Part 2
--Frappez deux, puis deux, puis trois coups, seigneur Gianbattista! Puis, en réponse à la question qui vous sera adressée, répondez: «L’arc est tendu, que Draupadi se rassure.»--On vous ouvrira. Montrez votre pièce d’or, on vous présentera l’autre moitié. Et, pour le reste, je vous souhaite heureux succès. N’oubliez pas alors, Seigneur, notre petit compte de sept mille... Allons, adieu, protecteur du pauvre!... Au revoir, seigneur Gianbattista, vous êtes mon père, vous êtes ma mère...
Sa voix se perdait dans la nuit comme je franchissais le seuil de la porte rouge. Une femme drapée dans des pagnes violets et jaunes, qui la cachaient de la tête aux pieds et ne laissaient voir que ses yeux, m’emmenait en me tenant par la main, pendant que le battant claquait derrière moi et rentrait dans son cadre.
III
... Cette femme tenait une lampe, et nos ombres dansaient sur les dalles du couloir où nous courions muets et rapides. Le contact de sa main communiquait à la mienne une délicieuse sensation de fraîcheur. Je m’enivrais du parfum violent qu’elle exhalait au mouvement de ses voiles, et, quoiqu’elle se tînt un peu en avant de moi, je croyais voir briller ses yeux. Mais l’ardeur amoureuse qu’ils allumaient dans mon cœur s’éteignit à ce moment même où l’Indienne disparut. Elle le fit d’une façon si furtive et si douce que je m’aperçus de son absence lorsque je me trouvai seul dans une salle où je continuais machinalement d’avancer. Posée dans une niche où grimaçait un faux dieu à tête d’éléphant, la lampe éclairait mal ce lieu obscur, et le plafond était si bas que je craignais de le voir descendre pour m’écraser sous son poids. De cette lampe en cuivre, abandonnée par l’Indienne, l’huile dégageait les effluves sensuels dont j’avais cru que la porteuse était la dispensatrice. Et j’en conclus que cette fille de pagode appartenait à la plus basse condition.
C’était une salle très vaste, carrée et dont les parois et les mille piliers sculptés ne mesuraient point huit pieds en hauteur. Autour de moi, au halètement de la lampe, les monstres de pierre semblaient danser le long des murs, descendre des fûts et se ruer vers l’obscurité du fond, dans un brouillard bleuâtre qui sentait le sandal, l’aloès et la myrrhe. Un autel se dressait là, avec une idole, et à ses pieds luisait, ainsi qu’un charbon ardent dans les ténèbres, une autre lampe dont j’entrevoyais le cuivre incrusté d’argent.
Debout, près de l’autel, une femme veillait, et ses bras, qu’armaient des épaulières et des spirales d’or, étaient tendus dans un mouvement d’adorante. Elle jeta des aromates sur des braises, et un nuage embaumé s’éleva qui la cacha à mes yeux. Mais avant qu’elle ne s’évanouît, pareille à un fantôme de cauchemar, j’avais aperçu sa tête coiffée d’ornements dorés et couronnée de jasmin, les gemmes étincelant sur sa face, sa taille souple et fière que dégageait la courte brassière de brocart, et ses pagnes plissés qui empruntaient à la lumière rougeâtre leurs reflets couleur de sang. Puis la lampe de l’autel avait cessé de palpiter dans la nuit.
Je la sentis, la magicienne, s’avancer vers moi, sans la voir et sans l’entendre: ses pieds glissaient sans bruit sur le pavé. Je sentis, à travers mon collet de buffle, sa main aux doigts chargés de bagues se poser sur ma poitrine à la place où battait mon cœur, alors que les anneaux d’argent fin de ses chevilles n’avaient pas même sonné. Sûre d’elle-même, elle saisit la monnaie qui pendait au bout de son fil. La lampe se raviva subitement. Une flamme haute de deux pieds peut-être vint lécher les genoux de l’idole, se refléta sur le basalte poli de son corps, illumina d’un coup les joyaux qui de son ventre à la pointe de sa tiare lui formaient un vêtement continu. Et cette image de femme sembla vivre. Je crus voir sa gorge s’enfler plus fière, ses paupières battre, ses narines se gonfler. On eût dit que la Déesse voulait aspirer le parfum des fleurs pâles qui retombaient en guirlandes des deux côtés de son cou.
Et, tandis que la princesse,--car son port me l’avait dénoncée,--attentive à confronter ma moitié de pièce d’or avec celle qui s’attachait à son collier par une courte chaîne, se penchait sans défiance, je l’emprisonnai dans mes bras. Son cri d’angoisse ne monta pas plus haut dans le temple désert que la flamme de la lampe sacrée qui s’en allait mourant. Je pus croire que l’idole se taisait, complice de mon désir amoureux.
Qui ne m’excuserait! Cette femme de l’Inde était si belle qu’après plus d’un demi-siècle je me trouverais capable d’en retracer le portrait. Mais qu’importe!
Ainsi donc je soumis à ma loi cette créature du Diable, sans songer au calice d’amertume que je me condamnais à épuiser. Mais, si la sagesse intervenait toujours à point pour endiguer nos folies, aucune joie ne serait goûtée en ce monde et mieux vaudrait ne pas naître. Il n’en est pas moins vrai que, lorsque je dus quitter ma victime,--un Français dirait «ma conquête», mais, grâce à Dieu, je suis né à Viterbe et n’ai jamais servi que l’Empereur,--une tristesse immense dissipa toutes les fumées de mon amour. Je ne parle pas naturellement de cette tristesse inhérente à l’homme et qui l’accable sous le remords et le dégoût de sa faute sitôt après qu’il l’a consommée. Cela s’était passé si rapidement que je n’avais pas même pesé les conséquences de ma téméraire et trop heureuse entreprise.
Qu’allais-je devenir? En ce temple, qui, fatalement, serait mon tombeau, j’avais, avec une douce violence, abusé d’une femme de haute caste, et cela sous les yeux de rubis de son idole! Ridicule en tout autres temps, le simulacre enguirlandé m’inquiétait à cette heure au delà du possible. Le rire de sa mine impassible avait je ne savais quoi de formidable et de tragiquement mystérieux. M’enfuir? Il n’y fallait pas songer. Et, de toutes manières, ma mission de sauveur prenait sa fin. Adieu les trésors promis par le rajah! Hélas! une fois de plus, mon ardeur amoureuse avait traversé ma cupidité dans ses voies. En cette ville inconnue, loin de tout secours, j’étais condamné à périr obscurément, après avoir senti la fortune perfide me caresser de son aile.
Un instant, ma rage m’inspira cette idée de venger ma mort prochaine par celle de la princesse. Je pensai la percer de mon épée, tandis que, dans le désordre de ses pagnes, elle gisait inanimée sur un banc. D’elle-même, comme si elle m’eût deviné, la dame indienne vint alors s’offrir à mes coups.
--Étranger!--murmura-t-elle d’une voix plus douce que les frissons de la brise qui soufflait discrètement à travers la colonnade, après avoir rasé la pièce d’eau, dont la nappe argentée se ridait au pied du perron où je me tenais irrésolu et morose.--Étranger au cœur de fer, je te supplierais de m’arracher la vie si un devoir plus haut que la mort ne me commandait de vivre jusqu’à ce que je l’aie accompli! Contre toi la haine ne trouve point sa place dans mon cœur. Moi seule suis coupable qui ai, en cette nuit, trahi et ma vertu et ma caste et mes Dieux.
Alors je la repris dans mes bras, tentai de la consoler par ces paroles qui n’ont point de sens, mais que les femmes préfèrent aux discours les mieux conduits. Elle se dégagea avec une fermeté molle, secoua la tête, essuya ses larmes qui se mêlaient à ses perles et dit:
--Suis-moi sans crainte. L’heure passe et c’est à peine si le temps nous restera d’emmener la princesse hors de ce temple funeste. Hâtons-nous! Bientôt les prêtres viendront chercher la Déesse.
Ces paroles me causèrent une désagréable surprise. J’avais cru, d’après la beauté de cette femme et la richesse de sa parure, posséder la princesse elle-même. Et je n’avais imposé mon amour qu’à la gardienne de l’idole. Je commençai de ressentir pour la brahmine une profonde aversion.
IV
De ce qui suivit je résumerai l’essentiel; car, en vérité, les événements se succédèrent avec une rapidité telle que ma mémoire ne me permettra plus, sans doute, de les raconter dans le détail.
La brahmine frappa dans ses mains, et la fille gardienne de la porte reparut, comme par enchantement, pour disparaître non moins vite, après avoir reçu des instructions. Pour nous, notre chemin se fit le long de la pièce d’eau, jusqu’à une sorte de pavillon sommé d’une coupole, qui en occupait le coin. Nous y entrâmes et prîmes dès lors notre route sous terre, par des caves ténébreuses, plus resserrées que nos mines de siège et davantage surbaissées. J’y pensai mourir de chaleur, le poids de mes armes aidant, et aussi de la peur qui me tenait des serpents. Je m’imaginais les entendre rampant autour de moi, dans cette nuit étouffante. Puis, sans revoir la lumière, nous gravîmes un escalier sans fin. Les degrés se suivaient, étroits et glissants, et je faillis plus d’une fois m’y rompre le cou. Mais l’air plus frais, qui nous arrivait par de profondes embrasures, me rendait le courage. Et, quand nous nous arrêtâmes enfin, je me sentais prêt à tout.
--Reste ici en repos, me dit la brahmine, et sois sans crainte! D’ailleurs, je parle en femme vaine: tu n’as jamais tremblé! Mais, sur notre vie, quoi que tu voies et entendes, et autour et au-dessous de toi, ne remue non plus qu’un mort. Sans quoi tout serait perdu!... Ah! je tremble pour toi, dans ma faiblesse!... Jure-moi de ne pas remuer!
Je la rassurai d’un baiser, car je la trouvais merveilleusement belle, ainsi éclairée par les astres. Le ciel pur nous éclairait à travers un lacis de statues. L’Indienne en toucha une. Si léger qu’eût été ce mouvement, le colosse de pierre tourna, tel le jaquemart qui frappe les heures d’une horloge, et dégagea une baie juste assez large pour donner passage à un homme. La brahmine entra après moi, et, la statue ayant repris sa place, nous nous trouvâmes dans une logette ouverte sur une de ses faces. Là, des figures de jeunes filles qui croisaient leurs bras formaient rampe de balcon. Et, en me penchant, je distinguai une cour immense et des dômes dorés à cent cinquante pieds en contrebas. Ainsi je compris que nous étions au sommet du portique le plus élevé de la pagode. Mais j’ignorais pourquoi ma compagne m’avait mené aussi haut. Elle me l’apprit, en me suppliant encore de garder l’immobilité et le silence.
--Par les escaliers secrets dont les brahmes suprêmes connaissent seuls l’existence, nous avons cheminé en sûreté. Il en sera de même quand nous descendrons pour nous enfuir. La porte, aveugle pour tous autres que nous, s’ouvrira dans le mur de l’enceinte, et le rajah, alors, nous prendra sous sa garde. Son pouvoir se briserait en vain contre les murs du sanctuaire de Kali. Ici, tout appartient aux prêtres de la Déesse Noire, dont on va célébrer la fête dans une heure, là, en bas, sous tes yeux. Nul n’a le droit de pénétrer ici. C’est un lieu sacré et vénérable entre tous, et nul profane, fût-il le Mogol lui-même, n’oserait y poser le pied. Je te l’ai dit, on ne peut deviner ta présence. Mais je t’en conjure encore, par les larmes de Vichnou qui grossirent la sainte Ganga, par les Déverkels qui président aux quatre coins du ciel, sois muet!... Bientôt je reviendrai avec la princesse. Les chemins que je vais suivre abonderaient en dangers pour toi inutiles et sans gloire. Garde tes forces et ton courage pour en user quand le temps sera venu. Grâce au désordre de la fête, je pourrai pénétrer jusqu’à la chambre de la princesse. J’ai fait endormir les bayadères, enivrer les serviteurs; tout est prêt!... Adieu!... Non... Laisse-moi... et oublie!... Non! Non!... Si plus tard... Tu me demandes ce qui brille là, le long de la muraille? C’est un arc antique qui appartint aux Pandavas. Son incrustation en est riche, et mille pierres précieuses le chargent. Une reine qu’illustrèrent ses vertus entre tous les Pandyas le donna jadis en offrande aux brahmes, avec ses flèches et le carquois. Tu l’emporteras si tu veux. Et, d’ailleurs, ces armes te seront peut-être utiles. Je les porterai, en couvrant l’empreinte de tes pas. Prends-les donc et t’amuse à les regarder, en attendant.
Elle appuya sur le mur opposé, et un bas-relief se déplaça. Une baie bâilla encore. L’Indienne me salua en portant sa main ouverte à son front et disparut. La pierre sculptée était revenue sur elle-même, et je restai seul, ainsi perché sur mon balcon, entre ciel et terre, avec l’arc et les flèches de la pieuse reine pour distraction.
Résolu à tenir ma promesse de me cacher, je rentrai dans ma loge, essayai de dormir sur la banquette de briques qui longeait une des parois. Mais, quand on est homme de guerre, on ne dort que d’un œil. Ainsi fus-je amené à voir ce que je n’aurais pas dû voir et que je commence à me rappeler.
Quoi qu’il en ait été, quand la brahmine revint avec la princesse, une petite dont la parure d’orfèvrerie tintait, elle me trouva investi par les prêtres et autres païens du temple, que je poussais courageusement. Et, cependant que je maintenais cette canaille le bouclier au bras et l’épée levée, des cris perçants montaient avec la foule:
--A mort, le sacrilège! A mort, l’étranger impie! Qu’il soit voué à Kali, le meurtrier d’un brahme!
V
Au fur et à mesure du récit, mes souvenirs se ravivent, et je revois, ainsi qu’au premier jour, se dérouler les incidents de cette étonnante histoire. Si l’Empereur--Dieu ait son âme!--a pu vaincre ses ennemis et sur terre et sur mer, il le doit, sans aucun doute, à ses vieilles troupes espagnoles, mais aussi à nous autres Italiens. Et je trouve que partout l’on nous a taillé la part trop petite. Qu’il y ait eu beaucoup de guerriers tels que moi, et l’on n’aurait pas attendu la journée de Lépante pour mettre les Turcs en pièces. Mais je passe.
Ce que j’accomplis d’exploits dans cette nuit, l’injuste postérité ne le croira pas. Je le veux raconter tout de même, quand ce ne serait que pour confondre certains envieux de ma gloire.
J’ai dit que la belle Souriadévi,--son nom me revient enfin à la mémoire,--que cette Souriadévi aux formes irréprochables me trouva aux prises avec les païens qui cherchaient à me forcer dans la loge où j’étais enfermé, ainsi d’un rat dans une ratière. Toutefois je ne crois pas avoir dit comment j’avais été découvert par cette vermine idolâtre. C’est donc ce que je vais essayer de narrer clairement.
Je commençais de m’assoupir, quand un mugissement sauvage me réveilla brusquement. Je courus au balcon, regardai dans la cour. Jusque-là déserte, maintenant elle fourmillait d’épaules et de têtes. Plus de mille lampes l’éclairaient. Du haut en bas des façades percées de fenêtres, chargées de sculptures, ces lumières s’étageaient et lançaient leurs feux de diverses couleurs. On y voyait mieux qu’en plein jour. Une multitude d’Indiens bronzés, hommes et femmes, se baignaient sans pudeur, plus semblables à des singes qu’à des chrétiens, dans un vaste étang. Ou bien debout, assis, vautrés dans des attitudes immodestes, ils grouillaient sur les escaliers environnants. Quelques brahmes, reconnaissables à leur peau plus claire et à leur embonpoint déshonorant, dirigeaient ces jeux impies et soufflaient dans des conques d’où sortaient d’épouvantables rugissements, plus puissants que ceux de la mer en furie. D’autres se hâtaient, portant un brancard fleuri où se dressait l’idole noire, avec ses yeux de rubis étincelants et ses guirlandes de jasmin.
Au milieu des danses, des cris de joie, l’abominable simulacre s’en venait, planant sur ce peuple. Et ces païens se prosternaient à quatre pattes pour mieux témoigner de leur respect. Sans même reprendre leurs vêtements, les femmes, semblables aux nymphes des fontaines, sautaient hors de l’eau, escaladaient les marches et paradaient, à l’état de simple nature devant leur déesse. Avouerai-je que je pris un triste plaisir à contempler ces corps parfaits ainsi dévêtus? Mais j’en ai fait pénitence. Sur l’inconvenance des scènes qui suivirent je ne veux pas insister. Ce fut une orgie impudique qui alla s’augmentant quand la statue se trouva déposée en grande cérémonie sur l’autel. Des feux d’artifice empourpraient les murailles où les diables de pierre dansaient, s’enlaçaient, combattaient.
Je me pinçais pour être sûr que je ne rêvais pas éveillé. Je me signais dévotement, témoin impuissant de tous les scandales de l’enfer. Mais, pour augmenter encore l’éclat de cette fête diabolique, voici qu’une litière dorée apparut, balancée aux bras des porteurs. De ce palanquin la forme répétait celle d’un gigantesque serpent cobra dont le cou, épanoui en raquette, abritait à la façon d’un dais une femme allongée dans le lit que lui ménageaient les replis de la queue. Cette femme sommeillait parmi les roses et les fleurs de frangipanier qui jonchaient sa couche. Des ceintures, des anneaux, des garde-seins, des épaulières, des bracelets composaient son vêtement. Et je distinguais sa face pâle, marquée au front d’un signe rouge, ses cheveux noirs tressés de perles et surmontés d’une tiare d’or à flammes vermeilles. Cette tiare, très haute, était retenue par une large gourmette de pierreries passant sous le menton. Et la femme ou la fille, ainsi ornée, était jeune et belle, extraordinairement.
Je ne m’arrêterai pas à l’indécence de la scène. Chaque peuple a ses coutumes, et il n’est jamais entré dans mes goûts de contrarier les gens qui ne tentaient point de me nuire. Je goûtai une volupté, que je déteste, à regarder cette créature dont la peau, plus claire que le chamois, se présentait à l’œil aussi polie qu’un bon ouvrage de marbre. Ma mémoire est fidèle: je puis jurer que son corps était sans défauts. Bref, je me sentis brûler pour elle d’un amour plus vif que je n’en ressentis jamais. Et je regrettai amèrement de ne pas posséder des ailes--comme ces génies de pierre qui, du haut de leur colonne, se miraient dans l’étang--pour m’envoler auprès de cette incomparable beauté.
Mon amour, pour désintéressé qu’il fût si l’on songe à la distance et aux circonstances qui me séparaient de son objet, fut bientôt mis à une dure épreuve. Le palanquin s’était approché de l’autel, et la tête du serpent caressait la face de la déesse noire. Des brahmes saisirent la fille endormie et la portèrent aux pieds de l’idole. Alors un grand prêtre, lourd, disgracieux, énorme, dont le front, découvert par le rasoir jusqu’au sommet du crâne, se barrait de la ligne blanche encadrée de rouge, à l’image d’un trident, un prêtre imposteur, audacieux et lubrique, porta la main sur cette innocente fille de l’Inde. Cependant un autre sacerdote, non moins peint et hideux, levait un coutelas large et courbe, plus brillant que le croissant de la lune.
L’arme impie ne retomba pas. L’arc, que j’avais saisi, ronfla. La flèche sifflante s’enfonça dans la tête du sacrificateur qui, accroupi entre les genoux de l’idole, assurait son coup pour frapper la gorge splendide qui s’offrait à lui sans défiance. Tendant les bras, lâchant son coutelas, il bondit, roula au pied de l’autel et expira, battant les degrés de pierre de ses talons et vomissant son sang. Je tirai encore, et le gros brahme s’abattit à son tour, la poitrine traversée. La victime dormait toujours sur l’autel, et son sein palpitait doucement au rythme pur de son souffle.
Alors ce fut un désordre affreux où l’on n’entendait qu’un bourdonnement vague. Beaucoup de ces Indiens, pensant se sauver, périrent écrasés. Les uns, croyant qu’un dieu avait foudroyé les brahmes, demeuraient stupides d’épouvante. Les autres imploraient l’idole et s’écrasaient sur les marches de l’autel. Des grappes humaines, précipitées dans l’étang, roulaient jusqu’au fond pour ne plus reparaître. Les desservants s’empressaient d’éteindre les lampes. Mais, avant que l’obscurité ne devînt complète, je pus distinguer la face peinte d’un brahme penchée sur la flèche qui avait tué le sacrificateur, et un bras tendu vers mon balcon. En même temps, une tête affleura la rampe. Je devinai deux yeux braqués sur moi. Mon poing s’abattit sur l’homme qui me guettait. J’entendis le cri lamentable qu’il poussa en tombant dans le vide, puis le bruit de son corps qui s’écrasait sur le pavé, et enfin une rumeur grossissante.
A ce moment, la porte secrète de la logette s’ouvrit. Déjà j’avais l’épée à la main et ma rondache prête. Le premier qui parut était si obèse qu’il suffisait à tenir toute la largeur de l’entrée, où, d’ailleurs, on ne pouvait passer qu’un à un. Ce fut ce qui me sauva. Éclairés par une torche, les assaillants m’offraient un but facile à atteindre; tandis que, tapi dans l’ombre, je ne donnais aucune prise à leurs coups. Plantant ma lame dans le ventre du brahme qui me menaçait écumant, je le tirai à moi par la tête et réussis à boucher la baie avec son cadavre pantelant. Les païens s’attelaient bien aux jambes, mais, moi, je les frappais à coup sûr, et j’en blessai ou tuai ainsi quelques-uns. Par malheur, d’autres idolâtres, s’aidant des saillies de la façade, escaladèrent le balcon et envahirent la logette. J’en fus réduit à jouer de l’épée à tâtons contre un ennemi qui, par son seul nombre, menaçait de m’écraser. Avec des lances, des cimeterres, des espadons, des crochets de cornac, des masses, ces gens à demi-nus me chargeaient sans trop reculer. Chacun de mes coups en renversait un, mais il en surgissait deux autres. Leur fanatisme aveugle suppléait chez eux à leur défaut de courage. Je dus me baisser pour éviter le cercle d’acier tranchant qu’une main habile me décocha, et le terrible tchokra sonna contre la crête de mon casque. L’homme qui me l’avait lancé s’effondra, la poitrine trouée d’une flèche, et à mon oreille une voix murmura:
--Courage! Recule en combattant toujours!... La porte est ouverte derrière toi.
Et Souriadévi, d’une seconde flèche qui passa sous mon aisselle, abattit un guerrier armé de mailles qui marchait sur moi, brandissant une hache. Sans arrêter de tailler et de piquer dans la troupe des païens, je rompis avec mesure et prudence jusqu’au seuil. Me guidant par les épaules, Souriadévi m’empêcha d’y buter. Puis courageusement elle se rua les bras tendus contre le bas-relief qu’elle obligea de tourner. Je pesai de toute ma force. Grâce au ciel, je possédais alors une vigueur peu commune. Malgré la poussée furieuse de nos ennemis, j’obligeai le pan de mur à rentrer dans son cadre. Des cris horribles retentirent en même temps que la résistance dernière cessait. Un bras gonflé, pantelant, livide, avec une main dont les doigts boursouflés, bleuâtres, perdaient leur sang par les ongles, demeura de notre côté, pendant du joint de la porte. Et de l’autre les hurlements allaient faiblissant.
Arc-boutée contre la pierre, une main sur le ressort, la brahmine me dit d’une voix sourde:
--Courage! Pousse cette longue pièce dans le trou carré!... Je tiendrai encore un moment!
Bien que cette boutisse de granit fût d’un poids excessif pour son volume, je l’enlevai plus aisément qu’une plume. Je la logeai dans l’alvéole du chambranle en relief... Notre retraite était couverte de ce côté.
Alors Souriadévi, haletante, s’appuya contre moi. Je la reçus dans mes bras... Jusqu’à ce que la mort ait à jamais obscurci mes yeux, toujours je reverrai cette noble figure de guerrière, l’arc à l’épaule, le carquois aux reins, domptant à la force de ses bras pleins, où grinçaient les anneaux en spirale, le pan de pierre sombre. Je reverrai toujours son visage obstiné et attentif, sa gorge fière et ses flancs frémissants, sa taille souple raidie sous l’effort... Dieu me pardonne mes péchés!
VI