Part 8
Venez, que je vous embrasse, Emilie, vous ne sçauriez croire le plaisir que vous me faites! Exercez-vous toujours à faire du bien, & à vous trouver heureuse de celui que vous faites. C’est un moyen sûr de l’être toujours, & un moyen qu’il ne dépendra de personne de vous ôter. Je parie que vous étiez plus contente que vous ne l’êtes au milieu de tous vos amusements ordinaires?
EMILIE.
Oh! cela est vrai, Maman; tenez, je me sentois si aise... Il me sembloit que j’étois plus grande! Pourquoi donc?
LA MERE.
C’est que quand vous faites du bien, vous vous élevez au-dessus de votre âge.
EMILIE.
Comment cela, Maman?
LA MERE.
C’est qu’à votre âge, on n’a pas souvent le pouvoir d’en faire, mais revenons à ce que vous vouliez me dire.
EMILIE.
Bon! je ne sçais plus ce que c’est à présent. Qu’est-ce que je disois donc, Maman?
LA MERE.
Vous me parliez de la peine que vous avez eue à apprendre à lire & que vous avez à apprendre à écrire.
EMILIE.
Oui, mais je voulois dire autre chose... Est-ce que je n’ai dit que cela?
LA MERE.
Il me semble que non. Vous avez commencé cependant comme si vous vouliez qu’on vous expliquât pourquoi ces premieres sciences, qui sont les éléments de toutes les autres, étoient si nécessaires à sçavoir.
EMILIE.
Oh, non!... oui... je me souviens... voici ce que je n’entens pas. Vous m’avez toujours assuré, Maman, qu’on auroit mauvaise opinion de moi, si je ne sçavois rien; & hier, vous sçavez bien, cette grande compagnie qui est venue, ces Messieurs, ces Dames...
LA MERE.
Eh bien?
EMILIE.
Ils se sont moqués de cette Dame... J’ai oublié son nom... cette Dame, dont ils parloient toujours, qui est si sçavante, comment s’appelle-t-elle donc?
LA MERE.
Son nom n’y fait rien. Mais qu’est-ce qu’ils en disoient?
EMILIE.
Oh! j’ai bien vu qu’ils se moquoient d’elle, & vous l’avez bien vu aussi, Maman, j’en suis sûre; car vous avez ri & vous avez fait des signes à Papa. Pourquoi lui faisiez-vous des signes?
LA MERE.
C’étoit pour le prier de changer de conversation, parce que je n’aime point à entendre donner des ridicules à personne chez moi.
EMILIE.
Monsieur le Comte disoit qu’il ne lui manquoit qu’un chapeau de Docteur, je crois, & qu’on ne pouvoit pas dire un mot, qu’elle ne répondît en grec ou en latin. Et puis ce gros Monsieur, qui avoit un habit verd & une si belle veste, a dit, qu’elle parle toujours de sa science, pendant qu’elle ne sçait pas seulement le prix d’un poulet; & puis qu’elle feroit mieux d’apprendre à parler à sa fille, qui ne sçait pas lire.
LA MERE.
Eh bien, qu’est-ce que vous en dites?
EMILIE.
Mais voilà ce qui brouille ma tête. Pourquoi se moquer de sa science, dès qu’il est honteux de ne rien sçavoir?
LA MERE.
Nous allons voir, c’est une chose à examiner. Je me rappelle qu’il y a une de vos compagnes, dont la société ne vous plaît pas beaucoup, c’est Mademoiselle Sophie, je crois.
EMILIE.
Ah! cela est vrai, elle m’ennuie.
LA MERE.
Et pourquoi?
EMILIE.
Vous le sçavez bien, j’ai eu l’honneur de vous le dire.
LA MERE.
Dites-le-moi encore, je ne m’en souviens pas bien.
EMILIE.
Mais c’est qu’elle parle toujours d’elle, de ce qu’elle a appris, de ce qu’elle a dit, & quand on veut jouer ou parler d’autre chose, elle ne veut pas, elle prend de l’humeur, & elle se donne toujours pour exemple.
LA MERE.
Et vous ne trouvez pas cela bien?
EMILIE.
Je ne sçais pas si cela est bien ou mal, mais cela m’ennuie.
LA MERE.
N’est-ce pas que vous voudriez faire comme elle, & qu’elle ne vous en laisse pas le temps?
EMILIE.
Oh non, ma chere Maman!
LA MERE.
Vous avez raison; car cela est fort ridicule. Eh bien, vous ne devez plus être étonnée qu’on blâme cette Dame de parler de sa science, puisque vous trouvez le même ridicule insupportable dans vos compagnes.
EMILIE.
Mais cependant il faut bien montrer aux autres ce que l’on sçait, sans quoi on passe pour une ignorante.
LA MERE.
Point du tout; cela s’arrange tout autrement, vous allez en convenir. Quand vous brodez, quand vous faites de la tapisserie, quand vous lisez, avez-vous besoin d’aller dire, Madame, je sçais lire, je sçais broder, je sçais faire de la tapisserie? On sçait pourtant que vous n’ignorez pas ces différentes choses.
EMILIE.
Je le crois bien, Maman; on me les voit faire.
LA MERE.
Eh bien! à la maniere dont on écoute les différentes conversations, à la maniere dont on répond lorsqu’on nous adresse la parole, on juge très-aisément qu’une personne est instruite, ou qu’elle est ignorante. N’est-il pas vrai que si on vous parloit de l’histoire de France ou de l’histoire Romaine, vous ne sçauriez répondre, parce que vous ne sçauriez seulement pas de quoi l’on veut parler?
EMILIE.
Cela est sûr.
LA MERE.
Et si l’on parloit devant vous de quelques points de Religion contenus dans votre Catéchisme, vous seriez tout d’un coup au fait de ce que l’on dit, & vous pourriez même répondre à propos. Vous voyez donc bien qu’on peut apprécier les connoissances que vous avez acquises sans que vous vous donniez la peine de dire, je sçais ceci, j’ignore cela.
EMILIE.
Ah, ah, mais vraiment oui, cela est vrai!
LA MERE.
Vous devez sentir par la même raison, que c’est une affectation ridicule d’aller se vanter de ce que l’on sçait.
EMILIE.
Oui je sens cela. Mais si on ne parle pas devant moi des choses que je sçais, on croira que je suis ignorante.
LA MERE.
C’est une des raisons qui doit vous engager à apprendre promptement ce que vous ne sçavez pas, pour être au fait de tout ce qu’on dit. Mais il y a encore une raison, qui rend ridicule cette affectation de se vanter de sa science.
EMILIE.
Laquelle, Maman?
LA MERE.
Pourquoi apprenez-vous à travailler en broderie, en tapisserie, &c.?
EMILIE.
Mais c’est pour sçavoir m’occuper, je crois, & puis pour faire des ouvrages utiles pour moi.
LA MERE.
Pourquoi apprenez-vous à coudre, à raccommoder vos mouchoirs, vos nippes, à faire vos ajustements?
EMILIE.
Maman, vous m’avez dit que c’étoit pour apprendre à me passer des autres.
LA MERE.
C’est donc pour vous-même que vous apprenez à travailler, ce n’est pas pour les autres?
EMILIE.
Non sûrement, c’est pour moi, c’est pour mon avantage; vous me l’avez dit, Maman, je m’en souviens bien.
LA MERE.
Eh bien, mon Enfant! c’est aussi pour soi, pour sçavoir s’occuper seule, & pour apprendre à se passer des autres, qu’il faut avoir des talents & cultiver les sciences.
EMILIE.
Qu’est-ce que c’est que des talents & cultiver les sciences?
LA MERE.
La musique, le dessein, la danse, la peinture, &c. voilà ce qu’on appelle des talents.
EMILIE.
Quoi, il faut sçavoir tout cela?
LA MERE.
Non, sur-tout si vous n’y avez pas de disposition naturelle; mais il faut les connoître & apprendre à fond celui de ces talents pour lequel vous vous sentirez le plus de goût.
EMILIE.
Oh! je crois que ce sera le dessein. Et cultiver les sciences, qu’est-ce que c’est?
LA MERE.
C’est ce que vous appellez être sçavante, c’est sçavoir l’histoire & la lire souvent, c’est acquérir des connoissances en tout genre.
EMILIE.
Mais on n’a donc jamais le temps de jouer?
LA MERE.
Quand vous appreniez à lire, vous ne pouviez pas concevoir que la lecture vous serviroit un jour d’amusement?
EMILIE.
Oh! pour cela non; car j’ai bien pleuré pour apprendre à lire, j’en suis bien honteuse à présent.
LA MERE.
Et cependant dans les moments destinés à vos amusements, je vous vois souvent quitter votre poupée pour lire une Fable ou une Histoire.
EMILIE.
Oui, j’aime beaucoup à lire; cela m’amuse à présent.
LA MERE.
Vous pouvez donc comprendre que quand je vous presse d’apprendre de nouvelles choses, ce sont de nouveaux amusements que je vous prépare.
EMILIE.
Comment cela, Maman?
LA MERE.
Lorsque vous sçaurez la musique, la géographie, le dessein, vous passerez de l’une à l’autre de ces occupations, & vous vous en amuserez comme vous vous amusez actuellement de la lecture.
EMILIE.
Oh, si je croyois cela!... Mais je le crois, Maman, puisque vous me le dites.
LA MERE.
Il viendra un temps où votre poupée, votre lanterne magique, votre ménage ne vous amuseront plus. Il faut donc vous préparer dès-à-présent des ressources pour ce temps-là, & c’est ce que vous faites, lorsque vous étudiez.
EMILIE.
Ah! Maman, je m’en vais bien m’appliquer, afin de sçavoir le plus de choses que je pourrai. J’ai déja deux maîtres, Maman, si vous m’en donniez encore quelques-uns, deux ou trois.
LA MERE.
Non; il ne faut pas aller trop vîte! Contentez-vous de bien faire ce qu’on exige de vous, & laissez-moi guider vos progrès.
EMILIE.
Et avec cela je me passerai donc des autres?
LA MERE.
Vous n’aurez besoin que de vous-même & des vos talents pour vous trouver heureuse.
EMILIE.
Mais pourquoi faut-il sçavoir se passer des autres?
LA MERE.
C’est qu’on est beaucoup plus souvent seul qu’avec les autres, & que si vous ne sçavez pas vous occuper & vous amuser seule, l’ennui vous gagnera. Quand on s’ennuie, on prend de l’humeur. Votre expérience vous a d’ailleurs appris que l’humeur n’arrive jamais que lorsque l’on est desœuvré.
EMILIE.
Maman, voulez-vous que je demande de la lumiere, je ne vois plus clair.
LA MERE.
Oui, sonnez!
EMILIE.
Et puis nous verrons la lanterne magique, en attendant que mon maître vienne.
DIXIEME CONVERSATION.
EMILIE.
Maman, j’ai vu hier aux Thuileries quelque chose de bien extraordinaire.
LA MERE.
Et qu’est-ce que c’étoit?
EMILIE.
C’étoit une petite Demoiselle, bien parée, qui n’étoit pas plus grande que moi, & qui regardoit toujours, toujours ses nœuds de manches.
LA MERE.
Bon!
EMILIE.
Elle ne regardoit pas seulement autre chose; aussi tout le monde rioit & se moquoit d’elle. Elle ne le voyoit pas; elle rioit aussi.
LA MERE.
Comment! elle ne sentoit pas qu’on se moquoit d’elle?
EMILIE.
C’est que je crois qu’elle est un peu bête.
LA MERE.
Connoissez-vous cette petite Demoiselle?
EMILIE.
Non, Maman, je ne la connois pas, ni ma bonne non plus. Mais la bonne de Mademoiselle Louise a dit que c’étoit sûrement la fille de quelque cuisiniere, que sa maîtresse s’étoit divertie à parer, parce que si c’étoit une Demoiselle de condition, elle ne seroit pas si étonnée d’être bien mise & d’avoir des nœuds de manches.
LA MERE.
Cela prouve au moins une bien petite tête, bien vuide, bien ignorante.
EMILIE.
Oui, & bien bête de ne pas voir qu’on se moque d’elle. Mademoiselle Louise voit bien quand on se moque d’elle, mais elle ne s’en soucie pas; c’est bien mal cela, Maman?
LA MERE.
C’est encore pis que de ne le pas voir.
EMILIE.
Oui, cela prouve qu’elle n’a pas de sentiment.
LA MERE.
Et vous, comment faites-vous quand on se moque de vous?
EMILIE.
Moi?
LA MERE.
Oui vous.
EMILIE.
Je ne sçais pas.
LA MERE.
Comment! vous connoissez si bien les défauts de vos compagnes, & vous ne connoissez pas les vôtres?
EMILIE.
Mais, Maman... c’est que je les vois; c’est visible cela.
LA MERE.
Vous rappelez-vous la Fable de la besace?
EMILIE.
Oui, Maman.
LA MERE.
Eh bien, qu’est-ce qu’elle dit?
EMILIE.
N’est-ce pas celle où tous les animaux sont contents de leur figure?
LA MERE.
Oui, ils se trouvent tous parfaits & critiquent leurs camarades. Dites-moi les six derniers vers.
EMILIE.
_Nous nous pardonnons tout & rien aux autres hommes, On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain. Le fabricateur souverain Nous créa besaciers tous de même maniere, Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui: Il fit pour nos défauts la poche de derriere, Et celle de devant pour les défauts d’autrui._
LA MERE.
Avez-vous bien pensé au sens de ces vers, ma fille?
EMILIE.
Pas beaucoup, Maman; mais j’y pense à présent.
LA MERE.
Je me meurs de peur que ce ne soit votre histoire.
EMILIE.
Non, Maman.
LA MERE.
Regardez-y bien. Interrogez votre conscience; je crois qu’il y a long-temps que vous ne lui avez rien dit. Voyez, vous avez très-bien remarqué qu’il étoit fort mal d’être insensible à l’improbation?
EMILIE.
L’improbation est le contraire de l’approbation, je crois?
LA MERE.
Oui, c’est le blâme, la critique. Eh bien! voyez si vous n’avez aucun des défauts que vous voyez si bien dans les autres?
EMILIE.
C’est que mes défauts sont dans la besace qui est par derriere, vous sçavez bien, Maman?
LA MERE.
C’est pour cela qu’il faut interroger votre conscience; il n’y a pas de besace cachée pour elle.
EMILIE.
Eh bien, ce soir je lui demanderai. Maman, elle m’a parlé hier au moins.
LA MERE.
Et qu’est-ce qu’elle vous a dit?
EMILIE.
Oh! c’est après ma leçon d’écriture, vous sçavez bien ce qu’elle m’a dit, Maman?
LA MERE.
Je m’en doute; elle vous a dit que si vous ne faisiez pas plus de progrès, c’étoit votre faute & manque d’application.
EMILIE.
C’est vrai, Maman... ah!... à propos, j’ai lu hier une belle histoire dans ce Livre que vous m’avez prêté. Oh, elle est belle! belle! belle! Sçavez-vous, Maman, qu’elle a fait pleurer mon frere?
LA MERE.
Et vous?
EMILIE.
Moi, je n’ai pas pleuré!
LA MERE.
Est-ce que l’histoire ne vous a pas paru touchante?
EMILIE.
Ecoutez, Maman, je m’en vais vous la dire, vous me direz si j’ai mal fait de ne pas pleurer.
LA MERE.
Sans sçavoir votre histoire, je vous dirai d’avance que vans avez bien fait de ne pas pleurer, dès qu’elle ne vous a pas assez touchée pour vous en donner envie, & votre frere a bien fait de pleurer dès qu’il étoit attendri.
EMILIE.
Mais je n’entens pas cela, nous n’avons pas fait la même chose, & nous avons bien fait tous deux.
LA MERE.
Oui, parce que vous avez suivi tous deux le mouvement de votre cœur. Le vôtre ne vous a rien dit; il ne falloit pas le faire parler malgré lui. Le sien s’est attendri, il l’a écouté.
EMILIE.
Maman, que je vous conte l’histoire que j’ai lue.
LA MERE.
Me la conterez-vous d’une maniere bien claire?
EMILIE.
Oh! oui, Maman, car je l’ai bien retenue.
LA MERE.
Voyons?
EMILIE.
«Il y avoit deux vieux bons hommes qui étoient une fois sur les montagnes... les montagnes...» J’ai oublié le nom de la montagne, mais c’est égal.
LA MERE.
Non pas, s’il vous plaît; cela n’est point égal, à moins que vous ne me disiez au moins dans quel pays elle est.
EMILIE.
Mais je ne le sçais pas, Maman.
LA MERE.
Vous avez cependant lu le nom de la montagne, à ce que vous dites, & vous ne sçavez pas où elle est?
EMILIE.
Non, Maman!
LA MERE.
Voilà ce que c’est que de ne pas connoître la géographie; moi je suis bien aise de sçavoir dans quel pays étoient ces bons vieillards.
EMILIE.
Eh bien, Maman... Ah! je m’en souviens; c’étoit au bord de la mer... Non, non, ils y alloient; mais ils sont restés dans les Alpes, proche de la Savoie, je crois.
LA MERE.
Ah! vous me faites un grand plaisir de me le dire, parce qu’à présent je les vois d’ici.
EMILIE.
Vous les voyez, Maman?
LA MERE.
Oui, parce que je sçais la géographie, & que voyant leur position, je me les représente bien mieux.
EMILIE.
Et moi donc, Maman, puis-je voir où ils sont? C’étoit tout ce que je desirois hier en lisant leur histoire.
LA MERE.
Vous n’avez qu’à vous dépêcher d’apprendre la géographie, & vous connoîtrez bientôt le pays qu’ils habitoient.
EMILIE.
Mais est-ce que je ne peux pas les voir aujourd’hui?
LA MERE.
Non, parce que vous avez des connoissances si superficielles en géographie que cela troubleroit vos idées. Il faut bien connoître son pays avant de parcourir ceux des autres. Voyons la suite de votre histoire!
EMILIE.
Eh bien, Maman, ces deux vieillards étoient là. Ils s’étoient fait une petite maison, & ils avoient un lit, & puis des Livres, & puis ils prioient le bon Dieu, & puis...
LA MERE.
Est-ce qu’il y avoit tous ces _& puis_ là dans votre histoire?
EMILIE.
Mais non, Maman, mais c’est que je conte...
LA MERE.
Je vous ai souvent conté des histoires, & je ne me rappelle pas d’avoir jamais orné mon discours de tant d’_& puis_.
EMILIE.
Allons, je m’en vais bien dire. Il leur étoit arrivé bien des malheurs à ces deux Messieurs; il y en avoit un qui étoit bien riche, bien riche, & puis l’autre ne l’étoit pas.
LA MERE.
Je ne comprens rien à votre histoire. Qu’est-ce qu’ils faisoient sur cette montagne avec un lit, des Livres, puisque l’un d’eux étoit si riche?
EMILIE.
Mais non, Maman, c’est qu’il ne l’étoit plus, vous allez voir.
LA MERE.
Ah! c’est-à-dire, que vous avez commencé votre histoire par la fin. Il faut prévenir de ces choses-là, car ce n’est pas l’ordinaire.
EMILIE.
Oh! Maman, cela n’y fait rien.
LA MERE.
Vous ne la contez pas apparemment pour être entendue.
EMILIE.
Pardonnez-moi, Maman.
LA MERE.
Mais si vous eussiez commencé à lire cette aventure par la fin, est-ce que vous auriez pu y rien comprendre?
EMILIE.
Non, pas trop. Mais je ne sçaurois dire autrement. Tenez, Maman, parlons d’autre chose.
LA MERE.
Non pas, je vous prie d’achever comme vous pourrez, & puis je vous dirai comment il falloit la conter, afin de vous accoûtumer à mettre de l’ordre dans vos idées.
EMILIE.
Si vous vouliez me le dire avant, ma chere Maman?
LA MERE.
Cela m’est impossible, je ne sçais pas votre histoire. Tâchez de vous en tirer, puisque vous avez entrepris de la conter. Donnez-vous la peine de penser avant de parler.
EMILIE.
Je pense, Maman, & je ne peux pas dire autrement. Ce Monsieur, qui étoit bien riche a tout donné, parce que l’autre n’avoit rien. Il lui a dit, prenez tout: il a tout pris, il a tout payé, & sa femme est morte dans la prison en nourrissant son enfant... & puis...
LA MERE.
La femme de qui?
EMILIE.
La femme de ce Monsieur qui n’avoit rien & qui étoit l’ami de celui-là qui étoit bien riche, & on l’avoit mis en prison aussi; c’étoit son Boulanger, son Boucher & puis d’autres; & puis ils n’ont plus rien eu ni l’un, ni l’autre, & voilà pourquoi ils sont sur la montagne, & ils sont heureux; mais il y en a un qui est triste, c’est celui qui a perdu sa femme, & voilà tout. Ai-je bien fait de ne pas pleurer?
LA MERE.
Oh certainement! vous ne pouviez pas pleurer, car vous n’y avez rien compris. Mais cet homme que ses créanciers avoient mis en prison, avoit-il été toujours pauvre, ou lui étoit-il arrivé quelque malheur?
EMILIE.
Je ne m’en souviens pas, je crois... Ah! pardonnez-moi, c’est le feu qui avoit brûlé tout son bien la nuit, qui étoit dans son porte-feuille.
LA MERE.
La nuit étoit dans son porte-feuille?
EMILIE.
Mais non, Maman, c’étoit son bien qui étoit dans son porte-feuille.
LA MERE.
Moi, je comprens les choses comme on me les dit. Ainsi accoûtumez-vous à vous expliquer clairement. Point de paresse, s’il vous plaît. Et par quel hazard ces deux Messieurs étoient-ils amis? Comment s’étoient-ils rencontrés?
EMILIE.
Mais ils ne s’étoient pas rencontrés, c’étoient deux freres.
LA MERE.
Ah! c’est une petite circonstance assez intéressante que vous oubliez là. L’amitié est si étroite entre freres qu’il est tout simple qu’ils partagent leur fortune entre eux. Ils seroient même très-coupables de ne le pas faire, car tout ce qui leur arrive doit leur être commun. Il falloit d’abord commencer votre récit par là; ensuite dire l’événement qui avoit privé l’un des deux de sa fortune, tous les malheurs qui avoient suivi la perte de son bien, comment son frere en avoit réparé une partie autant qu’il étoit en son pouvoir, & vous auriez fini par leur établissement sur les montagnes des Alpes, vous auriez fait le tableau de la vie qu’ils y menoient, & l’on auroit compris quelque chose à votre histoire.
EMILIE.
Eh bien, si vous voulez, Maman, je vais recommencer.
LA MERE.
Oh non, pas pour aujourd’hui; mais demain, pendant ma toilette, vous me la conterez. Tâchez d’ici là d’arranger vos idées d’une maniere un peu plus claire.
EMILIE.
Oui, Maman.
LA MERE.
Et n’oubliez pas de dire un mot des raisons qui leur ont fait choisir cette habitation de préférence à une autre. Sont-ils partis de chez eux avec le projet d’y aller?
EMILIE.
Non, Maman. Il y a eu une tempête, parce qu’ils étoient embarqués... Ah! tenez, je me souviens, ils demeuroient à Bruxelles, ils alloient en Italie, & ils sont obligés de rester là.
LA MERE.
Ils ont pris un chemin bien singulier. Je ne vois pas trop comment ils ont fait pour aller par mer de Bruxelles sur les Alpes. Cela est impossible.
EMILIE.
Oh, l’histoire est bien longue; je n’ai pas tout retenu, & mon frere a dit qu’il la reliroit encore.
LA MERE.
Je vous conseille d’en faire autant, si vous voulez la conter. Lisez-la jusqu’à ce que les événements soient si bien dans votre tête, que vous puissiez y mettre un peu plus d’ordre.
EMILIE.
Oui, Maman... Mais est-ce que cela est vrai?
LA MERE.
Je n’y vois rien d’impossible, & à travers le pot-pourri que vous en avez fait, j’apperçois même qu’elle peut être fort intéressante, & qu’elle est une preuve de la force de l’amitié fraternelle.
EMILIE.
Oh! oui, ces deux freres s’aimoient bien... tenez, Maman, autant que j’aime mon frere.
LA MERE.
Vous l’aimez donc beaucoup?
EMILIE.
Oui, Maman.
LA MERE.
Mais pourquoi donc vous disputez-vous toujours?
EMILIE.
Oh! c’est pour jouer; & puis il prend mes joujoux.
LA MERE.
Vous n’êtes donc pas disposée à tout partager avec lui?
EMILIE.
Pardonnez-moi, Maman; & mon argent aussi, & mon goûter aussi. Hier je l’ai partagé avec lui!
LA MERE.
C’est très-bien fait; mais il faut cependant changer le genre de vos amusements & ne plus vous disputer ainsi. Vous n’aimez pas à être contrariée, Emilie, & vous contrariez les autres! Cela n’est pas juste. D’ailleurs cela est mal honnête, laissez ce ton à la petite Demoiselle aux nœuds de manches, & prenez celui de votre état & d’une fille bien née.
EMILIE.
Maman, vous direz donc la même chose à mon frere?
LA MERE.
Je la lui dirois aussi, s’il se mettoit dans le cas de mériter cet avis; mais rien n’est moins nécessaire avec lui, car il est très-complaisant.
EMILIE.
Maman, je crois qu’on aime mieux mon frere que moi!
LA MERE.
Qui croyez-vous qui aime mieux votre frere que vous?
EMILIE.
Mais tous ceux qui viennent ici. Depuis un mois qu’il est avec vous, on lui donne des louanges toute la journée, & à moi l’on ne dit mot.
LA MERE.
Quelle peut être la raison de cette distinction?
EMILIE.
Je ne sçais pas, Maman, je voudrois bien la sçavoir.
LA MERE.
Il faut la chercher, ma fille, & vous la trouverez.
EMILIE.
Maman, aidez-moi à la trouver.
LA MERE.
Je le veux bien; mais commencez par me dire ce que vous imaginez, n’importe quoi.
EMILIE.
Oh! cela sera bientôt dit; je pense qu’apparemment il est plus aimable que moi.
LA MERE.
Oui, mais vous avez de quoi l’être autant que lui, si vous voulez.
EMILIE.
Oui, Maman? Et comment cela?
LA MERE.
C’est qu’il est doux; c’est qu’il est complaisant; c’est qu’il écoute quand on lui parle; c’est qu’il profite des avis qu’on lui donne, & qu’il n’a point d’humeur.
EMILIE.
Oui, c’est laid l’humeur, on ne plaît donc pas avec de l’humeur?
LA MERE.
Oh! pour cela non.
EMILIE.
Eh bien! je n’en aurai plus; car je veux plaire absolument, absolument.
LA MERE.
Et comment vous y prendrez-vous pour n’avoir pas d’humeur?
EMILIE.