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Part 5

Laissant sous la porte le juif Azer qui se désolait de ne pouvoir m’accompagner, mais qui me jura de veiller sur moi, je m’installai dans le palanquin avec la fidèle Souriadévi à mes pieds. La princesse occupait un compartiment à part. Brisés par la fatigue, nous nous endormîmes malgré les rudes secousses de l’allure de notre éléphant. Quand nous nous réveillâmes, c’était le soir. Nos gens étaient en train de camper, les valets s’occupaient de préparer le repas. Je puis dire que j’y fis honneur. Qui n’a jamais jeûné sera seul à me blâmer.

Pendant plus de dix jours nous marchâmes, sans difficultés. Jamais nous ne nous arrêtions dans les villages, partout nous évitions les lieux habités. On se munissait de provisions en cours de route, et nos valets, chargés de ce soin, suivaient d’autres chemins et nous rejoignaient seulement à l’étape. Toujours les rideaux du palanquin étaient tenus baissés. Personne ne nous vit et nous ne vîmes personne, jusqu’au jour où nous atteignîmes le temple de Nagapouram. De nuit, les portes de sa triple enceinte se refermèrent sur nous.

Mais là se passèrent des événements de telle importance que je dois apporter toute mon attention pour n’en omettre aucun détail.

XIII

Je ne décrirai point ce temple des serpents. Bien qu’il abondât en particularités remarquables, son aspect ne différait guère de celui de toutes les pagodes où se pressent, au mépris de la vraie foi, les Indiens idolâtres. A l’ombre des arbres sacrés, se dressaient, dans les cours, nombre de stèles où s’enlaçaient des serpents sculptés et autres emblèmes diaboliques. Toutes avaient, à leur base, une petite porte s’ouvrant au ras du sol, soigneusement aplani et balayé alentour. Et devant chacune d’elles était déposée une jatte de terre brune, remplie de lait. C’était la nourriture des serpents. La nuit seulement sortaient les vilains animaux, et des prêtresses attentives ne cessaient de veiller à leurs besoins. Des sacrifices ridicules offerts à cette vermine redoutable, les mystères dépassaient en importance, comme je l’ai su, ceux du temple de Kali.

Parmi ces prêtresses, aucune ne m’attirait autant que la belle Vasouki, propre sœur de Souriadévi. Certes, elle méritait son nom qui signifie «celle dont la tête est une perle». Pour tout dire, jamais je ne vis de par le monde créature plus plaisante ni gracieuse. Quand elle allait par les cours, portant sur la paume de sa main le vase rempli de lait, son bras doucement replié me rappelait le col onduleux des cygnes. Sa taille était parfaite, et, sous ses pagnes serrés, son jeune corps se révélait sans défauts. De ses yeux je ne parlerai pas, car ce serait pour moi une nouvelle occasion de pécher par la pensée.

Souriadévi put à loisir étudier les phases par où passa ce nouvel amour. A mon penchant pour elle, penchant qui se prouvait par la continuité de mes ardeurs, succéda une indifférence qui se changea vite en haine sauvage. Depuis cinq jours que, retiré dans ce temple, j’attendais que les cérémonies des purifications prissent leur fin et qu’on me payât la somme promise, je n’avais de pensées que pour la prêtresse Vasouki. Pour la rencontrer, toute occasion m’était bonne. Et, d’ailleurs, personne ne contrariait mes promenades autour des étangs et sous les péristyles. A l’exception de quelques femmes attachées au culte des serpents, de la merveilleuse Vasouki et de la fâcheuse Souriadévi, je ne voyais âme qui vive. Les hommes étaient absents de ce lieu, ou bien ils ne s’y montraient point. Retirée au plus profond du sanctuaire, la princesse Mangamalle n’en sortait jamais. Et de ce sanctuaire, placé tout au fond de la dernière enceinte, je n’avais point même la vue. L’abord m’en était nécessairement interdit. De l’enceinte elle-même la lourde porte hérissée de clous en pointes de diamant ne tourna pas une fois sur ses gonds. J’ignorais par quels chemins détournés passaient Souriadévi et sa sœur pour arriver jusqu’à moi.

L’inaction aidant, mon amour pour Vasouki grossit, tels ces fleuves dont les barrages endiguant le cours obligent les eaux à se précipiter hors de leur lit. J’en perdis le boire et le manger et aussi le sommeil. Et, comme pour augmenter mon chagrin, l’aimable prêtresse affectait de se cacher à mes yeux. Si je l’entrevoyais, ce n’était plus que de loin en loin, et elle disparaissait bien avant que je la pusse rejoindre.

Plusieurs jours s’écoulèrent encore sans apporter de soulagement à mes maux. Pour grand et assuré que fût mon courage, il me faisait défaut pour gagner de haute lutte le cœur de la prêtresse des serpents, et je remettais toujours à une meilleure occasion l’entreprise amoureuse, seule et unique occupation de ma misérable pensée. L’avouerai-je, j’étais tenu par une crainte superstitieuse qui me déconseillait de tenter l’aventure. Je pressentais que, si je la menais à bien, je succomberais sous des forces obscures et terribles. Et puis j’étais travaillé par cette idée que, de tous les coins de ce temple silencieux et désert, des yeux me guettaient. J’entendais, sitôt le soleil couché, les cours s’animer. Les murailles paraissaient vivre et le sol remuer. Je devinais les frayées onduleuses des serpents parcourant en liberté leur domaine. Je croyais ouïr le sifflement de leurs langues fourchues occupées à lamper le lait. Et, par-dessus toutes ces rumeurs vagues et inquiétantes, un bruit sourd, étouffé, imperceptible, celui de pagnes où s’engouffrait la brise, celui de bijoux heurtés pendant la marche, arrivait à mes oreilles. Mes narines palpitaient, chatouillées par un parfum de femme. Si je m’endormais, par un hasard trop rare, les déesses immodestes, sculptées en coquetterie avec des serpents, dansaient le long des murs à la lueur des lampes tremblantes. Elles s’en détachaient même, me visitaient dans ma couche où elles me présentaient, avec leur rire insolent et sauvage, une autre Vasouki de granit qui, alors que je la serrais dans mes bras, m’écrasait de sa masse pesante et glacée.

XIV

Un soir, j’appris que mon départ était proche. Souriadévi se présenta devant moi--elle ne le faisait plus sans mon ordre--précédant deux hommes qui me saluèrent en se prosternant jusqu’à terre. Je puis dire, sans exagérer, qu’ils baisèrent le sol entre mes pieds. Quatre esclaves les suivaient, qui portaient un coffre par ses poignées de bronze. Et ce coffre était fort lourd et d’un bois rare odorant, certainement précieux.

--Noble seigneur Gianbattista, dont la face luit ainsi que le soleil et dont la vaillance sert d’exemple...

J’avais reconnu le juif Azer, qui me haranguait dans les formes. Un Indien l’accompagnait, tout en moustaches et coiffé d’une sorte de chapeau plat dans le genre des tourtes.

--Noble seigneur, qui êtes à la fois mon père et ma mère, flambeau du monde, nous voici enfin et tout à vos ordres! Il y eut de grands retards. Les routes étaient infestées de brigands. Nous avons franchi les montagnes et les fleuves, et nous voilà!... De moi, seigneur, vous connaissez le dévouement aveugle: à quoi bon en parler? De celui-ci, qui n’est autre que le fameux Kambalassamy, payeur du magnifique rajah de Krichnapouram, les vertus ne se peuvent énumérer en un jour. Souffrez que je les taise. Envoyés par notre puissant maître, nous venons vers vous avec ce bahut. Il est à vous et tout ce qu’il contient. Kambalassamy, ici présent,--que ses Dieux l’assistent!--vous établira le compte exact de ce qui vous est dû. Chaque pièce d’or, il la fera trébucher et sonner sur l’ongle de son pouce pour vous en prouver l’excellence... Pour moi, protecteur du pauvre, qu’il me soit permis en cette soirée de vous féliciter, de me réjouir en vos mérites et aussi de me rappeler à votre gracieux souvenir pour ces dix mille...»

Azer, à cet endroit, dut interrompre son discours pour se jeter de côté et s’aplatir sur les dalles du péristyle. Et cela parce qu’un pot de cuivre, qui se trouvait sous ma main, vola dans l’air au-dessus de sa tête et retomba, bossué, aux pieds de Kambalassamy impassible, après avoir violemment heurté la gorge d’une statue, gorge moins fière et moins parfaite que celle de la Vasouki qui habitait mes rêves. Sans s’étonner, Azer se releva, congédia les porteurs, ouvrit le coffre. Je crus voir le Pactole, chanté par les anciens, charrier devant moi l’or de ses flots.

Et s’il n’y avait eu que de l’or! Hélas! sainte Mère de Dieu, prenez pitié de moi si je me rattache par le souvenir aux biens périssables! Mais comment ai-je pu perdre d’un cœur léger cet amoncellement d’espèces, de pierreries et de perles? Sans mentir, j’avance que l’empereur lui-même n’en a jamais autant possédé... Passons! A me rappeler ces choses mon cœur se fend!... Bref, de ces trésors je fus constitué propriétaire. Dans sa magnificence, le rajah y joignait Souriadévi, dont il me gratifiait à titre de concubine, et encore une commission de capitaine à son service. Trois cents chevaux étaient sous mes ordres, et un détachement, sans préjudice de mes fidèles Musulmans, m’attendait au dehors pour m’escorter, moi et mon coffre. L’éléphant se tenait prêt. A l’heure même, si tel était mon plaisir, je pouvais me mettre en chemin.

Mais un autre dessein plus important s’agitait dans mon cœur. Je ne voulais point quitter Nagapouram sans la prêtresse Vasouki. Pour elle j’aurais donné tous les diamants de Golconde! Renvoyant donc et Azer le juif et Kambalassamy le payeur et le coffre dont je gardai les clefs, j’annonçai mon intention de partir à la première heure du matin: «Je voulais me reposer encore un peu dans la pagode hospitalière, faire quelques largesses aux dames du lieu, prendre congé des aimables serpents.» Quand je me crus seul, je me hâtai à travers les cours, tendant vers cette porte du sanctuaire par laquelle devait s’en venir, suivant sa coutume, la triomphante Vasouki, chargée de son vase de lait. J’atteignais l’enceinte intérieure, j’apercevais les battants et leurs bossettes brillantes...

Alors quelque chose s’aplatit à mes pieds, et une voix coupée par les larmes me supplia avec des accents si touchants que je m’arrêtai. Sous la lumière d’une lampe accrochée au portique, Souriadévi m’apparaissait secouée par les sanglots qui agitaient tout son corps. Une douleur démesurée, plus qu’humaine, la tordait sur le seuil de pierre. Sa plainte montait, molle, désespérée et douce, pareille au cri d’un oiseau blessé:

--Ne me repousse pas, étranger puissant entre tous, moi qui t’aime! Ne sois pas sourd à ma voix! Dès que tu parus, je compris que mon destin était accompli et je devins ta chose. Que suis-je, au regard de toi? Une pauvre colombe du désert dans les serres de l’aigle Garouda. Étant un roi sur la terre, comment détournerais-tu de ton esclave ta face qui est la clarté de ses nuits? Aux puissants de ce monde Brahma dicta comme première loi la pitié... Pour me plier à ton désir, point ne te fut besoin de la force... Que dirais-je!... Si Kama, dieu de l’amour, n’avait pas, à cette heure pour moi éternellement précieuse, dompté mon cœur, qu’en eût-il été de toi? Il me suffisait d’appeler, et tous les serviteurs du temple accourus t’auraient taillé en pièces, quand tu aurais dû en massacrer la moitié!

«Brahmine, j’ai failli entre tes bras. Que m’importe!... Si toutes les eaux du Gange ne peuvent laver mes souillures, rien n’effacera de ma mémoire cet instant béni où tu fis de moi ta proie... Aujourd’hui, ne m’écrase pas sous tes pieds!... Surtout, ne m’inflige pas l’opprobre! Et, si tu ne m’aimes plus, ordonne ma mort: c’est ton droit, j’obéirai sans murmure. Mais ne cours pas à ta perte en tentant d’outrager ma sœur sous mes yeux!

XV

Je la repoussai durement, car dans la petite cour où j’avais vue par le porche j’apercevais Vasouki elle-même. La triste Souriadévi, sans discuter mes ordres, s’éloigna pour rejoindre mon escorte et monter dans le palanquin. Je courus à la rencontre de Vasouki. Nue jusqu’à la ceinture, la jeune femme montrait son torse de bronze clair dont aucun, ici-bas, je le jure, n’approcha comme perfection. Se redressant à mon approche, la prêtresse, dirigeant sur moi ses yeux plus étincelants que mes pierreries auxquelles alors je ne songeais guère, me foudroya de ces mots:

--Oses-tu bien, toi impur, poser ton pied, chaussé du cuir des vaches, sur la pierre sacrée! Quelle audace est la tienne, et ta superbe t’aveugle-t-elle au point de te laisser espérer que tu auras aussi bon marché de moi que de ma sœur? Cette lamentable Souriadévi abandonna pour toi les autels de Kali la grande; pour toi elle trahit ses vœux. Faible, brûlant d’amour pour ta perversité barbare, elle préféra vivre ton esclave plutôt que de renoncer à suivre tes pas et d’entrer dans la grande voie des mérites qui commence aux régions de la pénitence. Maintenant, sa beauté, pour toi trop familière, ne te tente plus, et tu désires autre chose!... Triple insensé, ne crains-tu pas que les Dieux ne t’aveuglent!... Prends garde! Si tu ne tournes les talons et ne me débarrasses de ton odieuse présence, tu cesseras de compter parmi les vivants!

Mordu aux entrailles par ma passion sans frein, je me ruai sur Vasouki, sans lui répondre, et tentai de l’enlacer. Agile, elle trompa mon étreinte, je n’embrassai que du vent. Brisant sur les dalles son vase de terre d’où s’écoula le lait en large traînée, Vasouki, toujours sur ses gardes, poussa quatre petits cris modulés. Et, me crachant au visage sa salive rougie par la chaux et le bétel, elle s’éloigna à reculons. Alors...

Alors, muet de stupeur,--et à revenir sur cela, après tant d’années, je sens un frisson mortel glacer mes misérables os et la sueur froide me mouiller les tempes,--alors, je perçus une espèce de traînée noire qui remontait en sens contraire du ruisseau blanc maintenant en train de dévaler les degrés. Et du serpent sombre, couleur d’encre, couleur de nuit, la longueur était telle que je renonce à l’évaluer. Plus gros que la cuisse, avec une tête égalant celle d’une chèvre, un cou en palette plus large qu’une raquette de paume, il filait vers moi en ondulant avec une rapidité et une souplesse fantastiques. Il se dressa à demi, sans interrompre sa marche, et ses petits yeux brillants, jetant mille feux rougeâtres comme les escarboucles, commençaient de me fasciner. La clarté de la lune était d’ailleurs telle que de ce géant des serpents sacrés j’aurais pu compter les écailles.

Ma valeur habituelle prit rapidement le dessus. Comprenant que j’étais perdu sans ressource si je m’immobilisais dans cette funeste contemplation, je rompis en mesure, l’épée à la main, sous la menace du serpent. Par bonheur, j’étais couvert en partie de mes armes. Ma tête casquée d’acier, mon bras gauche muni de sa rondache, me donnaient sur l’être démoniaque un assez sensible avantage. Pour grand qu’il fût il ne pouvait guère s’enlever plus haut que ma taille; et, par expérience, je savais que les serpents de la catégorie des cobras cherchent à piquer sans essayer d’enlacer leur ennemi. Aussi, quand le noir reptile se crut à bonne distance pour me frapper, les crocs venimeux de ses mâchoires distendues ne heurtèrent-ils que la crête de ma bourguignote à l’épreuve. Repoussé en même temps par mon bouclier, il se replia à terre pour reprendre du champ, sans que sa tête cessât de se balancer et de couvrir les orbes de son corps frémissant. Mais il avait affaire à mieux avisé que lui. Mon épée, glissant le long du bouclier que le serpent continuait de battre du museau, trancha le cou au milieu de la palette. Le cobra, vaincu, fouettant mes bottes de sa queue, se tortilla impuissant, mêlant sur les degrés son sang pourpré au lait pâle. Incapable de se diriger avec sa tête, aux trois quarts décollée et qui lui pendait sur le dos, il roula de marche en marche et chut dans la pièce d’eau voisine.

Cependant, debout contre la porte du sanctuaire, la prêtresse Vasouki me traitait de sacrilège et déplorait la mort de ce reptile, considérable parmi ses Dieux:

--Est-il possible que tu aies péri ainsi sans vengeance, Cankhamoukha, toujours victorieux! O toi dont la bouche formidable rappelait par sa forme la conque chérie de Vichnou! Un vil étranger, rebut de sa nation, a-t-il pu?...

Elle ne finit pas sa phrase. Je l’avais déjà saisie, et, impuissante, elle se tordait contre ma poitrine avec la souplesse farouche de ses serpents familiers... quand, à son appel désespéré, vingt ou trente, quarante hommes peut-être, surgirent. Vasouki disparut par la porte qui, à peine ouverte, s’était déjà refermée. Un filet s’abattit sur moi. Puis, sous ce réseau qui me rendait tout mouvement impossible--même celui d’en trancher les mailles avec ma dague--je fus terrassé, battu de mille coups de bâton. Les ténèbres m’environnèrent, je perdis tout sentiment.

Au vrai, je ne sais exactement ce qu’il en fut de moi. Tout ce que je puis dire, c’est qu’un jour je m’éveillai couché entre des bottes de paille, dans un petit char à bœufs. Un bon religieux portugais, qui convertissait ces pays de l’Inde, m’avait--ainsi qu’il me le raconta--découvert sur un tas de fumier où les chiens léchaient mes plaies. Ce prêtre vénérable me conduisit dans le Maduré, où je repris mes forces. Et, sans chercher à savoir ce qu’étaient devenus Souriadévi, Vasouki, le rajah et sa fille, je continuai à gueuser ainsi que devant.

Si ceux qui liront ces lignes n’y veulent point voir l’expression de la vérité, c’est qu’ils ne savent rien des choses de l’Inde. A ceux qui me reprocheront d’avoir dépeint mes exploits avec une certaine complaisance je répondrai que, comme personne sur la terre ne prendra la peine de me louer, il est juste que je m’en charge. Et, enfin, je n’ai rédigé ces mémoires que dans le but d’édifier mes concitoyens.

Je crois en effet fermement, suivant en cela l’opinion du savant Dom Geronimo que je consultai sur mon cas, que le Diable, pas un autre, emprunta les espèces de la prêtresse des serpents pour me tenter, abuser ma chair misérable et me priver des richesses que m’avaient values mon courage et mon esprit d’invention. Aussi bien, je ne regrette rien. Cette Vasouki était d’une si triomphante beauté que, si mes jeunes ans revenaient, par miracle, et qu’elle se dressât devant moi, je recommencerais de pécher par intention. Néanmoins je reconnais mon erreur. Et je n’ai écrit ces choses que dans l’espoir de me sanctifier.

21 juillet 1908.

Histoire du berger Nicolas et de la demoiselle Monette

A René Doumic.

I

Le père de Monique tenait à ferme, pour le prieur de Juvignans, trois grandes terres du plat pays, de Bézons à Coupry-les-Châteaux, entre Péronne et Corbie, le long de la rivière de Somme. De cette jeune fille la vie se passait dans les rudes et paisibles travaux des champs. Quand elle ne vaquait pas avec sa mère aux soins de la laiterie,--car les fromages de Bézons comptaient à juste titre parmi les plus renommés de l’Amiénois et faisaient à ceux de Béthune, dont la célébrité ne le cède à aucun autre comme antiquité, une redoutable concurrence,--Monique Piédalue menait les brebis et leurs agneaux aux pâturages. Sa modestie, sa douceur et ses manières honnêtes plaisaient à tous, et, autant par amitié que par égard à sa taille menue et frêle, on avait accoutumé de l’appeler Monette, diminutif du nom de sainte Monique, qui fut mère de monsieur saint Augustin.

Tous les jours que Monette, en corset de ratine bleue et en jupe de tiretaine brune, ses cheveux blonds ramenés sous un mouchoir de toile bise, paissait son troupeau de deux cents têtes dans la vaine pâture qui sépare les deux marais de Coupry et se perd dans la monotone étendue de leurs roseaux, Nicolas lui tenait fidèle compagnie. Mais il lui tenait compagnie à un bon jet de flèche, ce qui est une distance considérable, puisqu’en ce pays de Picardie tout homme se pique d’être bon archer et de toucher le but à cent quatre-vingt-dix pas bien comptés. Et encore, s’il faut tout dire, une réserve plus grande que cette distance retenait Nicolas loin de Monette, car ce petit berger était un pauvre enfant trouvé.

Il est à la connaissance de chacun que cette qualité d’enfant trouvé comporte cependant certain avantage: celui d’être suspecté de noblesse, puisqu’il est impossible de faire la preuve du contraire tant que les parents de l’abandonné demeurent inconnus. Nicolas, dans sa simplicité, n’avait jamais songé à pareille chose. C’était un enfant de la nature et qui ne savait rien de plus beau que de vivre au grand air entre ses moutons et ses chiens.

L’histoire de Nicolas différait peu de celle de ses pareils. Le curé de Bézons l’avait découvert de grand matin, couché au pied de l’autel, enroué à ne plus pouvoir crier, tétant son pouce et se démenant de telle force qu’il roulait de marche en marche, telle une noix livrée à elle-même sur un escalier. Le curé dit sa messe sans omettre les prières pour les mères malheureuses au point d’exposer leurs petits. Puis il roula le marmot dans son manteau, car la saison était dure, et le porta au presbytère. La servante confia Nicolas, après qu’il eut été baptisé et muni de ce nom chrétien qui était son seul bien sur la terre, à maître Piédalue. Le chagrin du fermier était de ne pas avoir de descendant mâle. Il se résolut à tenir pour sien ce fils qui lui était tombé du ciel par une nuit de décembre. Et sa femme, la mère Claude, dont la charité égalait les autres mérites, dit ces seuls mots: «Qu’il soit le bienvenu! ce sera le frère de Monique, et il veillera sur elle quand nous ne serons plus là.»

Ainsi les deux enfants avaient grandi côte à côte, sans qu’une distinction injurieuse s’établît entre la fille de la maison et l’orphelin étranger. Nicolas, d’ailleurs, gagna bientôt son pain et son habit. Il n’était pas de meilleur berger à la ronde, nul ne s’entendait mieux à soigner les bêtes, à conjurer les sorts, et Nicolas pouvait prédire deux jours d’avance le vent, la pluie ou le beau temps. Il savait lire et écrire, compter même, et aidait maître Piédalue à se défendre contre le trésorier du prieur, homme avide et qui réclamait souvent deux fois son dû. Et tout cela grâce au curé de Bézons, qui, pendant les longues veillées d’hiver où la terre et les laboureurs se reposent, donna à Nicolas la petite instruction suffisante à un garçon de sa condition.

Enfin, pareil à ces bons génies qui, dans les contes de fées, veillent à toute heure et en tous lieux sur les princesses en péril, Nicolas était le gardien de la «Demoiselle». Car il donnait à Monette ce titre, proportionné à la hauteur où il la situait dans son esprit. Qu’un chien sauvage s’en vînt rôder, qu’un taureau s’égayât, qu’un vagabond apparût aux environs de Monette, la fronde de Nicolas ronflait, et les pierres sifflantes avaient tôt fait de reconduire bêtes ou gens. De sorte que, lorsqu’il accourait brandissant son bâton au fer tranchant, l’ennemi avait déjà pris la fuite. Au reste, ces alertes étaient rares. En tous temps, Nicolas s’occupait, sans perdre de vue ses bêtes, à raccommoder patiemment ses vêtements ou ses chaussures, à tailler avec adresse la tête d’un bâton à l’image de l’homme, et aussi à tirer les oiseaux de marais avec sa fronde.

II