Chapter 9 of 12 · 3955 words · ~20 min read

Part 9

Quand elle voudra venir, je la renverrai.

LA MERE.

Et vous croyez qu’elle s’en ira?

EMILIE.

Oui, sûrement Maman. Oh bon, je l’ai chassée souvent comme cela!

LA MERE.

Oh que non, Emilie, ce n’est pas comme cela qu’il faut s’y prendre!

EMILIE.

Et comment faut-il donc faire?

LA MERE.

Il faut sçavoir d’abord, qu’est-ce qui la fait venir?

EMILIE.

Oh ça, je n’en sçais rien! Elle vient comme une folle à propos de bottes, au moment où j’y pense le moins.

LA MERE.

Elle ne vient pourtant pas sans raison, & je le sçais bien; c’est que vous craignez de vous donner de la peine. Vous êtes paresseuse naturellement.

EMILIE.

Croyez-vous, Maman?

LA MERE.

Oui j’en suis sûre. Vous avez l’esprit paresseux, voyez vous-même.

EMILIE.

Mais je vais pourtant toujours de bon cœur à l’étude.

LA MERE.

Cela est vrai! mais dès qu’il faut faire quelque effort, soit de mémoire, soit d’application, vous ne vous en sentez pas la force, & l’humeur vous gagne.

EMILIE.

Mais quand je suis parvenue à la vaincre, j’apprens comme un petit ange ensuite.

LA MERE.

Et quand vous jouez, & qu’il vous arrive la plus petite contrariété, vous aimez mieux laisser là vos jeux que de la surmonter; vous êtes pourtant fâchée de ne pas jouer, & l’humeur vous gagne.

EMILIE.

Cela est vrai, & cela m’humilie.

LA MERE.

Vous avez raison d’en être honteuse; car l’humeur est un aveu de notre foiblesse, & il est fâcheux & humiliant de s’avouer & de montrer aux autres qu’on est si foible.

EMILIE.

Tout le monde voit donc cela?

LA MERE.

Oui, certainement. Rien ne s’apperçoit si vîte que l’humeur. Si vous voulez vous en corriger, il faut commencer par n’être plus paresseuse, & par vous soumettre aux contradictions; alors vous acquerrez la force de n’avoir plus d’humeur. Sçavez-vous, Emilie, pourquoi vous êtes occupée toute la journée de rubans, de pompons, d’ajustements?

EMILIE.

Pourquoi, Maman?

LA MERE.

C’est que vous êtes paresseuse.

EMILIE.

Je ne comprens pas cela.

LA MERE.

C’est que vous êtes paresseuse & ignorante, & que pour penser à toutes ces fadaises, votre esprit, votre mémoire n’ont aucun effort à faire. Voilà pourquoi vous les préférez.

EMILIE.

Mais, Maman, je parle souvent d’autre chose & j’écoute.

LA MERE.

Oui, vous écoutez quand il est question de choses que vous connoissez; acquérez donc promptement de nouvelles connoissances, si vous voulez vous amuser sans gêne & sans humeurs, des conversations que l’on tient quelquefois devant vous.

EMILIE.

Oh! je vais faire tout mon possible, Maman, je vous assure... Que ferons-nous aujourd’hui, Maman?

LA MERE.

Vous allez vous promener avec votre bonne & votre frere.

EMILIE.

Et vous donc, Maman?

LA MERE.

Moi, je vais sortir, j’ai quelques affaires.

EMILIE.

Rentrez-vous de bonne heure?

LA MERE.

Le plutôt que je pourrai.

EMILIE.

Ah! tant mieux, Maman; car nous sommes bien contents, mon frere & moi, quand nous sommes avec vous.

ONZIEME CONVERSATION.

EMILIE.

Maman, je viens de me promener aux Thuileries.

LA MERE.

Vous y êtes-vous amusée, ma fille?

EMILIE.

Mon Dieu non, Maman, je vous assure.

LA MERE.

Pourquoi donc?

EMILIE.

On m’a fait un fort vilain compliment.

LA MERE.

Et qui cela?

EMILIE.

Une Dame & un Monsieur qui passoient.

LA MERE.

Qu’est-ce donc qu’ils vous ont dit?

EMILIE.

Ils ont dit en passant que j’étois bien noire.

LA MERE.

Et cela vous a empêché de vous amuser?

EMILIE.

Mais oui, Maman, j’ai été fâchée.

LA MERE.

Cela n’en valoit pas la peine.

EMILIE.

Est-ce que ce n’est pas vilain d’être noire?

LA MERE.

Quand on est blanche, c’est un agrément de plus; quand on est noire, c’est un agrément de moins: voilà tout.

EMILIE.

Mais quand on est noire, on est laide.

LA MERE.

Et quand on est laide, on est donc bien malheureuse selon vous?

EMILIE.

Est-ce qu’on ne l’est pas?

LA MERE.

Je vous le demande. Vous sçavez bien que vous n’êtes pas jolie jusqu’à présent. Vous trouvez-vous bien à plaindre?

EMILIE.

Non, Maman.

LA MERE.

Cela ne vous a jamais empêché de rire, de danser, de vous réjouir.

EMILIE.

Oh! pour cela non.

LA MERE.

Eh bien, répondez vous-même à votre question, croyez-vous la beauté nécessaire au bonheur?

EMILIE.

Je vois bien que non. Mais, Maman, je n’étois pas si noire l’année passée, & je n’étois pas si laide.

LA MERE.

Cela est vrai. C’est que vous avez été beaucoup au soleil & à la campagne au grand air... Ainsi vous voyez bien que vous seriez très à plaindre si vous faisiez dépendre votre bonheur de la beauté de votre teint.

EMILIE.

Pourquoi, Maman?

LA MERE.

Puisqu’il est si aisé à gâter, vous courriez risque à tout moment d’être malheureuse.

EMILIE.

Ah! oui, vraiment. Je ne pourrois ni aller promener, ni rien faire. J’aime mieux être laide & me divertir.

LA MERE.

Voilà pourquoi toutes les personnes raisonnables & sensées tâchent de se procurer des avantages moins fragiles, qui établissent le bonheur d’une maniere plus solide, & qui les dédommagent de la beauté qu’elles n’ont pas, ou qui se perd du moins avec les années.

EMILIE.

Et comment faut-il faire, Maman?

LA MERE.

Je vous en ai indiqué déja plus d’un moyen.

EMILIE.

Maman, ayez la bonté de me le dire encore.

LA MERE.

Votre expérience ne vous a-t-elle encore rien appris là-dessus?

EMILIE.

Oui, quand je suis contente de moi d’abord, & puis quand j’ai pu faire plaisir à quelqu’un, oh! je suis heureuse! heureuse!

LA MERE.

Eh bien, voilà un bonheur dont rien ne peut vous priver, dès que vous êtes assez bien née pour le sentir & pour le goûter. Faire plaisir aux autres, secourir un malheureux qui souffre, le consoler dans ses peines, y prendre part, cacher les fautes des autres, les excuser dans leurs foiblesses, oublier le mal & le méchant, parce que son idée trouble & dégoûte: en un mot, être juste envers les autres & envers vous-même.

EMILIE.

Maman, je voudrois apprendre cela par cœur pour ne jamais l’oublier.

LA MERE.

Quand vous serez un peu plus grande, Emilie, je vous donnerai un Livre à lire & même à apprendre par cœur, où vous trouverez presque tous ces principes réunis.

EMILIE.

Ah, Maman, à présent, je vous en prie, je vous en prie, je vous demande en grace!

LA MERE.

Il y a dans ce Livre des choses fort au-dessus de votre portée.

EMILIE.

Mais, Maman, seulement un petit endroit à apprendre par cœur, je vous demande en grace, je vous promets que vous serez bien contente de moi. Tenez, je serai sage. Ah, ma bonne Maman!... Ah! vous souriez; c’est bon.

LA MERE.

Eh bien, je vous en ferai un extrait au premier moment que j’aurai de libre, & je vous le donnerai.

EMILIE.

Ah, Maman, que je vous remercie! Que vous êtes bonne! Sera-ce bientôt?

LA MERE.

Oui; mais reprenons notre conversation.

EMILIE.

Oui, Maman... Eh bien, tenez, je ne sçais plus moi, où nous en étions.

LA MERE.

Tant pis; car pour être heureuse, il ne faut pas avoir une tête de linotte.

EMILIE.

Maman, je voulois vous demander... Qu’est-ce que c’est qu’un extrait?

LA MERE.

C’est de ne prendre d’un ouvrage que ce qui vous interesse en laissant tout le reste. Par exemple, dans celui dont je vous parle, je transcrirai tout ce qui a rapport aux principes que vous desirez graver dans votre tête & dans votre cœur, & je laisserai tout ce qui est étranger. Cela s’appelle extraire un ouvrage, faire un extrait.

EMILIE.

J’entens... Eh bien, Maman, qu’est-ce que vous voulez bien me dire encore?

LA MERE.

Nous parlions des différents objets sur lesquels il faut fonder son bonheur.

EMILIE.

Ah! oui, j’ai bien retenu.

LA MERE.

Retenez bien aussi qu’un des plus sûrs & des plus indépendants de tout événement, c’est le goût du travail & de l’occupation, parce qu’il nous rend indépendants des autres, comme je vous l’ai déja dit.

EMILIE.

Oui; c’est il y a aujourd’hui huit jours que nous avons dit cela.

LA MERE.

L’occupation est une distraction sûre quand on a des peines & des contradictions. C’est une ressource contre l’ennui. La lecture, les talents, l’ouvrage, en un mot toutes les diverses occupations auxquelles peuvent se livrer les personnes de notre sexe, qui, comme vous, reçoivent une bonne éducation, sont une compagnie toujours prête, avec laquelle on ne craint pas de suites fâcheuses, ni de mauvais compliments, comme vous en a fait votre Dame des Thuileries.

EMILIE.

Oh! Maman, laissons cette Dame, je vous en prie, je suis fâchée...

LA MERE.

De quoi?

EMILIE.

De m’être fâchée.

LA MERE.

Eh bien, vous en tirerez du profit; & les fautes qui tournent à profit sont moins fâcheuses que d’autres à votre âge. Mais comme vous dites, laissons cette conversation. Comme je suis contente de vous, il faut que je vous lise un Conte de Fée qui a assez de rapport à notre conversation.

EMILIE.

Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne! Est-il vrai ce Conte?

LA MERE.

Autant que peut l’être un Conte de Fée; la morale n’en est point exagérée, elle est vraie, la fable ne l’est pas. Ecoutez-vous?

EMILIE.

Oui, Maman.

LA MERE.

La Princesse Régentine, Souveraine de l’Isle Heureuse, avoit deux filles, qui toutes deux pouvoient se promettre de faire un jour des mariages avantageux. Elles étoient riches & de grande naissance. Régentine jouissoit d’une excellente réputation; & l’on sçavoit qu’elle n’avoit rien épargné pour l’éducation de ses filles, & qu’elle ne les avoit jamais perdues de vue. Elles avoient toutes deux beaucoup d’esprit. L’aînée étoit belle comme un Ange, ce qui l’avoit fait nommer Céleste. Elle avoit un caractére vif & gai. La cadette, qu’on nommoit Reinette parce qu’elle étoit ronde comme une pomme, étoit laide, & avoit d’ailleurs tout autant d’agrément que sa sœur dans le caractére.

Régentine voyoit beaucoup de monde. Ses filles étoient toujours avec elle. Chacun se récrioit sur la beauté de Céleste; tout le monde lui adressoit la parole, & personne ne disoit rien à Reinette. Quelquefois on rioit de ses reparties; on disoit qu’elle avoit de l’esprit, mais que son aînée en avoit autant qu’elle, & que sa figure étoit si séduisante qu’on ne pouvoit pas s’empêcher de s’occuper d’elle de préférence...

EMILIE.

Quel âge avoit-elle, Reinette?

LA MERE.

Elle avoit treize ans.

EMILIE.

Et l’aînée?

LA MERE.

Elle en avoit près de quinze. Reinette se désoloit d’être ainsi délaissée; elle en avoit même quelquefois de l’humeur. Sa mere, qui les jugeoit très-bien toutes deux, leur dit un jour: «Mes enfants, il y a long-temps que je vous examine l’une & l’autre en silence. J’étudie votre caractére. Vous êtes sœurs, vous ne devez rien avoir de caché l’une pour l’autre; votre bonheur réciproque doit vous toucher également. Il ne peut rien arriver à l’une de vous que l’autre n’y prenne part. Malheur, plaisir, bonheur, en un mot l’amitié entre deux sœurs est si intime, que tout doit être commun. Je vais vous faire part de mes remarques; d’ailleurs il est temps que je vous révéle un secret que je vous ai toujours tenu caché pour ne pas vous affliger.» Céleste & Reinette prierent leur mere de vouloir bien les en instruire. «Vous, ma fille, dit-elle à l’aînée, la nature vous a accordé une figure distinguée, & c’est un des moindres dons que le Ciel pouvoit vous faire. La beauté est souvent plus nuisible qu’utile au bonheur. D’ailleurs c’est un avantage passager; quand vous aurez atteint l’âge de vingt ou vingt-cinq ans, chaque jour apportera une petite dégradation à votre beauté; & si vous continuez à fonder sur elle votre bonheur, vous vous trouverez insensiblement fort à plaindre & sans ressource. Vous vous enyvrez journellement des hommages & des complaisances que vos charmes vous attirent. Vous y bornez votre existence. Vous vous accoûtumez peu-à-peu à penser que tout est fait dans le monde pour être soumis à vos volontés. Il arrive de-là que la plus legere contradiction est pour vous un malheur, & que vous trouvez injustes tous ceux qui ne vous admirent pas; vous ne prévoyez pas, comme je l’ai dit souvent, que c’est dès la grande jeunesse & tout en jouissant de ses belles années, qu’il faut se prémunir contre les événements de la vie, & se préparer des ressources sûres contre l’adversité & les inconvénients d’un âge plus avancé. C’est dès-à-présent qu’il faut établir votre bonheur sur des fondements solides. Je vous ai dès l’enfance donné des principes qui me répondent de votre vertu & de votre honnêteté. Je vous ai donné des maîtres pour vous instruire & multiplier vos connoissances; vous auriez pu en acquérir beaucoup, car vous avez de l’esprit; mais vous négligez vos études, vous n’êtes occupée que de votre toilette & de vos ajustements. Vous avez beau faire; ils ne vous dédommageront pas dans quelques années de votre beauté perdue.»

«L’exemple de votre sœur vous a donné la même tournure, Reinette. Vous vous affligez de n’être point jolie; vous en avez de l’humeur, & vous passez des heures entieres devant votre miroir, pour voir si, à force de pompons, la beauté n’arrivera pas. Vous avez beau faire, mes enfans, je le répéte, Céleste ne sera pas toujours belle, & vous, Reinette, vous resterez comme vous êtes. Croyez-moi, au lieu de perdre votre temps dans des regrets inutiles, travaillez à vous dédommager de la beauté qui vous manque. Chacune de vous a été douée en naissant de divers avantages. Céleste a reçu la beauté, mais la Fée Prévoyante, qu’on oublia d’inviter à mes couches, n’a jamais voulu depuis se laisser fléchir en sa faveur, & a prononcé qu’elle ne verroit jamais plus loin que le bout de son nez sur tout ce qui concerne les événements de la vie. La Fée Prudente eut pitié de mes alarmes. Je ne puis, me dit-elle, m’opposer aux volontés de Prévoyante, qui est mon ancienne. J’ai vu dans le Livre des Destinées, qu’un sort heureux attend Céleste, mais elle n’en jouira que lorsqu’elle aura perdu sa beauté, & qu’elle aura pu faire naître une passion sans le secours de ses charmes.

«Vous voyez, ma fille, continua-t-elle, en adressant la parole à Céleste, que vous avez un grand intérêt à profiter de mes conseils, & que vous avez grand tort de n’être occupée que de votre beauté, qui sera toujours un obstacle à votre bonheur.

«La faute que j’avois faite en vous mettant au monde, me rendit attentive, lorsque votre sœur naquit. J’envoyai huit jours d’avance inviter Prévoyante & ma bonne amie Prudente; ma marraine la Fée Lumineuse ne fut point oubliée: la Fée Beauté étoit absente & ne put pas venir; mais elle m’envoya sa cousine issue de germaine, Laidronette. Elles vous reçurent, Reinette, & vous prirent l’une après l’autre entre leurs bras. Laidronette vous doua d’une physionomie spirituelle & vive. La Fée Lumineuse vous donna l’aptitude à tous les talents, & vous doua de fermeté & de courage. Prévoyante, qui est rancuniere, vous permit seulement d’être réfléchie, mais ne vous accorda la prévoyance que lorsque vos malheurs vous auroient éclairée. Et moi, s’écria promptement la Fée Prudente, je la doue du talent d’être heureuse au milieu de l’adversité. Lumineuse ajoûta, j’y consens, & pour multiplier son bonheur, je la doue d’une ame sensible & bienfaisante. Voilà, Reinette, le sort qui vous attend. Nous pressâmes en vain Prévoyante de s’expliquer sur les malheurs dont vous êtes menacée, elle s’est obstinée au silence. C’est à vous, mes filles, à profiter de ce que je viens de vous révéler; vous, Céleste, en vous efforçant de plaire par votre caractére & par votre esprit, sans le secours de vos charmes; vous, Reinette, en acquérant promptement des connoissances & des talents, pour vous en faire des ressources dont il paroît que vous aurez besoin.»

EMILIE.

Est-ce que c’est déja tout, Maman?

LA MERE.

Oh! que non.

EMILIE.

Tant mieux, car cela m’amuse bien.

LA MERE.

Ce discours fit peu d’impression sur Céleste. Une visite arriva, on la trouva belle comme un Ange; elle oublia bientôt l’Oracle, & ne pensa qu’au plaisir de plaire & d’entendre louer sa beauté. Reinette fit quelques réflexions, fut touchée des alarmes de sa mere, résolut de s’appliquer davantage au dessein, à la musique, à la lecture; mais elles étoient l’une & l’autre priées à un bal: l’heure de la toilette arriva, elles y coururent avec le même empressement & le même désouci, que si elles n’avoient rien appris de leur sort à venir.

Céleste trouva dans sa chambre un bel habit de bal de satin bleu & argent, dont chaque falbalas étoit attaché avec un diamant jaune. La Fée Prévoyante l’avoir envoyé, afin de la séduire & de lui faire oublier plus promptement les avis de sa mere. Ce présent produisit tout l’effet qu’elle en attendoit. Céleste ne se possédoit pas de joie. Elle courut montrer à Reinette son bel habit. Celle-cy, qui étoit encore un peu occupée de la conversation qu’elle venoit d’avoir, fut affligée pour sa sœur de l’yvresse où elle la voyoit. Elle alloit lui communiquer ses réflexions lorsque la fenêtre de son appartement s’ouvrit, & elles virent tout-à-coup entrer quatre pigeons, blancs comme la neige. Ils portoient une grande corbeille, qu’ils poserent aux pieds de Reinette; elle s’ouvrit toute seule: les quatre pigeons déployerent un bel habit de satin couleur de Rose & argent, pareil à celui de Céleste, & relevé par des émeraudes. C’étoit encore un présent de Prévoyante qui prévoyoit tout. Les quatre pigeons, après s’être acquités de leur commission, s’en allerent par le même chemin, & la fenêtre se referma. Reinette fut bientôt aussi éblouie que sa sœur. Régentine, qui vit l’impression que les présents faisoient sur l’esprit de ses filles, fut un moment tentée de les leur ôter, mais la crainte d’attirer encore de plus grands malheurs sur elles, l’arrêta.

Dans cette perplexité, elle se retira dans son boudoir; elle appella intérieurement Prudente à son secours, qui lui apparut tout-à-coup. «Vous avez raison, lui dit la Fée, d’être inquiette de l’effet que ces présents peuvent produire sur vos filles. Vous n’en connoissez pas encore tout le danger. Ils ont la vertu d’ôter à celles qui les portent la réflexion & la mémoire, & de ne les rendre sensibles qu’au plaisir de s’admirer. Je vous ai déja dit, que je ne pouvois rien changer à la destinée de Céleste, il faut qu’elle subisse son sort. Quant à Reinette, je viens de lui faire trouver sur sa toilette une parure de tête, qui la garantira du fort jetté sur son habit. Toutes les fois qu’elle se trouvera exposée à faire mauvais usage de ses réflexions, (car elle n’en feroit que de fausses) les roses qu’elle aura dans sa tête la piqueront si fort qu’elle en perdra de vue ce qui l’occupoit, & que, lasse de ce supplice, elle quittera d’elle-même sa parure.» Régentine remercia beaucoup la Fée. «Ce n’est pas tout, reprit-elle; voici un miroir que je vous donne, qui a la vertu de faire voir les objets tels qu’ils sont. Aussi-tôt que vos filles commenceront à être lasses du bal, présentez leur ce miroir, & suivez exactement ce que, dans le premier mouvement de surprise, elles vous prieront de faire.» En finissant ces mots elle disparut.

Régentine plus tranquille, mit son miroir dans sa poche, & revint assister à la toilette de ses filles, qui étoient déja prêtes à partir. Reinette lui montra les roses & les pierreries qu’elle avoit trouvées sur sa toilette & dont elle s’étoit parée, & après maintes & maintes folies que la joie fit dire aux deux sœurs, elles partirent pour le bal.

Elles éblouirent toute l’assemblée. Céleste étoit si belle qu’on ne pouvoit pas soûtenir sa vue. Elle eut comme à l’ordinaire, la préférence sur sa sœur; mais Reinette étoit si contente de sa parure, si gaie, si yvre, qu’elle ne s’en appercevoit pas, & qu’elle se croyoit aussi belle que Céleste, ce qui revenoit au même.

Le Prince Colibri pensa perdre la tête en voyant danser Céleste. Il forma dès cet instant le projet de la demander en mariage. Céleste reçut avec complaisance tous les hommages de cette brillante assemblée, & elle pensoit en elle-même qu’il n’y avoit pas de bonheur plus grand sur la terre que d’être belle, & d’avoir un habit de satin bleu & argent relevé de topases. La même réflexion venoit à Reinette sur son habit couleur de rose & argent relevé d’émeraudes; car ces deux habits ayant reçu de la Fée Prévoyante le même pouvoir, la même idée vint en même temps aux deux sœurs. Reinette porta la main à la tête & jetta un cri qui fit retourner tout le monde; chacun s’empressa de la secourir, mais elle ne pouvoit définir ce qu’elle avoit senti. Tout ce qu’on lui dit d’obligeant excita en elle un mouvement de sotte vanité, qui lui valut une seconde piquure plus forte encore que la premiere. Elle jetta un second cri. Elle dit alors qu’il lui avoit pris subitement une douleur insupportable à la tête, mais qu’elle avoit presque disparu. Elle remercia beaucoup ceux qui s’empressoient autour d’elle, & elle recommença la danse comme si de rien n’étoit. Ce ne fut pas pour long-temps. En passant devant une glace, les deux sœurs se contemplerent avec tant de satisfaction, qu’une troisieme piquure, plus longue & plus forte que les précédentes, faillit à la faire mal. Comme elle pensoit juste, tant que la piquure se faisoit sentir elle n’osa crier, de peur qu’à la fin on ne la prît pour folle. Elle chercha sa mere. Elle l’apperçut dans un coin de la sale. Elle lui vit les larmes aux yeux de la folie & de l’extravagance de ses filles. Son premier mouvement fut d’aller se jetter dans ses bras; mais la piquure s’affoiblit, & elle cessa de la sentir en donnant la main à un Cavalier qui vint la prier à danser. Enfin le plaisir & la vanité l’enyvrerent tellement, & les piquures devinrent si fréquentes & si continues que l’une n’attendoit pas l’autre.

Ce fut alors qu’elle vint supplier sa mere de quitter promptement le bal. Heureusement pour elle, Céleste fit un faux pas en dansant, qui lui donna le même desir. Alors Régentine tira son miroir de sa poche, & leur dit: «Voyez vous-mêmes si vous n’avez pas perdu quelques pierreries.» Elles se regarderent toutes deux en même-temps. Céleste fit un éclat de rire, & Reinette fut si humiliée qu’elle se cacha de ses deux mains. «Maman, dit-elle, faites chercher par-tout ces vilains pigeons, qu’ils reprennent leur habit, je ne veux plus le voir. Et moi, dit Céleste, je vous prie, Maman, faites-moi peindre comme cela, pour que je ne sois plus tentée de m’habiller de même. J’ai l’air d’une folle.»

EMILIE.

Mais qu’est-ce qu’elles avoient donc vu dans le miroir, Maman?

LA MERE.

Vous êtes bien pressée, Emilie, j’allois vous le dire. Eh bien! dans ce miroir elles étoient si repetissées, elles paroissoient si petites, si petites, qu’un enfant qui vient de naître ne l’est pas davantage. Céleste n’apperçut dans sa tête que des hochets, des poupées, des polichinels & toutes sortes de jouets d’enfants, au lieu des fleurs qu’elle croyoit y avoir, & elle vit dans un coin de la sale la plûpart de ceux qui lui avoient prodigué tant d’éloges, la tourner en ridicule & lever les épaules de pitié en parlant d’elle.

Reinette vit toutes ses roses changées en épines. Son extrême parure lui parut faire un contraste ridicule avec sa figure qui n’étoit pas jolie, & elle entendit qu’on disoit quand elle partit, c’est dommage qu’avec de l’esprit on soit si ignorante & si frivole: Céleste & Reinette ne sçavent que sauter & rire comme des enfants. Régentine, qui a tant de mérite, est bien à plaindre d’avoir de tels hannetons à gouverner.