Part 4
Sans marchander le péril de mon corps, je bondis aux côtés de ma chère Indienne. La retenant de ma gauche, je frappai de ma droite à grands coups, hachant de mon épée le bras hideux plus long et délié que la patte d’une araignée colossale. Ouvert en dix endroits, les muscles déchirés, coupés jusqu’à l’os, il finit par retomber sans force, avec la main démesurée qui dut s’ouvrir et lâcher le poignet de Souriadévi. Je voulais trancher cette pince diabolique, amputer la bête, la mettre à tout jamais hors d’état de faire le mal.
Comme s’il n’était pas irrémédiablement mutilé, l’être effroyable trépignait et secouait les barreaux de sa cage. Je craignais, à les voir plier, qu’ils ne cédassent pour livrer passage au démon roux qui les inondait de son sang. Et toujours le bras sans main ramait dans l’espace. Levé, il s’abattait, tel un fléau, sur Souriadévi et sur moi, et nous trempait du liquide noir et fétide qui ne cessait de jaillir.
Sans prudence, tout entier à ma rage de tailler de l’épée la brute innommée, je me baissai pour l’atteindre au milieu de son ventre, plus rond et gonflé qu’un tonneau. Insensible aux cris que poussait Souriadévi renversée, je m’approchai de la cage sans calculer la distance. Une main,--grand Dieu! était-ce une main, un pied, ou la griffe du diable?--une main semblable à l’aile des chauves-souris empoigna ma rondache et m’attira avec elle--car la courroie de mon bouclier était, comme d’usage, passée à mon cou, et ses attaches à mon avant-bras gauche. Et je vis l’autre pied du maudit passer à travers la grille. Il allait me happer au cou, m’étrangler.
En même temps, un jet de sang d’une puanteur insupportable m’aveuglait. Assis, ou, pour mieux dire, couché sur le dos, le monstre infâme, en même temps qu’il m’amenait à lui, m’aspergeait de sa rosée visqueuse. Et il brandissait son moignon, qui mesurait bien cinq pieds de long, et m’en donnait sur la tête ainsi que d’un balancier. Sans mon bon casque à l’épreuve, j’aurais péri, misérablement assommé. J’étais alors si près de la bête que je distinguais les moindres détails de sa face livide, aplatie, avec son nez camard, ses petits yeux luisant du fauve reflet de l’or, sous les arcades en saillie de ses orbites caves. La crête de son crâne simulait celle d’un morion, et des bourrelets bleuâtres encadraient ce visage de fantôme, renflé en poire vers les mâchoires lourdes, deux fois au moins plus larges que le front. Comment Dieu permet-il qu’il existe de semblables choses sur la terre!
Entraîné par une force irrésistible, je me sentis enlevé par-dessus la femme que ses genoux tremblants se refusaient à soutenir. Encore un peu, et j’allais être atteint par le pied gauche de la bête qui se dirigeait vers mon bras droit avec une prudence sournoise... Le désespoir grandit, si possible, mon courage. Je détachai un tel fendant de mon épée sur ce pied crispé qui avait lâché le barreau pour me saisir, que l’animal, sans point d’appui, plia sous la force du coup, en hurlant, et roula sur le côté. Désormais réduit à son seul pied droit et à ses mâchoires, il ne renonça pas à sa sauvage entreprise. L’angoisse de sa fin prochaine attisait chez lui la passion de la vengeance. Haletant, râlant, avec un gazouillement plaintif qu’on eût dit d’un enfant blessé, il tirait toujours le bouclier. Sous ma botte gisait son pied aux orteils ravisseurs encore agités de convulsions; près de moi, sa main droite recroquevillée, inerte, saignait dans le sable. Son bras gauche, déchiqueté jusqu’à l’os à partir de l’épaule, pendait sur le plancher de la cage. Et, de son seul pied gauche, la bête tronçonnée m’entraînait toujours par mon bouclier lié à mon cou. Repliée sur elle-même, elle serrait les barreaux entre ses crocs jaunes et polis comme du vieil ivoire.
Entrant par un des yeux, la pointe de mon épée atteignit la cervelle. Elle piqua ensuite la poitrine pour pénétrer jusqu’au cœur, elle fouilla les entrailles. Le tranchant les mit à l’air, ouvrant à la masse verdâtre et fumante un chemin sanglant jusqu’à terre. Et ce débris vivant, où couraient les spasmes qui précèdent la mort, ne cessait d’agripper la rondache, sans que je pusse couper les doigts, à moins de me blesser moi-même. Je réussis enfin à glisser mon épée entre le bouclier et le pied prenant, et de celui-ci je détachai les orteils, de telle sorte qu’il ne resta plus que le pouce. La détente se produisit si violente que, par le contrecoup, je fus lancé contre le mur opposé, tandis que la jambe, ramenée à la façon d’un ressort, rentrait d’un temps dans la cage et y demeurait droite et raidie.
Ainsi délivré, je roulai près de Souriadévi et m’abattis tout de mon long, sans lâcher mon épée ni ma rondache. Me croyant blessé à mort, la douce Indienne se précipita sur moi en criant de désespoir, et la petite princesse, accourue, mêlait ses larmes aux siennes. Sur ces deux visages bronzés et charmants, les pleurs ruisselaient, et leurs perles se mêlaient aux bijoux des oreilles et du nez. Quand elles virent que j’étais sorti sain et sauf de ce combat sans égal, la joie des deux fugitives se traduisit encore par des larmes, tant les moyens de la nature sont simples et variés, et il convient d’en louer Dieu grandement. Bref, sans se soucier de la boue sanglante et empestée qui me souillait,--et je ressemblais plus alors à un boucher musulman qu’à un bon chrétien,--mes Asiatiques se jetèrent dans mes bras. De ma vie je ne rencontrai créatures plus reconnaissantes ni plus gracieuses, et je doute que le sieur Persée, guerrier fameux en son temps, ait été fêté par son Andromède d’une grâce aussi spontanée et gentille.
J’ai ouï dire qu’un certain Cellini, Benvenuto, de Florence, a fabriqué le portrait, en statue, de ce Persée, naguère, pour le grand duc de Toscane. S’il s’agit de cet homme de bronze que j’ai vu en ladite ville et qui tient une tête et un petit coutelas, j’avoue que je goûte peu cet ouvrage où se décèle un mauvais goût barbare en tout contraire à la politesse italienne. Mais il s’agit peut-être d’un autre Persée, et je ne veux offenser personne.
X
L’allégresse des deux filles de l’Inde ne fut surpassée que par leur colère contre le détestable ennemi que j’avais si heureusement abattu. Je ne crois d’ailleurs pas mentir en assurant que ce danger fut le plus considérable entre tous ceux que j’ai courus en ma vie, féconde en aventures remarquables. Ce singe--car j’ai appris depuis que cet animal était un vrai singe d’une espèce autant rare que gigantesque--était certainement aussi grand que moi, et personne n’a jamais douté que ma taille n’ait été, en son temps, des plus avantageuses. Ses bras dépassaient sa hauteur, et ses jambes, courtes et robustes, soutenaient un corps plus difforme, puissant et ventru que celui des brahmes; c’est tout dire.
Souriadévi ne ménagea à la sanglante carcasse ni les invectives ni les railleries. Menaçant du poing la brute éventrée vers laquelle les fourmis se hâtaient déjà à la file, elle criait:
--La voici donc détruite par la redoutable épée d’un dieu de l’Occident, la bête impure venue des îles de la mer! Puisse ton sang venimeux étouffer ta race, démon subtil et pervers, plus implacable que Niroudi qui régit le Sud-Ouest, plus rapide que Garouda aux ailes de milan, pernicieux à l’égal des Asouras, capable de dicter la loi, en enfer, à Yama lui-même! Te voilà donc et sans force et sans voix, toi à qui l’on livrait les vierges tchatrias, en cette nuit solennelle où les cruels prêtres de ce temple fêtent la victoire de Parassourama, leur vengeur!... Tu ne te réjouiras plus dans l’opprobre, tu ne chanteras plus la chanson des larmes! Bourreau des femmes, tu ne broieras plus les membres délicats, tu ne lacéreras plus de ta griffe immonde les corps sans tache, maudit, esclave de la nuit, père de l’épouvante!
Et, non contente d’injurier la brute expirante, elle voulut la piétiner. Me plaisant à flatter son caprice, je l’enlevai à force de bras jusqu’à la bonne hauteur, et son pied fièrement cambré foula la masse rousse qui pantelait au fond du cloaque. Et Souriadévi cracha sur le cadavre, et la princesse Mangamalle voulut cracher aussi. Cette matinée aura compté dans la vie de mes amies indiennes.
Et, sans cesse, lorsque nous nous fûmes remis à marcher, toutes deux se retournaient, jetant l’anathème vers le porche bas où les corneilles se pressaient avec des croassements de joyeuse impatience. Un accident de terrain nous cacha enfin le portique du grand singe.
XI
Entre les parois rocheuses et abruptes, nous continuâmes d’avancer dans cette vallée sans issue. Nous descendîmes une pente douce qui mourait au bord d’une rivière large et rapide. Les rives coupées à pic la dominaient de toutes parts, et de l’autre côté se dressaient les remparts de la ville. Je les reconnaissais bien, avec leurs créneaux taillés en amande, et aussi la porte avec ses châteaux terrassés, cette même porte que j’avais forcée dans la nuit. Sous cette porte, deux éléphants superbement harnachés recourbaient leur trompe. Un palanquin drapé de damas cramoisi se balançait sur leur dos, et les cornacs, assis entre les oreilles, étaient vêtus, l’un de rouge et de blanc, l’autre de drap d’or et de soie bleu turquin. Des soldats se pressaient sur le pont-levis, les uns à pied, avec des épées, des épieux et des rondelles, les autres à cheval, la lance sur l’étrier et le long cimeterre battant la cuisse. En avant, quelques personnages, à l’ombre d’un parasol, tenaient la main au-dessus des yeux pour voir plus loin et s’abriter du soleil. Tous paraissaient attendre, dans la direction de la rivière, quelque chose d’important. C’était de nous, certainement, qu’on se mettait en peine. Encore quelques instants, et le rajah nous prendrait sous sa protection.
A cet endroit où les rochers ne surplombaient pas l’eau en falaises, une large dalle de marbre formait palier à un bel escalier dont les petites vagues argentées baisaient le pied humide. Une barque se berçait au remous, et un homme, la rame au poing, manœuvrait pour demeurer en place. Ainsi nos tribulations avaient pris leur fin. Il ne nous restait plus qu’à monter dans l’esquif et à passer sur le rivage opposé.
Mais, quand nous fûmes au pied de l’escalier, la barque, à mon grand étonnement, s’éloigna du bord, et le batelier, une fois au milieu de la rivière, engagea avec Souriadévi une conversation dans un dialecte à moi inconnu. Bien qu’ils criassent à tue-tête, il m’était impossible de comprendre un mot. Et pourtant j’entendais et je parlais à merveille le langage des Indiens du Sud, depuis quatre années que je vivais parmi eux. Au ton de colère sur lequel parlait Souriadévi tout d’abord, fit bientôt place celui d’un profond abattement.
--Ce misérable marinier, me dit-elle, prétend n’obéir qu’à l’ordre d’emmener la princesse. Les prêtres du temple lui ont défendu de se charger de nous, car nous leur appartenons, et ils ont le devoir de nous punir... Et, d’ailleurs, les paroles de cet homme sont autant de mensonges. Une fois qu’il aura Mangamalle dans son bateau, il s’empressera de la rendre aux brahmes... Nous ne sortirons jamais de ce lieu maudit, à moins d’un prodige...
J’essayai de lui prouver que les gens du rajah allaient, sans tarder, nous porter secours. Ils nous avaient aperçus, bien sûr, et une barque traverserait l’eau... Souriadévi, haussant les épaules, m’interrompit:
--Ton erreur est profonde, étranger. Tu ne sais pas lire dans le cœur des hommes de ce pays, qui abondent en iniquités et en perfidies. Insensé que j’aime, cesse de te flatter d’illusions puériles! Aucun d’eux ne se risquerait à passer la rivière sacrée, car il perdrait aussitôt sa caste et serait rejeté dans le peuple des parias!... Si quelque musulman, d’aventure, se trouvait parmi eux, peut-être entreprendrait-il de nous sauver, par amour du lucre!... Mais les autres l’empêcheraient de parvenir jusqu’à nous!...
--Eh bien! fis-je, nous traverserons l’eau par nos seuls moyens! Et ce ne seront pas ces peaux noires qui, avec leurs éléphants et leurs parasols, prévaudront contre la vaillance d’un soldat qui combattit sous le roi d’Espagne. Vois, charmante prêtresse, cette chaussée qui court à un pied et demi de profondeur, pas plus! Je suis convaincu qu’elle relie notre escalier au fossé de la porte. Craindrais-tu de mouiller tes jambes gracieuses?... Allons, viens! Je suis fort et résisterai au courant. Soutenir ta marche me sera un jeu, et tu transporteras la princesse entre tes bras... Mais, avant toutes choses, je ne veux pas que ce maudit, qui se réjouit de notre peine, puisse nous troubler dans cette entreprise! Souriadévi, ma mignonne, passe-moi l’arc et une flèche, sans retard!
Mon geste fut moins rapide que l’élan de la barque. Le trait à plumes de paon ricocha sur la surface bouillonnante, alors que le batelier était déjà à l’abri de la falaise, qui le reçut grâce à quelque merveilleux artifice. Et, au moment où la flèche rebondit, une tête se dressa, énorme, bronzée, écailleuse, avec une garniture de dents plus aiguë et serrée que la scie des charpentiers. Puis une crête dentelée émergea, un dos couvert d’écailles luisantes suivit, et le crocodile, prenant pied sur la chaussée, nous surveilla de son œil vert à pupille fendue, avec une mine tout à la fois avisée et stupide. Si cet habitant des fleuves mesurait moins de cinquante pieds, je consens à ne pas reposer en terre sainte!
En vain je lui décochai deux traits de qualité supérieure, empennés en spirale, barbelés, acérés, capables de fausser, à deux cents pas, une chemise de mailles! Le premier se brisa sur l’épaule cuirassée de plaques coriaces et retomba sans force. Le second se planta entre les crocs infâmes, sans produire plus d’effet qu’une aiguille. Le monstre impudent et vorace referma sa gueule,--je jure qu’un veau y serait entré tout entier,--et je pus entendre le bruit du bois de teck qui éclatait. Le crocodile invulnérable demeura sur son banc. En vérité, c’était un fameux gardien. A moins de se suicider, il ne fallait point songer à traverser la rivière. Je compris alors ce que signifiait l’anathème du brahme. Il nous avait dévoués à Ganga. Or, pour les idolâtres des régions orientales, le crocodile personnifie la sainte rivière du Gange, et il est la monture d’un faux dieu pitoyable qui se nomme, je crois, Varouna.
Mais tout cela ne rime à rien. La vérité, c’est que nous demeurâmes bloqués, sans espérance de salut, sur l’escalier de marbre. Pour comble de malheur, les marches supérieures, obéissant à un mécanisme diabolique, étaient rentrées sous terre, et l’eau les remplaçait. Ainsi exposés sur cette île étroite, nous n’avions plus qu’à attendre la mort sous les espèces du crocodile, qui, lorsque la nuit aurait augmenté son courage, nous happerait l’un après l’autre, et suivant son choix... Et, sourds à nos appels hors de la portée de l’arc, les soldats et les porteurs de parasols, les conducteurs des éléphants, regardaient toujours la rivière et semblaient ne pas même avoir conscience de notre présence en ces lieux.
Mourir pour mourir, mieux valait risquer le combat que de succomber d’inanition sous le soleil qui commençait à me brûler. Saint Georges, en somme, a bien vaincu le dragon! J’invoquai ce saint, mon patron, et la vierge Marie, et, l’épée à la main, je m’avançai sur la chaussée, vers le crocodile. Immobile, il dormait, les narines hors de l’eau, ou, tout au moins, il faisait semblant de sommeiller. Et je me résolus à lui pousser ma rondache dans la gueule et à le percer sous la gorge. Insensible aux prières de Souriadévi, je tirais dans la direction du monstre, quand des cris discordants s’élevèrent du côté de la porte. Les gardes s’éparpillèrent sous une poussée, les éléphants reculèrent. Un cavalier qui essayait de se placer en travers fut désarçonné, et son cheval galopait librement le long du fossé. Des hommes s’élancèrent, et je distinguai leurs voix qui m’appelaient par mon nom. A leur tête, un quidam se hâtait sur le pont. Sa robe jaune flottait derrière lui suivant la rapidité de sa course; son bonnet pointu, rejeté en arrière, découvrait son front pâle où ondulaient deux mèches circonflexes, à l’image des cornes du bélier... C’était Azer, ou bien j’avais perdu la vue!...
Derrière lui se précipitaient un noir chargé d’une chèvre dont les quatre pattes étaient liées et quelque quinze musulmans coiffés de turbans rouges ou verts, ayant à la ceinture des coutelas argentés. Du coup, je reconnus mes soldats survivants de l’assaut, je reconnus Azer. Dès qu’il eut atteint la berge, le noir délia la chèvre et la poussa devant lui, avec une sorte de pique, sur la chaussée. Le crocodile, dès lors, n’eut plus d’yeux que pour cette proie dont son expérience lui permettait de ne pas redouter la défense. Plongeant plus vivement qu’une grenouille, il disparut pour reparaître à l’endroit où se tenait la chèvre, qui hésitait à se porter en avant. Il l’enleva d’un coup, et dans un tourbillon écumeux tout s’évanouit comme par enchantement. Bondissant avec des cris affreux, battant l’eau de leurs javelines, mes soldats se suivaient sur la voie étroite, et l’eau rejaillissait autour d’eux. Le noir les précédait en dansant, et, quand il me salua, des larmes perlaient à ses yeux. Seulement alors je reconnus l’admirable timbalier Alikhan. Mon lieutenant Scheick-Assem me présenta la garde de son cimeterre en signe d’hommage. Le reste des hommes me jurait obéissance et fidélité.
Ce fut une rentrée triomphale. Ils me rapportèrent en grande allégresse sur leurs épaules. Souriadévi, troussée plus haut que les genoux, mais la face voilée comme toute femme qui se respecte, suivait avec la princesse à cheval sur sa hanche. Prosternés, les gardiens de la porte m’adoraient, et les éléphants, sous le crochet des cornacs, s’agenouillèrent pour me saluer. Les gens aux parasols m’appelaient «Fils de Roi» et chantaient les louanges de ma mère, que ses vertus avaient placée au rang des premières étoiles. Comme je ne l’ai jamais connue, je veux croire que tous les éloges dont on accabla la chère créature en ce jour sont mérités. D’ailleurs, il n’est fils de bonne mère qui ne tienne à ce que l’on honore les auteurs de ses jours.
XII
Plus semblable à un limaçon qu’à un homme, le juif rampait à mes pieds avec une humilité non feinte. Craignant que, si je lui donnais cette idée qu’il m’eût sauvé, mon ami ne me réclamât par la suite des intérêts trop considérables, je ne le remerciai point. Je lui reprochai même un retard qui eût pu causer la perte de la princesse, et je le menaçai de la colère du rajah. Azer me répondit d’une voix assez basse pour que moi seul l’entendisse:
--Hélas! seigneur Gianbattista, nous avons agi en toute diligence! Songez, protecteur du pauvre, dispensateur de la justice, songez que le premier ministre lui-même, qui tend en ce moment l’oreille, gardait la porte, et cela pour nous empêcher d’aller vers vous. Regardez sa mauvaise figure...
Je regardai le brahme bouffi et présomptueux qui s’abritait d’un parasol. Son front, sous les raies en largeur de cendres qui le balafraient, laissait deviner des vestiges rouges et blancs qui me rappelaient de tristes aventures. Convaincu que ce prêtre des idoles était parmi ces fervents de Kali qui m’avaient poursuivi sans pitié dans le temple maudit, je lui administrai un soufflet de telle vigueur qu’il dut voir briller au moins trente-six lampes de sa déesse. Sous ce soufflet, appliqué avec une tranquille aisance qui aurait valu d’être admirée par les connaisseurs, le brahme, vêtu de lin blanc, tomba assis par terre. Puis il roula jusque entre les pieds d’un éléphant, à la joie de mes musulmans dont l’impassibilité fléchit devant ce spectacle. Et je déclarai que j’agissais ainsi, mû par un sentiment d’équité.
--Ceci, pour ne m’avoir point souhaité la bienvenue quand j’ai débarqué parmi vous! Allez, vilain serviteur d’un puissant monarque, allez présenter mes hommages au roi votre maître, et priez-le de vous empaler ou de vous rôtir à petit feu, pour l’amour de moi!
Le brahme, avec un désintéressement qu’on ne saurait assez louer, répondit:
--Seigneur étranger, digne de ceindre le glaive de l’invincible Rama! Vous dont la face est plus éclatante que le soleil, daignez m’entendre! Le rajah sans égal, notre maître, savait ce qu’il faisait en vous imposant les épreuves dont vous êtes sorti victorieux par cette intrépidité que seuls les dieux ont en partage. La joie sans mélange dont tressaillirent nos cœurs, à vous revoir, paralysa, il n’est que trop vrai, nos faibles moyens. Pardonnez donc...
Ainsi parla ce brahme artificieux après s’être relevé noblement et avoir réparé le désordre de son vêtement. Il me harangua, en plein soleil, sous son parasol, sans m’inviter même à me mettre à l’ombre sous la porte. Puis il tourna le dos prudemment, se guinda sur son éléphant et s’en fut. L’escorte le suivit, et seuls demeurèrent les soldats musulmans, le second éléphant et le juif Azer. Il m’expliqua, sans tarder, ce qu’on attendait de moi:
--Les ordres du rajah sont tels: Que le seigneur Gianbattista s’éloigne aussitôt sous la garde de ses fidèles cavaliers. Je les replace sous son obéissance et l’en établis commandant. Ainsi escorté, il conduira la princesse au grand temple des Serpents, à Nagapouram, sur les confins du Travancore. La gardienne fugitive, sur qui s’étend notre miséricorde, lui servira de guide. C’est au temple des Serpents que la purification lavera les péchés de Souriadévi et de ma fille Mangamalle. La récompense dudit seigneur Gianbattista lui sera comptée dans ce lieu saint, pas ailleurs, car, depuis la mort des Brahmes tués dans la pagode de Kali la Noire, aucun trésorier ne consentirait à verser voire une pièce de cuivre entre les mains de l’étranger. Ainsi parle le rajah. Et, à ce propos, n’oubliez pas, protecteur du pauvre, cette petite dette sacrée de neuf mille cinq cent et onze roupies que vous...
--Je ne sais ce qui me retient de te rompre les os, Azer, usurier sans pudeur, dont l’avidité surpasse celle du chacal!... C’est bien, je ne t’oublierai pas!... Mais qui m’est garant de la bonne foi du rajah? Qui me prouve que je ne vais pas donner, tête baissée, dans son piège? Une fois la princesse en sûreté dans cet antre des serpents, je serai assassiné, peut-être, et...
--N’entretenez point de pareilles idées, seigneur Gianbattista! Aussi vrai que vous me devez... Non, pitié! Je baise l’empreinte de vos pas! Vous êtes mon père, vous êtes ma mère, mon bienfaiteur sur cette terre!... Le rajah vous aime et vous veut du bien, rien n’est plus sûr. Mais il doit ménager les brahmes... Et... entre nous... la conduite que vous tîntes cette nuit... Pardon! protecteur du pauvre, ma lumière en ce monde, que votre colère ne foudroie pas votre esclave!... Enfin, pour tout dire, le rajah m’a honoré, moi chétif, en me confiant cette lettre et en me chargeant de la transmettre à votre seigneurie. Voyez! Touchez! Ouvrez! Son enveloppe est de brocart persan et ses liens d’or tressé du Bengale!
Je lus la lettre du rajah qu’Azer me présentait après l’avoir élevée au-dessus de sa tête en témoignage de vénération. Elle enjoignait à tous ses subordonnés de me prêter main-forte. Souriadévi l’examina, la palpa. Ce papier de coton ne recélait aucune fraude. Jamais paravana, passeport si vous préférez, c’est tout de même, ne fut plus régulier. Sur toute la route je serais traité comme un officier du Grand-Mogol de Deli, et, à Nagapouram, j’entrerais en possession de la somme exorbitante dont on était convenu.