Part 6
Et pourquoi voulez-vous qu’ils mettent plus d’importance aux choses qui vous appartiennent, que vous n’y en mettez vous-même? Ils ne sont pas fondés à croire que ce que vous laissez traîner mérite d’être conservé.
EMILIE.
Cela est encore vrai.
LA MERE.
Ainsi voilà deux fautes pour une: celle de perdre par votre négligence & votre manque de soins des choses qui vous appartiennent, & l’injustice de vous en prendre aux autres de la faute que vous avez faite. Eh bien, quand on n’a pas l’esprit d’ordre, les idées se perdent & se confondent dans la tête comme vos joujoux dans la chambre, on ne sçait ce qu’on dit, & l’on passe pour une folle ou pour une bête. Comprenez-vous à présent à quoi l’esprit d’ordre est bon?
EMILIE.
Oui, Maman!... Voilà mon ouvrage fini.
LA MERE.
Allons, il est tard, nous pouvons passer dans ma chambre, & nous y lirons l’histoire des deux Empereurs que vous voulez connoître.
HUITIEME CONVERSATION.
EMILIE.
Maman, il y a bien long-temps que vous ne m’avez conté d’histoire.
LA MERE.
Il est vrai.
EMILIE.
Si vous voulez avoir la complaisance de m’en dire une: j’ai été bien raisonnable.
LA MERE.
Je le veux bien. Tout en nous promenant je vous conterai l’histoire de deux petits Messieurs; mais c’est à condition que vous me direz ce que vous pensez de leur conduite.
EMILIE.
Oh! oui, Maman, je vous le promets. Etoient-ils bien aimables, bien sages?
LA MERE.
Vous le verrez. Prenons par cette allée. Le chemin est beau, & nous ne rencontrerons personne qui nous interrompe.
EMILIE.
Eh bien, Maman?
LA MERE.
Eh bien, ma fille. Deux peres de famille d’une condition médiocre, mais honnête & aisée, établis en province, avoient chacun un fils. Ces deux jeunes gens très-bien élevés & liés d’amitié à l’exemple de leurs peres, résolurent un jour, chacun de leur côté & sans se communiquer leurs desseins, de quitter la maison paternelle & d’aller chercher fortune à Paris.
EMILIE.
La maison paternelle, c’est la maison de son papa, n’est-ce pas, Maman?
LA MERE.
Oui.
EMILIE.
Comment? Ils vouloient s’en aller sans permission? Mais cela étoit bien mal! Et s’en aller tout seuls, tout seuls?... Ils étoient donc fous? Qu’est-ce qu’ils vouloient devenir?
LA MERE.
Ils avoient pourtant tous deux une forte raison pour rester chez eux. L’un étoit sourd, l’autre sans être tout-à-fait aveugle voyoit à peine à se conduire. Il eût été à propos de remédier à ces accidents avant que de se mettre en route. Pour vivre dans le monde, on n’a pas trop de ses deux yeux & de ses deux oreilles.
EMILIE.
Oh! je crois que non. Je parie que ces deux petits Messieurs sont de méchants garçons, n’est-ce pas, Maman?
LA MERE.
Vous jugez bien vîte. Est-ce que vous voudriez qu’on décidât de votre conduite & de votre caractére sur une folie qui vous auroit passé un moment par la tête?
EMILIE.
Non, Maman!
LA MERE.
Attendez donc que vous sçachiez l’histoire de ces ceux jeunes gens pour arrêter votre opinion, & si elle doit leur être défavorable, vous ferez bien encore de supposer que leur aventure a pu être exagérée.
EMILIE.
Pourquoi cela, Maman?
LA MERE.
C’est qu’on ne sçauroit trop être en garde contre les propos qui peuvent nuire, & quand il s’agit de condamner les autres, il faut réfléchir long-temps avant d’établir son jugement. Ne desirez-vous pas qu’on en agisse ainsi avec vous?
EMILIE.
Oui sûrement, Maman. Eh bien, qu’est-ce qu’ils firent?
LA MERE.
Quoique leur infirmité, d’abord peu considérable, augmentât tous les jours, elle ne put arrêter leur projet. La jeunesse est ardente, & souffre impatiemment les conseils. Elle ne doute de rien. Son imagination lui répond de ses succès, & la raison est presque toujours la derniere consultée.
EMILIE.
Est-ce que la raison est comme la conscience? Est-ce qu’elle parle aussi?
LA MERE.
Suivre les avis qu’on vous donne, c’est écouter la raison. «Que ferai-je dans la maison de mon pere?» disoit le sourd qui s’appelloit Daucourt.
EMILIE.
Ah! j’avois bien envie de sçavoir son nom, & je suis bien aise de ne pas le connoître.
LA MERE.
«Puis-je espérer un sort digne de moi, disoit-il? Je suis grand, bien fait, j’ai du mérite & de l’esprit. Ici, je vis ignoré, & sous le prétexte que j’ai l’oreille un peu difficile, on prétend me borner à une vie obscure, on me reproche ma surdité pour me refuser les éclaircissements que je demande; mais je sçaurai m’en passer, je ne perdrai plus mon temps à écouter, & je vais faire mon chemin par moi-même.»
EMILIE.
Il a bonne opinion de lui, Monsieur Daucourt. Il ne veut plus perdre son temps à écouter!
LA MERE.
Je connois des gens qui ne le disent pas, mais qui font de même.
EMILIE.
Qui donc, Maman?
LA MERE.
Cherchez bien... Vous ne dites mot? Quand on ne profite pas des avis que l’on reçoit, c’est comme si l’on disoit qu’on ne veut pas perdre son temps à écouter. Ne connoissez-vous personne dans ce cas?
EMILIE.
Oh! pardonnez-moi, Maman, j’entens bien; c’est de moi dont vous voulez parler.
LA MERE.
Il faut prendre garde, Emilie, de ne pas condamner dans les autres les fautes dont on peut être coupable.
EMILIE.
J’y prendrai garde, Maman.
LA MERE.
Vous venez de tomber là dans la même faute que Daucourt. Il s’étoit persuadé qu’on ne lui parloit jamais, parce qu’il n’entendoit point; il se moquoit des défauts de son camarade, & il ne voyoit pas les siens. «Si j’étois aveugle comme lui, disoit-il, je ne me plaindrois pas d’être négligé. Sans yeux, on n’est bon à rien. Il ne sçait d’ailleurs que ce que je lui ai appris, & il ne peut se flater d’en sçavoir jamais davantage. Son accident ne peut se cacher, & on peut très bien ignorer le mien. La nature m’en a dédommagé, par une pénétration d’esprit peu commune. Je parie que la plûpart de ceux qui me connoissent sont encore à s’appercevoir de ma prétendue surdité. Il y a une maniere de prendre part à tout sans y rien concevoir. Un sourire, un signe de tête, un mot jetté à propos suivant l’air & le geste de ceux qui parlent, tout cela m’a donné la réputation d’un homme qui entend très-finement.»
EMILIE.
Mais, c’est comme Monsieur Gobemouche cela.
LA MERE.
Précisément. «J’ai vu souvent, continuoit-il, les gens les plus graves rire de mes bons mots, & le seul reproche que j’ai eu à faire à mes oreilles, c’est de n’avoir pas toujours entendu l’éloge qu’on faisoit de moi.»
EMILIE.
Voilà un drolle de corps! Je parie qu’il faisoit bien des _quiproquo_.
LA MERE.
Est-ce que vous sçavez ce que c’est qu’un _quiproquo_?
EMILIE.
Oui, Maman, c’est un coq-à-l’âne.
LA MERE.
Et qu’est-ce que c’est qu’un coq-à-l’âne?
EMILIE.
Mais c’est de dire une chose qui n’est pas ce qu’on dit.
LA MERE.
Voilà assurément une définition bien claire! Tâchez un peu de vous expliquer d’une maniere plus précise; car enfin on parle pour être entendu.
EMILIE.
Mais, Maman, vous sçavez bien ce que je veux dire.
LA MERE.
Quand cela seroit, cela ne suffit pas. Voyons, dites-moi ce que c’est qu’un _quiproquo_ ou un coq-à-l’âne.
EMILIE.
Mais, tenez, Maman, c’est quand vous dites une chose, & que moi je me suis trompée, j’en ai entendu une autre, & je répons à ce que j’ai entendu.
LA MERE.
Cela devient un peu plus clair; mais donnez-moi un exemple de ce que vous venez de dire.
EMILIE.
Maman, si vous disiez, par exemple, en parlant de moi, voilà une petite Demoiselle bien raisonnable, & puis il passeroit une autre petite Demoiselle qui croiroit que vous parlez d’elle, & qui diroit, Madame, vous avez bien de la bonté, elle feroit un _quiproquo_. N’est-ce pas cela, Maman?
LA MERE.
Oui, cela n’est pas mal.
EMILIE.
Maman, j’ai bien envie de sçavoir la fin de l’histoire.
LA MERE.
Tandis que Daucourt s’occupoit de ses projets, Sainville (c’étoit le nom de l’aveugle) tenoit conseil de son côté. «La surdité de mon voisin m’afflige, disoit-il, il sera obligé de passer sa vie chez son pere. Que faire dans le monde quand on n’entend point?»
EMILIE.
Fort bien! En voilà encore un qui voit le défaut d’un autre, & je parie qu’il ne voit pas le sien.
LA MERE.
Cela est vrai. «Pour moi, disoit-il, si j’ai la vue un peu foible, j’ai en revanche écouté de toutes mes oreilles. J’ai acquis des connoissances & de la mémoire. Daucourt est orgueilleux & opiniâtre; je suis docile & me soumets sans peine aux volontés des autres. Par-là j’ai trouvé le secret de me servir de leurs yeux. Ils voient pour moi, & me dispensent du soin de me gouverner. Avec le secours de bons guides, je me tirerai toujours d’affaire. On peut compter sur l’assistance des autres, quand on veut s’y fier.»
Après avoir ainsi tracé leur plan, ils ne tarderent pas à le mettre en exécution. Ils quitterent la maison paternelle, & prirent chacun une route différente. L’aveugle muni d’un guide, & le sourd se reposant sur son mérite.
EMILIE.
Ah! voyons ce qu’ils vont devenir.
LA MERE.
Le premiere journée, Sainville accusa son guide d’avoir choisi le chemin le plus long & le plus pénible; mais étant arrivé le soir à la Ville, où il devoit prendre place dans un carrosse public, il se reprocha le peu de confiance qu’il avoit dans les hommes & se sçut mauvais gré d’avoir soupçonné son conducteur.
Comme ses occupations pendant la route se réduisoient à monter en carrosse le matin & à descendre le soir, il employa son temps à refléchir sur sa position. Le résultat de ses méditations fut que dans un pays policé, il étoit fort aisé de se passer de ses yeux.
EMILIE.
Qu’est-ce que c’est qu’un pays policé?
LA MERE.
C’est un pays où chacun vit en tranquillité, sans crainte que son voisin lui nuise & trouble l’ordre.
EMILIE.
L’ordre de qui?
LA MERE.
Le bon ordre. On appelle ainsi la paix & la tranquillité qui résulte de la vigilance & des soins de ceux qui gouvernent.
EMILIE.
Comment? Est-ce que nous sommes gouvernés?
LA MERE.
Il ne vous souvient déja plus de ce que nous avons dit la semaine passée sur le Roi & sur ses Ministres.
EMILIE.
Ah! oui... mais il y a quelque chose que je n’entens pas: Maman: dites-moi, je vous prie, quel rapport le Roi & les Ministres ont-ils à ce que nous disions tout-à-l’heure?
LA MERE.
Vous l’allez voir. Que disions-nous l’autre jour qu’étoit le Roi?
EMILIE.
Le pere d’une grande famille.
LA MERE.
Qu’est-ce que fait un pere de famille dans sa maison?
EMILIE.
Il gouverne tout.
LA MERE.
Et en gouvernant tout, il établit les régles de conduite pour chacun, ce qui fait que l’ordre & la sûreté sont établis dans sa maison.
EMILIE.
C’est donc cela qui s’appelle policé?
LA MERE.
C’est ce qui s’appelle la police, & l’on dit, une Ville bien ou mal policée. Or dans chaque Ville le Roi établit un Magistrat qui s’appelle Lieutenant de Police, chargé du soin de veiller à la sûreté des particuliers, & de punir ceux qui voudroient la troubler, tels que les voleurs, les brigands, les tapageurs, &c.
EMILIE.
J’entens toujours parler de voleurs; mais je ne sçais ce que c’est.
LA MERE.
C’est que vous ne me l’avez pas demandé. Un voleur est un homme qui s’empare ou par force ou par adresse de ce qui ne lui appartient pas; & comme il n’est pas permis d’user du bien des autres comme du sien, chacun est interessé dans la société à le découvrir, & lorsqu’il est découvert, il est puni.
EMILIE.
Maman, qu’est-ce que vous disiez de Monsieur Sainville, je ne m’en souviens plus.
LA MERE.
Je disois, qu’il prétendoit qu’on pouvoit très-bien se passer de ses yeux dans un pays bien policé.
EMILIE.
Mais pourquoi cela?
LA MERE.
«Cela seroit, disoit-il, une peine de plus que d’en avoir de bons. Il faudroit en faire usage pour obliger ceux qui ont comme moi la vue mauvaise, & qui sont en cela bien plus heureux qu’on ne pense, puisqu’ils menent une vie dégagée de tous soins.»
EMILIE.
Il étoit donc bien paresseux?
LA MERE.
Avec ces réflexions, il prit un jour le devant à pied, pour rejoindre le carrosse à l’endroit où l’on devoit dîner. Il s’étoit assuré un guide; sans souci du côté des accidents, il marchoit gaiement, écoutoit les propos de son conducteur, & s’occupoit de l’avenir agréable qu’il se préparoit. Cependant la fatigue commença à se faire sentir, & le tira de cet état de contentement. Bientôt son guide fut obligé de lui avouer qu’il n’avoit jamais fait cette route, & qu’il ne sçavoit au juste où ils étoient. «Mais j’apperçois quelques maisons, ajoûta-t-il; nous sommes plus heureux que nous ne pouvions l’espérer.--N’en doutez point, répondit Sainville; c’est l’endroit où nous voulions nous rendre.--Du moins, reprit l’autre, on nous y dira le chemin qu’il faudra tenir.»
En arrivant dans le Hameau, ils se trouverent détournés de la route de plus de quatre lieues; mais en revanche, ils furent bien reçus par un vieillard & son accueil consola notre aveugle. Il ne fut plus question que de bien dîner pour gagner ensuite avant la nuit la Ville où le carrosse devoit s’arrêter.
Avant de poursuivre sa route il fallut s’assurer d’un autre guide. Sainville remercia le sien de ses peines, & même du hazard qui les avoit égarés & conduits chez un hôte si honnête. Il craignit de ne pouvoir jamais remplacer un aussi bon conducteur.
Le fils du vieillard prit sa place. Ce jeune homme marqua d’abord à Sainville beaucoup de surprise de son goût pour les voyages. Il lui donna ensuite de très-bons conseils sur les précautions qu’il avoit à prendre & sur la prudence qu’il devoit apporter au choix de ses guides. Sainville, ennuyé de ses leçons, regretta un moment son premier conducteur qui l’avoit entretenu de choses plus agréables; mais se faisant bien vîte à la maniere de son nouveau compagnon, il ne tarda pas à être enchanté de sa morale.
Le chemin néanmoins, lui paroissoit long. Il marchoit, il est vrai, sans obstacle; mais accoûtumé depuis long-temps à rencontrer des pierres & à se heurter, ce changement même le surprit. Il en parla à son conducteur qui lui répondit, qu’il avoit choisi, non la route la plus courte, mais la meilleure. «Quand on est aveugle, dit-il, on ne sçauroit aller trop lentement & trop sûrement; les guides les plus habiles ne peuvent toujours vous faire éviter le mauvais pas; il s’agit donc de prendre la route la moins embarrassée.» Sainville charmé de ce discours, comprit que son premier compagnon, avec ces propos & ses contes, n’avoit été qu’un étourdi, & qu’il avoit trouvé en celui-cy un ami sage & sincere. Il conçut pour lui autant d’estime que de reconnoissance. Leur entretien les conduisit à la Ville, où ils apprirent que le carrosse avoit passé. Il fallut continuer la route à pied, & après avoir marché jusqu’à la nuit, ils furent obligés de s’arrêter dans un Village, sans avoir pu rejoindre le carrosse.
Le lendemain Sainville, ne voulant point abuser de la bonté de son guide, en prit un nouveau, qui gagna aussi promptement ses bonnes graces. Celui-cy remarqua d’abord la générosité de notre aveugle, & cette remarque augmenta son zéle. Il vanta à Sainville la connoissance qu’il avoit des chemins & du pays. Il lui fit, pour le réjouir, la description de tous les endroits où ils passoient; mais il lui apprit aussi l’aventure de plusieurs voyageurs qui avoient été volés sur cette route.
«Il est imprudent à vous, lui dit-il en finissant, de garder votre bourse; c’est à celui des deux qui voit clair, à la porter. Si nous sommes attaqués, vous êtes sans défense; mais n’ayant rien sur vous, il ne peut vous arriver aucun malheur. Quant à moi, il me reste la ressource de fuir, de sauver votre argent, & de venir vous reprendre quand le danger sera passé.» Sainville ne put s’empêcher d’admirer cette prévoyance. «Est-il possible, s’écria-t-il, que mes guides n’aient point songé à me garantir d’un danger si évident, & qu’ils m’aient exposé par leur imprudence à prendre tout ce que j’ai! Si je conserve ma bourse, ce n’est pas à eux que j’en aurois l’obligation.» Il se hâta de la mettre en sûreté entre les mains de son ami du jour, & lui confia qu’il avoit encore une Lettre de change cousue par précaution dans la doublure de sa veste.
Le guide, approuvant sa prudence, l’avertit bientôt qu’il y avoit devant eux un ruisseau assez large. «Déshabillons-nous, dit-il, nous en serons plus legers; je commencerai par passer vos habits, & je reviendrai ensuite vous transporter de l’autre côté.» Sainville, touché de reconnoissance, se déshabilla sans balancer, & dans le même instant il se sentit saisi par le corps & plongé dans une riviere profonde. La frayeur du danger lui ôta l’usage des sens; il ne revint à lui que long-temps après. Il apprit alors qu’il étoit dans une cabane de pêcheurs, auxquels il devoit la vie & tous les secours qui la lui avoient conservée.
Assez long-temps malade, il eut le temps de faire des réflexions sur la méchanceté des gens qui voient clair. Ces réflexions le dégoûterent des voyages; & après avoir recouvré ses forces, il sollicita & obtint de son pere le pardon de son double aveuglement. Ainsi de retour dans la maison paternelle, il resta toute sa vie persuadé de trois vérités: La premiere, que le choix d’un conducteur est une chose très-difficile, mais en même-temps très-essentielle pour un aveugle. La seconde, que quand on ne peut s’en passer, il vaut mieux rester chez soi. La troisieme, que quand on a trouvé un bon guide, il ne faut jamais s’en séparer.
EMILIE.
Est-ce que c’est tout, Maman?
LA MERE.
C’est toute l’histoire de Sainville.
EMILIE.
Et Daucourt?
LA MERE.
Nous en parlerons après. Voyons d’abord ce que vous pensez de celui-cy.
EMILIE.
Je pense qu’il a raison.
LA MERE.
Qui?
EMILIE.
Sainville.
LA MERE.
Et en quoi?
EMILIE.
Mais en ce qu’il dit à la fin, que quand on a trouvé un bon guide, il faut le garder.
LA MERE.
Etes-vous bien convaincue de cela?
EMILIE.
Oui, Maman.
LA MERE.
En ce cas, vous ne donneriez pas votre confiance au premier venu?
EMILIE.
Non sûrement. Mais je ne ferai pas comme Sainville, moi; je n’irai pas voyager toute seule.
LA MERE.
Est-ce que l’on n’a besoin de conseils que pour voyager?
EMILIE.
Mais je ne sçais pas... je crois pourtant... Tenez, Maman, je ne sçais pas ce que je veux dire.
LA MERE.
A quoi pensez-vous que servent les conseils?
EMILIE.
Mais à se bien conduire, à ne point faire de fautes; & puis aussi à apprendre ce que l’on ne sçait pas.
LA MERE.
Vous voyez donc bien qu’il n’est pas nécessaire de voyager pour avoir besoin de conseils. Tout le monde en a besoin; mais tout le monde n’est pas en état d’en donner aux autres. Il ne faut accorder sa confiance qu’à ceux que l’on connoît bien, lorsque leur conduite nous a prouvé qu’ils ne nous en donneront pas de mauvais.
EMILIE.
Oui, j’entens bien cela. Par exemple, Maman, je dois ne donner ma confiance qu’à vous, parce que je suis sûre que vous ne me tromperez pas, & que vous avez une patience, une patience... Mais à propos, Maman, & Monsieur Daucourt, qu’est-ce qu’il est devenu?
LA MERE.
Je m’en vais vous le dire. Il voyageoit seul comme vous sçavez. Il s’étoit pourvu d’un cheval avec lequel il se mit en route. La premiere journée se passa fort heureusement. Il arriva le soir dans un bourg & descendit à l’hôtellerie pour y passer la nuit. En vain lui demanda-t-on ses ordres. Daucourt n’aimoit pas les questions.
EMILIE.
Je le crois bien, car il étoit sourd; il ne les entendoit pas.
LA MERE.
Pour les éviter, il se hâta de signifier qu’il vouloit être tranquille. Ainsi après avoir soupé il congédia tout le monde; & comme il étoit plus que jamais enyvré de ses grands projets, il se mit à y rêver, il se coucha tard. Il ne s’apperçut qu’alors du besoin qu’il avoit de ses hardes.
EMILIE.
Et pourquoi faire, dès qu’il alloit se coucher?
LA MERE.
Il avoit au moins besoin de son bonnet de nuit.
EMILIE.
Où étoit-il donc?
LA MERE.
Dans sa valise. Et comme on lui avoit demandé s’il n’avoit besoin de rien, & qu’il n’avoit rien répondu, elle étoit restée sur le dos de son cheval.
EMILIE.
Ah, c’est bien fait! & comment fit-il?
LA MERE.
Toute la maison étoit endormie; il fallut qu’il descendît lui-même pour tirer de sa valise ce qui lui étoit nécessaire. Le bruit qu’il fit éveilla les Valets. Ne recevant point de réponse à leurs questions, ils crurent avoir à faire à un voleur & agirent en conséquence. Daucourt meurtri de coups, démêla, non sans beaucoup de difficulté, les causes d’un traitement si étrange.
EMILIE.
Comment! ils le battirent?
LA MERE.
Oui, sans doute. Les Valets le virent détacher la nuit la valise qui appartenoit à un étranger logé chez eux; ils le prirent pour un voleur, ils le battirent.
EMILIE.
Et quand ils le reconnurent, ils furent sûrement bien fâchés?
LA MERE.
Oui, mais l’homme étoit battu, & l’on se moquoit de lui.
EMILIE.
Et qu’est-ce que fit Daucourt?
LA MERE.
Le lendemain il se mit en route d’assez mauvaise humeur, sans juger cependant moins favorablement de sa sagacité & de sa prudence.
EMILIE.
Ah! je parie qu’il lui arrive encore quelque malheur. Ce sera bien fait, n’est-ce pas, Maman, puisqu’il ne se corrige pas?
LA MERE.
Le hazard ne le servit pas mal pendant quelques jours. Il ne fit que très-peu d’étourderies. Il questionnoit beaucoup, devinoit assez juste, & ses succès lui persuaderent plus d’une fois qu’il entendoit comme un autre. Mais ce bonheur dura peu. Le quatrieme jour de son voyage les habitants des Hameaux écartés l’avertirent qu’il s’étoit égaré, & lui conseillerent de regagner promptement le grand chemin pour se soustraire aux brigands dont leur canton étoit rempli. Daucourt prit, à son ordinaire, cet avis pour un compliment, & s’applaudissant de son talent de deviner, il continua sa route avec plus de confiance que jamais.
EMILIE.
Oh, le drolle de corps qui prend un avis pour un compliment!... Maman, je suis lasse. Voulez-vous que nous nous asséyons?
LA MERE.
Volontiers. Bientôt il se vit attaqué. Il n’est point de sourd qui n’entende le langage des voleurs...
EMILIE.
Comment est-ce qu’ils parlent donc?
LA MERE.
Ils ne parlent pas beaucoup; ils fouillent dans les poches sans cérémonie. Daucourt fut dépouillé. Cette aventure l’affligea. Il reprit pourtant courage, & se reposant sur son mérite, il se persuada qu’une fois arrivé à Paris, il ne pourroit manquer sa fortune. «Ces malheureux, disoit-il, reculent mes espérances. A pied, je ne sçaurois faire la même diligence; mais enfin il ne s’agit que de gagner Paris. On y connoît le prix des talents, & cela doit me suffire.» En se consolant ainsi, il arriva dans une petite Ville, où il résolut de passer la nuit. Son premier soin fut de s’adresser à un usurier.
EMILIE.
Qu’est-ce que c’est qu’un usurier?
LA MERE.
C’est un homme qui prête de l’argent à ceux qui en ont besoin, à condition qu’on lui rendra le double de ce qu’il a prêté.
EMILIE.
Est-ce qu’il y a des gens comme ça? Ils sont donc bien riches?
LA MERE.
Ils le deviennent par ce moyen à-peu-près comme les voleurs quand ils ont fait une forte capture.
EMILIE.
Oui, mais s’ils sont pris, les voleurs sont punis, parce qu’il n’est pas permis de voler. Vous m’avez dit cela, Maman!
LA MERE.