Chapter 12 of 13 · 3958 words · ~20 min read

Part 12

Telle fut la fin des sept adolescents, Martin, Jean, Maximilien, Jamblique, Denis, Antonin, Exacustade, que l’Église honore sous le nom des Sept Dormants d’Éphèse, et que l’on crut martyrs de la Foi jusqu’au jour où il plut à Dieu de les rappeler à la vie, afin qu’ils pussent glorifier son nom et édifier l’église d’Asie.

* * * * *

La mémoire des sept enfants emmurés passa comme celle des martyrs exécutés pendant la persécution de Decius. Les empereurs passèrent aussi. Les Goths détruisirent le temple de la grande Déesse d’Éphèse. Constantin se convertit au christianisme. Le Fils de Dieu régna désormais sur l’Empire. Vint ensuite le grand partage entre les fils de Théodose. Constantinople devint le siège de l’Empire d’Orient. Des schismes cruels divisèrent l’Église, et, sous Théodose II, il se leva de dangereux hérétiques qui niaient la résurrection des morts.

Or, en ce temps, c’est-à-dire deux cents ans après que les sept enfants d’Éphèse avaient été murés dans leur caverne, un paysan s’en fut par le mont Celius, en quête de matériaux propres à construire une étable. Voyant les pierres bien taillées et appareillées qui fermaient l’entrée de la caverne, il les jugea de bon emploi. Sans respect donc pour le sceau de Decius, que les injures du temps avaient d’ailleurs rendu méconnaissable, il commanda à ses esclaves d’attaquer le ciment.

Mais, quand arriva l’heure de midi, tous s’en furent pour prendre leur repas, et par l’entrée de la caverne à demi déblayée la lumière entra à flots. C’est alors que les sept enfants, réveillés subitement, se dressèrent sur leurs pieds et saluèrent le retour du jour par les prières habituelles. Reprenant leur train de vie comme s’ils s’étaient endormis la veille, ils tinrent conseil sur ce qu’ils devaient faire, tout en s’étonnant grandement d’avoir dormi jusqu’au milieu du jour. Et ils interrogeaient Jamblique minutieusement sur les bruits qu’il avait recueillis au marché. Car ils demeuraient dans l’inquiétude de ce que l’empereur Decius tramait contre eux. Et ils cherchaient quelque moyen d’échapper aux recherches de la police. Leur asile ne pouvait indéfiniment échapper aux investigations de tant d’hommes attachés à leur perte.

Après avoir discuté, proposé les opinions les plus diverses, les sept enfants tombèrent enfin d’accord pour renvoyer Jamblique au marché. Car, par un malheur singulier, la provision de pains s’était desséchée pendant la nuit; et la plus grande partie, d’ailleurs, avait été rongée par les rats.

Jamblique partit donc, emportant quelques pièces d’argent nouées dans un coin de sa robe, et pensant gagner, comme la veille, le marché, où il ferait les provisions. Son voyage se passa sans encombre, bien qu’à maintes reprises il revînt sur ses pas, croyant s’être trompé de route. Les arbres, les rochers, les sentiers qui serpentaient entre eux semblaient avoir changé de place. De même pour la porte de la ville, qui ne s’ouvrait plus au même endroit. Les sculptures du linteau n’étaient plus les mêmes. Les gardes qui dormaient couchés sur les bancs, à l’ombre, portaient des armes d’un modèle inconnu. Enfin, il n’y avait plus de marché près de cette porte. Et pourtant, hier encore, il l’avait franchie.

Mais ce qui épouvantait le plus Jamblique, c’était la curiosité singulière dont il se sentait entouré.

--Bien sûr, songeait-il, les ordres de l’Empereur sont connus de tous, et la police a donné une description exacte de ma personne et de mon vêtement. Autrement, pourquoi tous ces gens me regarderaient-ils ainsi? Eux-mêmes, d’ailleurs, me semblent absolument remarquables. Jamais, depuis que Dieu me donna la vie, je ne vis dans Éphèse visages ni habits semblables. Au coin de cette rue était hier la boutique de l’orfèvre Bassus. Je ne la vois plus aujourd’hui, mais un poste de police qui n’y a jamais existé. Bien sûr je dors encore et suis la proie d’un rêve.

Et, se piquant le bras avec la fibule de son manteau pour se tenir éveillé, Jamblique continuait d’avancer, maintenant au hasard, par des rues qui lui étaient inconnues. Il commençait à se demander si, par la volonté de Dieu, lui et ses compagnons n’avaient pas été subitement transportés dans une autre région du monde. Jamblique en était à se persuader que la caverne du mont Celius avait plusieurs issues, qu’il s’était trompé et avait, par une route ignorée, gagné une ville assez semblable à Éphèse au premier abord pour que l’on pût s’y tromper.

«Hélas! pensait-il, jamais je ne pourrai retrouver le chemin de la montagne. Je suis perdu sans espoir de retour, et mes compagnons, sans nouvelles de moi, prendront quelque parti désespéré! Mon Dieu, abandonnerez-vous ainsi un faible enfant dans un danger tel que jamais il n’en a couru!»

Et, traçant furtivement sur sa poitrine le signe de la croix, Jamblique continua d’avancer jusqu’à ce qu’il atteignît la place où se tenait le grand marché.

* * * * *

Le premier étalage de boulanger qui s’offrit à ses regards attira trop son attention pour que Jamblique remarquât la curiosité dont il était l’objet. Tandis qu’il achetait des pains, les marchands de poissons, les bouchers et les vendeuses d’herbes se montraient l’enfant du doigt et se demandaient:

--Quel est ce passant extraordinaire dont la face est plus pâle que celle d’un mort?...--De quel pays vient-il?--Pourquoi ses habits sont-ils d’une forme que l’on ne voit plus que sur les tableaux et les images taillées dans la pierre?--Regardez-le!--Ses allures ne sont-elles pas étranges?--Il tient les yeux baissés et semble marcher en dormant!--Non, non, il nous épie sournoisement. C’est, sans nul doute, un esclave fugitif ou bien un voleur!

Mais ce fut bien autre chose lorsque, dénouant le coin de sa robe, Jamblique prit sa monnaie pour payer les pains. A la vue de ces pièces d’argent d’un module et d’un poids désuets, le boulanger s’écria:

--Par le saint nom du Christ, qu’est cela, enfant? Où as-tu pris ces pièces qui ne sont plus en usage? Je ne veux pas de cette monnaie!

Et, la pièce passant de main en main, ce fut bientôt une grande rumeur dans le marché. Jamblique, entouré, questionné, menacé, ne savait comment ni à qui répondre, quand un officier de police fendit la foule et demanda la cause de ce scandale.

--C’est, dit le boulanger, un vagabond qui essaye ici de changer des monnaies anciennes et d’une telle valeur qu’un misérable ainsi vêtu n’en devrait point posséder.

--En tous cas, ajouta une marchande d’oignons, le drôle est un païen et un impie, car, ainsi que nous l’avons remarqué, il passa devant la chapelle des saints martyrs sans se signer.

Et deux femmes ne craignirent pas d’accuser Jamblique d’avoir craché sur la croix.

A ces mots, le visage de l’enfant trahit une telle épouvante que personne ne douta plus qu’il ne fût un dangereux scélérat. Et tous crièrent:

--En prison, le sacrilège!... A mort, le profanateur des tombeaux! Ses vêtements, tout gris de poudre, ont été dérobés dans les antiques sépultures. Qui s’aviserait aujourd’hui de porter de semblables robes?--Et ses sandales! Bien sûr elles remontent au temps d’Aurélien!...--Qu’on l’arrête sans tarder!

--Ne voyez-vous pas, fit un vieux marchand d’épices, que c’est un de ces astucieux Arméniens qui, par des sortilèges, découvrent les trésors cachés dans la terre? Ses compagnons l’on envoyé ici pour commencer d’écouler cette antique monnaie.

Alors tous reprirent:

--Au feu, le magicien! Qu’on crucifie le nécromant, il a pillé un trésor!

Alors, saisissant rudement Jamblique, les soldats de la police l’entraînèrent vers la prison. Et l’officier reprochait à l’enfant de faire tort à l’Auguste Théodose de la part qui lui revenait dans tout trésor mis au jour:

--Jeune impie, tu seras puni par les justes lois. Quelle est ta patrie? Quels Dieux sers-tu? Allons, parle!

Alors, à la commune stupéfaction, Jamblique, tombant à genoux devant la chapelle du marché, s’écria:

--Je suis chrétien et citoyen d’Éphèse. Mon nom est Jamblique, et mon père Adrien est préfet des cohortes de l’empereur Decius!

--Est-il possible de mentir ainsi! dit un magistrat qui passait. Ignores-tu donc, impudent voleur, que l’auguste Decius tomba sous les coups des Germains, il y a peut-être deux fois cent ans!

--Je ne sais, répondit Jamblique, si je suis le jouet d’un songe. Mais ce que j’affirme, c’est que moi et mes six compagnons avons fui les rigueurs de l’empereur Decius, qui voulait nous obliger à abjurer notre foi. Faites de moi suivant votre volonté: je mourrai en glorifiant le roi Jésus, fils de Dieu!

--En vérité, murmura le diacre de la chapelle, il s’agit là de quelque événement miraculeux, et tout, dans les propos de cet enfant, mérite d’être retenu. Je t’en prie, officier de police, conduis-le, sans le molester, à notre saint évêque Étienne. Celui-ci, dans sa sagesse, décidera. Pour moi, ce sont là des choses qui dépassent mon entendement.

Mais la foule, sans tenir compte de ces propos de modération et de prudence, continuait d’outrager Jamblique. Sans la protection des soldats, on l’eût même chargé de coups. Jusqu’au palais épiscopal, on le lapida avec des tessons, des trognons, des ordures. Et la populace s’excitait à la besogne en hurlant:

--A mort, le voleur! C’est un imposteur, un insensé, un fou furieux! Une goule, un fouilleur de tombes, un vampire!

* * * * *

La Providence voulut que le Proconsul en personne se trouvât en conférence avec l’Évêque, à cette heure même où l’on amenait l’infortuné Jamblique au palais. Ces deux dignitaires, ayant entendu le rapport de la police et admiré les pièces d’or et d’argent, commencèrent d’interroger Jamblique.

Pour modeste et assuré qu’il se montrât dans ses réponses, les apparences se levaient trop contre l’enfant pour que le Proconsul pût prendre cette extraordinaire histoire pour véridique. Le fonctionnaire impérial menaça donc Jamblique de le faire mourir sous le fouet s’il ne dénonçait pas immédiatement ses complices. Alors Jamblique, se prosternant devant l’Évêque, parla ainsi:

--O père des Fidèles, écoute ma voix et pardonne-moi si elle est aussi faible. Mes forces décroissent à chaque heure et je sens que je vais bientôt mourir. Sans pouvoir apporter une seule preuve de ce que j’avance, je jure par notre roi Jésus que je suis chrétien. Le saint prêtre Timothée me baptisa de ses mains dans la crypte de Pauline et de Domitille, et l’empereur Decius tenta vainement de me faire abjurer. Le Proconsul m’ordonne de dénoncer mes complices, c’est-à-dire mes frères en Jésus. Eh bien, ils sont six: Maximilien, l’aîné, est le fils de Paulin, préfet d’Éphèse pour l’empereur Decius...

Indigné, le Proconsul se dressa. Mais, lui prenant doucement le bras, Étienne l’invita à se rasseoir:

--Écoute-le! C’est le Ciel qui, en ce jour, nous parle par la voix de cet enfant. Continue sans crainte, Jamblique!

--Maximilien, reprit l’enfant, est l’aîné. Puis viennent Martin, Jean, Denis, Antonin, Exacustade. Persécutés pour la foi, nous nous réfugiâmes dans une caverne du mont Celius. Qu’on me permette de vous y conduire, et périssent du même coup mon corps et mon âme si je vous ai trompés.

--Allons, dit l’Évêque, suivons cet enfant! La vérité sort de sa bouche.

Le Proconsul suivit en haussant les épaules et commanda à ses gardes et à ses familiers de se joindre aux gens de l’Évêque. Mais, quand tous furent arrivés à la caverne du Celius et virent les six pâles enfants couverts de leurs vêtements antiques, une religieuse terreur les cloua sur le seuil. L’œil perçant de l’Évêque venait de distinguer une petite table de bronze gisant parmi les débris qui jonchaient l’entrée. C’était une tablette que les saints Balbus et Théodore avaient glissée entre les pierres avant qu’elles fussent scellées par l’ordre de Decius, deux cents ans avant ce jour. Et sur cette tablette était écrite l’histoire des sept enfants martyrs d’Éphèse.

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Alors l’évêque Étienne, le Proconsul et tous les assistants tombèrent à genoux et louèrent Dieu dans ses œuvres, cependant que les sept enfants rendaient témoignage de leur foi et de la résurrection, comme pour confondre les blasphémateurs qui niaient ce dogme de la religion chrétienne.

Quand ils eurent fini de parler, ils s’inclinèrent, tous les sept, doucement. Quand on les releva, on vit qu’ils avaient quitté cette vie.

L’empereur Théodose commanda que l’on construisît sept châsses d’or pour y déposer les restes des glorieux dormants d’Éphèse. Mais ils lui apparurent une nuit et le conjurèrent de les laisser dormir leur éternel sommeil dans cette caverne du Celius où ils avaient trouvé asile contre la persécution du siècle.

Véridique Histoire de la Vierge Marine

A Marie de Régnier.

Marine était une vierge chrétienne, fille unique d’un patricien de la Thrace. Étant devenu veuf, cet homme se retira dans un monastère et décida sa fille à l’y accompagner. Sans s’arrêter à ce que cette pieuse fraude pouvait porter en soi de blâmable, Marine revêtit des habits de garçon et entra dans le couvent, où elle prit le froc sous le nom de Frère Marin. Le père de Marine mourut alors qu’elle n’avait pas plus de seize ans. Elle continua de vivre sous ses habits de religieux et de rendre à la communauté tous les services qu’on pouvait attendre d’un jeune homme vigoureux, en tout soumis aux règles de l’ordre et que ne rebutaient point les plus durs travaux.

Il s’agissait, entre autres, de conduire un chariot attelé de bœufs. Poussant ses bêtes puissantes et paisibles vers la ville, Frère Marin s’en retournait avec les provisions et les objets nécessaires à la vie des moines. Mais du monastère à la ville la route était longue, et les ombres de la nuit la rendaient peu sûre. Aussi, quand le jour tombait, Frère Marin avait-il coutume de profiter de l’hospitalité d’un seigneur nommé Pandoche, dont le château se trouvait placé sur son chemin.

Or, il advint que la fille de Pandoche, à la veille de devenir mère et ne pouvant cacher plus longtemps la faute qu’elle avait commise avec un homme de guerre qui avait demeuré sous le toit paternel, avoua à ses parents, qui la pressaient de dénoncer son séducteur, que Frère Marin était le coupable.

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Le seigneur Pandoche s’en fut tout aussitôt demander à l’abbé justice d’un pareil crime. Frère Marin, appelé, ne tenta point de se défendre. Il avoua sa faute, ou, pour mieux dire, celle dont on le chargeait. Obéissant à cette charité chrétienne dont son cœur débordait, Marine ne voulut pas que la coupable fût confondue. Sans doute aussi redoutait-elle pour la fille de Pandoche quelque châtiment barbare de la part de ce père irrité. Toujours est-il que Frère Marin se prosterna aux pieds de l’abbé et, se meurtrissant la poitrine, confessa son péché.

La chose était de celles qui demandent une punition exemplaire. L’abbé ordonna que le moine impur fût battu durement de verges et qu’on le chassât ensuite du monastère. Frère Marin supporta son malheur avec une pleine résignation. Trois années durant, on le vit mener une vie de mortifications et de pénitence. Exposé aux intempéries, sans autre abri que le porche, jamais il ne s’éloigna du seuil de son couvent, si glacée que fût la bise et quelle que fût, en sa saison, la pernicieuse ardeur du soleil de Thrace.

Par compassion pour une telle misère, le Frère aumônier donnait chaque jour un morceau de pain au pauvre Marin. Ainsi de ce pécheur la constance et l’humilité firent-elles tourner à l’édification d’un chacun ce qui avait paru d’abord l’objet d’un irréparable scandale.

Les tribulations de la bienheureuse Marine ne touchaient point encore à leur fin. Une épreuve dernière lui était réservée avant sa glorification en ce monde. Quand l’enfant de la fille de Pandoche fut sevré, les parents ne crurent pouvoir mieux faire que de le porter à l’abbé pour qu’il s’en chargeât. Celui-ci, estimant que Frère Marin, s’il avait réussi à soutenir jusque-là sa chétive existence, n’en était que plus capable de subvenir aux besoins de son enfant, ordonna qu’on le lui remît. Au père responsable de nourrir cet enfant délictueux.

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Deux années durant, Marine continua de vivre misérablement sous le porche du monastère avec la petite créature qui était son fils au regard du siècle. La sévérité de cette pénitence, qui durait depuis cinq années, émut enfin les moines, et ils se décidèrent à tenter quelque chose en faveur de ce pécheur repentant.

Ils s’en furent trouver l’abbé, en corps, et le supplièrent de rétablir le Frère Marin dans sa condition première. L’inexorable abbé n’accorda qu’une commutation de peine. Marin fut autorisé à rentrer dans le monastère, avec son fils, mais à charge par lui de remplir les fonctions les plus grossièrement serviles. Balayer les cours et la cuisine, enlever les ordures, porter l’eau, tel fut son nouvel état.

Marine l’accepta sans se plaindre, et nul n’eut de reproche à lui adresser sur le moindre détail de son service. Pour rebutante que fût sa tâche, elle la remplit d’un cœur joyeux jusqu’au jour où il plut à Dieu de la rappeler à lui. Elle s’éteignit en pleine jeunesse, le dix-septième jour des calendes d’août.

On pourrait croire que l’abbé se départit alors de sa sévérité première. Il n’en fut rien. La rigueur de sa justice ne désarma point devant la mort. Ses ordres furent formels: le défunt Frère Marin n’aurait point sa part de la sépulture monastique. On l’enterrerait loin de ce couvent, dont le relâchement abominable de sa conduite avait diminué la réputation, et aussi parce que sa pénitence n’avait pas été suffisante.

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Mais comme, dociles aux ordres de l’abbé, les moines commençaient de laver le corps de Frère Marin avant que de l’ensevelir, ils découvrirent la vérité, et tous se sentirent remplis d’une obscure douleur et d’un pieux étonnement.

Tenant, en bon chrétien, les voies de Dieu pour impénétrables, l’abbé s’humilia devant la dépouille mortelle de cette Marine qui fut une sainte sur la terre. On fit à la vierge de Thrace des funérailles magnifiques. On la coucha dans un superbe tombeau.

Ce tombeau devint rapidement un lieu fertile en miracles. Le premier, et certes le plus considérable, se produisit au bénéfice de l’accusatrice même de Marine. Possédée du démon depuis des années, la fille de Pandoche fut amenée devant le tombeau de la sainte. Ayant confessé son crime et détesté son infâme calomnie, elle en reçut aussitôt un grand soulagement. Et, sept jours après, le démon qui la tourmentait l’abandonna.

Sainte Marine est honorée parmi ces bienheureux que la dévotion des croisés ramena d’Orient dans nos pays de l’Ouest. Ce fut au douzième siècle que les Vénitiens rapportèrent son corps dans leur ville, où ils lui dédièrent une église. Son culte, en France, apparaît comme un peu postérieur. Il semble dater du second quart du treizième siècle.

Sur l’emplacement de l’Hôtel-Dieu actuel se dressait jadis l’église Sainte-Marine. C’était la plus petite paroisse de Paris. Elle ne comptait guère plus de douze paroissiens; mais de ceux-ci les libéralités suffisaient à assurer le service. La démolition de ce vénérable édifice n’est pas si ancienne que les vieux Parisiens en aient perdu tout souvenir. Alors que les îlots de masures pittoresques entourant le parvis de Notre-Dame n’avaient pas encore disparu sous le pic de M. Haussmann, ce qui restait de la vieille église se pouvait voir dans ce cul-de-sac dit de Sainte-Marine. Le vaisseau délabré servait d’atelier à un raffineur.

C’est dans cette minuscule paroisse que l’official unissait les couples qui, revenus des erreurs de l’union libre, contractaient mariage régulier et valable. Le prêtre bénissait les pécheurs réconciliés et leur passait au doigt un anneau de paille remplaçant en cette occasion la traditionnelle alliance dont use le commun des hommes.

Que l’anneau de paille fût un symbole d’humilité, l’on n’en saurait douter. Il rappelait, aussi et surtout, la légende de sainte Marine, légende entre toutes belle et touchante.

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Telle est, sommairement racontée, l’histoire de sainte Marine, que les vieux sculpteurs représentèrent sous la figure d’un moine tenant un enfant au maillot entre ses bras.

Le Miraculeux Serpent de Fondi

A Madame Jean Renouard.

Parmi les religieux du monastère de Fondi, établi, ainsi que chacun sait, par saint Honorat lui-même, il en fut un que personne ne surpassa en mérites non plus qu’en vertus. Or ceci se passait au temps du bienheureux Félix, de l’ordre des Bénédictins. Et Félix vint après Libertin, de glorieuse mémoire, qui vécut à l’époque où Totila, roi des Goths, ravagea l’Italie.

Le religieux de Fondi exerçait en toute humilité les fonctions de jardinier. Chaque jour que Dieu donne, l’on pouvait le voir bêchant, émondant, sarclant ou semant, dans le potager du couvent. Ses salades dépassaient en beauté celles-là mêmes que l’empereur Dioclétien cultiva, jadis, de ses mains, lorsque, dégoûté du pouvoir, il se retira dans son petit bien de Salone pour y faire pousser des laitues.

Que les salades et les légumes du bon moine fussent capables d’exciter la convoitise, c’est ce qui ne surprendra personne. Un audacieux voleur, trouvant ces herbes de défaite, pénétrait fréquemment dans l’enclos, en passant par-dessus la haie. C’était à l’heure de midi, heure où les moines, fatigués par l’extrême ardeur du soleil, se reposaient dans leurs cellules, que ce voleur rustique envahissait le potager sans gardien. Au mépris des plantations chères au père jardinier, il courait par les plates-bandes et les planches, piétinant brutalement, sous les épaisses semelles de ses caliges barbares, ce qu’il ne jugeait pas à propos d’emporter. Puis il s’en retournait, les mains pleines.

Et, lorsque le bon jardinier du monastère, ayant fini sa sieste, rentrait dans l’enclos, il trouvait son œuvre maraîchère détruite et ses meilleurs produits rapinés. Alors une profonde tristesse succédait à la joie innocente qu’il se promettait de son travail, et il murmurait: «Mon Dieu, est-il possible que de pareilles choses se passent sans que votre volonté s’en mêle? Ou bien est-ce que, dans votre infaillible sagesse, vous avez arrêté qu’il en soit ainsi? Notre saint prieur me blâmera donc, et seul je supporterai le poids d’une faute qui n’est point mienne, puisqu’il vous plaît, ô mon Dieu! Je plante beaucoup et je récolte peu, sans doute; par là, daignez-vous me fournir un frappant exemple des peines que chacun de nous doit se donner pour mériter et acquérir les joies de l’éternité.»

* * * * *

Mais, un matin qu’il se lamentait devant un carré de choux éclairci sans discrétion et foulé d’une façon sauvage, le moine jardinier aperçut un serpent qui se glissait parmi les herbes. C’était un serpent long et sombre, tels ceux que la superstition des païens multipliait encore aux environs des temples d’Esculape, et qui sont le vivant emblème de ce faux dieu de la médecine. N’a-t-on point écrit que le médecin doit être, entre tous, avisé, subtil et prudent?

Sans s’effrayer de cette rencontre, le moine appela le serpent. Et celui-ci, docile à sa voix, s’arrêta, rampa en arrière et se tint dans une attitude à la fois respectueuse et timide devant le saint homme, qui lui parla en ces termes:

--Serpent, mon ami, tu es, comme moi, un hôte de ce jardin, et je te connais de longue date. Aux yeux prévenus du vulgaire tu apparais comme un être malfaisant et impur et le symbole du Malin. Ceux qui pensent ainsi se trompent; ils jugent d’après des idées fausses inculquées par des ignorants. Malheureusement le nombre des sots est plus gros que celui des étoiles, et la majorité des hommes se repaît de vains mots. Pour moi, habitué à te voir serpenter avec vélocité, et de-ci et de-là, je ne partage point cette opinion. Le vulgaire veut que, condamné par la malédiction divine, tu rampes sur le sol jusqu’à la consommation des siècles et te nourrisses de terre. En vérité, rien n’est plus faux: c’est là encore une simple figure, et il convient de distinguer. Écoute-moi, serpent! Tu es une créature de Dieu, qui ne fit rien de mauvais...