Part 4
Qu’est-ce qui vous réchauffe quand vous avez froid?
EMILIE.
C’est le feu. Mais on n’a pas de feu dans le corps.
LA MERE.
Pardonnez-moi, on y a du feu, & si l’on n’en avoit pas, on ne pourroit pas vivre; le sang se glaceroit dans les veines & l’on mourroit. Ce feu s’accroît & ensuite diminue avec l’âge, & voilà pourquoi le vieux bon homme que vous avez vu l’autre jour ne pouvoit pas se rechauffer, quoique nous souffrions tous de la chaleur.
EMILIE.
Oh! ce pauvre bon homme, je m’en souviens, comme il trembloit; ma bonne lui fit boire du vin. Il n’avoit donc plus de feu dans le corps? Mais moi, ai-je du feu?
LA MERE.
Sans doute; mais nous y avons aussi de l’eau.
EMILIE.
Bon!
LA MERE.
Sûrement, quand vous pleurez, qu’est-ce qui tombe de vos yeux?
EMILIE.
Ah! cela est vrai; les larmes, c’est de l’eau.
LA MERE.
Si l’on n’avoit pas cette eau qui dans le corps humain s’appelle _liqueur_, on mourroit desséché comme les plantes que vous voyez flétries & prêtes à périr, quand la pluie ne les secoure pas.
EMILIE.
Voilà pourquoi vous les arrosez, n’est-ce pas, Maman?
LA MERE.
Et voilà pourquoi vous buvez; c’est pour entretenir...
EMILIE.
Ah!... mais, Maman, pourquoi est-ce que j’ai soif, puisque j’ai de l’eau dans le corps?
LA MERE.
On a plus ou moins de soif, suivant que le feu qui nous anime est plus ou moins fort & qu’il nous desséche plus ou moins.
EMILIE.
C’est donc pour l’éteindre qu’il faut boire?
LA MERE.
Non, c’est pour maintenir l’équilibre nécessaire à la vie entre les solides & les liquides.
EMILIE.
Je n’entens pas cela, Maman.
LA MERE.
Je le crois bien; aussi je ne vous ai répondu que pour vous faire voir qu’il y a des choses au-dessus de votre entendement, & dont il vaut mieux remettre l’explication à un autre temps. Reprenons où nous en étions. Vous voyez que le feu & l’eau sont nécessaires à la vie?
EMILIE.
Oui, Maman.
LA MERE.
A présent, retenez votre respiration... bouchez-vous bien la bouche & le nez.
EMILIE.
Maman, j’étouffe, je ne peux pas.
LA MERE.
Vous voyez donc bien que l’air est aussi nécessaire à la vie que le feu & l’eau. Mais ce n’est pas tout, Emilie. Notre chair est une matiere qui est sujette à la corruption, & lorsqu’elle est desséchée, elle tombe en poussiere & devient terre.
EMILIE.
Oui, Maman, j’ai vu cela dans mon Catéchisme historique.
LA MERE.
Eh bien, cette terre, le feu, l’air & l’eau sont les principes de la vie. Si vous étiez privée d’une de ces choses, vous ne pourriez pas vivre, comme je vous l’ai fait voir.
EMILIE.
Cela est vrai.
LA MERE.
Et ces quatre choses, le feu, l’eau, la terre & l’air sont ce qui donne la vie à tout ce qui existe dans la nature.
EMILIE.
Mais ce n’est donc pas des Elements, comme dit ce Livre?
LA MERE.
Pardonnez-moi, on appelle la terre, le feu, l’air & l’eau, les quatre Elements de la nature, parce qu’élément veut dire principe d’une chose, ce qui lui fait être ce qu’elle est. A présent, vous entendez bien qu’élément veut dire principe d’une chose?
EMILIE.
Oui, Maman.
LA MERE.
Eh bien, on dit aussi les éléments d’une science, les éléments de l’écriture, les éléments de la lecture. Qu’est-ce que cela veut dire, par exemple, les éléments de l’écriture?
EMILIE.
Mais, ce n’est pas le feu, la terre...
LA MERE.
Non; ce sont les éléments de la nature, ceux-là.
EMILIE.
Mais on ne m’a pas dit les autres.
LA MERE.
Qu’est-ce que nous sommes convenues qu’éléments vouloient dire?
EMILIE.
Eléments veut dire principes.
LA MERE.
Eh bien, qu’est-ce que c’est que les éléments de l’écriture?
EMILIE.
Ah! c’est-à-dire les principes de l’écriture.
LA MERE.
Cela est vrai, quand on dit les éléments d’une science, on entend les principes d’une science, & quand on dit les quatre éléments de la nature, on entend le feu, l’eau, la terre & l’air, qui sont les principes de la vie.
EMILIE.
A présent, j’entens bien, & je ne l’oublierai pas... Maman, vous avez donc lu tous les Livres?
LA MERE.
Je ne vous en donne point à lire sans les avoir lus, & je vous en ai dit la raison.
EMILIE.
Je m’en suis bien apperçue; car l’autre jour en lisant l’histoire de la mauvaise fille, vous sçaviez que cette Dame que je trouvois si méchante n’avoit pas d’enfants... A propos, Maman, pourquoi n’est-il pas nécessaire que nous fassions lire cette histoire à un certain Monsieur qui polissonne toujours avec moi?
LA MERE.
C’est que j’espere que vous serez bientôt assez raisonnable pour qu’on ne polissonne plus avec vous.
EMILIE.
Mais, Maman, si vous lui disiez que vous ne voulez pas?
LA MERE.
Ne vous rappellez-vous pas que le Baron répondoit à Mademoiselle d’Orville, que comme elle ne se respectoit pas elle-même, il croyoit que les autres pouvoient être dispensés de la respecter.
EMILIE.
Oui, Maman.
LA MERE.
C’est donc la faute d’une Demoiselle quand les hommes ont un air trop libre avec elle, & c’est votre faute quand on polissonne avec vous.
EMILIE.
Mais comment faut-il donc faire pour se faire respecter?
LA MERE.
Il faut rester assise auprès de sa mere ou à sa table à s’amuser. Il ne faut point courir par la chambre comme une folle, en jettant ses bras par-dessus la tête, & levant les pieds d’une maniere indécente. Il ne faut pas adresser la parole aux hommes; mais quand ils vous parlent, il faut seulement leur répondre poliment, & avec assez de sérieux pour montrer que vous ne voulez pas qu’on vous approche; & toutes ces attentions sur soi-même & sur son maintien s’appellent _la pudeur_.
EMILIE.
Mais, Maman, pourquoi ne voulez-vous pas dire à ces Messieurs que j’ai de la pudeur?
LA MERE.
C’est qu’ils ne me croiroient pas en vous voyant vous conduire comme vous le faites. Lorsqu’on en a, elle se voit bien sans qu’il soit besoin de le dire, & il ne faut pas qu’on croie que c’est moi qui vous empêche de vous familiariser avec les hommes; il faut que ce soit votre contenance, votre conduite qui leur en impose; car si elle se trouvoit contraire à mes propos, tout ce que je dirois ne vous garantiroit de rien, & on croiroit que ma tendresse pour vous m’empêche de vous voir comme vous êtes.
EMILIE.
Cela est vrai. Mais, Maman, tout ce que vous dites est vrai.
LA MERE.
Si vous en êtes persuadée, comme je l’espére, vous en profiterez. Mais j’ai encore une autre vérité à vous apprendre, qui est une suite de ce que nous venons de dire, c’est qu’une Demoiselle bien née...
EMILIE.
Qu’est-ce que c’est qu’une Demoiselle bien née?
LA MERE.
C’est-à-dire, qui a des dispositions naturelles à la vertu & un desir très-vif de fuir le mal.
EMILIE.
Eh bien, Maman, qu’est-ce que fait une Demoiselle bien née?
LA MERE.
Elle doit s’accoûtumer de bonne heure à n’avoir pas de garde plus sûre qu’elle-même; c’est à vous à en imposer, ce n’est pas à moi. Car si c’est moi qui oblige les hommes à vous respecter, vous voyez bien que si je suis un instant éloignée de vous, ils ne vous craindront plus, & c’est votre ressentiment qu’il faut leur faire craindre, ce n’est pas le mien.
EMILIE.
Allons, je prendrai bien garde à moi, & je ferai le mieux que je pourrai.
LA MERE.
Vous voyez bien aussi que si vous faisiez lire l’histoire de la mauvaise fille, vous vous exposeriez à vous faire dire que vous lui ressemblez à beaucoup d’égards. Il vaut bien mieux vous corriger de votre étourderie, de votre legéreté, & vous verrez que vous n’aurez plus besoin alors de me prier de faire des leçons aux autres.
EMILIE.
Maman, je croyois... Ah! Maman, à propos j’ai oublié... ma bonne m’a dit de vous prier, si vous envoyez à Paris, de faire passer chez la Couturiere; elle n’a pas apporté ma robe neuve, elle l’avoit promise pour aujourd’hui.
LA MERE.
Eh bien, apparemment qu’elle n’est pas finie, ce sera pour un autre jour.
EMILIE.
Oh! c’est que je serai bien heureuse quand j’aurai ma robe neuve.
LA MERE.
Eh! qu’est-ce qu’une robe neuve peut faire au bonheur?
EMILIE.
C’est que je suis bien aise d’être parée.
LA MERE.
Est-ce que vous n’avez jamais eu de chagrin les jours où vous avez été bien parée? N’avez-vous jamais pleuré avec une robe neuve?
EMILIE.
Oh, pardonnez-moi!
LA MERE.
Est-ce que l’on vous accorde tout ce que vous voulez les jours de parure?
EMILIE.
Non pas toujours.
LA MERE.
Est-ce que mes amis, est-ce que moi-même, nous faisons plus d’attention à vous, quand vous avez une belle robe?
EMILIE.
Mais non, Maman.
LA MERE.
Quelles sont les occasions où l’on s’occupe le plus de vous? où l’on vous accorde tout ce que vous desirez, & où vous éprouvez cette satisfaction intérieure qui fait que vous êtes si contente de vous, de moi & des autres?
EMILIE.
C’est quand je n’ai point d’humeur, quand j’ai été bien obéissante, & que j’ai rempli tous mes devoirs... Là... tout couramment sans chercher à me distraire.
LA MERE.
Vous voyez donc bien qu’une robe neuve ne rend pas heureuse; car vous avez beau être parée, vous n’en avez pas été moins chagrine quand vous avez eu des reproches à vous faire; & je vous ai vu très-gaie, très-contente avec un petit fourreau de toile, souvent même à la fin du jour assez sale; mais puisque nous y sommes, cherchons un peu, quelles sont les conditions nécessaires au bonheur?
EMILIE.
Oui, cherchons... J’allois dire quelque chose, mais je crois que je me trompe.
LA MERE.
Qu’est-ce que cela fait? dites toujours! Ce n’est qu’en me disant tout ce qui vous passe par la tête que vous apprendrez à penser juste.
EMILIE.
Oui, Maman, mais si je dis mal?
LA MERE.
Eh bien, je vous en avertirai.
EMILIE.
Maman, c’est que je voulois dire, cherchons les éléments du bonheur!
LA MERE.
Eh bien, vous auriez très-bien dit; car c’est précisément ce que je veux que vous trouviez.
EMILIE.
Mais le bonheur, c’est une chose... Je voudrois le sçavoir... Mais non, ce n’est pas une science.
LA MERE.
C’est la premiere de toutes les sciences; celle qui importe le plus aux hommes de connoître.
EMILIE.
Est-elle bien difficile à apprendre?
LA MERE.
Très-difficile & même impossible aux méchants, mais très-aisée pour ceux qui se servent de leur raison.
EMILIE.
Ah! Maman, j’espére qu’elle ne sera pas difficile pour moi.
LA MERE.
Je l’espére aussi. Nous avons déja dit que les beaux habits ne rendoient point heureux; voyez votre bonne, elle n’a pas de beaux habits, elle n’est point riche; eh bien, la croyez-vous heureuse?
EMILIE.
Oh! sûrement, Maman, car elle rit & chante toujours. Je ne l’ai jamais vue triste.
LA MERE.
Tous ces paysans, tous ces domestiques que vous voyez danser les Dimanches à la porte du bois de Boulogne, vous les voyez contents; vous les voyez rire, ils ne sont point riches; ce n’est qu’à force de travailler toute la semaine qu’ils gagnent de quoi vivre & de quoi se vêtir eux & leurs enfants. Vous m’avez souvent parlé de leur gaieté, nous pouvons donc conclure que les richesses ne sont sûrement pas nécessaires au bonheur.
EMILIE.
Mais qu’est-ce qui fait que tous ces pauvres gens sont contents?
LA MERE.
Voyez, dites-moi votre idée.
EMILIE.
Mais je crois, c’est parce qu’ils ont bien travaillé & parce que l’on est content d’eux.
LA MERE.
Vous avez raison. Eh bien, quel sera donc le premier élément du bonheur dans tous les âges & dans toutes les conditions?
EMILIE.
Ce sera d’avoir rempli son devoir & d’être content de soi, n’est-ce pas, Maman?
LA MERE.
Cela est certain, on peut avoir tous les avantages réunis, bien des richesses, une bonne santé, & n’être point heureux; mais sans bien, avec une santé foible telle que vous m’en voyez, on peut se trouver heureux, car le vrai bonheur dépend de nous-mêmes.
EMILIE.
Oui, il n’y a qu’à être bien sage.
LA MERE.
Et il n’y a pas de bonheur quand on n’a pas rempli ses devoirs, parce qu’alors on n’est content ni de soi, ni des autres.
EMILIE.
Voilà pourquoi les méchants ne sont pas heureux, n’est-ce pas, Maman?... Bon, voilà du monde!
LA MERE.
Je n’en suis pas fâchée; nous avons assez causé aujourd’hui, & il est temps que vous alliez apprendre votre Évangile & achever vos études.
EMILIE.
Maman, j’ai encore quelque chose à vous dire sur ce bonheur que je n’entens pas bien; demain vous me permettrez de vous le dire, n’est-ce pas?
LA MERE.
Oui, si vous avez mérité que nous causions ensemble.
SIXIEME CONVERSATION.
LA MERE.
Eh bien, Emilie, qu’est-ce que vous vouliez me dire?
EMILIE.
Quoi? Maman, je ne sçais pas.
LA MERE.
Il y avoit quelque chose sur le bonheur que vous n’entendiez pas.
EMILIE.
Maman, je ne m’en souviens plus.
LA MERE.
Ce sera pour quand vous vous en souviendrez.
EMILIE.
Si vous eussiez eu la bonté de causer hier & avant-hier avec moi, ma chere Maman, je m’en serois souvenue; mais à présent...
LA MERE.
Et qu’est-ce qui m’en a empêché?
EMILIE.
Maman, je le sçais bien, c’est ma faute, c’est que je ne l’ai pas mérité. J’avois pourtant grande envie de bien faire, mais je n’ai jamais pu.
LA MERE.
Et pourquoi n’avez-vous pas pu?
EMILIE.
Je ne sçais pas, Maman, je n’étois pas en train d’étudier. Quand je voulois mettre les yeux sur mon Livre, mon esprit s’en alloit je ne sçais où!
LA MERE.
Mais, mon Enfant, si l’on avoit toujours égard à la disposition où l’on se trouve, on ne feroit jamais rien. C’est une raison pour s’appliquer davantage, pour se donner plus de peine; mais ce n’est pas une raison pour ne rien faire.
EMILIE.
Mais, Maman, on n’est pas toujours disposé à étudier, Papa vous l’a dit.
LA MERE.
Croyez-vous que je sois toujours disposée à causer ou à jouer avec vous? Vous m’avez vu souvent malade & souffrante, ou la tête remplie d’affaires; eh bien, je les oublie pour m’occuper même de vos amusements. Si j’écoutois alors mes dispositions, je vous renverrois, vous, votre poupée & votre petit ménage.
EMILIE.
Mais comment donc faire?
LA MERE.
Il faut s’accoûtumer à vaincre sa paresse & à faire ce que l’on doit faire, quelque chose qu’il en coûte. Je vous l’ai déja dit, c’est cet effort que l’on fait sur soi-même qui s’appelle _vertu_.
EMILIE.
Maman, je tâcherai...
LA MERE.
Il faut, lorsque vous vous sentez portée à la distraction, demander vous-même à votre bonne à vous placer de maniere que vous ne voyiez rien de ce qui se passe dans la chambre. Il faut, si vous apprenez par cœur, apprendre tout haut, afin qu’elle vous avertisse s’il vous prend une distraction, & si vous cessez de répéter, sans vous en appercevoir; il faut enfin montrer de la bonne volonté si vous voulez qu’on ait pour vous de l’indulgence. Il dépend toujours de vous de ne pas vous laisser aller à l’humeur & à l’opiniâtreté.
EMILIE.
Oh, je le sens bien. Je sens que j’ai mérité mes punitions. Aussi, Maman, je suis bien heureuse qu’il ne soit venu personne; car je n’aurois jamais osé me montrer. Maman, vous m’avez promis que vous ne le diriez pas.
LA MERE.
Oh, certainement! La bonne réputation d’une jeune personne est tout son bien; c’est ce qu’elle doit chérir comme sa vie, & lorsqu’une fois l’on est prévenu contre elle, il lui est si difficile de la réparer que je n’ai garde d’aller dire vos défauts tant que j’aurai espérance de vous voir corriger.
EMILIE.
Pourquoi la bonne réputation d’une jeune personne est-elle ce qu’elle doit chérir le plus, Maman?
LA MERE.
Pourquoi êtes-vous fâchée, quand on vous parle des fautes que vous avez faites?
EMILIE.
C’est que je voudrois qu’on dît toujours du bien de moi!
LA MERE.
Et pourquoi?
EMILIE.
Mais c’est que c’est humiliant de mal faire; on croiroit que je ne vaux rien.
LA MERE.
Eh bien, voilà pourquoi la bonne réputation est précieuse, c’est qu’on ne peut pas se passer de la bonne opinion des autres.
EMILIE.
On ne peut pas s’en passer? Et pourquoi?
LA MERE.
Vous le voyez, puisque vous ne pourriez pas souffrir qu’on crût que vous ne valez rien. Ne sommes-nous pas convenues ces jours passés que les hommes avoient besoin les uns des autres?
EMILIE.
Oui, maman!
LA MERE.
Pourriez-vous vous trouver à votre aise avec quelqu’un qui auroit mauvaise opinion de vous?
EMILIE.
Non sûrement.
LA MERE.
C’est sur l’opinion que l’on a d’une personne, qu’on mesure l’estime ou l’amitié qu’on lui accorde, & l’on ne connoît une jeune personne que par sa réputation.
EMILIE.
Comment cela, Maman?
LA MERE.
C’est qu’elle ne paroît dans le monde qu’environnée de ses parents; on ne l’entend presque pas parler; on ne la voit jamais agir; on ne peut avoir d’opinion sur elle que par ce que l’on en entend dire par ceux qui l’approchent dans l’intérieur de la maison.
EMILIE.
Oui, par les domestiques.
LA MERE.
Par les domestiques, par les maîtres, & par tous ceux qui la voient de près.
EMILIE.
Mais si tous ces gens-là ne disent pas vrai?
LA MERE.
Le mensonge est un vice si affreux qu’il ne se rencontre pas communément; & pour un menteur, il se trouve vingt honnêtes gens, amis de la vérité, qui le démasquent.
EMILIE.
Qu’est-ce que cela veut dire, qui le démasquent? Est-ce que le mensonge met un masque?
LA MERE.
Non, c’est une façon de parler. Vous sçavez bien qu’un masque cache les traits du visage?
EMILIE.
Oui, Maman.
LA MERE.
Comme un menteur veut être cru, on dit qu’il emprunte les traits de la vérité...
EMILIE.
Oh oui, & ceux qui prouvent qu’il a menti, le démasquent. Mais, Maman, est-ce qu’un mensonge est toujours découvert?
LA MERE.
Toujours; un peu plutôt, un peu plus tard, la vérité se découvre.
EMILIE.
Et puis le menteur est bien attrapé, n’est-ce pas?
LA MERE.
Attrapé & puni autant qu’on le peut être; car il prouve qu’il est bête d’avoir cru qu’il pouvoit faire passer le mensonge pour la vérité; il est deshonoré, il perd la confiance de tout le monde; on ne le croit plus, & personne ne veut avoir affaire à lui.
EMILIE.
Mais pourquoi deshonoré?
LA MERE.
Parce que c’est un vice bas, un vice avilissant, qu’on ne suppose pas aux gens bien nés.
EMILIE.
Qu’est-ce que c’est que des gens bien nés?
LA MERE.
Je vous l’ai déja dit; ce sont ceux qui naissent avec le penchant à la vertu. On se sert aussi de cette expression pour désigner tous ceux qui ne sont pas nés d’un état obscur & bas.
EMILIE.
Et qu’est-ce que c’est que d’être deshonoré?
LA MERE.
C’est d’avoir perdu l’estime de ses semblables, soit par ses actions, soit par sa façon de penser; c’est de s’être dégradé & d’avoir mérité de descendre dans l’opinion des autres au-dessous de l’état où le sort nous a mis.
EMILIE.
Mais, Maman, les domestiques diront... si vous les priez de ne rien dire de ce que j’ai fait.
LA MERE.
Fi donc! Vous voudriez vous abbaisser à prier des domestiques de ne pas parler de vous? Voyez comme une faute peut avilir.
EMILIE.
Mais, s’ils le disent, cela me fera tort!
LA MERE.
Ce sera la suite nécessaire de vos fautes. On ne les répare pas par une bassesse, c’en seroit une de plus & bien plus humiliante; & voilà pourquoi il est si essentiel de n’en pas faire. Croyez-moi, corrigez-vous bien vîte! Que vos actions, que votre contenance marquent votre repentir, & faites mieux à l’avenir, vous ne craindrez pas qu’on parle de vous; ou, comme je vous l’ai déja dit, si l’on veut absolument parler, on n’aura que du bien à dire.
EMILIE.
Si je n’avois pas pleuré & crié comme une petite folle, ils n’en auroient rien sçu.
LA MERE.
Qu’est-ce que cela fait? En auriez-vous été moins coupable?
EMILIE.
Non; mais...
LA MERE.
Le mal est-il qu’on ait sçu votre faute ou que vous l’ayez commise?
EMILIE.
C’est que je l’aie faite.
LA MERE.
Est-ce que vous pouvez vous pardonner d’avoir mal fait, quand même votre faute resteroit ignorée? Ne voyez-vous pas que si vous prenez l’habitude de faire des fautes ignorées, vous en ferez bientôt de publiques?
EMILIE.
Pourquoi cela, Maman?
LA MERE.
Parce que tout est habitude, mon Enfant. Le premier jour que nous arrivons à la campagne, & que nous quittons Paris, êtes-vous aussi en train de courir & de vous promener que quand nous y avons passé plusieurs mois, & que vous vous êtes promenée tous les jours?
EMILIE.
Non, Maman.
LA MERE.
La premiere fois que vous avez joué au volant, y avez-vous joué aussi long-temps, & avez-vous jetté votre volant aussi haut que vous l’avez fait depuis?
EMILIE.
Non, Maman.
LA MERE.
Qui est-ce donc qui vous a donné la facilité d’y jouer comme vous le faites à présent, & de faire des promenades aussi longues sans vous fatiguer?
EMILIE.
Je ne sçais pas.
LA MERE.
C’est qu’en vous promenant tous les jours vous acquerez la force de faire tous les jours un peu plus de chemin, & vous parvenez enfin à faire de très-grandes promenades sans vous fatiguer, parce que vous fortifiez votre corps par un exercice continuel.
EMILIE.
Maman, si j’étois plusieurs jours sans marcher, je ne pourrois donc plus aller à Saint Cloud?
LA MERE.
Cela vous seroit beaucoup plus difficile, & vous reviendriez si lasse que cela vous dégoûteroit peut-être de la promenade. Vous éprouvez la même chose pour vos leçons; quand vous avez été quelques jours sans apprendre par cœur, vous n’apprenez plus aussi facilement.
EMILIE.
Oui, parce que j’en ai perdu l’habitude, n’est-ce pas?
LA MERE.
Oui, & il en est de même de l’exercice des vertus comme de l’exercice du corps & de l’esprit.
EMILIE.
Bon!
LA MERE.
Oui, sans doute; si vous ne vous exercez pas seule & volontairement à bien remplir vos devoirs, sans prendre garde à la disposition où vous vous trouvez, & sans penser à la punition & à la récompense, vous n’acquerrez jamais de force sur vous-même, & vous ferez des fautes en public, parce que vous n’aurez pas contracté l’habitude de bien faire étant seule.
EMILIE.
Eh bien! je sens cela, par exemple. Cela est vrai, quand j’ai bien fait plusieurs jours de suite, j’ai moins de peine à étudier; & quand j’ai bien étudié, je n’ai pas d’humeur.
LA MERE.
C’est que rien n’en donne tant que d’être mécontent de soi.
EMILIE.
Cela pourroit bien être.
LA MERE.
Prenez donc l’habitude de faire toujours le mieux qu’il vous sera possible, & pour ne pas vous endormir sur le danger des fautes cachées, faites-vous une loi de ne me jamais rien taire de ce que vous ferez, que cela soit bien ou mal.
EMILIE.
Oui, Maman, je vous le promets, je vous dirai tout.
LA MERE.
Est-ce que vous n’avez pas remarqué une chose?
EMILIE.
Quoi, Maman?
LA MERE.
C’est qu’une faute a toujours des suites fâcheuses, & qu’on n’en est pas quitte pour dire, je ne la ferai plus.
EMILIE.
Ah, je n’avois jamais remarqué cela!
LA MERE.
Voyez vous-même. Repassez dans votre esprit tous les torts que vous avez eus, & vous connoîtrez bientôt que quand même votre faute seroit restée ignorée, elle auroit eu des suites fâcheuses pour vous.
EMILIE.
Mais quand j’ai eu de l’humeur & de l’impatience, si on ne l’avoit pas sçu, qu’est-ce qui m’en seroit arrivé?
LA MERE.