Part 10
De retour chez elle, Régentine fit monter à cheval quatre de ses Pages pour chercher par-tout quatre pigeons blancs. Elle donna ordre aussi qu’on lui amenât le meilleur Peintre. En attendant, elle & ses filles se mirent au lit. Mais Céleste fut obligée de coucher toute habillée. Son habit resta collé sur son corps, quelqu’effort qu’on fît pour l’en débarrasser. Celui de Reinette tomba de lui-même dès qu’elle fut dans sa chambre. Il n’y eut que les fleurs qu’on ne put jamais détacher de sa coëffure. Ce qui lui fit faire des rêves couleur de rose.
A l’instant de son réveil, Régentine demanda si ses Pages étoient de retour. On lui dit qu’il y en avoit trois qui avoient parcouru en vain ses Etats, qu’ils n’avoient jamais pu trouver quatre pigeons blancs. Quant au Peintre, il y avoit une heure qu’il attendoit le réveil des Princesses. Régentine fit venir Céleste, & le Peintre commença aussi-tôt son portrait. A mesure que le tableau s’avançoit, l’habit de Céleste se détachoit de lui-même; & le portrait achevé, elle se trouva vêtue de blanc, d’une toile très fine & sur laquelle se trouvoient peintes toutes sortes de mouches & de papillons.
Tandis qu’on peignoit Céleste, le quatrieme Page arriva tout essoufflé, & tout en nage. Il avoit parcouru, ainsi que ses camarades, tous les Etats de Régentine, & tout aussi inutilement qu’eux. Il s’en revenoit tristement, lorsqu’il apperçut au coin d’un bois une petite vieille qui donnoit à manger à quatre pigeons blancs. Il conduisit au grand galop son cheval vers elle. La vieille, le prenant pour un voleur, remit promptement ses pigeons dans un panier & s’enfonça dans le bois. Le Page y arriva presque en même temps qu’elle; mais il ne comprit pas comment elle avoit pu faire, car le bois étoit si touffu qu’on ne pouvoit y pénétrer. Il tourna long-temps sans pouvoir trouver l’entrée; il alloit renoncer à son entreprise lorsqu’il vit auprès de lui une jolie petite fille qui lui présenta un panier de chenevis. «Mon beau Seigneur, lui dit-elle, voulez-vous acheter mon reste? J’ai là aussi de belles pommes; croyez-moi, vous ferez bien de les acheter; & puis vous ferez une bonne action, car j’ai ma mere bien malade, elle m’a donné tout cela à vendre, & je n’ai encore rien vendu d’aujourd’hui.» Le Page prit une de ses pommes, il mouroit de soif; il la mangea avec avidité & la trouva délicieuse. Il lui vint en esprit, qu’en jettant du chenevis devant le bois, cela attireroit peut-être les pigeons, & enchanté de cette heureuse rencontre, il donna à la petite fille tout ce qu’il avoit d’argent dans sa poche, & elle s’en alla très-contente. Aussi-tôt le Page se mit à semer du chenevis le long des charmilles, & bientôt il entendit le roucoulement des pigeons. Il essaya d’entrer dans le bois; mais cela lui fut impossible. Il jetta de nouveau du chenevis, & il vit paroître les quatre pigeons. La vieille suivoit le plus vîte qu’il lui étoit possible. Il voulut prendre ces pigeons qui alloient de branches en branches, mais ils lui échapoient toujours. Enfin, voyant que la vieille étoit hors d’haleine: «Remettez-moi vos quatre pigeons, lui dit-il, & je vous donnerai des pommes pour vous rafraîchir.--Ne perdez pas votre temps à en offrir, lui cria-t-elle, jettez-les contre la charmille jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus dans le panier.» Le page obéit à la vieille, & s’en trouva bien; car la charmille prit feu & s’enflamma à mesure qu’il jettoit les pommes. La vieille rappella ses pigeons, qui vinrent se percher sur sa tête & sur ses épaules, & tout le bois fut consumé sans qu’il lui en coûtât un cheveu, ni une plume à ses pigeons. Le Page comprit alors qu’il avoit à faire à une Fée, & se prosterna devant elle. «Vous êtes courageux & constant, mon beau jeune homme, lui dit-elle, & vous en recevrez la récompense. Ramassez votre chenevis & mettez-le dans vos poches pour nourrir mes pigeons, & marchons; car la Princesse Régentine nous attend avec impatience.» Il obéit sans hésiter, tant il étoit rempli de vénération pour elle.
Lorsque la vieille fut seule avec la Princesse, elle se fit connoître pour la Fée Prudente. «Aussi-tôt que je vous eus quittée hier, lui dit-elle, je courus m’emparer des pigeons de Prévoyante; car ce ne sont qu’eux qui puissent débarrasser Reinette de son habit. Je m’étois auparavant munie de la permission de notre Souveraine, qui me donna une de ses filles d’honneur pour me secourir des piéges que me tendroit Prévoyante. En effet, dès que votre Page parut, je vis en même temps un faucon prêt à fondre sur les pigeons. Je connus qu’il étoit envoyé par mon ancienne, & je me retirai dans le bois. Aussi-tôt il s’éleva une charmille impénétrable. La fille d’honneur de la Souveraine vint à mon secours, en donnant au Page les moyens d’abbatre le bois enchanté, & me voilà! Ne perdons point de temps, remettons l’habit dans la corbeille! Dès que les pigeons seront envolés, Reinette sera débarrassée de sa coëffure qui étoit un préservatif contre le pouvoir de Prévoyante.»
Elles passerent ensemble dans l’appartement des jeunes Princesses. Elles trouverent le portrait achevé: mais Céleste n’en fut pas contente; car il la représentoit telle qu’elle devoit être, quand elle auroit perdu sa beauté. Reinette faisoit de profondes réflexions sur tout ce qui lui étoit arrivé, & le Page jettoit du chenevis aux pigeons comme la vieille le lui avoit recommandé. Elle donna un coup de son bâton sur les deux habits, qui tomberent en poussiere & s’évaporerent en fumée. Alors elle congédia les pigeons dont elle n’avoit plus que faire. Ils partirent en jettant de longs sifflements & se transformerent en hiboux. La vieille dit au Page qu’il pouvoit faire l’usage qu’il voudroit de ce qui lui restoit de chenevis. Il mettoit déja la main dans sa poche pour le jetter par la fenêtre: mais il la retira pleine de diamants & de pierres précieuses de toutes couleurs. «C’est, lui dit la Fée, la récompense de votre bienfaisance & de votre zéle à exécuter les ordres de Régentine. Vous avez offert de partager vos pommes avec moi, tandis que vous mouriez de faim & de soif. Je vous donne de quoi faire la fortune de plus d’un cadet comme vous.--Grand merci, Madame la Fée, lui répondit le Page, je m’en vais porter cela à ma mere.»
«Souvenez-vous, Céleste, continua Prudente, de regarder ce tableau toutes les fois que vous voudrez vous en faire accroire. Et vous, Reinette, vous avez eu tout le temps de faire des réflexions sur votre oreiller, vous pouvez détacher vos roses & vos pierreries.--Ah! ma marraine, s’écria Reinette, de grace, laissez-moi au moins une des roses pour m’avertir toutes les fois que je serai tentée d’oublier vos leçons.--Je ne le peux, mon enfant, répondit la Fée; mais quand vous vous trouverez dans l’embarras, je vous en tirerai, si vous n’oubliez pas de m’appeller; car je n’ai le pouvoir de secourir que ceux qui m’appellent avant de prendre un parti.» Reinette en donna sa parole, la Fée partit, & on lui souhaita un bon voyage.
Cependant le Prince Colibri...
EMILIE.
Mais pourquoi s’appelloit-il Colibri, Maman? Voilà un drolle de nom!
LA MERE.
C’est que par le pouvoir d’une méchante Fée, il avoit été transformé pendant plusieurs années en un oiseau qui porte ce nom. Le Prince Colibri avoit été si frapé de la beauté de Céleste, qu’il retourna promptement chez le Prince Tout-Rond, son pere, pour obtenir la permission de la demander en mariage. On prépara une belle ambassade. Le Prince Tout-Rond n’aimoit cependant pas trop les cérémonies; mais il sentit que dans cette occasion on ne pouvoit s’en dispenser, & il fit les choses de bonne grace. Son pays étoit limitrophe de celui de Régentine, & rien ne convenoit mieux aux intérêts des deux Cours que cette alliance. Aussi la demande fut-elle agréée, les préparatifs de la noce se firent promptement & avec la plus grande magnificence. Le pere de Colibri céda à son fils la souveraineté, & se réserva une seule Terre, où il se retira. Le mariage fut célébré, & Céleste partit avec le Prince son époux pour se rendre dans ses Etats, où elle fut reçue en Souveraine.
Reinette comprit à merveille qu’elle ne seroit pas si aisée à marier que sa sœur. Elle pensa donc sérieusement à se consoler de n’être pas jolie, & à se procurer d’autres avantages. Elle prit du goût pour l’occupation & l’étude. Elle avoit toujours appris avec assez de facilité, mais elle n’approfondissoit rien; elle choisit la musique comme un genre d’étude qui lui parut préférable, & elle tenta de s’y perfectionner. De-là elle se fit un plan de lectures, les unes instructives, les autres amusantes, & insensiblement elle acquit un très-grand nombre de connoissances. Elle en retira plus d’un avantage, car indépendamment de son amusement journalier, l’instruction donna un nouvel agrément à son esprit, & bientôt elle fut plus recherchée & plus fêtée que ne l’avoit été sa sœur avec toute sa beauté.
Le fils cadet du Prince des Trois-Étoiles, qui étoit sans apanage, n’ayant rien à faire dans les Etats de son pere, voyageoit pour son plaisir. On l’appelloit Pacifique, parce qu’il terminoit tous les différends & toutes les querelles qui survenoient dans sa famille. Il vint à la Cour de Régentine pour y passer trois semaines, mais il fut si enchanté de la réception qu’on lui fit, qu’il y resta trois ans. Le Prince Colibri lui donna des fêtes. Céleste & lui saisissoient toutes les occasions de montrer leur magnificence, & ils étoient si accoûtumés à ce genre d’amusement que, quand on étoit par hazard cinq ou six jours sans inventer un nouveau spectacle, ils s’ennuyoient, ils baailloient, & finissoient par prendre de l’humeur & par gronder tout le monde. Comme on se lasse de tout, quand on en abuse, Céleste & Colibri ne trouverent bientôt plus rien de saillant dans les plaisirs qu’on leur offroit. L’Intendant des menus plaisirs du Prince fut menacé d’être chassé, s’il ne faisoit pas mieux. Il écrivit dans tous les pays, pour requérir les idées de toutes les gens célébres. On lui envoya des plans, des ouvrages & des sujets pour les exécuter. Le Prince & la Princesse trouverent tout cela très-beau, mais la fête n’étoit pas finie qu’ils baailloient comme auparavant. Enfin on eut recours aux Fées. Quelques-unes prétendirent que si Céleste & Colibri s’ennuyoient, c’étoit la faute de la vie oisive & désœuvrée qu’ils menoient. D’autres plus indulgentes se prêterent à les secourir & se firent fort de les faire mourir de rire; mais le rire est un bien-être momentané, & ne rend pas heureux. Le Prince & la Princesse l’éprouverent. La Fée Fanfreluche, dont tous les revenus consistoient dans les contributions qu’elle tiroit des Marchandes de Modes & des Fabricants d’Etoffes, fit présent à Céleste de deux mois de son revenu pour effiloquer. Ce présent enchanta Céleste; elle effiloqua du matin au soir pendant quelques jours; mais cette occupation lui donna bientôt des vapeurs. Alors Fanfreluche ordonna un spectacle d’un nouveau genre. On l’établit dans une prairie en face du château, de sorte que Céleste pouvoit en jouir sans quitter sa chaise longue; elle n’avoit que la peine de tourner la tête, ce qui lui coûtoit beaucoup, car à force de ne rien faire, elle étoit devenue extrêmement paresseuse. Cette fête devoit se passer la nuit. Par le pouvoir de la Fée la prairie fut tout-à-coup environnée d’une colonnade d’albâtre avec des feuillages en or & en pierreries, montant autour des pilastres; il y avoit des amphithéatres dans toutes les travées où les Dames & les Seigneurs de la Cour étoient placés. Le peuple étoit derriere, & voyoit par le moyen de grandes & grosses lunettes où dix personnes pouvoient regarder à la fois pour la commodité du public. La Fée fit distribuer de belles tabatieres aux Dames & aux Seigneurs; ensuite elle donna un signal, toutes les tabatieres s’ouvrirent à la fois, & il sortit de chacune une jolie petite paire de doigts bien potelés, qui saisissant chaque spectateur par le nez, les forçoit à lever la tête tous en même temps, & ils virent dans les airs le plus beau feu d’artifice dont on eût jamais ouï parler. Les doigts enchantés dirigeoient leur attention avec une dextérité surprenante, en leur faisant tourner le nez à propos. La Princesse & le Prince firent de grands éclats de rire, en voyant tous ces nez en l’air. Mais bientôt un spectacle plus flateur s’offrit à leurs yeux. Tous les spectateurs prirent subitement la figure de Céleste & de Colibri, & ils eurent la satisfaction de se voir par-tout où ils jettoient leurs regards, dans différents âges & dans toutes sortes d’attitudes. Céleste & Colibri penserent mourir de plaisir; mais bientôt ils sentirent l’ennui d’eux-mêmes qui les gagnoit, & ils prierent instamment Fanfreluche de faire cesser le charme. Tout disparut, dès qu’ils eurent formé le desir. Il n’y eut que les doigts enchantés qui vinrent se ranger auprès de la Fée pour recevoir ses ordres. Elle les mit tous dans un mortier, les fit piler, & bientôt il en sortit un beau jeune homme que le Prince & la Princesse trouverent si aimable, qu’ils en firent leur favori, & ensuite leur premier Ministre. Les affaires en allerent beaucoup mieux, mais leur ennui accroissoit tous les jours davantage, leur santé se dérangea, & bientôt ils se trouverent excessivement malheureux.
Tandis que Céleste & Colibri faisoient de vains efforts pour trouver le bonheur hors d’eux-mêmes, le Prince Pacifique devint tous les jours plus épris du mérite de Reinette, & regrettoit d’être un cadet sans apanage & de n’avoir pas un thrône à lui offrir. «Que je serois heureux, disoit-il, d’avoir une femme si douce, si modeste, si raisonnable! Elle est remplie de talents, & il ne lui échape jamais un mot qui puisse la faire soupçonner d’en avoir, & qui puisse humilier celles qui ne sont pas si habiles qu’elle. La pudeur & la décence, qui sont la plus belle parure des femmes, se remarquent dans toutes ses actions. Elle n’a de volonté que celle de sa mere; elle n’aura de volonté que celle de son mari. Elle sçait s’occuper, elle trouve ses ressources en elle-même; elle sera œconome. Elle est sensible, elle sera bienfaisante & généreuse. Ah, que n’ai-je un thrône à lui offrir!» C’étoit là son refrain.
De son côté, Reinette n’étoit point insensible au mérite du Prince Pacifique, & regrettoit comme lui qu’il ne fût pas un parti sortable pour elle. Régentine s’apperçut de leur vœu mutuel, & en parla à sa fille. Reinette, qui n’avoit rien de caché pour sa mere, lui confia l’inclination qu’elle avoit prise pour le Prince. Régentine trouva un moyen de tout arranger; c’étoit de donner à Pacifique sa fille & ses Etats, & de ne se conserver que la régence. Elle n’en eut pas plutôt formé le projet, qu’il fut exécuté. On envoya des Ambassadeurs au Prince des Trois-Etoiles, son pere, qui se hâta de donner son consentement; & le jour de la noce suivit de près le retour des Ambassadeurs. Comme le Prince Pacifique & Reinette n’avoient pas un goût décidé pour les fêtes, on n’en donna pas d’extraordinaires, on se contenta de tenir grand appartement à la Cour de Régentine & de donner un bal paré. Ce bal rappella à la Princesse Reinette celui où elle avoit été deux ans auparavant. Ce souvenir la fit penser à la Fée Prudente, à qui elle avoit tant d’obligations. Elle rougit en réfléchissant qu’elle avoit négligé de la consulter sur son mariage, & courut à sa mere pour lui faire part de cette réflexion. Régentine la rassura du mieux qu’elle put, & se reprocha néanmoins intérieurement la précipitation avec laquelle elle avoit conclu le mariage de sa fille sans l’avis de ses protectrices. Elle eut beau se dire que sa tendresse pour Reinette & l’envie de lui faire promptement un sort heureux ne lui en avoient pas donné le loisir, elle ne pouvoit se dissimuler son tort. Elle quitta l’assemblée, & appella Prudente à haute voix. Prudente ne répondit pas. Enfin, à force de lui demander grace, elle parut. «Je ne peux plus rien pour vous, lui dit-elle; vous avez négligé de m’appeller vous & votre fille, dans l’occasion la plus importante de sa vie; il faut qu’elle en subisse la peine; il faut que son expérience lui apprenne de quelle importance il est de ne rien faire sans moi. Et vous, Princesse, pour vous punir de n’avoir pas dirigé votre tendresse & vos démarches par mes avis, vous ne vous reveillerez que quand vos filles seront changées.» En disant ces mots, Prudente frapa Régentine de sa baguette, & elle s’endormit profondément.
Cependant Reinette inquiéte de ne point voir revenir sa mere, la fit chercher par-tout. On la trouva endormie dans son boudoir. On crut d’abord qu’elle s’étoit trouvée mal, mais on ne tarda pas à s’appercevoir qu’elle étoit enchantée. Alors tout le palais retentit des cris de Reinette. Chacun parla diversement de cet événement; chacun en tira parti pour mettre à profit le moment où personne ne tenoit encore les rênes du gouvernement, & le Prince Pacifique travailla à se faire reconnoître Régent comme héritier de la souveraineté, en attendant qu’il plût aux Fées de réveiller sa belle-mere. «Doucement, lui dit sa femme, il faut appeller Prudente & Lumineuse à notre secours; Prévoyante doit être aussi consultée pour sçavoir comment nous devons nous y prendre.--Je n’ai que faire de cette bande de Sorcieres, répondit Pacifique; chez mon pere des Trois-Étoiles je me gouvernois tout seul; je crois que vous me prenez pour mon beau-frere Colibri? Je m’en vais assembler le conseil, & tout ira bien.--Vous ne sçavez pas, lui répondit affectueusement Reinette, à quoi vous vous exposez, cher Prince.» Alors elle lui révéla tous les secrets de famille & le sort dont elle étoit menacée. «Eh bien, lui répondit-il, assemblez-les, consultez-les, divertissez-vous bien. Si leur avis est bon, je le suivrai, car j’aime la paix; s’il ne vaut rien, je suis votre serviteur, & je vais au Conseil.»
Reinette invita promptement Lumineuse, Prévoyante & Prudente. Elles arriverent. «Vous avez bien fait de nous appeller, lui dit tout bas la Fée Prudente. Quant à moi, mon avis vous est interdit; mais ma présence vous garantira d’une partie des piéges que pourroient vous tendre mes anciennes.» Reinette leur exposa la situation où le Prince son époux & elle se trouvoient. Lumineuse aussi-tôt donna vingt projets, que Prévoyante détruisoit à mesure que sa compagne les exposoit. Reinette expliqua humblement ceux de son mari. Prévoyante se mit à sourire, & lui fit une longue énumération de tout ce qu’il ne falloit pas qu’il fît. Le Prince arriva, les écouta, se tenoit les côtes de rire, & partit pour ne suivre que son avis. Les trois Fées se retirerent en lui souhaitant bien du succès.
Pendant l’espace d’une année tout alloit assez bien; mais un jour, en entrant dans l’appartement de Régentine, on la trouva disparue. Peu de jours avant, Reinette avoit mis au monde un Prince & une Princesse. Elle n’étoit pas encore éveillée, le Prince défendit qu’on lui annonçât cette nouvelle avant qu’on eût fait toutes les recherches possibles. Elles furent vaines. On ne put sçavoir ce que Régentine étoit devenue. Enfin il fallut bien en instruire ses filles. Elles furent dans un desespoir si violent qu’elles penserent en perdre la vie. Cet événement redoubla la mélancolie dans laquelle Céleste étoit depuis long-temps tombée. Colibri faisoit ce qu’il pouvoit pour la distraire, & n’y put réussir. «Vous êtes une singuliere femme, lui disoit-il quelquefois; vous avez tout à souhait; vous n’avez pas une fantaisie qui ne soit sur le champ satisfaite; vous ne formez pas un desir, qui ne devienne une réalité; je n’ai d’yeux que pour vous; je fais vos volontés du matin au soir, & vous ne vous trouvez pas heureuse. Que vous faut-il donc?--Je n’en sçais rien, répondit-elle; mais je m’ennuie.»
Reinette fut aussi vivement touchée que Céleste de la perte de sa mere; mais son caractére n’étant pas le même, la douleur produisit sur elle des effets différents. «Je suis mere aussi, se disoit-elle; il faut que je me conserve pour élever mes enfants: mon mari est à la tête des Etats de ma mere; il est surchargé d’affaires; sans vouloir m’en mêler au-delà de ce qu’il jugera à propos, voyons si je ne peux pas lui être utile. Par exemple, visitons la veuve & l’orphelin, voyons si le pauvre dans sa chaumiere n’est point abandonné! J’ai des peines, consolons ceux qui en ont plus que moi. Le soir, je rentrerai le cœur plein de joie du bien que j’aurai répandu autour de moi, & je me trouverai heureuse. Alors le Prince mon époux verra mon visage toujours serein & gai; j’emploierai mes talents à le délasser des affaires, & il me verra chaque jour avec un nouveau plaisir. Je vois bien que je ne dois plus compter sur la protection des Fées. Rendons-nous heureuses par nous-mêmes & sans le secours des autres.»
Reinette mit à profit ses réflexions. Elle suivit son plan exactement. Elle eut bientôt sujet de s’en applaudir.
Le Prince Songecreux, dont les Etats n’étoient séparés de ceux de Régentine que par une petite riviere qui en bornoit les limites, trouva un jour en feuilletant dans ses archives, que son arriere-bisaïeul avoit été possesseur de l’apanage dont jouissoit Reinette. Il trouvoit bien la cession qui en avoit été faite en bonne forme; mais il prétendoit qu’elle ne donnoit pas le droit à Régentine d’en disposer en faveur d’un gendre, & qu’il devoit lui revenir après elle, faute d’enfants mâles. Il dépêcha un Ambassadeur à Pacifique pour lui signifier ses prétentions. Pacifique ne laissa pas que d’en être alarmé. Il examina tous les titres de Régentine, & trouva qu’en effet elle avoit disposé en sa faveur un peu legerement de son héritage. Reinette lui représenta cependant que comme régent & comme gendre, il ne pouvoit se dispenser de défendre les droits de sa mere, & qu’il falloit promptement mettre tout le pays sous les armes & garnir les frontieres. L’avis du Conseil fut au contraire d’éluder la question, & de répondre qu’il seroit temps de l’examiner quand l’héritage seroit vacant. Régentine existoit; elle pouvoit revenir d’un moment à l’autre; enfin, ce n’étoit pas le moment d’écouter de telles prétentions, ni de les disputer. Cet avis pouvoit être le plus prudent, il plaisoit même assez à Pacifique; mais la vanité de Reinette fut blessée qu’on osât mettre en question le pouvoir & les droits de sa mere. Les Ambassadeurs furent renvoyés & la guerre défensive résolue.
EMILIE.
Sera-t-elle bientôt finie la guerre, Maman; je ne l’aime pas, car je n’y entens rien.
LA MERE.
Je m’en doute, aussi je veux vous en épargner les détails.
EMILIE.
Mais Maman, pourquoi Reinette ne consulta-t-elle pas Prudente avant de faire la guerre?
LA MERE.