Part 2
C’est l’approbation que les autres donnent à notre bonne conduite, & que les personnes que nous connoissons le moins, ou celles mêmes qui auroient des raisons de ne pas nous aimer, ne peuvent nous refuser.
EMILIE.
Je n’entens pas cela, Maman. Comment peut-on approuver quand on ne connoît pas les gens?
LA MERE.
Dites-moi; que pensez-vous de ces deux enfants dont je vous ai conté l’histoire hier? de Mademoiselle Julie, par exemple?
EMILIE.
Ah, je crois, que c’est un méchant enfant!
LA MERE.
Et de son frere, quelle opinion en avez-vous?
EMILIE.
Je pense qu’il est bien aimable, bien vertueux, bien sage.
LA MERE.
Eh bien, cette bonne opinion que vous avez de lui sur ce que vous avez appris de sa bonne conduite, c’est de l’estime. Et cependant vous ne le connoissez pas.
EMILIE.
Eh bien, je le connois à présent.
LA MERE.
Vous ne le connoissez que de réputation, mais cela ne s’appelle pas connoître, puisque vous ne l’avez jamais vu.
EMILIE.
Maman, aurez-vous la bonté de me conter encore une histoire aujourd’hui?
LA MERE.
Non, mon enfant, il est tard, nous allons nous promener, & s’il ne nous vient personne nous continuerons de causer tout en marchant. Sonnez pour qu’on nous apporte nos mantelets.
TROISIEME CONVERSATION.
EMILIE.
Maman, j’ai attrapé une mouche!... Ah, qu’elle est brillante!
LA MERE.
Oui, elle est belle.
EMILIE.
Je m’en vais lui ôter les aîles pour qu’elle ne s’en aille pas, & je la nourrirai.
LA MERE.
Doucement, attendez! Vous a-t-elle mordue? Vous a-t-elle blessée?
EMILIE.
Non, Maman.
LA MERE.
Et pourquoi donc lui faire du mal?
EMILIE.
Mais cela ne lui en fait pas.
LA MERE.
Cela lui en fait autant que si l’on vous coupoit un pied ou une main. Parce que vous ne l’entendez pas crier, vous supposez qu’elle ne souffre pas, vous vous trompez. C’est une créature tout comme vous, elle souffre tout comme vous, & il ne vous est pas permis de lui faire du mal.
EMILIE.
Mais si elle m’avoit mordue!
LA MERE.
Il est permis de se défendre, & si elle vous eût blessée, vous auriez pu la tuer; mais elle ne vous a rien fait.
EMILIE.
Je ne voulois pas la tuer, Maman; je voulois la nourrir, & prendre soin d’elle.
LA MERE.
C’est à-peu-près comme si le premier passant vouloit s’emparer de vous pour vous élever & vous nourrir. S’il commençoit par vous couper le pied, de peur que vous ne vous enfuyiez, comment trouveriez-vous cela?
EMILIE.
Je n’y consentirois pas.
LA MERE.
Mais si vous n’étiez pas la plus forte, il faudroit bien vous y soumettre. Eh bien voilà comme vous avez fait avec cette mouche; vous avez été la plus forte, vous l’avez prise, vous alliez sans moi lui couper les aîles, & vous auriez été toute étonnée demain de la trouver morte.
EMILIE.
J’en aurois été fâchée.
LA MERE.
Voyez comme elle souffre.
EMILIE.
Mais cela est vrai, elle souffre.
LA MERE.
Cette pauvre bête! pensez à la peine que vous auriez, si l’on vous tenoit comme cela suspendue par un bras.
EMILIE.
Cela me feroit mal.
LA MERE.
Pouvez-vous n’être pas sensible au plaisir de lui rendre la liberté? Laissez-la vîte aller retrouver ses camarades, jouissez de ce plaisir...
EMILIE.
Je le veux bien, mais...
LA MERE.
Souvenez-vous toujours, Emilie, qu’on ne doit se prévaloir de sa force que pour secourir les plus foibles, & non pour les opprimer. Voilà comme on se fait aimer, & comme on se procure du bonheur à tous les instants; c’est en faisant toujours du bien, & jamais du mal volontairement.
EMILIE.
Mais moi, je ne veux faire du mal à personne, je m’en vais la laisser envoler... ah! voyez, Maman, comme elle est bien aise!
LA MERE.
Oui. Vous avez le plaisir d’avoir fait du bien; n’êtes-vous pas plus contente que si cette pauvre bête fût morte par votre faute?
EMILIE.
Oui, Maman, j’en aurois été bien fâchée.
LA MERE.
Voyez ce que vous deviendriez, si tous ceux qui sont plus forts que vous, vous faisoient un petit mal? Je suis plus forte que vous, votre bonne est plus forte que vous.
EMILIE.
Mais, vraiment oui, tout le monde est plus fort que moi.
LA MERE.
Eh bien, si nous n’aimions pas tous à faire du bien, & si au lieu de trouver du plaisir à vous garantir du mal, & à protéger votre foiblesse, nous nous divertissions à vous pincer, à vous tirer les oreilles, à vous arracher les cheveux, que deviendriez-vous?
EMILIE.
Ah, Maman, que je serois malheureuse!
LA MERE.
Voyez donc combien il est important de contracter de bonne heure ce plaisir de faire du bien; car à votre tour, vous serez la plus forte, & si votre cœur ne répugne pas à faire du mal, tout le monde vous haïra. Jusqu’à présent vous n’avez guere de supériorité que sur les mouches, servez-vous-en pour leur faire du bien.
EMILIE.
Je n’oublierai pas cela, Maman; je ne sçavois pas qu’une mouche souffrît comme nous; mais est-ce qu’il y a autant de mal à faire souffrir une mouche qu’une personne?
LA MERE.
Non. Mais il faut s’accoûtumer à respecter la nature jusques dans ses moindres productions. Une mouche, un hanneton, un chien, un arbre, tout cela est son ouvrage.
EMILIE.
Moi aussi, je suis son ouvrage...
LA MERE.
Si vous arrachez une aîle ou une patte à cette mouche, il n’est pas en votre pouvoir de réparer le mal que vous lui avez fait. Si vous arrachez l’écorce de cet arbre, il n’est pas en votre pouvoir de l’empêcher de périr, c’est comme si l’on vous arrachoit la peau.
EMILIE.
Cela leur fait donc bien du mal?
LA MERE.
Sans doute; vous ne devez donc pas leur nuire sans nécessité & sans raison; vous ne pouvez même y trouver aucun plaisir. C’est l’ignorance, c’est l’étourderie de votre âge qui fait faire aux enfants comme vous tant de mal sans le sçavoir; mais à présent que je vous ai appris ce que c’est qu’une mouche, un arbre, &c. vous n’aurez plus de pareils torts, sans quoi vous donneriez une bien mauvaise idée de votre cœur.
EMILIE.
Oui, on diroit que je suis cruelle, que je suis méchante, n’est-ce pas, Maman?
LA MERE.
On seroit fondé à avoir de vous l’opinion que l’on conçut de Domitien...
EMILIE.
Qu’est-ce que c’est que Domitien?
LA MERE.
C’étoit un Empereur Romain qui dans son enfance n’avoit d’autre plaisir que de tuer des mouches, & de faire du mal à tous les animaux. On n’avoit jamais pu l’en corriger.
EMILIE.
J’aurois bien mauvaise opinion d’un enfant qui ne veut pas se corriger.
LA MERE.
Vous avez raison. Aussi Domitien devint toujours plus méchant, & lorsqu’il fut Empereur, il n’employa son autorité, son pouvoir qu’à tourmenter les hommes, & à leur faire autant de mal qu’il en avoit fait aux mouches dans son enfance. Il commit des crimes affreux. Il fut cruel & atroce. Il finit par être assassiné, & son nom est encore aujourd’hui en exécration.
EMILIE.
Je le crois, il le mérite bien. Maman, je voudrois bien lire son histoire.
LA MERE.
Vous la trouverez dans l’histoire Romaine, nous la lirons ensemble; & je vous ferai aussi celle de Titus, qui a été le modèle des hommes par sa vertu & sa bonté. Quand il avoit passé un jour sans faire du bien, il disoit: _Mes amis, j’ai perdu ma journée!_
EMILIE.
On devoit bien l’aimer! Etoit-ce aussi un Empereur Romain?
LA MERE.
Oui, il avoit regné avant Domitien; & vous me direz ce que vous pensez de l’un & de l’autre.
EMILIE.
Oh! je crois que j’aimerois mieux Titus... Ah, Maman, il pleut, vîte, vîte, allons-nous-en.
LA MERE.
Et pourquoi? Il fait très-chaud; il ne tombe que quelques gouttes, la pluie ne durera pas, nous pouvons rester; nos habits sont de toile & ne se gâteront pas.
EMILIE.
Mais la pluie me tombe sur le nez, je n’aime pas cela.
LA MERE.
Comme cela ne peut vous faire de mal, je vous conseille de vous faire à cette petite contrariété. Voulez-vous passer pour une mijaurée?
EMILIE.
Mais non, Maman... puisque vous y restez, j’y resterai bien aussi. Maman... puis-je faire du bien à quelque chose, moi?
LA MERE.
Sûrement.
EMILIE.
Et à quoi? Comment? Voulez-vous bien me l’apprendre?
LA MERE.
Premierement, vous pouvez faire du bien à votre bonne par votre sagesse, votre docilité, votre douceur.
EMILIE.
Ah, c’est bon!
LA MERE.
Quand vous n’êtes pas raisonnable, quand vous avez de l’humeur dans mon absence, vous l’affligez, vous l’obligez à parler sans cesse, cela la fatigue & lui fait mal; & c’est une bien mauvaise récompense que vous lui donnez des soins qu’elle prend de vous. D’ailleurs comme nous avons le cœur bon & compatissant, c’est un spectacle fâcheux & qui nous afflige de voir une petite fille qui se tourmente, & qu’on est obligé de punir pendant qu’on desireroit pouvoir lui rendre la vie douce & heureuse.
EMILIE.
Mais si ma bonne vouloit me laisser faire tout à ma fantaisie, elle ne se tourmenteroit pas. Qu’est-ce qui en arriveroit?
LA MERE.
Il en arriveroit qu’elle manqueroit à son devoir, qu’elle perdroit ma confiance, & qu’elle seroit mécontente d’elle-même, parce qu’elle auroit à se reprocher tout le mal qui vous arriveroit.
EMILIE.
Est-ce qu’il m’arriveroit du mal?
LA MERE.
Pouvez-vous en douter? Toutes les fois que vous vous promenez dans le jardin, par exemple, si on vous laissoit faire, vous mangeriez tout le fruit ou meur ou verd que vous trouveriez à votre portée, & vous vous rendriez malade, peut-être même à en mourir.
EMILIE.
Oh! oui, j’entens cela, je sçais bien que si on ne m’empêchoit pas de manger du fruit entre mes repas, cela me feroit mal.
LA MERE.
Mais vous ne le sçavez que parce qu’on vous en a avertie, & comme cela ne vous a pas suffi, on vous en a empêché. Je vous ai donné une gouvernante pour suppléer à la raison & à l’expérience qui vous manquent.
EMILIE.
Vous êtes bien bonne, Maman. Tenez; vous aviez raison, voilà déja la pluie passée... Mais tout ce qu’on m’apprend, Maman, c’est pourtant parce que vous le voulez, & si vous me laissiez faire quand je ne veux pas étudier, alors je ne serois pas tourmentée?
LA MERE.
Non; mais je le serois moi, parce que j’aurois manqué à mon devoir & je serois malheureuse.
EMILIE.
Est-ce que vous avez aussi des devoirs, Maman?
LA MERE.
Sans doute, il est de mon devoir de vous corriger de vos défauts, de vous en montrer les inconvénients, de vous punir quand vous faites mal; sans quoi lorsque vous serez grande, vous auriez à me dire: Maman, j’ai des défauts qui rendent les autres & moi-même malheureux, il est trop tard à présent pour me corriger; vous m’avez gâtée en me laissant faire à ma fantaisie, c’est votre faute si je suis si méchante; votre complaisance m’est bien nuisible, & je finirois ma vie avec le regret d’avoir fait un mal que je ne pourrois pas réparer. Ainsi voilà encore un bien qu’il est en votre pouvoir de faire, c’est de profiter de mes avis, pour me préparer une vieillesse paisible & heureuse. J’emporterai au tombeau la satisfaction de n’avoir pas donné des soins à une ingrate, & je me glorifierai de toutes les vertus que vous vous efforcerez d’acquerir.
EMILIE.
Ah, Maman... que je vous embrasse!... comme je veux être sage, comme je veux vous aimer! Maman, dites-moi; dites-moi, je vous prie, toutes les façons dont je puis faire du bien?
LA MERE.
Vous pouvez secourir les pauvres.
EMILIE.
Comment, je n’ai pas d’argent.
LA MERE.
Je ne vous en refuse pas pour cet usage; mais il y a plus d’une maniere de les secourir; en vous montrant sensible à leurs peines, & les consolant quand ils souffrent; en leur parlant honnêtement, lorsque vous êtes forcée de refuser l’aumône qu’ils vous demandent; en leur montrant le regret de ne pouvoir les satisfaire.
EMILIE.
Mais cela ne leur donne rien.
LA MERE.
Il est vrai; mais si vous ajoûtez un refus dur & brusque à leur malheur, vous l’augmentez. Il est déja assez humiliant pour eux de tendre la main pour demander, sans augmenter leur honte par votre dureté! Il n’y a que ceux qui demandent sans besoin, sans nécessité, qui ne méritent point de ménagement.
EMILIE.
Pourquoi, Maman?
LA MERE.
Parce que c’est la paresse ou la bassesse de leur ame qui les y engage, & alors on ne doit ni leur donner, ni avoir d’égards pour eux, parce qu’il ne faut pas encourager les vices.
EMILIE.
Ceux qui ne sont pas des pauvres & qui demandent autre chose que de l’argent, ont-ils tort? Moi, par exemple, Maman, est-ce que je fais mal de vous demander quelque chose?
LA MERE.
Non, on peut demander à son pere & à sa mere tout ce dont on a besoin; on le doit même; mais on ne doit rien demander ni recevoir d’aucun autre. Les personnes bien nées y attachent tant de honte, qu’elles aimeroient mieux se passer de tout, que de le demander à d’autres qu’à leurs pere & mere.
EMILIE.
Mais je ne comprens pas cela!
LA MERE.
Etes-vous en état de rendre les présents qu’on pourroit vous faire? d’en faire aux autres de même valeur?
EMILIE.
Non, puisque je n’ai rien.
LA MERE.
Vous ne devez donc pas en recevoir, parce que vous contractez une obligation que vous que pouvez pas acquitter.
EMILIE.
Mais si j’avois de l’argent?
LA MERE.
Il seroit bien plus court d’acheter vous-même ce que vous desireriez, que d’en avoir l’obligation à d’autres.
EMILIE.
Et pourquoi? Est-ce une honte de demander ce qu’on a envie d’avoir?
LA MERE.
C’est que vous vous mettez dans le même rang, & au même degré d’humiliation que ces pauvres qui demandent sans nécessité. Croyez-vous qu’il soit bien flateur d’inspirer le sentiment de la pitié?
EMILIE.
Non.
LA MERE.
Ceux qui demandent par nécessité font pitié; ceux qui demandent sans nécessité inspirent le mépris.
EMILIE.
Je suis bien aise de sçavoir cela.
LA MERE.
Rentrons, Emilie, il se fait tard. Nous allons à présent faire du bien à toutes ces pauvres plantes qui souffrent de la sécheresse. Il faut les arroser.
EMILIE.
Est-ce que les plantes souffrent?
LA MERE.
Certainement. Voyez comme elles sont flétries & desséchées par l’ardeur du Soleil! Elles ont soif. Elles sont aussi une production de la nature. J’aime à leur faire du bien.
EMILIE.
Et les plantes sont-elles aussi un animal?
LA MERE.
Non; on les appelle _végétaux_.
EMILIE.
Qu’est-ce que cela veut dire, Maman?
LA MERE.
Ce que c’est? Tenez, je m’en vais vous l’apprendre. Allez là-bas, cueillez cette tige d’épinard que vous voyez plus haute que les autres. Apportez-la-moi.
EMILIE.
Elle est toute pleine de petits grains.
LA MERE.
On recueille tous ces petits grains que l’on appelle _graine_ ou _semence_, on les fait sécher au Soleil pour en ôter toute l’humidité; ensuite on la met dans la terre, & cela s’appelle _semer la graine_. Quand elle y a été quelque temps, elle pousse une herbe semblable à celle-cy. Tout ce qui se met en terre en graine, ou pepin, ou noyau, & qui pousse au bout d’un temps plus ou moins long des racines, des feuilles, des fleurs, des fruits, des épis, des tiges, &c., s’appelle _végétal_.
EMILIE.
Un arbre est-ce... quoi! Maman, qu’est-ce que c’est?
LA MERE.
C’est un végétal.
EMILIE.
Mais un arbre n’a pas de graine.
LA MERE.
Pardonnez-moi, je vous la ferai voir. Mais allez vous deshabiller, & vous viendrez m’aider à arroser ces plates-bandes.
QUATRIEME CONVERSATION.
LA MERE.
Qu’avez-vous, Emilie, vous êtes triste?
EMILIE.
Oui, Maman.
LA MERE.
Est-ce que vous n’êtes pas bien aise de me revoir?
EMILIE.
Pardonnez-moi; mais...
LA MERE.
Eh bien?
EMILIE.
Maman, je ne mérite pas que vous ayez la bonté de causer avec moi aujourd’hui.
LA MERE.
Pourquoi cela, ma fille?
EMILIE.
C’est que pendant tout le temps que vous avez été absente... Tenez, Maman, permettez-moi de ne pas vous le dire. Je suis si humiliée de ce que j’ai fait, que je n’ai pas le courage de l’avouer.
LA MERE.
Dès que vous sentez votre faute & que vous en êtes affligée, j’espere que vous vous corrigerez & que cela ne vous arrivera plus.
EMILIE.
Oh, je vous le promets bien, Maman! J’ai prié ma bonne de me le rappeller si je l’oubliois, afin de me mieux conduire; car je suis trop mal à mon aise.
LA MERE.
Vous avez raison; c’est là le vrai secret pour vous corriger. Il n’y a que les méchants qui ne se souviennent pas du mal qu’ils ont fait. Quand les honnêtes gens ont eu un tort, ils se le rappellent toujours, afin de n’y plus retomber. Mais dites-moi donc la faute que vous avez faite. Vous sçavez que vous ne devez me rien taire, & qu’autant il est important pour votre réputation de cacher vos défauts aux autres, autant il est nécessaire de me les avouer.
EMILIE.
Je dois vous obéir, Maman, & je vais vous dire tout. Eh bien, Maman, je n’ai rien fait, mais rien du tout, du tout, de ce que vous m’aviez ordonné: j’ai toujours joué, toujours baguenaudé, & je n’ai pas étudié.
LA MERE.
Est-ce que votre bonne ne vous a pas engagée à travailler?
EMILIE.
Pardonnez-moi, Maman, ma pauvre bonne s’est donné bien de la peine pour m’y engager; mais je ne sçais où j’avois l’esprit, je ne l’ai pas écoutée, & c’est ce qui me fait le plus de peine; car c’est bien mal.
LA MERE.
Vous avez raison; mais j’espere au moins que vous n’avez pas mal reçu ses avis.
EMILIE.
Oh non, Maman, je sçais bien que ce seroit vous manquer de respect, puisque c’est par votre ordre qu’elle me parle.
LA MERE.
Eh bien! qu’est-ce qu’il faut faire à présent; car vous sçavez bien qu’il ne suffit pas d’être fâchée d’une faute commise, il faut la réparer.
EMILIE.
Cela est vrai, Maman; mais comment faire? Je ferai tout de suite la pénitence que vous voudrez.
LA MERE.
Ce n’est pas par une pénitence que l’on répare le temps perdu. Puisque vous avez employé à jouer le temps destiné à l’étude, ne trouvez-vous pas juste d’employer à l’étude le temps où vous jouez ordinairement?
EMILIE.
Oui, Maman.
LA MERE.
Il faut donc vous mettre à lire avec bien de l’attention. Vous allez lire tout haut auprès de moi, & les mots que vous n’entendrez pas, vous m’en demanderez l’explication.
EMILIE.
Maman, je m’en vais sonner pour que ma bonne apporte mon Livre.
LA MERE.
Non, cela ne vaut pas la peine de la déranger. Prenez un Livre sur ces tablettes; celui que voilà au coin sur la seconde planche d’en bas.
EMILIE.
Celui-là, Maman?
LA MERE.
Oui, apportez-le-moi.
EMILIE.
Maman, ce sont des contes moraux.
LA MERE.
Tant mieux, cela m’amusera.
EMILIE.
Lequel lirai-je?
LA MERE.
Le premier.
EMILIE.
Ah!... Maman...
LA MERE.
Eh bien, quoi?
EMILIE.
C’est la... lisons le second, Maman!
LA MERE.
Non, pourquoi?
EMILIE.
Maman, c’est la mauvaise fille.
LA MERE.
Eh bien, nous verrons si elle ressemble à quelqu’un de notre connoissance.
EMILIE.
Lirai-je tout haut?
LA MERE.
Sans doute, & prononcez bien.
EMILIE _lit_.
«Dans une Ville de Province, presqu’aussi riche & aussi peuplée que Paris, un homme de qualité retiré du service vivoit avec sa femme. Ils tenoient un état considérable dans cette Ville & dans leur Terre qui en étoit peu éloignée. Ces deux époux s’aimoient tendrement, & adoroient tous deux une petite fille de sept ans, qui étoit le seul enfant qui leur restât de trois qu’ils avoient eus. Ils donnoient tous leurs soins à son éducation; mais comme l’enfant n’y répondoit pas, ils prirent tous deux le parti de se retirer entierement dans leur Terre, ils quitterent la Ville pour n’être point distraits des soins que demandoit une éducation aussi difficile. Leurs amis blâmerent cette résolution; mais la crainte de faire tort à la réputation de leur enfant, en dévoilant aux autres ses mauvaises dispositions, leur fit cacher les vrais motifs de leur retraite. Chacun raisonnoit diversement sur cet événement. Il y a toute apparence, disoit l’un, que leurs affaires sont dérangées, & il falloit bien que cela arrivât. Ils font une dépense excessive! une table ouverte! leur bourse au service de tout le monde! C’est fort bien fait d’être généreux, mais il faut pourtant compter avec soi-même, sans quoi vous voyez ce qui en arrive. Mais non, répondoit un autre, ils payent bien exactement; leurs affaires sont en ordre, mais je croirois plutôt que le Comte d’Orville est jaloux de sa femme.--Bon, jaloux? Elle est si raisonnable, c’est la sagesse même...» Maman, qu’est-ce que c’est que d’être jaloux?
LA MERE.
Ma fille, c’est avoir la peur de n’être pas préféré aux autres.
EMILIE.
Est-ce joli d’être jaloux?
LA MERE.
Non, cela fait bien du mal.
EMILIE.
Oh! je ne veux pas être jaloux...
LA MERE.
Il faut dire jalouse.
EMILIE.
Mais il y a jaloux dans le Livre.
LA MERE.
C’est qu’on attribue ce défaut à un homme. Continuez de lire.
EMILIE _continue_.
«C’est la sagesse même. J’en conviens, reprenoit un autre; mais il faut un motif pour prendre un parti aussi violent, & ils n’en donnent point; ils ont même annoncé qu’ils ne recevroient personne, excepté quelques amis très-intimes, & tout cela ne se fait pas sans raison. Mais, Messieurs, disoit le plus raisonnable de tous, pourquoi se presser de juger, pourquoi vouloir pénétrer dans les affaires des autres? Et si c’étoit pour veiller de plus près à l’éducation de leur fille, que le Comte & la Comtesse d’Orville renoncent au grand monde, qu’en diriez-vous?--Bon, quelle apparence! si c’étoit-là leur motif, ils le diroient; mais quitter tous les agréments de la vie pour une petite fille de sept ans! quelle extravagance! On donne à cela de la soupe, des maîtres, le fouet quand cela s’avise de raisonner, une poupée pour qu’elle vous laisse en repos: voilà à quoi pere & mere sont obligés. Quand ils font davantage, ils ont bien de la bonté. D’autant que j’ai sçu par un Valet qui a servi dans la maison, que cette petite fille est entêtée & maussade, ainsi elle ne vaut pas la peine que ses parents s’en occupent tant...» Ce Laquais-là étoit bien bavard.
LA MERE.
Ils le sont tous.
EMILIE.
A la place de M. le Comte d’Orville, je l’aurois bien fait taire.
LA MERE.
Comment auriez-vous fait, & de quel droit empêcher un homme de dire ce qu’il a vu?
EMILIE.
Mais il ne faut dire du mal de personne.
LA MERE.
Cela est vrai; mais on ne peut pas toujours empêcher les autres de parler. Ne seroit-il pas plus court de se bien conduire, afin que ceux qui ne peuvent pas s’empêcher de parler, n’ayent que du bien à dire. Quand on se conduit mal, on s’expose à la médisance.
EMILIE.
Quoi? quand j’ai fait une faute, tous vos domestiques vont le dire, Maman?
LA MERE.
Mais quand vous faites bien, vous ne craignez pas les bavards. Il faut donc faire toujours le mieux possible, pour n’avoir pas l’inquiétude de ce qu’on dit de vous.
EMILIE.
Je vais continuer, Maman. (_Elle lit._) «Monsieur & Madame d’Orville n’ignorerent pas tout ce que l’on disoit d’eux; mais contents d’eux-mêmes, & dans l’espérance de former au bien leur fille, ils partirent, résolus de ne revenir que quand ils pourroient la montrer dans le monde sans inconvénient pour elle. Pour mieux exciter son émulation, ils emmenerent avec eux une de leurs petites niéces à-peu-près de l’âge de leur fille, qu’on appelloit _Pauline de Perseuil_. Madame d’Orville prit une pauvre fille de condition dont elle connoissoit le caractére & les mœurs; elle lui assura un sort, & en fit la gouvernante de sa fille & de sa niéce.» Qu’est-ce que c’est que les mœurs, Maman?
LA MERE.