Chapter 12 of 12 · 1962 words · ~10 min read

Part 12

C’est pour cela que j’ai été si pressée de l’oublier, d’autant qu’elle a été très-fâchée de l’impertinence qu’elle m’a faite.

EMILIE.

Je le crois.

LA MERE.

Vous avez donc senti qu’elle avoit eu tort.

EMILIE.

Oui Maman!

LA MERE.

Et en quoi?

EMILIE.

Mais parce qu’elle est entrée dans cette boutique comme une folle, qu’elle a voulu prendre votre chaise en vous faisant ranger, & sans seulement faire la révérence, comme si vous étiez une Femme de chambre.

LA MERE.

Si j’avois été une Femme de chambre, elle n’auroit donc pas eu tort?

EMILIE.

Non Maman!

LA MERE.

Vous vous trompez, Emilie. Sa Femme de chambre n’auroit pas eu le droit de lui résister comme moi; mais la Dame auroit eu tout autant de tort.

EMILIE.

Comment cela, Maman?

LA MERE.

En se conduisant comme elle l’a fait, elle étoit impertinente avec moi, elle auroit seulement été impolie avec une Femme de chambre; & il ne faut être impolie avec personne. Voilà précisément en quoi consiste la faute que son étourderie lui a fait faire.

EMILIE.

Voilà donc pourquoi, Maman, vous me dites toujours de faire la révérence à tout le monde.

LA MERE.

Sans doute; il faut s’accoûtumer de bonne heure à cette politesse générale, qui n’est jamais déplacée & qui n’a rien de faux.

EMILIE.

Est-ce que la politesse est de la fausseté?

LA MERE.

Quand elle est exagérée, quand elle est outrée, elle en a l’air.

EMILIE.

Qu’est-ce que c’est que la politesse, Maman? Car c’est une de ces choses que j’entens à-peu-près & que je voudrois bien sçavoir tout-à-fait.

LA MERE.

La politesse est une expression douce & volontaire des sentiments d’estime & de bienveillance que nous éprouvons. Elle se marque par le maintien, ou par les paroles. Elle est quelquefois aussi une simple marque d’égards.

EMILIE.

C’est quand on fait la révérence à ceux devant qui on passe sans les connoître qu’elle est une marque d’égards, n’est-ce pas, Maman?

LA MERE.

Oui précisément. Celle-là est sans conséquence, & il vaut mieux la prodiguer que d’y manquer.

EMILIE.

Et l’autre?

LA MERE.

Celle qui se marque par les propos affables, ou par ce qu’on appelle compliment d’usage, demande plus de distinction, pour ne pas passer les bornes de la droiture. Je vous les ferai faire à mesure que l’occasion s’en présentera.

EMILIE.

Pourquoi pas à présent, ma chere Maman?

LA MERE.

C’est que les maximes générales sont presque toujours fausses ou sujettes à tant d’exceptions, qu’il vaut bien mieux attendre le moment où l’exemple se présentera.

EMILIE.

Oui? Eh bien, parlons d’autre chose, Maman, je suis bien aise d’être au monde!

LA MERE.

Et pourquoi?

EMILIE.

C’est que c’est joli tout ce qu’on voit. Et puis, il y a des moments où je suis si heureuse! si heureuse! Hier, par exemple, cette Comédie où vous m’avez menée, cette petite Demoiselle qu’on avoit renvoyée; elle étoit bien affligée, elle pleuroit; mais aussi quand je l’ai vu revenir, cela m’a fait tant de plaisir!... Comment est-ce qu’elle s’appelle?

LA MERE.

Nanine.

EMILIE.

Oui, Nanine! Pourquoi donc est-ce qu’on l’avoit renvoyée?

LA MERE.

C’est qu’on avoit dit du mal d’elle à son maître, & il l’avoit cru.

EMILIE.

Mais il avoit tort! Pourquoi ne lui demandoit-il pas si cela étoit vrai? Moi si j’avois été à la place de ce Monsieur, je lui aurois dit: Mademoiselle, on m’a dit... mais qu’est-ce qu’on lui avoit donc dit, je ne sçais plus?

LA MERE.

Son maître lui avoit donné de l’argent; elle l’envoyoit en cachette à son pere, & l’on l’avoit accusée de l’avoir donné à un autre.

EMILIE.

Eh bien! je lui aurois demandé si cela étoit vrai.

LA MERE.

Vous auriez mieux fait. Mais son maître étoit piqué de ce qu’elle avoit manqué de confiance en lui, & il n’écoutoit que son ressentiment.

EMILIE.

Mais elle faisoit bien d’envoyer son argent à son pere; on ne devoit pas la punir.

LA MERE.

Certainement. Voyons un peu, quelles réflexions ferons-nous sur tout cela?

EMILIE.

Oh, je ne sçais pas, tout cela m’embrouille! Aidez-moi, Maman, s’il vous plaît!

LA MERE.

Il me semble que nous pouvons conclure qu’en général il y a un grand danger à ne pas donner sa confiance entiere à ceux qui veulent bien nous diriger & nous guider.

EMILIE.

Oui, cela est vrai.

LA MERE.

Que l’on est très-blamable de suivre son premier mouvement de colere ou de ressentiment, parce qu’on court le risque de faire des injustices comme le Comte d’Olban.

EMILIE.

Cela est encore vrai. Ah! est-ce qu’il s’appelle d’Olban, ce Monsieur?

LA MERE.

Oui. Et qu’enfin celui qui n’a rien à se reprocher peut se consoler comme Nanine des injustices qu’il essuie, parce que tôt ou tard la vérité se découvre, & qu’on rend justice à qui il appartient.

EMILIE.

Oui... Maman, c’est bien commode, la vérité.

LA MERE.

Oui, pour celui qui ne s’en écarte pas, il n’a qu’à se tenir tranquille. Et le mensonge, la calomnie, la fausseté sont en revanche bien incommodes & bien fatiguants pour ceux qui s’y laissent entraîner. Il faut qu’ils travaillent sans cesse à cacher leur duplicité, qu’ils craignent toujours d’être découverts; qu’ils se tourmentent, & tout cela fort inutilement, car avec le temps ils le seront certainement.

EMILIE.

Oh! pour moi, je dirai toujours vrai, car je n’aime pas à être tourmentée. Tenez, Maman; quand j’ai tort, je suis si mal à mon aise, & je serois bien pis si je mentois. Oh! mon Dieu, je me cacherois comme cela avec mes deux mains sur mon visage; je crois que je n’oserois plus jamais me montrer.

LA MERE.

Vous avez raison; car il y a des fautes qui ne s’oublient pas, & le mensonge est du nombre. Celui qui s’en est rendu coupable perd l’estime & la confiance des hommes, & l’on ne s’en releve jamais. C’est un vice bas & avilissant.

EMILIE.

Mais à propos, Maman, vous sçavez bien ce que vous m’avez promis.

LA MERE.

Quoi?

EMILIE.

L’extrait de ce Livre pour apprendre par cœur. Vous l’avez oublié, moi je m’en souviens bien.

LA MERE.

Je ne l’ai point oublié, car je l’ai dans ma poche; mais j’attendois que vous vous en souvinssiez.

EMILIE.

Ah, ma chere Maman, que vous êtes bonne! Allez-vous me le donner?

LA MERE.

Oui, je serai bien aise que nous le lisions ensemble. Le voici, lisez.

EMILIE.

Voyons.

EXTRAIT des Principes moraux.

«Qu’il est doux d’exister, de penser, de sentir. J’existerai pour obéir à l’Auteur de la Nature. Je penserai pour connoître la vérité. Je sentirai pour aimer la vertu.

«Je ferai le bien, parce qu’il est agréable à faire. Je laisserai le mal, parce qu’il remplit le cœur d’horreur & d’amertume.

«J’ouvrirai le matin mon cœur à la joie de pouvoir faire le bien; je me livrerai le soir au sommeil avec la satisfaction d’avoir vécu dans l’innocence. Je travaillerai le lendemain à faire le bien que je n’aurai pas fait la veille.

«Je jouirai de tous les biens de la vie sans orgueil & sans injustice. Je me passerai de tout ce que je n’ai point, sans humeur & sans murmure.

«O vérité, sois la lumiere de mon esprit! O vertu, sois la seule nourriture de mon ame! O bienveillance, amour, gratitude, amitié, soyez les plus douces occupations de ma vie!

«J’aimerai les hommes, parce qu’ils sont mes semblables. J’embellirai mon existence de celle des autres. J’étendrai ma bienveillance sur tout ce qui existe, afin que mon cœur soit toujours rempli de la douceur d’aimer & d’être utile.

«S’il est vrai que les hommes soient plus méchants qu’ils n’étoient, je ferai de l’indulgence & de la douceur mes compagnes ordinaires, afin de n’être pas malheureuse des vices & des défauts des autres.

«Je serai heureuse du bonheur d’autrui, parce que je le sçaurai dans l’aisance. Je plaindrai le malheureux que je ne puis secourir; je partagerai ses peines, parce qu’il en sera d’autant soulagé. J’oublierai le méchant & ses actions, parce qu’il faudroit le haïr.

«Je ne vivrai que pour aimer ce qui est bon & aimable. Je fermerai mon cœur au poison de la haine & de l’envie, afin qu’il n’en soit pas corrompu. Je souffrirai les injustices des autres sans me plaindre, parce qu’ils sont assez punis d’être méchants.

«Je serai douce & sensible dans le bonheur, afin d’en être digne. Je serai patiente & courageuse dans le malheur, afin de le vaincre.

«Je ne murmurerai pas des événements de la vie, parce que je n’en connois ni la cause, ni le but. Je regarderai l’immensité de l’univers & ses abysmes, afin de me guérir de l’orgueil de me croire quelque chose. Je regarderai les soins de l’Auteur de la Nature pour la plus petite de ses créatures, afin de ne me point croire abandonnée.

«J’emploierai mon loisir à contempler l’ordre & la magnificence de ses ouvrages, afin d’avoir des sujets d’admirer & de me réjouir. Tous les êtres sont faits pour obéir à sa loi, & ils ne trouvent leur bonheur que dans leur obéissance. Je serai soumise à sa volonté, afin de remplir mon heureuse destinée.

«J’admirerai les travaux & les vertus de l’homme, son courage, son génie, & la sublimité de ses idées, & je serai aise d’être son semblable. O homme, qui t’es dégradé par la bassesse du vice & des mauvaises actions, que ton souvenir soit effacé de ma mémoire, afin que je ne rougisse pas de mon être!

«O espérance, remplis mon cœur de la certitude de passer ma vie dans l’innocence, afin que la paix de mon ame ne soit point altérée! Que mon cœur n’éprouve jamais la lassitude de faire le bien! Je regarderai la vie comme un bien passager que je rendrai sans regret, parce que je l’aurai fait valoir de mon mieux, & que j’en aurai joui pour le bonheur des autres & pour le mien. La vertu vaut mieux que la vie, parce qu’elle rend l’homme heureux, & qu’il ne faut vivre que pour le bonheur des autres & pour le sien.

«O toi, qui régles ma destinée, donne-moi beaucoup de devoirs à remplir, afin que mon cœur ait beaucoup de sujets de satisfaction! Que plutôt je cesse de vivre que de faire un crime! Que je ne sois jamais assez misérable pour causer le malheur d’un être vivant!

«La fausseté sera loin de mon cœur! Le mensonge ne sera point dans ma bouche, parce que je gagnerai à me montrer telle que je suis... &c.»

* * * * *

LA MERE.

Eh bien, comment trouvez-vous cela?

EMILIE.

Quoi! c’est déja fini? Mais il n’y a rien de nouveau là-dedans.

LA MERE.

Comment?

EMILIE.

Mais je sçais tout cela, Maman. C’est ce que nous disons tous les jours.

LA MERE.

Mais le dire ne signifie rien, si vous n’êtes pas convaincue de la vérité de ces principes.

EMILIE.

Et comment ne le serois-je pas, Maman? Est-ce que je ne l’éprouve pas? Quand j’ai tort, je suis malheureuse; quand je suis sage, je suis heureuse; quand j’ai fait du bien à quelque chose, je suis enchantée. Quand je vois quelqu’un souffrir, cela me fait de la peine; il semble que ce soit moi qui souffre.

LA MERE.

Puissiez-vous toujours, mon Enfant, vous fortifier dans ces sentiments. Croyez-moi, apprenez cet extrait par cœur pour vous rappeller à tout instant les principes qui doivent diriger votre conduite.

EMILIE.

Ah! Maman, oui, je les apprendrai, je vous le promets; mais, Maman, appellons cela les Eléments du bonheur, n’est-ce pas?

LA MERE.

Vous avez raison.

EMILIE.

Nous les cherchions l’autre jour, les voilà tout trouvés! Voulez-vous bien me permettre de les copier, je les sçaurai plus vîte.

LA MERE.

Très-volontiers, les voilà. Allez les écrire.

EMILIE.

J’y vais, Maman, & je ne quitterai pas que je n’aye tout fini.

FIN.