Part 10
Après le souper, quand tous les domestiques furent allés se coucher, Nicolas demeura dans la cuisine déserte, éclairée par un flambeau. Regardant sans cesse la montre dont Mme d’Aronville lui avait fait cadeau quelques jours auparavant, il trompait les longueurs de l’attente en fourbissant avec soin les armes de son maître. M. d’Oultry entièrement guéri de ses blessures devait se tenir prêt à partir au premier appel. D’un jour à l’autre, le Roy et M. le Cardinal pouvaient entrer dans Amiens. Le duc d’Orléans y tenait déjà son quartier général d’où l’on dirigerait les opérations du siège de Corbie. On ne parlait, en effet, que de reprendre cette ville sur les Espagnols. Les envahisseurs avaient trouvé là leur dernier avantage. Effrayés sans doute par l’importance des forces qui se massaient depuis deux mois derrière la Somme, ils avaient abandonné leurs conquêtes et gardé seulement cette place de Corbie, dont les fortifications leur paraissaient capables d’arrêter le premier élan des Français.
«Pourvu que nous ne soyons pas obligés de partir avant que j’aie pu tirer Monette des griffes de ces méchantes gens! Une fois hors de l’hôtel Nérissins, la Demoiselle sera en sûreté chez Mme d’Aronville, à qui je l’amènerai. Peut-être aurais-je mieux fait de parler de tout cela à cette dame? Mais, pourtant, si elle n’a pas été assez puissante pour empêcher la marquise de s’emparer de Monette, il y a bien peu de chances pour qu’elle puisse la délivrer aujourd’hui.»
Ainsi songeait le soucieux Nicolas en astiquant la batterie d’un pistolet avec une peau de chamois ointe de graisse de cerf. Enfin il vit l’aiguille de sa montre marquer l’heure du rendez-vous. Ceignant son épée, Nicolas s’enveloppa dans son manteau, dont il releva le collet jusqu’à s’en couvrir le nez, et se dirigea vers la rue de l’Hôpital, insensible aux jappements de Miraut attaché dans l’écurie.
Rasant les murs, Nicolas atteignit la brèche de la haie. Il allait entrer dans le potager, quand la lueur d’une lanterne qui se balançait au ras du sol et s’avançait vers lui l’obligea à une prompte retraite. Longeant la clôture dans une direction opposée, il se blottit derrière un gros arbre et put voir défiler six laquais en armes, précédés par don Henriquez, qui, l’épée à la main, était flanqué d’un valet tenant la lumière. Cette ronde passa assez près de l’arbre pour que Nicolas entendît l’écuyer dire en s’éloignant: «Allons, tout est tranquille, nous pouvons rentrer. Relevez les deux hommes qui veillent aux écuries, et allez dormir!»
La petite troupe se disloqua tout aussitôt, et don Henriquez, toujours accompagné par le porte-lanterne, disparut dans le parc. Nicolas, cependant, n’osait quitter son abri: «Passadoux l’aurait-il attiré dans un piège? Celui-ci n’y avait aucun intérêt, et la chose était en soi peu croyable.»
Nicolas put croire que le palefrenier ainsi incriminé, lisant dans sa pensée, accourait pour se justifier, car il entendit une voix qui murmurait: «Psitt! Psitt! Camarade Nicolas, est-ce vous que je distingue collé à cet arbre?... N’ayez pas peur, c’est moi, Héron Passadoux!»
Et, s’étant ainsi annoncé, Passadoux apprit à Nicolas que tout allait pour le mieux: «La petite pluie qui commençait de tomber avait chassé Henriquet et ses suppôts.» Puis il conclut:
--Venez, camarade! Votre payse vous attend à la fenêtre. Pour moi, je monterai la garde à l’entrée de la cour, et, si quelque fâcheux survient, je saurai vous cacher. En avant!
Un instant après, Nicolas et Monette se serraient les mains entre les barreaux de la grille et aux paroles les plus affectueuses mêlaient des larmes de joie. Auraient-ils jamais pensé se revoir! Leur conversation fut longue, et le temps s’envolait sans qu’ils pussent se dire le quart de ce qu’ils avaient à se conter. Nicolas réussit à tromper le chagrin de Monette. Quand elle l’interrogeait sur ses parents, il évitait les réponses précises: «On pouvait tout craindre, certes. Mais, au vrai, on était sans nouvelles. Il fallait attendre et ne point s’inquiéter autrement... Demain, ou plus tôt, ou plus tard, on saurait... Que la Demoiselle se tînt en paix, là était le point principal, et aussi que Nicolas la tirât de cette maison...»
La voix de Passadoux, plaintive comme le vent d’automne, s’éleva alors pour annoncer que minuit venait de sonner et rappela les deux enfants à la prudence. Ils se séparèrent à grand regret, se promettant, le lendemain, un entretien plus long si possible.
Mais, le lendemain, comme Nicolas, oubliant les heures, causait avec Monette toujours captive derrière sa grille, un appel précipité de Passadoux l’arracha à son ravissement.
--Attention, Grégoire, mon camarade, ou Nicolas, mais ça presse! Déguerpissons, et vivement! Il y a du beau monde par là, et qu’il ne fait pas bon rencontrer... Par là! Courons! Chut!... Couchez-vous sur ce gazon, sous cet if! Bien!... Attention! Levez-vous! Suivez-moi!... Grimpez à cet arbre! Là! Et, si vous tenez à la vie, ne descendez pas avant que cette lumière qui brille à la troisième fenêtre en face ne s’éteigne!... Bonne nuit, je regagne mon taudis. A demain!... Ah! à propos! Comprenez que la chandelle brillant là-haut est celle de la chambrière qui veille en attendant que Parménie se veuille bien mettre au lit. Pour l’heure, la marquise rôde avec le duc d’Orléans en personne et autres grands seigneurs dans le parc... Et là-dessus, motus!
Passadoux s’éloigna en rampant sous les massifs, et Nicolas, perché sur la maîtresse branche d’un peuplier, au-dessus de la pièce d’eau à cascade dont il entendait le murmure, demeura seul dans la nuit. Sa solitude ne fut pas de longue durée: plusieurs personnes, réunies maintenant au pied de son arbre, s’entretenaient, discutant sur le ton le plus vif. Mais les ténèbres étaient si épaisses qu’on ne pouvait juger des gens que par la qualité de leurs voix:
--«Monsieur, assurez-vous, de grâce, et considérez qu’il n’est point d’autre moyen!--N’employez pas la violence. Un jour peut-être, Soissons, le fer se tournera contre vous!--Mais, monseigneur, n’est-ce point la seule chance qui nous demeure? Du Cardinal que vous voulez épargner la main s’appesantira sur nous tous! Foin de l’indécision!--Prévenons le coup en frappant les premiers!--Pas de meurtre, Montrésor! Qui sait si le sang de ce prêtre ne criera point contre nous?--Qu’il retombe sur nos têtes, qu’importe! Et d’ailleurs, monseigneur, quand le Roy, votre frère, laissa entendre que le joug de Concini lui devenait pesant, Vitry hésita-t-il?--Assez, Saint-Ibal! Il a été écrit: «Tu ne me tenteras point...» Aussi bien je veux réfléchir encore. C’en est assez pour cette nuit! La marquise dort debout, et je redoute pour elle la fraîcheur de ce bassin.--Oh! monseigneur, quelles paroles! Et qui pourrait songer à dormir quand il s’agit ici de vous assurer le trône!...--Silence, madame! Par le Dieu juste, l’homme assez malheureux pour avoir proféré ou ouï de tels propos, même pendant son sommeil, serait sûr de se réveiller sans sa tête! Messieurs, ne sentez-vous point votre chef trembler sur vos épaules? Mort de ma vie, Montrésor, il faudra trouver quelque autre chose... Si l’on se décidait...»
Les voix, de moins en moins distinctes, apprirent à Nicolas que les conspirateurs s’éloignaient. Bientôt il ne perçut plus un bruit. La lumière qu’il regardait trembler à la fenêtre s’éteignit. Le petit berger frissonnant attendit encore quelque temps avant de descendre. Enfin, se laissant glisser à terre, il courut, retrouva la ruelle où il dut s’appuyer au mur pour reprendre son souffle avant de regagner son logis.
Dès que le soleil fut levé, Nicolas s’en fut conter à M. d’Oultry ce qu’il avait entendu dans le parc de Mme de Nérissins, et, une chose amenant l’autre, il eut bientôt appris toute son histoire à son maître.
Celui-ci tint conseil avec Mme d’Aronville, car tout prétexte lui était bon pour se trouver en compagnie de la veuve. D’une commune résolution ils arrêtèrent qu’un tel secret d’État ne devait pas sortir de leur bouche. Pleins de confiance en Nicolas, ils lui recommandèrent de continuer ses visites à Monette et de tâcher non seulement de délivrer la jeune fille, mais aussi de surprendre quelques autres conversations des conjurés.
Et M. d’Oultry conclut ainsi:
--C’est le seul moyen que nous ayons de faire avorter ce dangereux complot. Pour toi, mon ami, tu rempliras ton devoir de loyal sujet. Si, par malheur, tu te laissais surprendre, nous saurions te tirer des mains de ces coquins, toi et ta petite amie. Provoquer un éclat serait, pour le moment, nous perdre sans bénéfice. Garde fidèlement ce secret terrible qui pèse sur nos têtes, et sois, comme toujours, courageux et prudent. Ta Monette te sera rendue, et...
--Et tu peux être sûr, enfant, que cette aimable fille retrouvera en moi la mère que tu me dis avoir vue si tristement périr... Un souvenir trop cher se lie à cette mort affreuse pour que j’oublie jamais...
Mme d’Aronville étouffa un sanglot et reprit:
--Quant à toi qui vas au danger, il est bon que tu sois bien muni. Tiens, prends ces armes et t’en sers au besoin pour le service de ton Roy...
La veuve remit à Nicolas une paire de pistolets richement montés en argent, lui donna sa main à baiser et se retira, quoi que M. d’Oultry tentât pour la retenir.
XVII
Les rendez-vous de Nicolas et de Monette se trouvèrent malheureusement contrariés par les circonstances. Le Roy et le cardinal de Richelieu étaient arrivés au commencement du mois d’octobre, et les opérations du siège de Corbie avaient amené un tel mouvement dans Amiens, où se tenait le quartier général, qu’il devint très difficile pour le petit berger de se glisser dans les communs de l’hôtel de Nérissins. Les patrouilles qui couraient par les rues à toute heure de la nuit troublaient sans doute les séances des conjurés, car Nicolas, quand il réussissait, de fortune, à pénétrer dans le parc, n’y voyait ni n’entendait plus rien. Et, pour ajouter à ces ennuis, Passadoux, le complaisant palefrenier, atteint de la fièvre, vivait confiné dans son taudis. Enfin, la pluie d’automne ne cessait pas de tomber.
Une nuit, cependant, où le ciel se montrait plus clément qu’à l’ordinaire, Nicolas, ayant atteint sans encombre le bâtiment des communs, trouva Monette non plus emprisonnée derrière les grilles de sa fenêtre, mais libre sur le perron voisin. Passadoux montait la garde à quelques pas de là.
--Camarade, dit-il, si vous voulez emmener votre gracieuse payse, c’est l’instant ou jamais. Pareille occasion ne se retrouvera de longtemps. Parménie et sa société sont dans la grande salle, et la cour d’honneur est pleine de carrosses, de chevaux, de pages et de porte-flambeaux. On y voit mieux qu’en plein jour. Au vrai, c’est une fête quasi royale où le Roy est remplacé par son frère, qui préfère les plaisirs de la musique à ceux de la tranchée. Si vous preniez tant soit peu la peine de tendre l’oreille, vous entendriez d’ici les violons. Tout ce beau monde danse, festoye, coquette, sans s’occuper de nous. Rendons-leur la pareille: gagnez au pied sans honte avec votre demoiselle bavolette, et que Dieu vous assiste!... J’ai pu me procurer la clef de cette petite porte, par grand hasard... Et maintenant, bon voyage!
Nicolas ne se fit point prier. Remettant au fidèle Passadoux le peu d’argent que contenait sa bourse, il lui promit une plus forte récompense, et, prenant Monette par la main, il l’entraîna dans le parc en suivant les allées les plus couvertes.
Mais, comme ils atteignaient un rond-point voisin de la pièce d’eau, peu s’en fallut qu’ils ne tombassent dans un groupe de gens qui s’en venaient dans le sens contraire. Nicolas poussa Monette dans un massif de gros buis et se tapit près d’elle. Retenant leur souffle, les fugitifs attendirent que la troupe des promeneurs s’éloignât, car leur cachette était peu sûre, et ils ne pouvaient remuer sans être aussitôt découverts.
Les promeneurs, loin de disparaître, s’établirent dans le boulingrin voisin, sous des ifs disposés en quinconces. Mme de Nérissins occupait le centre de ce gros, où des hommes vêtus avec la plus grande élégance se tenaient découverts devant un personnage coiffé d’un chapeau à plumes et dont le manteau découvrait la poitrine barrée par le grand cordon bleu. C’était Monsieur, sans aucun doute. D’ailleurs, Nicolas reconnut ses voisins pour les avoir vus dans la ville. A droite, le comte de Soissons et son agent Saint-Ibal; à gauche, M. de Montrésor. Des autres il ignorait les noms. Enfin don Henriquez allait et venait, l’air affairé, de noir vêtu, la main ne quittant pas le pommeau de sa longue épée.
M. de Saint-Ibal parlait. Pour lui, le Cardinal devait être frappé dès demain. Toutes les dispositions étaient prises. Quand on reviendrait de Corbie dans Amiens, Monsieur se tiendrait près du Cardinal, que le comte de Soissons flanquerait de l’autre côté. Aussitôt que le Roy, remonté dans son carrosse, ne serait plus en vue, Monsieur reconduirait Son Éminence jusqu’à la porte de sa maison. Là, il donnerait le signal en levant son chapeau...
Le duc d’Orléans interrompit Saint-Ibal:
--Oui, sans doute... Mais, ne vaudrait-il pas mieux que mon cousin Soissons se charge de donner ce signal?
Celui-ci avait prévu l’objection. Respectueusement il déclara que c’était là besogne de prince et que Monsieur seul avait l’autorité nécessaire pour commander une aussi glorieuse action.
--A vous, monseigneur, l’honneur de sauver l’État! Vous êtes la tête, nous sommes le bras, et ce bras ne faiblira pas!
Ici don Henriquez trouva moyen, d’un même temps, d’enfoncer son chapeau, de relever sa moustache et de tirer à demi son épée du fourreau. Il la tira même presque toute quand on arrêta les derniers détails de l’exécution: «Chacun, au signal, frapperait le Cardinal de l’épée ou de la dague, suivant l’occasion. Mieux valait ne point se servir des pistolets, parce que, dans la confusion, on risquerait de s’atteindre les uns les autres.»
Monsieur hésita longtemps. Chez lui, une objection suivait l’autre, et aux exhortations viriles de la marquise qui se montrait la plus acharnée il n’opposait que des propos incertains. Enfin il promit, en soupirant, de donner le signal, leva son chapeau: «Sera-ce bien ainsi? Vous avez ma parole!»
Des acclamations discrètes répondirent à cette assurance donnée sans entrain. Et Nicolas, serrant les bras de Monette à demi pâmée de terreur, profita de ce bruit pour encourager sa compagne: «Ils vont partir, n’ayez pas peur!»
Mais un malencontreux petit chien, que Mme de Nérissins portait roulé dans sa manche, s’en étant échappé, courut vers l’abri des deux enfants en aboyant avec insistance. Bientôt ses jappements furieux éveillèrent les soupçons de don Henriquez, qui marchait un peu en arrière du groupe qui s’éloignait. Il entrevit deux ombres s’enfuyant sous les arbres et s’élança, l’épée dégainée, sans cesser d’exciter l’épagneul minuscule qui s’enrouait à hurler sur les talons de Nicolas.
Celui-ci, dans un danger si pressant, ne perdit pas son sang-froid. Tirant son épée, il abattit le chien d’un coup et, d’un autre, désarma l’Espagnol en l’atteignant au poignet. Puis, enlevant Monette dans ses bras, il se jeta à corps perdu dans le fourré, où il tomba au milieu de six laquais armés qui accouraient aux cris de l’écuyer. En même temps se précipitaient derrière lui quelques-uns des conjurés. Les autres entraînaient le duc d’Orléans vers l’hôtel, dans la crainte d’une trahison. Mme de Nérissins se désolait, la confusion devint générale.
Pressé de toutes parts, Nicolas eut à peine le temps de déposer Monette au pied d’un arbre et de faire face. Le croc d’une hallebarde le porta à terre en lui déchirant le jarret. Son épée lui échappa dans sa chute. Il se releva, essaya de saisir ses pistolets. Embarrassé dans son manteau, il fut bousculé, foulé aux pieds, garrotté, lié à un arbre.
Ainsi les deux enfants se virent au milieu d’un cercle de gens armés, éclairés par des falots. Le comte de Montrésor, que ces clameurs avaient fait revenir sur ses pas, interrogea Nicolas avec dureté et rudesse. Celui-ci ne répondit que lentement: «Venu pour emmener sa sœur de lait qui voulait partir, il avait été poursuivi par un homme contre qui il avait dû tirer l’épée.»
Quand on lui demanda son nom, il avoua s’appeler Nicolas. Mais don Henriquez, le poignet bandé par un mouchoir, s’écria d’un ton furieux: «Il ment, il ment! Monsieur le drôle, tu es le dénommé Grégoire Boitillon, mousquetaire à la compagnie de la Ferté! Oseras-tu nier, beau chasseur de rats? Triple vaurien, voleur!»
Un des conjurés regarda Nicolas sous le nez: «C’est impossible! Lieutenant à cette compagnie, j’en connais tous les hommes. Ce gaillard-là n’en est pas! Regardez d’ailleurs son habit. Laquais ou cavalier irrégulier, peut-être. Et ces pistolets? Garnis d’argent fin, sont-ce là des armes de bandoulier, je vous le demande?--C’est quelque filou entré ici pour dérober des hardes ou de l’argenterie avec l’aide de cette petite coquine!»
M. de Montrésor examinait les pistolets: «Tiens! ils ont les écussons d’Aronville!... Ne serait-ce point plutôt un espion envoyé par la veuve douairière, ennemie jurée--le bruit en court--de la marquise?»
A ce mot d’espion, tous se mirent à trembler. Évidemment, on avait mis la main sur un agent du Cardinal, et il convenait de s’en débarrasser sans tarder. Si on eût écouté don Henriquez, le garçon et sa compagne eussent été dépêchés sur-le-champ à coups de pistolet: «Qu’on leur casse la tête! Et cette fille est encore plus dangereuse, car elle nous espionne depuis des semaines.» Et l’Espagnol s’avança pour mettre son projet à exécution. Mais sa main blessée trahit son courage. Il ne put lever le chien du pistolet. D’ailleurs, M. de Montrésor lui retint le bras:
«Nul ne peut mourir ici sans l’ordre de Monsieur. Nous prendrons ses commandements cette nuit même. Jusqu’à ce qu’il ait plu à sa sagesse de statuer sur leur sort, qu’on enferme ces coquins en lieu sûr!»
Don Henriquez se chargea de garder les deux prisonniers. Il prit avec lui cinq valets et poussa Nicolas et Monette, qui se traînait à peine, vers la basse-cour. Là s’ouvrait l’entrée voûtée d’un caveau. A la lueur des flambeaux, on descendit une vingtaine de marches. Une porte fut ouverte avec un grincement affreux de serrures et de gonds rouillés. Poussés à coups de pied, les enfants roulèrent sur le sol fangeux. Le battant fut tiré et ils entendirent de nouveau le grincement des ferrailles.
Ils entendirent encore d’autres bruits. Dans la nuit épaisse qui les entourait, ces bruits grossissaient d’une façon sinistre.
«Bien sûr, songeaient-ils sans prendre cette peine inutile de se l’avouer l’un à l’autre, on va revenir pour nous égorger.»
Et toutes les histoires qui couraient sur les châteaux mystérieux où tant d’hommes avaient été attirés et n’avaient point reparu revenaient à l’esprit de Nicolas. Les efforts furieux qu’il avait faits pour rompre ses liens le mettaient maintenant dans une telle prostration qu’il gisait immobile, tel un mort. Et Monette ne savait que pleurer, la tête enfouie dans son jupon.
Nicolas continuait de rêver: «Dans dix ans, vingt ans, un peu plus tôt, un peu plus tard, on retrouvera nos ossements pourris dans le sol, et on ne les relèvera même pas pour les porter en terre sainte...»
La colère le reprit. Grinçant des dents, il se tordit, mais sans crier, tant il redoutait de troubler le repos de la Demoiselle. Et, dans sa simplicité, il se prenait à espérer qu’elle s’était endormie.
Mais on parlait au dehors, et l’on marchait. Nicolas tendit l’oreille... Allait-on ouvrir la porte, et l’heure avait-elle sonné? Non, ce n’était rien. La nuit passerait ainsi. Puis, le matin, on viendrait. Et ce serait leur dernière journée!
«Ah oui! C’était bien la peine d’avoir manœuvré avec autant de patience, d’avoir retrouvé la Demoiselle,--et au prix de quelles peines!--pour succomber ainsi misérablement et entraîner la jeune maîtresse dans la mort.»
Si encore il eût fallu se battre, Nicolas se fût volontiers offert aux coups. Mais il était bien question de se jeter à corps perdu dans la bataille, lorsqu’il n’avait même pas l’usage de ses bras: on les lui avait étroitement liés, et les cordes meurtrissaient sa chair, et, par surcroît, il perdait beaucoup de sang par son jarret ouvert!
Les tristes réflexions du pauvre berger furent alors troublées par un bruit de pas. Il se dressa à demi, cherchant machinalement à couvrir Monette de son corps. C’était une fausse alerte. Tout se tut encore. Et pourtant Nicolas croyait percevoir des chuchotements. Convaincu que sa tête battait la campagne, il se jura de ne plus écouter.
Son sang-froid lui revenait, d’ailleurs, et, loin de perdre courage, il supputait les quelques chances qu’il avait de sortir de ce mauvais pas. «Si seulement j’avais l’usage de mes mains!... Mais peut-être que la Demoiselle a les siennes libres!... Je vais toujours le lui demander!»
Par un bonheur inespéré, Monette avait en effet les mains libres. C’est ce qu’elle annonça sans cesser de pleurer dans son coin. Alors Nicolas l’assura que tout irait bien si elle réussissait à dénouer les liens qui attachaient ses poignets et ses chevilles. Et même lui délier les mains suffisait!
Adroitement, la jeune fille attaqua cette difficile besogne. Elle ne voulait pas, par crainte de blesser Nicolas, employer les ciseaux qui pendaient à sa ceinture. De ses doigts fins, elle sut dénouer les cordes; mais, pour mener à bien cette entreprise dans les ténèbres, elle passa près d’une demi-heure. Et toujours Nicolas, haletant, entendait les murmures du dehors. Cela devenait une obsession.
Enfin, il retrouva l’usage de ses membres. Il étira ses bras raidis, sa jambe blessée, se leva et marcha les mains tendues, dans cette nuit profonde. A tâtons, il atteignit la porte, en palpa les planches épaisses. De l’autre côté, comme il s’en rendit compte, on remuait, on grattait, on tapait contre la porte. Alors il se hissa, grâce à des pierres en saillie, jusqu’à une fente de l’huis. Il retomba aussitôt, les tempes mouillées d’une sueur froide... Les gens de don Henriquez étaient occupés à murer l’entrée du cachot!
Sans dire à Monette un seul mot qui pût lui laisser soupçonner le danger, Nicolas lui conseilla de se reposer et lui souhaita même le bonsoir, en l’assurant que ses protecteurs ne les laisseraient pas longtemps dans cet affreux réduit. Puis, tâtant la porte, il reconnut que les ais, aux trois quarts pourris, n’offriraient pas grande résistance à la forte dague de cavalier qu’il portait toujours cachée dans sa botte et dont, par bonheur, on avait négligé de le dépouiller.
Nicolas remonta sur sa pierre, écouta, l’oreille collée au bois. Tout était silencieux: le mur devait être achevé. Oui, sans doute! Mais ne laisserait-on pas quelque valet en sentinelle? Pour quoi faire? Et puis, tout compté, ne valait-il pas mieux risquer les chances d’une lutte que de périr avec la Demoiselle, de froid et de faim, dans une cave! Si seulement on pouvait savoir l’heure!
Hélas! Il n’y fallait pas compter. Plongé dans une obscurité complète, Nicolas n’aurait pu lire sur le cadran de sa montre. Il sentait d’ailleurs cette montre brisée, écrasée, aplatie pendant la lutte. Et, d’autre part, s’il laissait au mortier le temps de prendre, jamais il ne viendrait à bout de percer le mur.
Le souffle régulier de Monette lui apprit que son amie s’était endormie sous le chaud abri de son gros manteau de drap. Alors Nicolas attaqua les planches. Sans bruit il en démolit deux, et la serrure vint avec, puis une barre à demi engluée dans le mortier. Doucement, à tâtons, il chercha les joints de la pierre, y glissa la pointe de sa dague, pesa au moyen de la barre. Se haussant aussi haut qu’il put, il découronna cette muraille fraîche dont il rejetait les éléments à l’intérieur du cachot. Il réussit à pratiquer un trou, y passa la tête. Dans le couloir régnait un silence complet, mais les ténèbres y étaient moins épaisses que dans sa prison. Sur la droite, même, une faible lueur filtrait à travers la porte de la basse-cour. Nicolas se dit:
«Si l’on avait mis un homme de garde, on lui eût certainement laissé un flambeau, une torche. S’il y a un ennemi à combattre, je le trouverai au dehors. Le principal est de sortir.»