Part 3
Il nous fallait fuir sans tarder. La princesse, enfant de huit ans, mais en tout semblable à une femme en miniature et par les formes et par son ajustement, courait en avant. Souriadévi, porteuse de l’arc, marchait ensuite. Je la suivais dans l’escalier étroit et obscur où l’on ne pouvait progresser qu’un à un. Si grande que fût notre hâte, celle de nos persécuteurs l’égalait. Nous percevions à travers l’épaisseur des murs la rumeur de ces gens attachés à notre perte. Quand nous serions arrivés en bas, ils nous rejoindraient et nous écraseraient sous leur nombre. Deux fois, trois fois, par les meurtrières, qui laissaient passer un peu d’air et quelques rayons de lumière, sifflèrent des flèches, des disques d’acier, qui passèrent au-dessus de nos têtes.
Bientôt, une porte ferrée, hérissée de bossettes, nous barra la voie. En forcer les pentures, ébranler l’huis même, il n’y fallait point songer. Et d’ailleurs, derrière, le bruit nous parvenait de la cohue hurlante. Tous les païens devaient se presser là dans l’espoir de nous égorger si nous parvenions à sortir. Ainsi prisonniers, craignant d’être attaqués en arrière par les brahmes s’ils pouvaient renverser la barrière que nous leur avions opposée, je ne nourrissais plus d’espoir que dans un de ces miracles par lesquels le Ciel prouve aux chrétiens qu’il ne les abandonne pas, pourvu, naturellement, qu’ils aident eux-mêmes le ciel par leur activité et leur vertu.
Ce miracle, ou cette diablerie, car je ne sais que croire, Souriadévi l’accomplit. Je la voyais, sous les lueurs blafardes que l’aube nous dispensait par une petite fenêtre placée très haut, promener sur les murs décrépits ses doigts brillants de bagues. Elle comptait, recomptait, prononçait des mots sans suite: on eût dit d’une invocation magique. Elle se baissa, s’agenouilla, explora le sol et saisit enfin un anneau aux trois quarts enfoui dans la poussière. Je tirai cet anneau de fer qui joua avec peine, tant son collier, scellé dans une pierre, était empouacré de rouille. Je réussis à soulever cette pierre articulée jouant sur une charnière. A l’odeur fade et moite, je compris que c’était l’entrée d’une cave que j’avais ainsi dégagée. Sur les premiers degrés de l’escalier sordide, charbonnait une lampe de terre. Souriadévi en raviva la mèche avec une épingle qu’elle tira de sa coiffure. Elle m’indiqua la façon de ramener la dalle, d’en assurer le verrou qui, par bonheur, n’était pas tiré quand je fis effort sur l’anneau.
--Les dangers que tu as affrontés, dit-elle alors, ne sont rien auprès de ceux qu’il te reste à vaincre. J’ai foi en ton courage. Ton cœur intrépide, ta sagesse surhumaine, te rendent l’égal de nos Dieux. Tu es un roi parmi les hommes. Kuvéra le puissant, qui dispense les richesses, et la déesse Lakmi, à qui obéit l’amour, te protègent. Je lis l’avenir dans cette lampe oubliée ici plutôt par un prodige que par la négligence des gardiens de la région du mystère. Vois comme les vapeurs montent droites et bleuâtres sans âcreté ni tourbillons de fumée! Tout en elles est clair et présage une heureuse fin à ton entreprise. Marche donc hardiment. Moi, ton esclave, qui n’ai d’autre refuge que toi en ce monde, je couvrirai l’empreinte de tes pas. Quant le moment viendra, j’écarterai le danger tangible. Je déjouerai les embûches grossières des Brahmes. Leur astuce ne prévaudra point contre ta vaillance. Pour cette faible enfant, héritière d’un trône, tu tentes l’impossible. A moi de te faciliter les voies. Si je succombe, étranger plus brave que le fils de Çiva, Soubramanyé, Dieu de la guerre, ma dernière pensée sera pour toi!
Ainsi encouragé par cette aimable Souriadévi, je descendis, en toute assurance, dans les entrailles de la terre. Des traînées luisantes tachaient les parois verdâtres. Partout l’eau suintait, et, du plafond voûté, des gouttes se distillaient qui retombaient sur nos têtes. Les toiles argentées des araignées se tendaient d’une pierre à l’autre. Des crapauds sautillaient lourdement sous nos pieds. Des serpents agiles disparaissaient à peine entrevus. Je heurtais de ma botte des ossements qui se résolvaient en poudre. Des ailes molles, froides et velues, me caressaient le visage, et les chauves-souris, troublées par l’éclat de la lampe, volaient en se heurtant aux parois veloutées de mousse. Des plantes en touffes déliées pendaient comme des chevelures. Et les chauves-souris resserraient leurs cercles silencieux, puis, brusquement, filaient en ligne droite pour s’élever dans une sorte de puits qui s’ouvrait dans la voûte. Un rond de lumière pâle s’apercevait au sommet, à travers une grille à barreaux croisés qui traversait cette cheminée à mi-hauteur.
Vivement nous franchîmes ce pas, évitant, je ne saurais me rappeler comment, les flèches qu’on nous décochait d’en haut. Elles s’enfonçaient en sifflant dans le sol fangeux. Alors une voix, plus sonore que le mugissement des cuivres, courut, en s’enflant, dans le souterrain. L’air vibra, la lampe faillit s’éteindre, je sentis, sous ma bourguignote, mes cheveux se hérisser.
Et cette voix disait:
--«Allez à votre perte, impies, insectes des pourritures, bêtes immondes avides du sang le plus saint! Voués à Kali, il n’est plus de place pour vous parmi les hommes! Le chemin de l’abîme vous est ouvert! Nous n’avons plus affaire à vous! Si vous échappez à Kali, Hanouman saura vous atteindre. S’il vous épargne--et vous seriez les premiers!--Ganga sera votre tombeau. Je vous dédie à Çiva l’implacable, à Kali l’irréconciliée, à Ganga qui efface les souillures!»
La voix se tut. Et un rire énorme lui succéda qui grondait plus haut que le fracas du tonnerre, un rire tel que l’enfer n’en a jamais entendu. Le désespoir des maudits ne pourrait emprunter de semblables accents.
Tout retomba dans le silence. Souriadévi s’arrêta, défaillante, et laissa tomber la lampe, qui s’éteignit en sifflant. La jeune princesse, cramponnée à ses pagnes, sanglotait en cachant sa face dans les plis. Pour moi, la première impression de surprise passée, je m’assurai que mon épée jouait à l’aise dans sa gaine, que ma rondache demeurait suspendue à mon col par sa courroie, et je poussai de l’avant, résolu à vendre ma vie un tel prix que peu de gens seraient tentés de la prendre. Les femmes me suivirent et nous sortîmes du souterrain. La lumière nous venait obliquement par une coupure des rochers encaissants. Mais ces roches se dressaient à une telle hauteur qu’on ne distinguait point leurs sommets. D’un côté comme de l’autre, ils paraissaient se rejoindre.
A la sombre humidité faisait place la désolation du désert. Dans le sable que je foulais, des squelettes humains se mêlaient à des restes de bêtes, à des crânes de bœufs dont les cornes pointaient, à des ossements de chevaux, que sais-je encore? On eût dit que ce charnier avait été égalisé par une meule qu’on y aurait roulée. Et c’était seulement en remuant ce sol, sec et poudreux, du pied, que je détruisais le niveau. Tout cela, je le revois encore, après soixante années, et aussi le monstre aux yeux clairs.
A vingt pieds de moi, sans plus, couché sur un cube de granit, à l’entrée de l’anfractuosité qu’éclairaient les premiers rayons du soleil, un tigre bâillait paresseusement, en étirant ses membres rayés.
VII
Je reculai,--c’est la vérité et je suis trop vieux pour mentir,--je reculai de deux pas. Aussitôt, commandant à ma lâche carcasse, je la reportai en avant de trois pas et demeurai immobile sans perdre de vue la bête formidable dont j’allais prévenir le choc. Mais, chose extraordinaire, ce tigre ne faisait nullement attention à moi. Immobile, couché sur le ventre, sa tête monstrueuse que cerclait une triple collerette de soies, reposant sur ses pattes de devant, sa queue annelée de jaune et de brun ramenée en crochet le long du flanc, il respirait doucement, et ses paupières étaient à demi closes.
Entre le bloc où s’étalait en bas-relief l’idole noire à six bras que j’avais déjà vue dans le temple et la paroi opposée, un passage large de quatre pieds, long de quinze peut-être, menait à un espace découvert. J’aurais dû dire que le tigre était enchaîné par le cou, mais je l’ai oublié et m’en excuse. A mon âge, il est permis d’avoir une distraction. Ce qui pendait de la chaîne, scellée dans le cube de granit, me permit de la mesurer à peu près exactement. La bête pouvait atteindre le mur en faisant décrire à cette chaîne un demi-cercle de deux toises de rayon ou un peu plus. Je me trouvais donc, quant à présent, hors de son atteinte.
Assuré de ce côté, je me retournai pour voir ce qu’étaient devenues mes compagnes. Je les vis qui se hâtaient vers moi et aussi le rocher qui les suivait comme s’il eût marché. Craignant d’être victime d’une illusion de mes sens au milieu de tous ces artifices du démon, je regardai encore le rocher placé derrière moi et ceux qui me flanquaient. Non, je ne me trompais point. La paroi progressait lentement sous l’effort d’une puissance mystérieuse. Dans moins d’un quart d’heure, nous serions poussés nous-mêmes jusque sous la griffe du tigre. Et c’est pourquoi la bête ne se dérangeait pas. Accoutumée à sa souricière colossale, elle attendait les proies sans inutilement se hâter.
Cette nouvelle diablerie ne laissa pas de me troubler tout d’abord. Mais, rassemblant mes esprits, je me résolus à périr d’une mort honorable en chargeant le tigre avec mon épée et ma rondache. J’allais dégainer, quand Souriadévi, touchant mon épaule, me murmura à l’oreille:
--Par tout ce qui t’est sacré, n’avance pas et ne te sers pas de tes armes! Mais cache-toi, pour un instant, derrière cette saillie de rocher. Lorsque je te crierai: «Viens!», marche alors hardiment et accomplis ce que je te commanderai, moi, ta servante. De la princesse ne t’occupe non plus que de moi!
Et, frappant dans ses mains, elle appela par trois fois: «Outanka! Outanka! Outanka!»
Le tigre bâilla sans même ouvrir les yeux. Un autre bâillement s’éleva alors et aussi le sourd grognement d’un homme que l’on éveillerait en sursaut. Souriadévi renouvela son appel. L’homme parut alors, vêtu d’une seule ceinture de chanvre croisée et qui retombait en manière de queue. Il tenait un bâton dans sa main et était si noir que je mourrai convaincu que l’enfer ne possède rien qui imite aussi parfaitement la couleur de l’encre. Sous son turban sordide luisaient les cornes blanches et rouges, peintes sur son front et qui symbolisent le mystère païen des origines de la vie.--Entre nous, c’est une fameuse sottise, et l’Église ne nous charge pas de ces ridicules peintures pour nous apprendre comment se conduisirent Adam et Ève dans le paradis!
Pour le reste, cet Indien était une pauvre créature dont les os perçaient la peau. Il aurait pu servir, dans les cérémonies des idolâtres, à figurer la famine. Au nom d’Outanka, il sortit de derrière le bloc, ce disgracieux misérable, et le tigre ne remua non plus que si un cloporte se fût promené sous ses griffes. Toisant Souriadévi avec insolence, le squelette ambulant ricana:
--Ah! c’est toi!... Te voici donc enfin prise dans tes propres filets, prostituée à la langue de serpent, plus perverse que toutes les Parachis vomies par l’enfer pour tenter les solitaires! Livré à mes pieuses pensées, je crache sur toi qui rampes pareille au vil scorpion des décombres!... Mais ton heure est venue! Qu’il te souvienne du proverbe: «Qui sème le millet récoltera le millet; qui sème le mal récoltera le mal!»
Souriadévi lui répondit, la lèvre gonflée d’orgueil:
--Tchandala misérable, qui cherches ta vie parmi les cadavres! Outanka, dont la vue seule imprime une irréparable flétrissure, sache, citateur inexact et imbécile, que le saint Pantchatantra nous dit: «On peut tomber du haut d’une montagne, plonger dans l’Océan, se jeter dans les flammes, manier les serpents, on ne meurt pas avant son heure.»
Outanka tressaillit, serra son poing osseux et reprit aigrement:
--Tais-toi, magasin des péchés, champ de défiances, demeure de l’effronterie, ou je donne le signal de Yama à Kali qui déchirera ta chair impure sous mes yeux! Allons, trêve de sottises! Dévêts-toi, que je te voie sans voiles et juge de ta beauté certainement surfaite! Remets-moi ces pagnes de soie, ces ceintures et ces anneaux, et je t’arracherai le cordon brahmanique! Tu prieras ensuite les dieux qu’ils te pardonnent, et, nue ainsi qu’au jour de ta naissance, tu retourneras à la pourriture d’où tu sortis...
Souriadévi, sans se troubler, flétrit l’indignité du gardien:
--Outanka, pareil au chacal qui hurle sans oser attaquer, toi qui ne connais pas le livre, sache encore qu’on y lit cette sentence: «A l’homme sans force, la colère cause son malheur. Un pot chauffé outre mesure brûle ses parois...» Entends-tu, ridicule esclave, qui n’oses pas même lever les yeux sur moi!
Exaspéré par l’outrage, le noir, qui jusque-là avait tenu les paupières baissées, dirigea son regard sur la mine enflammée de l’Indienne. Il ne put plus l’en détourner. Souriadévi, le fascinant de ses prunelles qui brillaient d’un éclat plus vif que les bijoux convoités par le sinistre belluaire, le menaçant de sa droite levée, l’obligea d’avancer. Il obéissait, tel un corps mort qui eût conservé le mouvement. Il marchait sur elle, cependant qu’à reculons la prêtresse s’en allait vers moi. Ainsi, par une diablerie qu’on ne saurait expliquer mais qu’excusait le péril de notre vie, Souriadévi me livra cet homme endormi, stupide, et dont les yeux s’ouvraient sans voir.
--Tu le frapperas de ton poignard quand nous aurons franchi le passage, car il ne doit plus parler à un vivant. Tu le jetteras à la bête, après lui avoir coupé le bras droit avec ton épée. Tiens-le par sa ceinture et attends!--Et toi, Outanka, brute immonde, si tu ne prononces pas à mon ordre le mot auquel obéit Kali en se retirant dans sa caverne, je te voue à la Déesse Noire, et rien, tu le sais, ne résiste à mes conjurations!
Elle toucha l’homme au front et il balbutia d’une voix mourante:
--Épargne-moi la conjuration terrible et ne me ferme pas le chemin du ciel, ne m’interdis pas le Kailasa, paradis de Çiva que m’ont acquis mes mortifications! Kali n’obéit qu’à moi seul, à mon nom seul elle obéit, et à ma voix...
Il essaya de résister, puis, vaincu par le regard obstiné, il cria d’un accent lamentable:
--Outanka, Kali! Outanka! Douriodhana, fuis-t’en à mon ordre!
A cette exclamation,--que je ne crains pas de qualifier de magique,--un miaulement plaintif et lugubre répondit, qui me glaça jusqu’aux os... Je crois l’entendre encore!... Le tigre s’étira, se dressa à moitié, assis sur son derrière. Il battit ses flancs roux et noirs, frisés de blanc, de sa queue flexible. Sur une nouvelle injonction de Souriadévi, Outanka cria encore:
--Outanka, Kali! Outanka! Douriodhana, Outanka te l’ordonne! Douriodhana, retire-toi!
Le tigre, lourdement, se mit sur ses quatre pieds, tourna et disparut, avec la chaîne qui tintait, dans la caverne sombre.
Souriadévi prit la princesse, à demi pâmée de terreur, entre ses bras. Et nous passâmes, moi le dernier, poussant Outanka raide et muet qui marchait à la façon d’un automate, sans cesser de gémir. Derrière nous, le rocher continuait de progresser en glissant. Quelques secondes encore, et il s’appliquait d’un côté contre le bloc, de l’autre contre la saillie qui m’avait servi de retraite.
Quand nous eûmes franchi le col où régnait le tigre, je frappai le gardien, entre les épaules, de ma dague, sans pitié. Son ignoble dureté envers ma belle amoureuse m’avait cuirassé contre la miséricorde. Le misérable tomba sans proférer une plainte, sans perdre une goutte de sang, tant le coup avait été sévèrement fourni. Ensuite, avec mon épée, je détachai le bras droit, je le donnai à Souriadévi qui le prit ainsi que le bâton du belluaire. Et je lançai le corps dans l’espace où le tigre pouvait s’ébattre. Souriadévi poussa alors un cri strident, qu’elle répéta trois fois: «Yama! Yama! Yama! Voici pour toi, Douriodhana!»
Je n’eus que bien juste le temps de bondir en arrière. La bête terrible avait volé dans le couloir. Je crus entendre ses griffes ouvertes siffler à hauteur de mon crâne. Mais je m’étais trompé, et de beaucoup. Ceux qui ont combattu ces monstres face à face comprendront ce que ce mouvement eut de naturel et partant d’excusable. D’Outanka la personne émaciée et pantelante s’allongeait sous le tigre ou la tigresse Douriodhana. Ménageant son plaisir, le monstre humait le sang qui jaillissait du tronc mutilé. J’ai dit tigre ou tigresse, car, en de telles affaires, on n’a guère de loisir de s’attacher à d’aussi mesquins détails.
VIII
Au sortir de ce merveilleux couloir, nous trouvâmes une cour carrée qu’entourait un péristyle à trois rangs de colonnes, jadis ornées par des ouvrages au ciseau, aujourd’hui à ce point ruinées qu’on n’aurait pas songé à faire la différence entre cette architecture barbare et les hauts rochers environnants. Partout elle les rejoignait et se confondait avec eux. Nous étions pris là dedans ainsi qu’au fond d’une nasse. Nulle issue, sinon un porche de mauvais aspect avec un portique à l’état de décombres. Deux ridicules simulacres de singes, colossaux, grossiers, informes, joignaient leurs mains sur chacun des pieds-droits en posture de qui prie et levaient vers l’Orient leur tête de chien coiffée d’une mitre d’évêque. Les corniches fendues gisaient à terre, cachées à demi sous le sable. Et, réchauffés aux premiers rayons du soleil, les lézards bigarrés couraient et se poursuivaient en sifflant.
Ce portique, à vrai dire, ne mérite pas que j’en parle. J’ai, en vérité, des choses bien plus importantes à conter. Enfin, il était assez obscur. Mais, de l’entrée, on percevait cependant le jour à son extrémité opposée. Quelque piège des démons devait être tendu là, à notre intention. Un second tigre, vraisemblablement, nous guettait; ou bien un monstre inconnu, serpent démesuré, propre à l’Inde, sinon un éléphant en fureur, délirant d’amour ou ivre d’arack. Les corneilles, dont il y a foison en ces contrées, voltigeaient en croassant autour de ma tête. Ces oiseaux déplaisants autant que voraces étaient attirés là, bien sûr, par les reliefs du repas de l’être inconnu à qui j’allais avoir affaire. Mais, quel que fût leur empressement à se lever sous mes pieds, les vilaines créatures tourbillonnaient jusqu’au porche sans s’y engager jamais. L’un de ces corbeaux s’y aventura pourtant. Ce fut pour son malheur. J’entrevis quelque chose de velu, de roux, tout en longueur, qui s’élança à travers le couloir, s’abattit sur l’oiseau, le happa au vol et disparut. Et cela en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.
J’en demeurai stupéfait. Ça ne pouvait pourtant pas être une main. Jamais, au grand jamais, n’exista main qui vola, ou, en tout cas, pour ma part, jamais je n’avais vu main voler. Un éblouissement, pas autre chose, m’avait donné cette illusion. Il s’agissait d’un chat-tigre, tout simplement, ou bien de quelque hibou. Et je me portai en avant, bien décidé à me rendre le cœur net de cette extraordinaire histoire.
Souriadévi me rappela avant que je n’eusse fait dix pas. Plein de foi en la prudence et la sagesse dont elle ne cessait de me fournir des preuves, je revins aussitôt en arrière. Cette aimable indigène, qui possédait à la fois tant de science et tant de beauté, m’inspirait une telle confiance que l’idée ne m’était même pas venue de lui demander à quel usage elle comptait employer ce bras mort et ce bâton qu’elle n’avait cessé de porter.
--«Plus tard, pensais-je, je la prierai de renoncer à ses idoles. Elle adorera la sainte croix et me rendra père d’enfants chrétiens. Pour l’heure, ce qui importe, c’est de sortir entier de ce temple enchanté.»
Assise sur une statue, appuyée contre un pilier de l’enceinte, Souriadévi achevait de lier au bâton le bras du défunt Outanka au moyen d’une bande arrachée à son pagne. Et, malgré le dégoût que lui inspirait ce triste débris, la petite princesse l’aidait de son mieux. La prêtresse me supplia de me reposer un instant. Quand tout serait prêt on essayerait de passer:
--Tiens-toi en paix et recueille tes forces, car l’épreuve que nous allons subir sera terrible. Le divin Hanouman en personne--et ce sont ses effigies que tu vois là dressées, sous les espèces du singe--est en arrêt sous ce porche, ou bien un génie vomi par Yama pour semer le désespoir et la mort. Celui-là, qu’il nous faut affronter si nous ne préférons périr en ce lieu et d’inanition et de soif, celui-là est plus redoutable à lui seul que tous les esprits du Mal. Plus rapide que la flèche de Rama, sa main vole dans l’espace et défie l’éclair quand elle veut atteindre le but, et elle ne le manqua jamais. Son corps est gigantesque, son bras a la longueur d’une nuit d’hiver, son souffle est plus brûlant que le vent de l’été. Ses pieds sont des mains, ses mains sont des ailes, son visage est plus hideux que celui de la Déesse Noire et ses crocs plus acérés que le crochet des cornacs. En force il surpasse Çiva lui-même!
«Mais nous fournirons une proie digne de lui à ce démon du carnage. Quand il pensera la saisir, que ton acier tranchant, plus prompt que le tchokra de la foudre, sépare la main du bras! Garde donc ton épée prête, vérifie son fil, et, s’il en est besoin, aiguise-la contre cette meule de granit qui conserva son poli... Mangamalle--ainsi se nommait la princesse, l’ai-je déjà dit? je ne sais--nous attendra sous ce portique. Elle nous rejoindra si la victoire t’est fidèle. Viens!
Tenant à longueur de bâton le bras d’Outanka, Souriadévi s’approcha furtivement du porche, tirant sur la droite. Et moi, étouffant le bruit de mes pas, j’allais vers la gauche. Lorsque j’en fus à moins d’une toise, un relent sauvage, et qui valait celui du tigre s’il ne le surpassait point, offensa mes narines. En même temps, des grondements étouffés commencèrent de s’élever. Ils alternaient avec un gazouillement monotone et aussi avec le fracas d’une grille secouée violemment.
Sans m’épouvanter plus que de raison,--en somme, que pouvais-je craindre après tous les périls auxquels j’avais déjà échappé en cette nuit mémorable et après tous ceux aussi que j’avais bravés d’un cœur léger pour les rois catholiques, mes bons maîtres?--j’assurai la prise de mon épée dans ma paume par le moyen ordinaire, à savoir en crachant dedans, et pour me prouver que je n’avais pas la bouche sèche. Cette précaution est utile pour éviter que la lame ne donne du plat quand on détachera son coup. Et je me tins prêt, à la distance du porche que m’avait fixée Souriadévi, c’est-à-dire à toucher le pied-droit de gauche qui me servait d’abri.
Debout de l’autre côté du portique, l’Indienne, pareillement cachée, entama une chanson. De cette musique je renonce à donner même l’idée. Les natures rustiques, capables de se délecter avec les cantilènes de nos paysans d’Italie, ne s’en contenteraient certes pas. C’étaient, en un mot, des notes sans liaison, et nasillardes, et saccadées à en pleurer. Mais qui ignore encore que les sauvages Indiens ne sont en rien doués pour les beaux-arts?
Quoi qu’il en soit, plus Souriadévi chantait, plus l’excitation du monstre semblait croître. Tour à tour il grondait, gazouillait, claquait des dents et sans cesse ébranlait sa grille. Mais rien ne paraissait de lui.
Alors notre pêche diabolique commença. Glissant avec mille précautions le bras mort le long de la muraille du porche, Souriadévi, toujours cachée derrière le montant de l’embrasure, maniait de son mieux le bâton. Le sinistre appât n’avait pas effleuré le mur, qu’une chose innommable vola, bondit dessus, l’arracha. Mais, sous mon épée, la chose tomba. Un cri quasi humain, lamentable, pour moi inouï,--et que je n’oublierai jamais,--répondit à mon heureuse attaque, et aussi une autre plainte, plus faible, désespérée, déchirante. Souriadévi, happée au poignet, était entraînée sous le porche, et son autre main, défaillante, abandonnait la statue de pierre à quoi elle essayait de se retenir.
IX