Part 3
C’est un mot qui exprime tout seul le résultat de toute la conduite d’une personne. On dit les bonnes mœurs, les mauvaises mœurs, les mœurs douces, &c...
EMILIE _lit_.
«Mademoiselle d’Orville étoit paresseuse, volontaire, entêtée, n’avoit aucun sentiment de tendresse pour ses parents, & n’étoit occupée toute la journée que de ses joujoux & de sa parure. Dès qu’on vouloit l’appliquer à l’étude ou causer avec elle, pour lui apprendre ses devoirs, l’humeur s’en mêloit; elle pleuroit, elle crioit, & il n’y avoit point de jour où elle ne subît deux ou trois punitions humiliantes. Pauline au contraire étoit douce, polie avec tout le monde; elle ne recevoit pas un avis sans en être reconnoissante, & sans remercier la personne qui le lui avoit donné. Elle faisoit des progrès dans tout ce qu’on lui apprenoit; enfin, elle étoit aimée & chérie de tout le monde, comme la petite d’Orville en étoit détestée. Celle-cy étoit jalouse de la préférence qu’on donnoit à Pauline, & elle n’avoit pas l’esprit de voir qu’il ne tenoit qu’à elle de se faire aimer de même en corrigeant ses défauts & son humeur; mais elle aimoit mieux s’en prendre aux autres de ses torts que de se rendre justice. Son pere & sa mere lui disoient sans cesse: Ma fille, vous serez toute votre vie malheureuse. D’autres parents, moins bons que nous, vous auroient déja abandonnée; il ne tient qu’à vous de jouir du sort de votre cousine. Voyez comme elle est heureuse! C’est qu’elle est sage & qu’elle suit nos avis. Mademoiselle d’Orville écoutoit à peine ce qu’on lui disoit, & retournoit à l’étude ou au jeu sans être corrigée. Elle passa ainsi quatre ou cinq ans toujours dans les pleurs, dans l’humeur & en pénitence. Ses parents la voyant incorrigible, userent avec elle de la plus grande rigueur, & Mademoiselle d’Orville devint si malheureuse, qu’elle commença à faire des réflexions. Sa cousine avoit acquis toutes sortes de talents. Elle avoit beaucoup lu, beaucoup appris; elle commençoit à jouir du fruit de la peine qu’elle s’étoit donnée, elle comprenoit à merveille toutes les conversations qu’elle entendoit, lorsqu’elle étoit en compagnie, & lorsqu’elle se trouvoit seule, elle ne s’ennuyoit jamais, parce qu’elle s’occupoit de ses talents. La musique, le dessein, l’ouvrage; elle passoit d’une occupation à une autre; & n’étant jamais desœuvrée, elle n’avoit jamais d’humeur.
«Un jour que Monsieur & Madame d’Orville se promenoient dans leur jardin avec leur fille & leur niéce, il arriva que la petite d’Orville répondit une impertinence à sa cousine. Le pere & la mere, après l’avoir obligée à demander excuse à Pauline, l’envoyerent dans sa chambre. Il falloit passer par le salon pour y aller. Un homme & deux femmes qui achevoient une partie de jeu y étoient restés. La petite d’Orville qui le sçavoit n’osa jamais passer devant eux; elle s’assit en dehors sur les marches du perron, & ne remuoit pas de peur d’être apperçue. En effet, ceux qui étoient dans le salon ne la soupçonnoient pas d’être si près. Ils parloient d’elle. Quelle différence, disoit une de ces Dames, de Pauline à la petite d’Orville. Pauline est douce, sensible, prévenante, remplie de talents; elle est d’un caractére charmant: la petite d’Orville est maussade, méchante; elle est insensible, paresseuse, ignorante; elle n’aime personne, & personne ne l’aime, ni ne l’aimera jamais. J’ai vingt fois conseillé à son pere de la mettre dans un Couvent pour toute sa vie. Qu’est-ce qu’on peut faire d’un si mauvais sujet dans le monde?--Pour moi, disoit l’autre Dame, elle me fait tant de mal à voir, que quand elle paroît je tourne la tête de l’autre côté. Ah, la vilaine petite fille! Est-il possible que cette enfant ne soit pas touchée du chagrin qu’elle donne tous les jours à son pere & à sa mere? J’ai vu Madame d’Orville pleurer de douleur de l’entêtement & du mauvais caractére de sa fille. Vous avez bien quelques reproches à vous faire, Monsieur le Baron, disoit-elle à l’homme qui jouoit avec elle; il y a de l’inhumanité à vous de jouer, de causer avec elle, comme si elle le méritoit. La petite d’Orville n’a pas l’esprit de voir que vous vous moquez d’elle, que vous vous amusez de ses ridicules & de ses défauts, & que vous vous embarrassez fort peu de ce qu’elle deviendra. Ma foi, Madame, reprit le Baron, ce n’est ni ma fille, ni ma niéce; Dieu me préserve d’avoir jamais une femme comme elle, mais elle ne mérite nul égard; ainsi je m’en amuse. Si je croyois qu’il y eût la moindre ressource dans son caractére, je ne la traiterois pas comme une marionnette...» Ah! ah! cela est bon à sçavoir. Je connois quelqu’un qui cause, & qui rit toujours, toujours avec moi, que je sois sage ou non, apparemment qu’il me regarde aussi comme une marionnette.
LA MERE.
Cela pourroit bien être, jugez-en vous-même.
EMILIE.
Oh! j’en suis persuadée; mais voyons la suite, Maman, cela est fort interessant! (_Elle lit._) «Une marionnette... Cette conversation frapa Mademoiselle d’Orville, & lui ouvrit les yeux sur sa conduite. Elle avoit alors douze ans; elle sentit qu’il étoit plus que temps de se corriger. Elle entra dans le salon fondant en larmes. Elle se jetta aux pieds de ces Dames. Oui, Mesdames, dit-elle, je mérite tout ce que vous avez dit; mais je vous demande grace, je veux absolument me corriger. Je veux qu’on dise à l’avenir autant de bien de moi que de ma cousine. Ne m’abandonnez pas! Aidez-moi, je vous en conjure, à me faire pardonner de papa & de maman que j’ai rendu malade! Oh, que je suis malheureuse! Que je suis indigne de ses bontés! Jamais, jamais je ne pourrai réparer mes torts, Mesdames, je n’ose paroître... Elle avoit le visage contre terre, elle sanglottoit, mais ses pleurs ne couloient plus, comme auparavant, par dépit & par humeur; son cœur étoit vraiment touché & ses larmes étoient celles du repentir. Les Dames étonnées de ce changement, mais touchées de l’aveu qu’elle faisoit elle-même de ses fautes, (car c’étoit la premiere fois qu’elle avouoit ses torts,) commencerent à en prendre meilleure opinion, elles la releverent. Une d’elles lui dit: Mademoiselle, si vous êtes vraiment touchée, si vous sentez vos torts comme je l’espere pour vous, vous pourrez vous corriger & devenir aussi aimable que votre cousine, mais vous avez bien du chemin à faire. J’avoue que je ne répondrois pas de vous, & si j’étois votre mere, je voudrois voir avant de vous pardonner, si ces bonnes résolutions dureroient...» Maman!
LA MERE.
Quoi?
EMILIE.
Cette Dame est bien dure; je crois que ses enfants sont bien malheureux.
LA MERE.
Elle n’en avoit pas.
EMILIE.
Ah! tant mieux!... Oh, je crois moi, que Mademoiselle d’Orville se corrigera. Voyons! (_Elle lit._) «Mademoiselle d’Orville lui dit: Madame, je ne demande pas que mon papa & maman me traitent comme ma cousine; mais seulement qu’ils me permettent de me jetter à leurs pieds, qu’ils m’aident, & vous aussi, Mesdames, à réparer mes torts. Et vous, Monsieur, dit-elle au Baron, vous verrez que je ne suis pas une marionnette: & que je mérite autant d’égards que ma cousine. Mademoiselle, lui répondit le Baron, comme vous ne vous respectiez pas vous-même, il me semble que les autres pouvoient s’en dispenser aussi. Je mérite toutes ces humiliations, reprit Mademoiselle d’Orville; mais patience. L’autre Dame, qui n’avoit pas encore parlé, dit tout bas à son amie: Si vous aviez eu des enfants, vous ne seriez pas si sévere avec celle-cy, & vous l’aideriez à se maintenir dans ses bonnes résolutions. Un repentir sincere mérite d’être encouragé...» Ah, la bonne Dame je l’aime!... Où est-ce que j’en suis? Ah!...
«Un repentir sincere mérite d’être encouragé. Elle prit Mademoiselle d’Orville par la main. Venez, ma chere petite, lui dit-elle, voilà le premier moment où je me suis interessée à vous. Je vais vous mener à votre maman. La petite d’Orville se jetta dans ses bras: Madame, lui dit-elle, que je vous ai d’obligations! je vous assure que vous ne vous en repentirez pas.
«Mademoiselle d’Orville n’avoit plus cette contenance insolente qui révoltoit tout le monde contre elle. Elle n’osoit approcher de son pere & de sa mere. Elle trembloit, non pas comme auparavant de la peur de la punition, mais de la honte que lui inspiroient ses torts. Ils la reçurent avec indulgence; elle en fut pénétrée de reconnoissance. Sa mere la serra tendrement dans ses bras, & lui disoit: Ah, mon enfant, je t’en conjure, ne te rens pas malheureuse! que tes résolutions soient durables, & n’aies point à te reprocher la mort de ta mere! Ta conduite a détruit ma santé! Que deviendrois-tu, si tu me perdois par ta faute? Tu serois un objet d’horreur! Personne ne voudroit te voir! Tout le monde te fuiroit & tu te fuirois toi-même, mais tes remors te suivroient par-tout! La petite d’Orville fondoit en larmes, sanglotoit & serroit sa maman en criant: Maman! Maman! Ayez pitié de moi, ayez pitié de moi! je veux tout réparer!
«En effet, de ce moment elle s’appliqua à vaincre son caractére. Elle eut plus de peine qu’une autre, mais elle y parvint. Elle étudioit jour & nuit, & en deux ans de temps elle eut une legére teinture de tout ce que sa cousine sçavoit à fonds, car le temps perdu ne peut se réparer entierement; mais on lui sçut gré des efforts qu’elle faisoit, & sur-tout d’avoir réprimé son caractére. On commença à lui marquer de l’estime & des égards. Le Baron ne la traita plus en enfant; il ne cherchoit plus à polissonner avec elle. Il lui parloit avec le respect & la décence que les hommes observent & doivent aux Demoiselles, & auxquels ils ne manquent jamais sans qu’il y ait de leur faute. Monsieur & Madame d’Orville pressés d’effacer la mauvaise réputation que malgré leurs précautions leur fille s’étoit faite, quitterent le séjour de leur Terre. Ils revinrent en Ville, & bientôt tout le monde s’empressa de donner à Mademoiselle d’Orville les éloges qu’elle méritoit. On va incessamment la marier, & l’on ne doute pas qu’elle ne fasse un établissement avantageux. Pauline s’est mariée l’année derniere. Elle a sur sa cousine la supériorité des talents & de la science, parce qu’elle n’a pas, comme elle, perdu cinq années de temps qui sont bien précieuses, & dont Mademoiselle d’Orville n’a connu le prix que quand il n’en étoit plus temps.» Voilà tout, Maman. Je n’avois jamais lu cette histoire toute entiere.
LA MERE.
Eh bien, qu’en dites-vous?
EMILIE.
Je dis qu’il ne faut pas perdre son temps comme Mademoiselle d’Orville.
LA MERE.
Vous voyez donc que vous avez eu tort de perdre votre matinée, car elle est passée, de même que tous les jours où vous avez mal fait vos devoirs. Est-il en votre pouvoir de faire revenir tous ces jours-là?
EMILIE.
Mon Dieu non, Maman, mais je ferai bien à l’avenir?
LA MERE.
Mais ce qui est passé est passé. Mettez-vous à votre table, & écrivez jusqu’au dîner.
EMILIE.
Maman, je voudrois vous demander quelque chose sur ce que j’ai lu.
LA MERE.
Cette après-dînée nous en causerons en nous promenant si vous êtes raisonnable.
EMILIE.
Mais s’il vous vient du monde?... Maman, j’ai envie de faire lire cette histoire à une certaine personne... à un Monsieur, qui m’apporte toujours des oranges de la part de M. Arlequin; vous sçavez bien?
LA MERE.
Oui, je sçais bien; mais je ne crois pas que cela soit nécessaire.
EMILIE.
Pourquoi, Maman?
LA MERE.
Nous dirons cela tantôt. Vous n’avez que le temps d’écrire avant le dîner, ne le perdez pas!
CINQUIEME CONVERSATION.
EMILIE.
Maman, Maman, embrassez-moi!
LA MERE.
Très-volontiers. Vous me direz, sans doute, pourquoi.
EMILIE.
Oui, Maman; c’est que je le mérite bien. C’est que je suis bien sçavante à présent, je sçais trois choses de plus.
LA MERE.
Trois choses, mais vraiment c’est beaucoup de choses. Sont-elles belles? Sont-elles utiles?
EMILIE.
Vous allez voir, Maman, c’est que je sçais qu’il y a quatre Eléments, le feu, l’eau, la terre & l’air.
LA MERE.
Bon!
EMILIE.
Oui, Maman, c’est très-vrai. Et puis élément veut dire principe qui fait agir. Vous voyez que je l’ai bien retenu. Mais ce n’est pas tout.
LA MERE.
Eh bien?
EMILIE.
Tenez, Maman, écoutez. Il y a trois choses encore qu’on appelle les trois regnes; le regne végétal, que vous avez eu la bonté de m’expliquer l’autre jour; ce sont les fruits, les arbres, tout ce qui se seme ou se plante; vous sçavez bien? Et puis le regne minéral, qui sont les pierres, l’or, l’argent, le fer, qu’on appelle _mines_, & qui se forment au fond de la terre; & puis le regne animal, qui sont tous les animaux, les bêtes, les poissons, les oiseaux & les hommes, & voilà de quoi tout le monde est composé.
LA MERE.
Et c’est pour tout cela qu’il a fallu vous embrasser?
EMILIE.
Oui sûrement, ma chere maman, est-ce que vous n’êtes pas bien aise, bien contente de moi? Je sçais tout ce qu’il y a dans le monde à présent.
LA MERE.
Vous croyez cela?
EMILIE.
Mais, oui, Maman; est-ce qu’il y a encore autre chose?
LA MERE.
Et à qui avez-vous l’obligation de cette belle science?
EMILIE.
Maman, j’aurai l’honneur de vous le dire. Mais dites-moi donc, ma chere Maman, si vous n’êtes pas bien contente de moi?
LA MERE.
Je le suis de votre émulation & du plaisir que vous avez en croyant m’en avoir fait. Je vous en sçais très-bon gré, je vous en remercie même, parce que cela me prouve que vous cherchez à me plaire. Mais, ma chere Enfant, si vous voulez me faire un bien plus grand plaisir encore, il faut oublier tout cela.
EMILIE.
Pourquoi donc, Maman?
LA MERE.
C’est que vous ne comprenez pas un mot de ce que vous croyez si bien sçavoir, & que rien n’est si dangereux à votre âge que de parler de choses qu’on n’entend pas; il en arrive toutes sortes d’inconvénients.
EMILIE.
Mais pardonnez-moi, Maman, j’entens très-bien tout ce que j’ai appris.
LA MERE.
C’est ce que nous allons voir. Reprenons un peu ce que vous avez dit. Sçavez-vous qu’il y a de quoi causer huit jours, avant de comprendre un seul des grands mots dont vous m’avez fait une si belle litanie.
EMILIE.
Ah! tant mieux. Maman, j’aime tant à causer avec vous; & puis il pleut depuis ce matin; j’espere qu’il ne viendra personne, nous aurons bien du temps.
LA MERE.
Profitons-en. Eh bien, vous dites donc qu’il y a quatre Eléments.
EMILIE.
Oui, Maman, le feu, l’air, l...
LA MERE.
Oh! doucement, je ne vais pas si vîte, moi, je dis comme Monsieur Gobemouche, entendons-nous.
EMILIE _rit de tout son cœur_.
Monsieur Gobemouche... c’est un drolle de nom. Qu’est-ce que c’est que Monsieur Gobemouche?
LA MERE.
C’est un original qui n’a que faire à notre conversation, nous en parlerons une autre fois. Nous disions qu’il y a quatre Eléments, & n’y en a-t-il que quatre.
EMILIE.
Je ne sçais pas, on ne m’en a montré que quatre.
LA MERE.
Et qu’est-ce qu’ils font ces quatre Eléments que vous connoissez?
EMILIE.
Ah! j’avois oublié... ils font aller le monde.
LA MERE.
Mais qu’est-ce que c’est que le monde?
EMILIE.
Mais, Maman, c’est tout cela; c’est Paris, c’est le bois de Boulogne, c’est Saint Cloud... Voilà tout.
LA MERE.
Voilà tout ce que vous en connoissez. Eh bien, vos quatre Eléments font donc aller Saint Cloud & le bois de Boulogne? Mais comment cela?
EMILIE.
Ah! je ne sçais pas.
LA MERE.
Bon, voilà déja votre science en défaut! Tâchons de nous remettre un peu sur la voie. Voyons qu’est-ce qu’il y a dans le monde que vous connoissez? De quoi est-il composé? qu’est-ce que vous y voyez?
EMILIE.
Des champs, des maisons, des rivieres, des hommes, des animaux; est-ce cela, Maman, qui est le monde?
LA MERE.
Oui, il y a de tout cela dans le monde. Mais le ciel, les astres & beaucoup d’autres choses dont je ne vous parlerai pas encore en font aussi partie. Revenons à nos moutons. Vous m’avez parlé de rivieres. Qu’est-ce que c’est que des rivieres?
EMILIE.
C’est de l’eau.
LA MERE.
Mais voilà de l’eau dans cette caraffe; est-ce que c’est une riviere?
EMILIE.
Non, Maman; mais une riviere, c’est pourtant de l’eau.
LA MERE.
Cela est vrai, il y a de l’eau dans une riviere; mais pour que cette eau forme une riviere qu’est-ce qu’il faut?
EMILIE.
Ah! je le sçais, je m’en souviens, ma bonne me l’a dit. D’abord elle sort de terre, elle forme un petit ruisseau, & puis ce petit ruisseau augmente, augmente, & puis quand il est bien grand, on l’appelle riviere. N’est-ce pas cela, Maman?
LA MERE.
A la bonne heure. Une riviere est donc composée d’une grande quantité d’eau qui suit son cours...
EMILIE.
Qu’est-ce que cela veut dire qui suit son cours?
LA MERE.
Cela veut dire qu’elle ne se perd pas dans la terre depuis l’endroit où elle en est sortie, jusqu’à ce qu’elle trouve une autre riviere où elle retombe, & où elle se perd.
EMILIE.
Ah! ah! & la Seine, où est-ce qu’elle se perd?
LA MERE.
La Seine va tomber dans la mer, & à cause de cela on l’appelle un fleuve. Voilà la différence des fleuves aux rivieres. Les fleuves retombent dans la mer, & les rivieres retombent dans d’autres rivieres.
EMILIE.
Mais on dit pourtant la riviere de Seine.
LA MERE.
Cela est vrai, mais c’est un fleuve. Ah çà, il y a une heure que nous parlons & d’eau & de riviere, & il n’est pas bien sûr encore que nous nous entendions. Qu’est-ce que c’est que de l’eau?
EMILIE.
C’est ce qui sert à boire, à faire du thé.
LA MERE.
Vous me dites là son usage, mais vous ne me dites pas ce que c’est.
EMILIE.
Maman, je ne le sçais pas; je vous prie de vouloir bien me le dire.
LA MERE.
Ah! je sçavois bien que votre science étoit une science de perroquet, dès qu’on vous change la demande, vous n’y êtes plus, & c’est une preuve que vous n’attachez nulle idée à ce que vous dites. L’eau est un des quatre Eléments de la nature.
EMILIE.
Ah! cela est vrai.
LA MERE.
Mais ces quatre Eléments, qui font aller le monde, à ce que vous dites, comment s’y prennent-ils pour le faire aller?
EMILIE.
Ah, Maman, cela n’y étoit pas!
LA MERE.
Comment cela n’y étoit pas? où cela n’étoit-il pas?
EMILIE.
Dans le Livre où j’ai appris.
LA MERE.
Vous avez appris dans un Livre?
EMILIE.
Oui, Maman.
LA MERE.
Emilie, sonnez. Qu’on apporte de l’eau froide dans une petite jatte.
EMILIE.
Pourquoi faire, Maman?
LA MERE.
Vous allez voir. (_On apporte une jatte d’eau sur la table._) Venez ici, Emilie, approchez votre main, & voyez comme cette eau est froide.
EMILIE.
Oui, c’est bien froid.
LA MERE.
Je vais mettre mes mains dans cette jatte, & je les y laisserai tandis que nous allons parler d’autres choses, ensuite vous verrez. Dites-moi, qu’est-ce que c’est que ce Livre qui vous a rendu si habile?
EMILIE.
Maman, vous sçavez bien qu’hier, quand vous m’avez amenée à Paris, vous m’avez descendue au Palais Royal avec ma bonne, pendant que vous alliez à vos affaires.
LA MERE.
Eh bien!
EMILIE.
J’ai trouvé Mademoiselle Louise, c’est ma bonne amie, Maman, vous sçavez bien; elle m’a montré un joli petit Livre qu’on lui a donné pour apprendre & pour s’amuser. Il est joli!... il est tout bleu, & il y avoit cela dedans; & je l’ai appris bien vîte, parce que j’ai dit, Maman sera bien surprise, & cela lui fera plaisir.
LA MERE.
Emilie, si vous voulez être bien raisonnable, nous ne nous quitterons plus, & vous ne sortirez plus sans moi.
EMILIE.
Ah, Maman, que je serai aise! Oh je vais être bien sage; mais pourquoi donc êtes-vous fâchée de ce que j’ai appris les Eléments & les... les quoi donc? Comment est-ce que l’on appelle ce que j’ai appris encore?
LA MERE.
C’est que je ne veux pas faire de vous un perroquet.
EMILIE.
Un perroquet! c’est un oiseau?
LA MERE.
Oui, c’est un oiseau qui répéte les mots qu’il a entendus, mais qui ne sçait ce qu’il dit, parce qu’il ne peut pas comprendre les mots qu’il prononce, & quand vous répétez ce que vous avez entendu dire à tort & à travers, comme cela vous arrive souvent, vous êtes comme un perroquet.
EMILIE.
Mais, Maman, quand je demande l’explication des choses que je n’entens pas, je ne suis pas comme un perroquet.
LA MERE.
Cela est vrai? mais il y a des choses que l’on ne sçauroit vous expliquer, parce que vous n’êtes point en âge de les comprendre; ce que l’on pourroit vous dire ne serviroit qu’à brouiller vos idées, ou vous en donneroit de fausses. Par exemple, vous sçavez très-bien lire à présent; mais avant que vous le sçussiez, si l’on avoit commencé à vous faire lire un mot en entier sans vous faire connoître vos lettres, qu’est-ce qui en seroit arrivé?
EMILIE.
Je crois que je n’aurois pas pu.
LA MERE.
Pardonnez-moi; le mot _Maman_, par exemple, à force de vous le montrer & de vous le faire prononcer, toutes les fois que vous auriez retrouvé ce mot dans un Livre, vous l’auriez enfin reconnu, & vous auriez dit, c’est _Maman_; mais vous n’auriez pas sçu que par-tout où vous auriez trouvé une _M_ & un _a_, cela fait _Ma_, que par-tout où vous auriez trouvé _M_, _a_, _n_, cela faisoit _man_. De même si l’on commence par vous expliquer aujourd’hui nombre de mots qui demandent des connoissances que vous n’avez point encore, vous n’en serez pas plus avancée que si l’on vous avoit fait lire par routine & par mémoire, sans vous apprendre à épeler.
EMILIE.
Ah! cela est vrai, Maman, je comprens cela.
LA MERE.
Voilà pourquoi il est si essentiel de ne rien faire, absolument rien sans ma permission. Voilà pourquoi je ne vous laisse pas lire dans tous les Livres, & pourquoi je ne vous laisse pas causer avec toutes sortes de personnes. Et voilà pourquoi, Emilie, je vous recommande tant de ne jamais vous servir de termes & de mots que vous ne comprenez pas, avant de m’en avoir demandé l’explication, soit que vous les ayez lus, soit que vous les ayez entendu dire.
EMILIE.
Et pourquoi, Maman, ne faut-il demander qu’à vous?
LA MERE.
C’est que personne ne prend à vous un aussi grand interêt que moi. C’est que les questions des enfants fatiguent & importunent tout autre que leur mere, & pour s’en débarrasser, on leur répond souvent la premiere chose qui vient en tête, qu’elle soit juste ou non.
EMILIE.
Fort bien, on m’attrape donc quand je demande aux autres ce que je n’entens pas?
LA MERE.
Cela arrive très-souvent, & lorsque l’on a une fois une idée fausse dans la tête, il est très-difficile de la détruire, sur-tout à votre âge où vous n’êtes pas en état d’en sentir le défaut.
EMILIE.
Maman, voilà qui est fait, je ne passerai plus un mot que je n’entens pas sans vous le demander, & je ne le demanderai qu’à vous, puisque vous voulez bien m’instruire... & puis je dois vous obéir.
LA MERE.
Voilà ce qui s’appelle de la raison.
EMILIE.
Et puis vous ne m’attrapez pas, vous Maman, vous ne m’avez jamais trompée... mais pourquoi donc avez-vous toujours les mains dans cette eau?
LA MERE.
Vous souvenez-vous comme elle étoit froide quand on l’a apportée?
EMILIE.
Oui, Maman, elle étoit bien froide.
LA MERE.
Eh bien, touchez-la à présent.
EMILIE.
Ah! elle ne l’est plus. Vos mains l’ont échauffée.
LA MERE.
Et comment cela s’est-il fait?
EMILIE.
C’est que vous aviez chaud.
LA MERE.
Mais qu’est ce qui fait que j’avois chaud?
EMILIE.
Je ne sçais pas.
LA MERE.