Chapter 11 of 12 · 3984 words · ~20 min read

Part 11

Vous avez raison; elle auroit d’autant mieux fait, qu’il n’est pas sage de prendre un parti dans le premier mouvement du ressentiment. Enfin, elle négligea cette sage précaution, & tout fut en armes. Songecreux arriva en personne pour attaquer Pacifique dans ses Etats; & comme vous n’aimez pas les détails, vous sçaurez seulement, qu’après s’être bien défendu, toujours battu & poussé de poste en poste, Pacifique fut fait prisonnier & ses troupes dispersées. Songecreux resta vainqueur, s’empara des Etats de Régentine par droit de conquête, & Reinette fut obligée de fuir chez sa sœur avec ses deux enfants, sans biens & sans moyen de racheter son mari. Sa désolation dans le premier instant fut extrême. Elle se repentit d’avoir déterminé son mari à faire la guerre; mais il étoit trop tard; elle sentit que de vains regrets ne remédient à rien. Elle avoit emporté avec elle toutes ses pierreries & ses diamants. Elle les vendit pour payer la rançon de son mari. Colibri & Céleste reçurent Pacifique, & lui offrirent, ainsi qu’ils avoient fait à Reinette, tout ce qui étoit en leur pouvoir. Pacifique reçut leurs offres avec reconnoissance, mais le malheur de se trouver à son âge frustré de belles espérances lui donna un profond chagrin. Sans état, sans revenu, chargé d’une femme & de deux enfants, cette situation l’affecta si vivement, qu’elle changea tout-à-fait son caractére. Il étoit sombre, inégal, inquiet, tout l’impatientoit & lui donnoit de l’humeur; il grondoit sa femme, ses enfants: enfin, il devint insupportable. Reinette, peu accoûtumée aux mauvais traitements & bisarreries, gémissoit en secret d’un changement si funeste; mais comme elle avoit un grand courage, elle n’opposa à ces mauvais traitements qu’une patience inaltérable, de la douceur & de la fermeté. Voyant combien elle étoit nécessaire à son mari & à ses enfants, elle fit taire jusqu’à sa douleur secrette, & pour y parvenir elle mit en usage toutes ses ressources; elle passoit sans cesse d’une occupation à une autre; elle n’étoit jamais un instant à rien faire, & elle parvint à se faire une maniere d’être agréable. Sa santé à la fin s’altéra, sans que son courage en fût ébranlé. On la voyoit toujours avec un visage serein & gai, & souvent elle parvenoit à tirer Pacifique de sa mélancolie.

«Qu’est-ce donc que les hommes, s’écrioit Colibri! Ma femme possede tout ce que l’on imagine de plus nécessaire au bonheur; elle meurt d’ennui & de chagrin; elle est maussade & insipide. Ma belle-sœur est accablée de tous les revers possibles; elle est gaie & heureuse, & sa conversation enchante; on ne la quitte qu’à regret. J’ai épousé la plus belle femme de la terre; sa figure se perd tous les jours par sa faute. Reinette étoit laide; sa santé est foible & se détruit, & plus elle prend d’années, plus sa physionomie devient interessante. Ah! je n’y comprens plus rien.»

Ces réflexions que faisoit Colibri, Céleste un beau matin les fit aussi. Elle comprit par l’exemple de sa sœur que son desœuvrement & l’yvresse où elle avoit été de sa belle figure, étoient la premiere cause de sa tristesse. Elle s’avoua que depuis qu’on ne lui disoit plus qu’elle étoit belle, on n’avoit plus rien à lui dire. Il lui vint dans l’esprit qu’apparemment il valoit mieux être aimable que d’être belle; & elle forma la résolution de se retirer de l’apathie où elle vivoit depuis si long-temps. Elle demanda des Livres à sa sœur, & lui communiqua son projet. Reinette en fut enchantée & voulut l’aider dans sa reforme. Un événement qui fut le premier malheur réel que Céleste eût essuyé, acheva de la faire rentrer en elle-même; car jusques-là elle avoit un peu confondu les contrariétés indispensables dans la vie, avec les malheurs. Le Prince Colibri fut tué à la chasse, d’un coup de fusil. Céleste fut au desespoir de la mort de son mari. Ce malheur touchoit de très-près Reinette & Pacifique, & par plus d’une raison. Quel alloit être leur asyle? Céleste n’avoit point d’enfants & le pere de Colibri rentroit dans tous les droits dont il s’étoit dépouillé volontairement en mariant son fils. Reinette instruite par l’expérience & par le malheur, ne manqua pas cette fois d’appeller la Fée Prudente à son secours. Elle arriva. «Je suis contente, lui dit-elle, de la maniere dont vous vous êtes tirée de vos épreuves, & dont vous avez réparé vos fautes. Vos malheurs finiront bientôt. Il ne faut plus que perfectionner votre ouvrage, en rendant à votre sœur le service de la soûtenir dans le découragement qui s’emparera d’elle plus d’une fois avant d’embrasser une vie aussi utile & aussi occupée que la vôtre.--Et ma mere, s’écria Reinette? Madame par pitié, donnez-m’en des nouvelles; je ne cesse de la pleurer.--Votre mere existe, & vous la reverrez bientôt, répondit la Fée.--Et ses Etats... continua tristement Reinette; elle les a perdus par ma faute!--Ne veuillez point pénétrer dans l’avenir, reprit Prudente; soyez plus circonspecte & espérez la récompense de votre mérite.--Et bien, je me tais, dit Reinette; mais que devons-nous faire ma sœur & moi? Quelle conduite devons-nous tenir?--La plus simple est toujours la meilleure, répondit la Fée; notifiez la mort du Prince à son pere, & attendez. Mais vous devez bannir toute crainte, je serai désormais toujours à vos côtés, & vous n’agirez plus qu’inspirée par moi. Je vous quitte pour vaquer à d’autres affaires; mais je ne vous perdrai point de vue. Voici trois présents que je vous fais, servez-vous-en à propos. Quand vous vous trouverez embarrassée, vous casserez cette noisette, & vous suivrez la premiere pensée qui vous viendra dès qu’elle sera ouverte; ensuite vous en remettrez les morceaux dans votre poche, ils se reprendront tout seuls, & à chaque nouvel embarras, vous la casserez de nouveau. Voici un flacon qui renferme une liqueur qui a la vertu de rendre la beauté, vous en ferez l’usage qu’il vous plaira. Ce Livre-cy est le plus précieux de mes dons, dit-elle, en tirant de sa poche un petit Livre bleu dont les feuillets étoient blancs. Vous êtes jeune encore, & il vous reste bien des choses à connoître. Ecrivez-y chaque jour vos réflexions, sur tout ce qui vous sera arrivé & sur ce que vous avez à faire le lendemain, mettez-le sous votre oreiller, en vous éveillant vous y trouverez mes réponses. Adieu, profitez & ne vous découragez pas.»

Reinette remercia beaucoup la Fée, mit ses présents dans sa poche, & courut chez sa sœur pour lui faire part des conseils de Prudente. Au moment d’entrer dans son appartement, elle pensa qu’elle n’avoit point demandé, si elle pouvoit lui parler de sa mere & des présents que la Fée lui avoit faits; elle se trouva fort embarrassée, & elle cassa sa noisette. Elle y trouva un billet où il étoit écrit: _De votre mere seulement._ «C’est bon, dit-elle en elle-même; ce sera un moyen pour hâter le changement de ma sœur.» Elle remit les morceaux de sa noisette dans sa poche. Elle lui annonça en effet que sa mere se réveilleroit aussi-tôt qu’elle se seroit corrigée des petits défauts contractés dans l’opulence & dans l’oisiveté, & elle parvint en même temps à calmer sa grande douleur, en lui montrant toujours le retour de sa mere attaché aux efforts qu’elle feroit sur elle-même.

On se hâta de faire part de la mort de Colibri à son pere. Ce bon vieillard s’étoit retiré dans une petite Terre, où il vivoit paisiblement avec quelques Gentilshommes de son voisinage. Il reçut cette nouvelle avec les démonstrations de la plus vive douleur. Celui qui avoit été chargé de la lui annoncer, lui dit, que Céleste attendoit ses ordres. Il rêva un moment, ensuite il dit: «Mon bien est bien à moi, j’en peux faire ce que je veux; dites à Céleste, au Prince Pacifique & à Reinette de venir me voir, je leur ferai connoître mes intentions.» Plusieurs jours se passerent pendant lesquels Céleste, aidée des conseils de sa sœur, fit des progrès rapides; mais la perte qu’elle avoit faite se représentoit toujours à elle avec amertume, & sa douleur détruisoit sensiblement sa figure. La premiere idée de Reinette fut de lui donner son flacon, mais se rappellant que sa beauté avoit été cause des défauts qui l’avoient rendue si malheureuse, elle remit à un autre temps à en faire usage.

Elles se préparerent avec le Prince Pacifique à aller rendre visite au Prince Tout-Rond. En arrivant chez lui, on leur dit que l’on doutoit qu’il pût les recevoir, parce que n’ayant pas de portrait du défunt, il étoit occupé à écrire dans le pays de Colibri, pour qu’on lui en envoyât un qui ressemblât à son fils quand il étoit sous cette forme, & il avoit défendu qu’on l’interrompît tant qu’il écriroit. Reinette demanda s’il étoit long-temps ordinairement dans son cabinet, on répondit qu’il n’étoit guere plus de vingt-quatre heures à écrire une Lettre. Pacifique, à qui cette visite repugnoit beaucoup, fut d’avis de s’en aller. Céleste & Reinette lui représenterent que le bon-homme pourroit en être blessé. Pacifique insista. Reinette passa dans un cabinet pour consulter sa noisette. Elle la cassa; il en sortit un charmant Colibri. Reinette aussi-tôt rentra, & pria un Valet de chambre de présenter cet oiseau de sa part à son maître. Il n’hésita pas de lui obéir, bien sûr du plaisir qu’il alloit lui faire. Céleste & Pacifique ne comprenoient pas où Reinette avoit pris ce Colibri. Elle leur dit que c’étoit un présent que venoit de lui faire la Fée Prudente.

Le Prince & les deux Princesses furent bientôt admis en la présence du beau-pere de Céleste. Il combla Reinette de remerciments. «Vous m’avez rendu un grand service, lui dit-il, car je ne suis pas grand écrivain; ce n’est pas que je n’aye écrit comme un autre; mais, ma foi, il y a temps pour tout.» Après cette belle harangue, il embrassa sa belle-fille, & se mit en frais pour la consoler; puis il passa avec Pacifique dans son cabinet: ils furent environ une heure ensemble pendant laquelle Céleste & Reinette ne laisserent pas que d’être fort en peine du motif de cette conversation. Enfin, elle finit. Ils revinrent. «J’ai voulu sçavoir, dit le bon-homme, ce que le Prince Pacifique avoit dans l’ame; je suis content de lui, & comme je n’ai plus d’enfant, je l’adopte, & je le fais mon héritier. Dès aujourd’hui il peut entrer en jouissance de mes Etats; je lui remets tous mes droits, tels que je les avois cédés à mon fils; je ne me réserve que mon petit canton de terre. Mais j’y mets cependant la condition qu’il fera un sort convenable à la veuve du Prince Colibri, dit-il à Céleste.--Fixez-le vous-même, Madame, je m’en rapporte à vous, répondit Pacifique; je n’ai aucun droit au bienfait que je reçois; je serai trop content de ce qui me restera.--Prince, répondit Céleste, ce sera ma sœur qui me guidera sur la demande que j’aurai à vous faire...» Elle alloit continuer, mais un grand bruit qu’on entendit tout-à-coup l’interrompit. Une musique céleste se fit entendre, & l’on vit descendre du ciel un palais de crystal avec des portes de rubis & d’émeraudes. «Quel diable de train est-ce là, s’écria le Prince Tout-Rond? Est-ce encore quelque Fée qui vient faire des siennes, elles ne me laisseront jamais en repos? Mesdames, c’est à vous sans doute à qui elles en veulent, je vais m’enfermer dans mon cabinet avec mon charmant Colibri, & quand elles seront parties, vous n’avez qu’à me faire appeller; il y a long-temps que je ne me mêle plus des affaires des Grands.--Je vous demande la permission de vous suivre, Prince, lui dit Pacifique, je ne suis guere plus curieux que vous de la conversation de ces Magiciennes.--A la bonne heure, reprit le vieillard, mais partons.»

Dès qu’ils furent sortis du salon, le palais, qui s’étoit placé dans la cour, s’ouvrit; & les trois Fées, Lumineuse, Prévoyante & Prudente en sortirent. «Où sont les Princes, demanderent-elles?» Les Princesses n’osoient répondre. «Point tant de façons», dit Prévoyante en frapant de sa baguette le cabinet où ils s’étoient retirés. La porte s’ouvrit. «Nous venons, dit la Fée, vous donner un bon avis, Prince. Nous approuvons fort le don que vous faites de vos Etats au Prince Pacifique, dit-elle au beau-pere de Céleste; mais gardez-vous de le publier; les succès de Songecreux pourroient l’engager à s’emparer aussi de vos Etats, s’il vous voyoit y renoncer. Il faut tenir vos dispositions secrettes. Il faut retourner prendre la place de votre fils. Pacifique gouvernera en effet; mais il gouvernera en votre nom jusqu’à ce que vous n’ayez plus rien à redouter de Songecreux.--L’avis est bon, dit le vieillard, je n’en disconviens pas; mais quand n’aurons-nous plus rien à redouter de Songecreux?--Quand il plaira à Céleste, dit la Fée Lumineuse, voilà tout ce qu’il nous est permis de vous annoncer.--Moi, s’écria-t-elle, & comment cela dépend-il de moi?--Oh qu’oui reprit Tout-Rond, attendez-vous qu’elles répondent à cela? Allons, allons, il faut prendre son parti, & faire comme elles l’entendent. Mais, Mesdames, entre vous trois, ne pourriez-vous pas me rendre un service?...--Il est rendu, se hâta de répondre la Fée Lumineuse, qui avoit pénétré la demande qu’il vouloit leur faire.--Oh parbleu! Je vous défie, Madame Lumineuse, avec tout votre esprit, de deviner ce que je voulois dire.--Vous vouliez, lui dit-elle, nous demander de faire parler Colibri; il répondra désormais à toutes les questions que vous lui ferez, toutes les fois que vous le tiendrez sur le doigt, & que vous le regarderez fixement; mais il ne sera entendu que de vous, & il ne parlera jamais que vous ne l’interrogiez.--Bravo, répondit le bon-homme, c’est encore mieux que je ne demandois. Vivent les Fées! C’est un plaisir d’avoir à faire à elles. Mais voyons cependant si vous ne m’attrapez pas.» Il prit le petit Colibri sur son doigt, & lui demanda quelque chose à l’oreille, puis le regarda fixement, ce qui fit venir les larmes aux yeux de Céleste. «Il parle comme un Oracle, s’écria-t-il! Eh bien, Mesdames, vous dites donc...--Je dis, reprit Prudente, que vous perdez le temps en paroles inutiles. Partez, retournez dans vos Etats, abandonnez cette bicoque...--Bicoque vous-même, reprit Tout-Rond; pourquoi injuriez-vous ma maison, Madame? je la quitte avec peine, & puis je n’aime point à voyager.--Ne faut-il pas aussi vous en épargner la peine, reprit Prévoyante? Allez vous coucher, & levez-vous demain de bonne heure, car vous aurez plus d’une affaire.--Je ne demande pas mieux, reprit-il encore, mais je suis en peine des Princesses & de Pacifique; je n’ai d’appartement ici que pour moi, &...--Vous devenez modeste ou vilain, dit Prévoyante en l’interrompant; où donne cette porte que voilà au fond de votre cabinet?--Pardieu, dit-il, c’est ma garderobe, prétendez-vous les coucher là?--Vous ne nous en imposez pas, reprit Prévoyante.» En disant cela, elle frapa la porte de sa baguette; la porte s’ouvrit, & l’on vit un magnifique appartement destiné à Reinette & à son mari. De-là on passa dans un autre plus petit, & décoré suivant l’étiquette des veuves, ce qui désignoit que Céleste devoit l’occuper. «Vous avez très-bien fait d’y pourvoir, Mesdames, dit le bon-homme, en admirant les appartements; tant que vous ne ferez que de ces tours-là, vous serez les bien venues. Si vous voulez aussi vous mêler du souper, je crois qu’il n’y aura pas grand mal, & alors je vous proposerai sans façon...--Et où est la sale à manger, demanda Prudente?--La sale à manger, dit-il, partout où je me trouve quand j’ai faim. Ici par exemple!» Aussi-tôt une table somptueusement servie descendit du plafond, & l’on se mit à table. Céleste paroissoit seule insensible à toutes ces merveilles. Elle regardoit les larmes aux yeux le petit Colibri que son beau-pere tenoit toujours sur son doigt. La Fée Lumineuse consulta ses compagnes pour sçavoir si elles ne tâcheroient pas par quelques charmes d’abréger le terme de ses regrets, & il fut résolu qu’on en donneroit le pouvoir à Reinette, dont Prudente guidoit toutes les actions.

Le souper fait, les Fées prirent congé de la compagnie, chacun se retira dans son appartement, se coucha, & le lendemain en se réveillant, ils se trouverent tous transportés dans le palais de Céleste. Tout rentra dans l’ordre ordinaire. Pacifique se mit à gouverner; le bon vieillard causoit toute la journée avec son Colibri. Reinette reprit ses occupations, & Céleste fit tous ses efforts pour l’imiter. Elle consultoit toujours sa sœur; celle-ci consultoit son Livre bleu & sa noisette, & tout alloit le mieux du monde. La paix & l’union regnoient entre eux. Céleste finit par se trouver heureuse. Tous les soirs on chantoit en chorus:

Où peut-on être mieux Qu’au sein de sa famille?

Une année se passa ainsi sans qu’il arrivât rien de remarquable. Un jour où ils étoient tous rassemblés, on leur annonça la visite de Songecreux. Cela les fit trembler. Il fallut pourtant bien le recevoir. La curiosité l’attiroit, & il ne le cacha pas. Il avoit tant entendu parler du bonheur de cette famille & du mérite de celle qu’il avoit dépouillée de son héritage, qu’il voulut en juger par lui-même. Il se fit accompagner par un de ses neveux, qui étoit un jeune Prince d’une beauté parfaite; aussi on l’appelloit Phénix. La réception qu’on leur fit, fut assez froide. Le jeune Prince trouva Céleste fort au-dessous de la réputation de sa beauté, mais beaucoup plus aimable qu’on ne le lui avoit dit.

De retour chez son oncle, il ne parloit que de la _Famille heureuse_; c’est le nom qu’on lui donnoit à vingt lieues à la ronde. «Mon oncle, disoit Phénix, avez-vous remarqué ces deux sœurs? Et Céleste, quelle modestie dans ses regards!--Ne m’interrompez pas, je songe... répondoit Songecreux.--Et à quoi songez-vous, mon oncle?--A ce qui me plaît, mon neveu.» Songecreux fut trois mois entiers à songer tout seul à ce qui lui plaisoit sans jamais en faire part à personne. Pendant ce temps, Phénix alloit fréquemment faire sa cour aux Princesses; il les trouvoit toujours occupées & toujours plus aimables. Il prit pour Céleste un goût si vif, qu’il vint un jour interrompre les rêveries de son oncle; il se jetta à ses genoux, & lui avoua qu’il ne pouvoit plus vivre sans épouser Céleste. «Parbleu, lui répondit Songecreux, tu aurois bien dû me le dire plutôt: il y a trois mois que je songe comment je pourrois faire pour réparer le mal que j’ai fait à toute cette famille, sans leur avouer que j’ai eu tort, & je ne trouvois rien. Mais voilà l’arrangement tout fait: tu épouseras Céleste; je te donne mes Etats, après moi s’entend, & je rens à Reinette & à Pacifique pour présent de noces ce que je leur ai pris.» Phénix fut dans un transport de joie difficile à rendre. «Je vous tiens quitte des remerciments, lui dit son oncle, allez-vous-en trouver votre céleste épouse, & laissez-moi, il faut que je me remette à songer.--Et pourquoi faire, mon oncle?--Belle demande! Et le contrat & la noce? Laissez-moi songer, vous dis-je, & partez.» Phénix ne se le fit pas dire deux fois. Il s’adressa au Prince Pacifique, & lui dit les intentions de Songecreux, en le priant de lui être favorable auprès de Céleste. Reinette, qui vit dans cette proposition l’accomplissement de tout ce qu’avoit annoncé Prudente, pressa sa sœur d’accepter la main de Phénix. On consulta cependant son beau-pere, qui répondit: «Eh! mais, qu’est-ce qu’on prétend donc que je devienne moi? Est-ce que je resterai tout seul ici?--Il ne tiendra qu’à vous, lui dit Reinette, de venir demeurer avec nous.--Parbleu, Princesse, vous n’en serez pas dédite; à ce compte, je consens à tout.»

Dès que le mariage fut public, Songecreux vint lui-même chercher Reinette & Pacifique pour les remettre en possession de leurs biens, ce qui se fit avec la plus grande solemnité. Reinette ne fut pas plutôt dans son palais qu’elle courut avec Céleste à l’appartement de leur mere. Elles entrerent en tremblant dans le boudoir où elle s’étoit endormie, & dont elle avoit disparu. Reinette, plus vive que sa sœur, entra la premiere, & jetta un cri, en voyant sa mere qui se réveilla en sursaut au bruit qu’elle fit. On peut plus aisément se représenter que d’écrire les transports de joie des deux Princesses & de Régentine. Les Princes furent appellés. Le bruit du retour de Régentine se répandit bientôt, & la satisfaction devint générale. Régentine donna son consentement au mariage de Céleste. Elle apprit l’heureux changement qui s’étoit fait dans son caractére & dans sa façon de penser, & pensa en mourir de plaisir. Reinette fit présent à sa sœur de son flacon de beauté; mais elle dédaigna d’en faire usage, bien sûre par son expérience que la beauté ne rendoit point heureuse.

Les Fées assisterent aux noces de Céleste, & l’on chanta un hymne en l’honneur de Prudente & de Prévoyante. Céleste convint, & promit de ne jamais oublier, que la beauté ne l’avoit jamais rendue heureuse, qu’elle avoit été au contraire un obstacle à son bonheur, & qu’elle n’avoit joui d’une satisfaction sans nuage que depuis qu’elle avoit contracté l’habitude de faire succéder sans cesse une occupation à une autre.

Depuis cet événement, ils ont tous vécu heureux. Les Fées fixerent les limites des Etats de Régentine, de Songecreux & du pere de Colibri; ils furent entourés d’une riviere profonde. Ce pays est inaccessible à tous ceux qui ne sont pas aussi vertueux que ses habitants. Ce qui fait que depuis on l’a toujours appellé _l’Isle heureuse_.

* * * * *

LA MERE.

Eh bien! comment trouvez-vous cette histoire?

EMILIE.

Elle m’a fort amusée, Maman; je voudrois bien ressembler à Reinette.

LA MERE.

Vous sçavez ce qu’il faut pour cela?

EMILIE.

Oui, Maman, je la lirai encore, n’est-ce pas?

LA MERE.

Quand il vous plaira.

EMILIE.

Il y a bien des choses que je vous prierai de m’expliquer.

LA MERE.

Volontiers. Mais ce sera pour un autre jour.

DOUZIEME CONVERSATION.

EMILIE.

Que ferons-nous aujourd’hui, Maman?

LA MERE.

Ce que vous voudrez. Voyez ce que vous voulez faire; vous avez bien rempli vos devoirs, je vous laisse maîtresse de choisir vos occupations pour le reste de la journée.

EMILIE.

Vous êtes bien bonne, ma chere Maman! Eh bien, il faut si vous voulez... ou bien je voudrois... Oh non, non, tenez, Maman, causons, cela vaudra mieux.

LA MERE.

Cela vaudra mieux que quoi?...

EMILIE.

Que tout ce qui me passoit par la tête. Mais, Maman, si vous voulez, puisque vous êtes contente de moi, j’aime mieux causer. Il y a près de huit jours au moins, Maman, que nous n’avons parlé ensemble.

LA MERE.

Je croyois que nous causions ensemble tous les matins.

EMILIE.

Ah! oui, mais c’est à déjeûner ou en étudiant; mais faire la conversation comme une Dame, il y a bien long-temps.

LA MERE.

Cela est vrai. Eh bien, je vous écoute, avez-vous bien des choses à me dire?

EMILIE.

Oui, Maman, mais commencez.

LA MERE.

Volontiers! Par exemple, il me passe aussi une idée par la tête; rendez moi un peu compte de tout ce qui vous est arrivé, & de la maniere dont vous avez passé votre temps depuis notre derniere conversation.

EMILIE.

Ah! voyons. Premierement, ma chere Maman... faut-il parler de mes devoirs?

LA MERE.

S’ils vous ont fait faire quelques réflexions nouvelles depuis que nous en avons parlé à la bonne heure.

EMILIE.

Non. Ainsi je dirai seulement que Lundi dernier nous sommes sorties ensemble.

LA MERE.

Et où avons-nous été, je ne m’en souviens pas trop?

EMILIE.

Comment, Maman, vous ne vous en souvenez pas? je m’en souviens bien, moi; nous avons été acheter de la soie pour faire de la tapisserie, & nous avons trouvé une Dame qui étoit si impertinente; vous sçavez bien Maman, cette Dame qui étoit dans la boutique.

LA MERE.

Ah! oui vraiment, je me la rappelle; mais j’avois oublié & la Dame & son impertinence.

EMILIE.

Elle avoit pourtant grand tort.

LA MERE.