse & mal entendue qui fait qu’on se croit obligé lorsqu’on va dans une maison de louer tout ce qui s’y trouve depuis la maîtresse jusqu’au petit chien. Vous avez vu des gens à qui ma chienne alloit mordre les jambes, dire également qu’elle étoit charmante. Croyez-vous que ce compliment fût bien sincére & que Rosette le méritât?

EMILIE.

Oh! pour cela non.

LA MERE.

Eh bien ceux qui vous disent que vous êtes jolie, que vous êtes charmante, ne le pensent pas plus de vous que de Rosette, ou ne sçavent pas plus si vous le méritez mieux qu’elle, ou du moins ne se soucient pas de le sçavoir.

EMILIE.

Mais c’est bien bête de parler pour ne pas dire vrai.

LA MERE.

Vous avez raison, il vaut bien mieux se taire. Aussi j’ai vu toutes les jeunes personnes qui pensent bien, ne faire aucun cas de ces sortes de compliments, & souvent même s’en trouver offensées. Il est bien sot ou bien leger de tenir ces propos; mais il seroit bien plus sot encore de les croire, & de s’en glorifier.

EMILIE.

Ah! Maman, je n’y serai plus attrapée... Mais... quand je suis bien sage, il est pourtant vrai alors que je suis charmante; car ma bonne me l’a dit, & vous aussi, Maman.

LA MERE.

Quand vous êtes raisonnable, nous vous disons que si vous étiez toujours ainsi, vous seriez charmante, parce qu’alors vous l’êtes en effet; mais vous ne sçavez point encore qu’on n’est point charmante avec une conduite inégale, & que si vous voulez mériter cette réputation avec le temps, il faut être tous les jours un peu plus raisonnable.

EMILIE.

Maman, je le serai toujours; à commencer d’aujourd’hui je vais être parfaite.

LA MERE.

Qu’entendez-vous par-là?

EMILIE.

J’entens faire toujours bien.

LA MERE.

Vous croyez donc cela bien aisé?

EMILIE.

Oui, Maman, il n’y a qu’à vouloir.

LA MERE.

Et comment vous y prendrez-vous?

EMILIE.

En faisant toujours ce que ma bonne & vous me direz, & ne faisant pas autre chose.

LA MERE.

Commencez donc par vous bien tenir.

EMILIE.

Oui, Maman; est-ce comme cela?

LA MERE.

Oui, & tournez vos pieds. Voilà qui est bien. Avez-vous écrit cette après-dînée pendant que j’ai eu du monde?

EMILIE.

Oui, Maman, mais je n’ose vous montrer mon écriture, car elle est si mal!... si griffonnée!...

LA MERE.

Ah, vous n’aviez pas pris encore la résolution d’être parfaite... tenez, voilà déja vos pieds dérangés, & votre tête...

EMILIE.

Les voilà remis. Maman, voulez-vous me permettre de recommencer ma page, je suis sûre que je la ferai très-bien.

LA MERE.

Volontiers. Mettez-vous près de cette table... Êtes-vous bien?

EMILIE.

Oui, Maman.

LA MERE.

Vous tenez mal votre plume... votre tête est de travers... votre écriture n’est pas plus droite... vous vous impatientez? prenez garde, l’impatience ne va pas avec la perfection... J’en suis fâchée, mais cette page n’est pas meilleure que l’autre.

EMILIE.

Mais comment faut-il donc faire? Je vais recommencer.

LA MERE.

Non, vous avez assez étudié aujourd’hui. Il faut mettre le temps à tout. Il faut vous appliquer pour faire tous les jours un peu moins mal; mais on ne peut pas apprendre à écrire dans un jour, ni même se corriger en si peu de temps. Vous avez déja oublié ce que nous avons dit hier sur votre âge, & sur ce que vous aviez à faire dans le monde.

EMILIE.

Ah! pardonnez-moi, je m’en souviens bien: j’y suis pour m’instruire, sauter, danser...

LA MERE.

Oui, & pour croître, grandir, former votre corps, votre cœur, votre esprit. Dites-moi, Emilie, dépend-il de vous de devenir grande comme moi tout-à-l’heure... d’ici à demain, par exemple?

EMILIE.

Non sûrement, Maman.

LA MERE.

Eh bien, vous n’êtes pas plus la maîtresse de bien écrire & de vous rendre raisonnable en un jour, que de devenir tout d’un coup aussi grande que moi.

EMILIE.

Il faut donc que j’attende que je sois grande pour être raisonnable?

LA MERE.

Plus vous ferez d’efforts pour le devenir & plutôt vous y parviendrez; mais il y a la raison de votre âge, qui est la seule à laquelle vous puissiez prétendre.

EMILIE.

Quelle est donc la raison de mon âge?

LA MERE.

A présent, c’est de sentir ce que vous êtes, & de reconnoître que vous ne pouvez rien, qu’aidée des autres.

EMILIE.

C’est d’être soumise & reconnoissante, n’est-ce pas?

LA MERE.

Oui, c’est de vous appliquer à apprendre les choses qu’on vous enseigne qui sont proportionnées à votre âge & à l’ouverture de votre esprit. C’est de me donner votre confiance entiere, puisque vous convenez que je ne vous ai jamais trompée.

EMILIE.

Ah! cela est bien vrai, Maman; mais après, qu’est-ce que je ferai?

LA MERE.

Après? Peu-à-peu vous grandirez; votre esprit se dévelopera; vos connoissances augmenteront, & vous deviendrez avec le temps une personne raisonnable.

EMILIE.

Oui, parce que j’aurai travaillé à corriger mes défauts.

LA MERE.

Et vous acquerrez une force sur vous-même, qui est ce qu’on appelle _vertu_, & sans laquelle on ne peut se promettre ni bonheur, ni estime, ni succès; mais vous ne serez pas parfaite.

EMILIE.

Mais pourquoi cela? quand est-ce donc que je le serai?

LA MERE.

C’est un avantage qui n’est point donné à l’homme, de même que vous avez vos défauts, notre âge a les siens, & nous travaillons tous comme vous à nous corriger pour notre propre satisfaction, & pour conserver l’estime des autres.

EMILIE.

Qu’est-ce que c’est que l’estime des autres?

LA MERE.