Chapter 5 of 12 · 3987 words · ~20 min read

Part 5

Premierement, que l’humeur & l’impatience nuisent à la santé; que tout ce que l’on fait avec humeur & impatience est mal fait & maussade. Que quand on s’y laisse aller, on prend par dépit & par déraison toujours le plus mauvais parti dans ce que l’on a à faire. Il en est de même lorsque vous n’étudiez pas; en vous voyant rester ignorante, il ne seroit pas difficile de deviner que vous n’avez pas répondu à l’éducation qu’on vous donne.

EMILIE.

Tout se sçait donc, Maman?

LA MERE.

Oui, tôt ou tard tout ce qui est se découvre & se sçait.

EMILIE.

Hier, Maman, quand je me suis levée, j’ai dit à ma bonne: aujourd’hui je jouerai toute la journée, & je serai bien heureuse; & point du tout, toutes les fois que je dis cela, cela va mal.

LA MERE.

Ce n’est pas de faire le projet d’être heureuse qui vous porte malheur, c’est que vous vous trompez sur les moyens.

EMILIE.

Qu’est-ce que c’est que de se tromper sur les moyens?

LA MERE.

Quand vous voulez aller promptement de la porte de Boulogne à la Muette, quel chemin prenez-vous?

EMILIE.

Je vais tout droit au rond de Mortemar, puis encore tout droit à la Muette.

LA MERE.

Et si, voulant arriver promptement, vous preniez d’abord le chemin de la porte Maillot pour vous rendre par des allées détournées au rond de Mortemar?

EMILIE.

Mais, je n’y arriverois pas si vîte.

LA MERE.

Et pourquoi?

EMILIE.

C’est qu’il y a plus de chemin.

LA MERE.

Vous voyez donc bien que vous vous tromperiez sur les moyens d’arriver promptement, & c’est à-peu-près de même que vous vous trompez sur les moyens d’arriver au bonheur.

EMILIE.

Mais qu’est-ce qui fait cela?

LA MERE.

Votre legéreté & votre ignorance. C’est que vous n’avez pas des idées assez justes sur ce qui vous est utile, & que vous entendez mal vos interêts.

EMILIE.

Et comment faut-il faire pour les bien entendre?

LA MERE.

Il faut causer avec moi comme nous causons, & faire votre profit de ce que je vous dis.

EMILIE.

Oui, il ne faut pas faire comme le petit Duplessis qui ne fait jamais ce que sa mere lui dit; aussi son pere le bat toute la journée, à ce qu’on dit, car je ne l’ai pas vu, moi; je ne sçais pas ce que font les Laquais. Vous m’avez dit qu’il ne falloit pas leur parler sans nécessité... Maman... bon! je ne sçais plus ce que je voulois dire. Irons-nous promener aujourd’hui?

LA MERE.

S’il fait beau.

EMILIE.

Oh! je crois qu’il fera beau; il faut aller bien loin, bien loin. Ah!... si vous voulez, Maman, nous irons boire du lait, & puis vous me direz comment il faut faire pour ne me plus tromper sur les moyens.

LA MERE.

Et sur quels moyens voulez-vous apprendre à ne vous plus tromper?

EMILIE.

Mais sur ce que nous avons dit; Maman, c’est pour n’être pas attrapée quand je veux être heureuse, & que je me propose de jouer toute la journée.

LA MERE.

Mais, premierement, vous ne seriez pas heureuse si vous jouiez toute la journée.

EMILIE.

Pourquoi donc?

LA MERE.

C’est que le jeu ne vous fait plaisir qu’autant qu’il vous délasse de votre étude.

EMILIE.

Je crois pourtant que c’est bien joli de jouer toujours.

LA MERE.

Si vous n’aviez autre chose pour votre amusement que votre poupée & votre petit ménage, n’en seriez-vous pas bientôt lasse?

EMILIE.

Oui, mais je change de jeu.

LA MERE.

Et vous vous en lassez de même.

EMILIE.

Ah! cela est vrai pourtant; car lorsque quelquefois j’ai joué toute la journée, il y a des moments où je ne sçais plus que faire de mon corps.

LA MERE.

Le nombre des amusements est très-borné, & pour y trouver toujours du plaisir, il faut les faire précéder du travail & d’occupations sérieuses; alors on n’est jamais désœuvré ni ennuyé.

EMILIE.

Oui, je joue toujours avec grand plaisir quand j’ai travaillé... mais, Maman, vous sçavez donc tout ce que je pense?

LA MERE.

A-peu-près.

EMILIE.

Ah, comment faites-vous?

LA MERE.

N’est-il pas vrai que l’objet de tous vos desirs est de vous éviter de la peine & de vous procurer du plaisir?

EMILIE.

Oui, Maman.

LA MERE.

Quand vous étudiez mal, avec négligence, avec paresse, quelle est l’idée qui vous occupe alors? Quelle en est la cause?

EMILIE.

C’est que d’apprendre me donne de la peine.

LA MERE.

Et que vous aimeriez mieux aller jouer, chanter, danser, &c.

EMILIE.

Cela est vrai.

LA MERE.

C’est donc pour fuir la peine & pour avoir plutôt du plaisir que vous étudiez mal? Eh bien, qu’est-ce qui en arrive?

EMILIE.

Ah, il en arrive tout le contraire! Quand j’ai mal étudié, j’étudie plus long-temps; l’humeur me prend, je sais tout de travers, & je ne joue pas.

LA MERE.

Et quand vous êtes entêtée, & que vous suivez vos fantaisies sans égard pour ce que j’exige de vous, quelle est votre idée?

EMILIE.

C’est que ce que je veux me fait plaisir, & que ce qu’on exige de moi ne m’en fait pas.

LA MERE.

C’est donc pour fuir la peine & pour vous procurer du plaisir? Et qu’en arrive-t-il?

EMILIE.

Que je m’attire une bonne pénitence, que la peine dure tout le jour, & qu’il n’est plus question de jeu ni de plaisir.

LA MERE.

Et quand vous étudiez bien, & que vous êtes docile, qu’en arrive-t-il?

EMILIE.

Oh, que mes devoirs sont bientôt faits, que je suis heureuse, heureuse!... Tenez, ma petite Maman, je sens là quelque chose dans mon cœur qui me rend si aise, si aise!... Oh, comme je suis gaie & contente!

LA MERE.

Vous voyez donc bien que quand vous n’êtes pas raisonnable, vous vous trompez sur les moyens qui menent au bonheur. Lorsque vous vous sentez le desir de contenter une fantaisie que je desapprouve, ou quelque chose que je vous défens; si vous vous disiez, au lieu du bien que je cherche, il va m’arriver malheur, si je m’obstine; & si au contraire je céde, j’aurai un bonheur plus grand que celui auquel je renonce.

EMILIE.

Et lequel donc?

LA MERE.

Le plus grand de tous, celui qui n’est au pouvoir de personne de vous faire perdre, quand une fois vous l’avez.

EMILIE.

Maman, dites-moi donc vîte ce que c’est; je vous en prie.

LA MERE.

Celui d’être contente de vous, de sentir là, au cœur, ce qui vous rend si aise.

EMILIE.

Oh! c’est vrai, c’est le plus grand plaisir quand j’ai là, au cœur, je ne sçais quoi qui me fait rire toute seule, comment cela s’appelle-t-il, Maman?

LA MERE.

Cela s’appelle la joie de la bonne conscience.

EMILIE.

Qu’est-ce que c’est que la conscience?

LA MERE.

C’est un sentiment intérieur qui nous avertit malgré nous de notre conduite.

EMILIE.

Quoi? Est-ce que cela parle?

LA MERE.

Oui, cela crie au-dedans de nous, & nous met mal à notre aise quand nous avons fait une faute, même ignorée, & cela nous fait rougir des louanges qu’on nous donne quand nous ne les méritons pas.

EMILIE.

Et quand nous les méritons, qu’est-ce qu’elle dit, la conscience?

LA MERE.

Elle nous rend la louange agréable. Mais elle nous rend heureux toute seule, & indépendamment de l’approbation des autres. Voilà pourquoi une faute est tout aussi fâcheuse quand elle est ignorée que quand elle est connue, & voilà pourquoi une bonne action nous donne tout autant de satisfaction quand elle est cachée que quand elle est sçue; c’est qu’au moment où l’on s’y attend le moins notre conscience nous fait un reproche, ou nous approuve, & nous met bien ou mal à notre aise.

EMILIE.

Je l’ai entendue quelquefois, je crois; mais je ne sçavois pas ce que c’étoit.

LA MERE.

Vous ne sçauriez trop l’écouter ni trop chercher à entendre ce qu’elle vous dit. C’est un guide sûr. C’est un ami que nous avons toujours en nous, & qu’on ne sçauroit trop ménager. Il faut vous accoûtumer à questionner cet ami en vous-même plusieurs fois dans le jour.

EMILIE.

C’est drolle, quelque chose qui parle comme cela tout bas en nous-mêmes. Je vous promets, Maman, que je lui parlerai tous les jours, je lui dirai, ma conscience, êtes-vous contente?

LA MERE.

Emilie, il est l’heure de quitter votre ouvrage & de vous mettre à l’étude.

SEPTIEME CONVERSATION.

EMILIE.

Maman, sçavez-vous que le petit Duplessis est mort?

LA MERE.

Oui, je le sçais.

EMILIE.

C’est donc pour cela que sa mere est venue ce matin?

LA MERE.

Oui. Et sçavez-vous la cause de la mort de son fils?

EMILIE.

Non, Maman.

LA MERE.

Il est mort pour s’être obstiné à cacher à sa mere une faute qu’il avoit faite.

EMILIE.

Comment donc cela, Maman?

LA MERE.

Il y a environ cinq ou six semaines que cette pauvre femme ayant à sortir, avoit enfermé son enfant dans sa chambre. Elle lui avoit défendu de monter sur les chaises. Dès qu’il fut seul, il monta sur un fauteuil, & de-là sur la commode, pour prendre des confitures qu’il avoit vu mettre sur une planche. Il en mangea, & en descendant il tomba sur la tête & se fit grand mal; mais il n’en voulut rien dire, de peur d’être grondé. Quelque temps après, il lui prit de grands maux de tête & de la fiévre. On le questionna beaucoup, pour sçavoir s’il n’avoit pas fait de chûte. Ne prévoyant pas la conséquence de ce qu’il avoit fait, il soûtint toujours qu’il ne lui étoit rien arrivé, & enfin ce n’est que deux jours avant sa mort qu’il avoua tout; mais il étoit trop tard. Le dépôt étoit formé dans la tête, & il n’y avoit plus de reméde.

EMILIE.

Et s’il l’avoit dit tout de suite?

LA MERE.

On auroit pu le sauver. Vous voyez bien, Emilie, qu’une faute cachée n’en est pas moins une faute, & pour être ignorée, n’en a pas moins ses effets dont un enfant ne peut pas prévoir les conséquences souvent funestes.

EMILIE.

Je le vois bien, Maman.

LA MERE.

Et voilà pourquoi il faut me dire tout ce que vous faites, afin que je juge pour vous des suites de vos démarches, & que je vous les fasse connoître.

EMILIE.

Oui, Maman, je vous dirai tout. Mais pourquoi sa mere est-elle si affligée, puisqu’il étoit si méchant?

LA MERE.

C’est qu’une mere espere toujours que son enfant se corrigera, tant par les avis qu’on lui donne que par sa propre expérience.

EMILIE.

Maman, voulez-vous bien me dire ce que c’est que l’expérience?

LA MERE.

Ce sont les connoissances que nous acquerons par le souvenir de ce qui nous est arrivé. Par exemple, votre expérience vous a montré qu’on est malheureux quand on ne fait pas le sacrifice de ses fantaisies à ses devoirs.

EMILIE.

Bon! Voilà encore un mot que je n’entens pas. Qu’est-ce que c’est que sacrifice?

LA MERE.

On en fait pour soi & pour les autres. Ceux que l’on fait pour soi consistent à renoncer à un avantage présent auquel nous attachons beaucoup de prix, pour s’en procurer un autre souvent plus éloigné.

EMILIE.

Comment cela, Maman?

LA MERE.

Quand vous obéissez sur le champ & sans replique, lorsque je vous dis de cesser votre jeu & d’aller travailler, vous faites le sacrifice d’un plaisir présent, pour vous en procurer un plus grand, qui est de remplir vos devoirs.

EMILIE.

Ah! oui, j’entens bien cela à présent.

LA MERE.

Cela s’appelle sacrifier son plaisir à son devoir. Et les sacrifices que l’on fait aux autres consistent à renoncer à un plaisir ou à un avantage pour leur en procurer. C’est ce qu’on appelle la bonté. Quelquefois même on consent à son propre dommage, on s’attire des peines volontaires pour procurer aux autres un très-grand bien, & cela s’appelle ou de la générosité ou de l’héroïsme, suivant que l’objet du sacrifice est plus ou moins grand.

EMILIE.

Maman, me permettez-vous de vous demander une chose?

LA MERE.

Dites.

EMILIE.

Pourquoi avez-vous fait entrer la femme Duplessis dans votre cabinet?

LA MERE.

Qu’est-ce que vous trouvez de singulier à cela?

EMILIE.

Mais vous l’avez fait asseoir.

LA MERE.

Pourquoi pas?

EMILIE.

Mais vous lui avez donné votre main. Elle s’est mise à pleurer, & les larmes vous sont venues aux yeux; vous l’avez appellée mon enfant.

LA MERE.

Qu’est-ce que vous concluez de tout cela? Qu’est-ce que vous imaginez?

EMILIE.

Mais je crois qu’elle étoit bien affligée, & que vous vouliez la consoler.

LA MERE.

Cela est vrai.

EMILIE.

Je croyois qu’il ne falloit pas causer avec les domestiques.

LA MERE.

Non, il ne faut pas causer avec eux sans nécessité; mais la premiere de toutes les nécessités est de consoler ceux qui ont de la peine, & particulierement nos domestiques.

EMILIE.

Et pourquoi cela, Maman?

LA MERE.

Puisqu’ils sont soumis à nos ordres, puisqu’ils nous servent, puisqu’ils nous donnent journellement des preuves de zéle & d’attachement, il est bien juste que nous nous chargions de leur bonheur autant qu’il dépend de nous.

EMILIE.

Cela est vrai. Mais comment faire, puisqu’on ne joue pas avec eux?

LA MERE.

En n’exigeant pas d’eux plus qu’ils ne peuvent faire, en les payant exactement, en les soignant dans leurs maladies, & en les consolant quand ils ont de la peine, en ne les laissant pas d’ailleurs manquer à leur devoir, en les tenant dans le respect; en un mot, en se conduisant avec eux comme un pere juste & bon le fait avec ses enfants.

EMILIE.

Maman, vous êtes donc le pere de toute la maison?

LA MERE.

Votre pere & moi, nous sommes les chefs de la maison; je suis votre mere, & j’en tiens lieu à tous ceux qui sont sous mes ordres.

EMILIE.

Voilà donc pourquoi tout le monde vous obéit?

LA MERE.

Oui. Chaque maison est regardée comme une famille, chaque famille a un chef qui la gouverne, à qui on est convenu de s’en rapporter, qui protége, qui veille aux interêts de chacun, & à qui chacun est soumis.

EMILIE.

Et moi, Maman, qu’est-ce que je suis?

LA MERE.

Vous êtes un des membres de la famille.

EMILIE.

Comment un des membres? Je suis un membre, moi?

LA MERE.

C’est une façon de parler, comme on désigne celui qui est le premier de la famille & qui la gouverne par le _chef_, qui veut dire _tête_, on continue la comparaison, & l’on dit les membres pour désigner les autres personnes qui composent la famille.

EMILIE.

Mais les domestiques sont donc mes freres?

LA MERE.

Comme hommes nous sommes tous freres, c’est-à-dire, que toute créature humaine mérite notre bienveillance...

EMILIE.

Maman, que veut dire bienveillance?

LA MERE.

Le mot même vous l’explique. Bien vouloir, vouloir du bien.

EMILIE.

Ah, c’est vrai! Eh bien, Maman, il faut donc vouloir du bien à tout le monde?

LA MERE.

Sans doute, si vous voulez que tout le monde vous veuille du bien. Mais ensuite il y a différents états, différentes classes dans la société. Chacune vit entre elle dans l’égalité, & lorsque nous avons à faire aux hommes des autres classes, nous nous conduisons avec eux suivant leur rang. S’ils sont d’une classe au-dessus de la nôtre, nous leur devons de la déférence, du respect; s’ils sont au-dessous, nous leur marquons de la bonté, de la protection, &c.

EMILIE.

La classe, c’est comme au Couvent, n’est-ce pas?

LA MERE.

Pas tout-à-fait, mais cela en donne l’idée. De même qu’au Couvent il y a la classe des grandes pensionnaires, la classe des petites, la classe des novices, &c. de même dans le monde il y a la classe des gens de la Cour, celle des Militaires, celle de la Magistrature, &c. On range dans la même classe les personnes de la même profession. Par exemple, tous les Militaires, qui ne sont pas décorés, sont de la même classe que votre papa.

EMILIE.

Qu’est-ce que c’est que décoré?

LA MERE.

C’est d’avoir les Ordres du Roi, le Cordon bleu, le Cordon rouge, &c.

EMILIE.

A propos, Maman, je voulois toujours demander ce que c’étoit que le Roi, je l’ai toujours oublié.

LA MERE.

C’est le chef d’une grande famille.

EMILIE.

Mais qu’est-ce que c’est? Pourquoi est-ce que tout le monde est obligé de lui obéir? Est-ce que nous sommes de sa famille? tout le monde est-il de sa famille?

LA MERE.

Nous sommes une des familles qu’il gouverne.

EMILIE.

Bon! il est donc le chef de toutes les familles?

LA MERE.

Oui, tous les habitants d’une Ville ou d’un Village sont partagés par familles. Un pays est composé de beaucoup de Villes & de Villages. Un royaume est composé de plusieurs pays, & le Roi est le chef de tout son Royaume.

EMILIE.

Quoi? de toutes les familles?

LA MERE.

Oui.

EMILIE.

Il a bien des affaires.

LA MERE.

Il en a tant qu’il ne peut pas les faire seul.

EMILIE.

Et comment fait-il donc?

LA MERE.

Il choisit des personnes à qui il donne sa confiance, & qui gouvernent son Royaume sous ses ordres, & on est obligé de leur obéir lorsqu’ils parlent au nom du Roi.

EMILIE.

Tenez, c’est comme votre Maître d’hôtel à qui vous dites le matin tout ce que vous voulez qu’on fasse dans la maison.

LA MERE.

Précisément.

EMILIE.

Et ceux qui gouvernent pour le Roi, les appelle-t-on aussi des Maîtres d’hôtel?

LA MERE.

Non, ce sont des Ministres, des Gouverneurs, des Intendants. Ils ont différents titres suivant leurs fonctions.

EMILIE.

Mais est-ce que tout son Royaume est obligé de venir tous les matins sçavoir de ses nouvelles, comme je viens sçavoir des vôtres?

LA MERE.

Avec un peu de réflexion, vous verriez que cela est impossible. D’ailleurs tous ses Sujets ne sont pas admis à cet honneur. Il n’y a que les Princes de son sang, c’est-à-dire ses parens, & la Noblesse de son Royaume qui aient le droit de lui faire leur cour.

EMILIE.

On lui doit donc bien du respect?

LA MERE.

Autant que vous m’en devez & par la même raison.

EMILIE.

Et Monsieur le Dauphin, c’est son fils?

LA MERE.

Dauphin est le titre qu’on donne à l’héritier du thrône de France, c’est-à-dire à celui qui doit être Roi après celui qui regne.

EMILIE.

C’est beau d’être Roi!

LA MERE.

Oui, car il est le maître de faire du bien à tout le monde.

EMILIE.

Il est donc bien heureux; on le doit bien aimer?

LA MERE.

Sans doute, & c’est la récompense de tous ceux qui font du bien.

EMILIE.

Je ne l’ai jamais vu. Pourquoi ne vient-il pas vous voir, Maman, puisque vous avez le droit de lui faire votre cour?

LA MERE.

Le Roi ne va voir personne.

EMILIE.

Pourquoi? Est-ce qu’il est malade?

LA MERE.

C’est qu’il est par sa dignité si fort au-dessus des autres qu’il n’est pas d’usage qu’il accorde cet honneur à des particuliers.

EMILIE.

Qu’est-ce qui fait qu’on est Roi? Tout le monde peut-il être Roi?

LA MERE.

C’est suivant les pays. En France, c’est le plus proche parent du Roi qui lui succede, & pour vous dire la même chose dans les termes d’usage, en France la couronne est héréditaire: dans d’autres pays le peuple se choisit & s’élit un Roi; c’est ce qui s’appelle un royaume électif. Chaque royaume a ses loix & ses usages.

EMILIE.

Maman, est-ce que papa ne tient pas aussi lieu de pere à ses domestiques?

LA MERE.

Certainement. Qu’est-ce qui vous en feroit douter?

EMILIE.

C’est que c’est toujours vous qui ordonnez tout dans la maison.

LA MERE.

C’est que lorsqu’une femme, par sa conduite & par sa vigilance, a mérité la confiance de son mari, il lui abandonne le soin de l’intérieur de la maison, & se contente du soin des affaires qui ne peuvent se traiter qu’au dehors.

EMILIE.

Qu’est-ce que cela veut dire, les affaires du dehors?

LA MERE.

Il faut mettre cette question au nombre de celles dont vous ne pouvez pas encore comprendre l’explication. Nous la renverrons à un autre temps.

EMILIE.

Maman, vous m’avez dit que vous me diriez ce que c’est que Monsieur Gobemouche.

LA MERE.

Cela ne vient pas trop à propos; mais n’importe, c’est le nom qu’on donne aux gens qui n’ont point d’avis à eux, qui n’entendent rien aux choses dont ils parlent, & qui veulent cependant en paroître instruits, & moyennant cela, pour ne pas montrer leur ignorance, ils ne disent que des mots qui ne signifient rien.

EMILIE.

Comment font-ils donc?

LA MERE.

Comme vous faites quelquefois, ils parlent au hazard.

EMILIE.

Oh, je m’en corrigerai; je ne parlerai plus de ce que je n’entens pas. Je ne veux pas qu’on m’appelle Mademoiselle Gobemouche. Je voulois encore vous demander autre chose... Ah! Maman, quand est-ce que je lirai l’histoire de Titus & celle de Domitien?

LA MERE.

Tout-à-l’heure, si vous voulez, aussi-tôt que vous aurez fini votre ouvrage.

EMILIE.

Oh! Maman, j’en ai encore un grand bout à finir, si vous vouliez, je lirois à présent, car cela ne sera pas fait d’une demi-heure.

LA MERE.

Non, je veux que vous finissiez votre ouvrage.

EMILIE.

Maman, je vais le finir, me permettez-vous de vous demander pourquoi je ne puis pas lire à présent; car il me semble que je finirois tout aussi bien mon ouvrage après avoir lu?

LA MERE.

A douze ou quatorze ans, cela seroit fort égal; mais ne croyez pas que cela le soit à présent.

EMILIE.

Mais pourquoi, Maman?

LA MERE.

C’est que l’habitude de ne point interrompre ce que l’on fait est très-essentielle à prendre & doit influer sur toute votre vie. C’est que vous êtes dans l’âge où l’on prend le plus facilement les habitudes que l’on conserve, & que si vous n’en prenez pas de bonnes dès-à-présent, il vous en coûteroit beaucoup pour les prendre par la suite. Souvenez-vous qu’il ne faut point passer sans raison d’une occupation à une autre.

EMILIE.

Oui, quand je joue, par exemple, il ne faut pas m’interrompre pour travailler, & quand je travaille il ne faut plus penser à jouer, sans quoi je ne ferois rien qui vaille.

LA MERE.

Et quand vous quittez votre ouvrage, il faut le serrer, de même que quand vous quittez vos jeux, il ne faut rien laisser traîner des choses qui ont servi à votre amusement.

EMILIE.

Oui, il faut remettre chaque chose à sa place, cela donne l’esprit d’ordre. Vous voyez bien, Maman, que je retiens bien ce que vous me dites.

LA MERE.

Mais il ne suffit pas de retenir les mots, il faut les mettre en pratique.

EMILIE.

Maman, cela viendra.

LA MERE.

Ma fille, cela ne viendra pas si vous ne commencez pas dès-à-présent.

EMILIE.

Maman, permettez-moi encore une petite, petite question.

LA MERE.

Et c’est?

EMILIE.

A quoi sert-il d’avoir l’esprit d’ordre?

LA MERE.

C’est que sans cela on ne sçait jamais ce qu’on fait, & que cela fait gagner du temps, qui est une chose très-précieuse.

EMILIE.

Comment cela fait-il gagner du temps?

LA MERE.

Quand vous laissez traîner toutes les choses qui servent, soit à votre travail, soit à votre amusement, qu’est-ce qui arrive, lorsque vous voulez les retrouver?

EMILIE.

Que je ne sçais plus où elles sont, parce que les domestiques les ont rangées je ne sçais où, & que je ne sçais plus où les prendre.

LA MERE.

Eh bien, comment faites-vous pour les retrouver?

EMILIE.

Je les cherche.

LA MERE.

Mais vous perdez du temps en les cherchant.

EMILIE.

Cela est vrai.

LA MERE.

Et c’est du temps fort mal employé; car si vous les eussiez rangées la veille, vous les retrouveriez tout-de-suite.

EMILIE.

Cela est vrai.

LA MERE.

Et les trouvez-vous toujours?

EMILIE.

Non, il y en a souvent de perdues.

LA MERE.

Et vous n’avez jamais pensé que c’étoit par votre faute?

EMILIE.

Mais c’est la faute des domestiques. Pourquoi ne rangent-ils pas ce qu’ils trouvent?

LA MERE.