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Part 8

--Hélas! disait l’armurier Jérôme Petitport à son compère Aubin Planturel, le mercier. On ne le sait que trop, ce qui se passe chez la Nérissins! Chacun y conspire ouvertement contre Monsieur le Cardinal et le bien du royaume.

--Le fait est, répondit Planturel non sans avoir regardé prudemment si on ne l’observait pas, que j’ai vu distribuer autour de sa maison les fameux placards arrivés avant-hier. Vous les avez lus, Petitport, ces libelles que répandent les Espagnols et où l’on voudrait nous prouver que les bons compagnons, loin de venir en conquérants, arrivent ici en libérateurs, en pacificateurs, pour seulement éloigner du Roi tous ses mauvais conseillers.

--Malheureusement, maître Planturel, un autre bruit plus croyable, si l’on s’arrête dans nos rues où campent tant de gens ruinés et battus, serait que les incendies, les pillages, les meurtres et toutes les violences ont été jusqu’ici les seules preuves des bonnes intentions de nos amis les Espagnols. Ils ont plumé la poule à Roye, ils pillent maintenant à Corbie. Que Dieu les écarte de notre ville!

--Heu! heu! fit le mercier, je doute fort qu’ils se décident à venir jusqu’ici. Le Roi, si j’en crois la renommée, se prépare à nous défendre avec de bonnes troupes. Demain, au plus tard, Monsieur nous arrive avec l’arrière-ban de l’Orléanais et du Berry. On parle aussi du comte de Soissons, des maréchaux de la Force et de Châtillon, de bien d’autres seigneurs, de plusieurs armées!... Consolez-vous, mon compère. Ce serait jouer de malheur si vous ne trouviez pas à leur vendre avantageusement toutes les vieilleries de votre magasin.

Subitement consolé, Jérôme Petitport souhaita au mercier une pareille aubaine.

--Puissé-je, mon maître, céder en effet mes corselets, mes bourguignotes et mes coutelas au prix que vous vendrez vos bas, vos collets et vos rubans!...

Cependant que les deux notables marchands s’éloignaient, Mme de Nérissins disputait à Mme d’Aronville le soin de recueillir la jeune blessée:

--Eh! pour l’amour de Dieu, madame, vous me laisserez ce plaisir de la sauver. Si vous vous réservez toute la charité de la ville, quelle sera notre part, à nous, pauvres femmes de bien?

Mme d’Aronville, tout en répondant avec une froide politesse, pressait ses laquais d’enlever le matelas et la malade. Mais les domestiques de Mme de Nérissins, plus nombreux, forts de leurs épées alors que Magloire et Florimond étaient sortis sans armes, les repoussèrent facilement. Ils portèrent la jeune fille dans l’hôtel, et, avant que la porte se refermât, Mme de Nérissins envoya à sa rivale un dernier compliment:

--Adieu, madame! Montrez-vous à l’avenir moins pressée à me disputer l’avantage de secourir ceux qui se réfugient à l’abri de ma maison. Et laissez-moi vous donner, en amie, un dernier conseil. S’intéresser aux affaires des autres est bon, meilleur de surveiller les siennes. A force de vous dépouiller au profit d’autrui, il ne vous restera bientôt plus, je le crains, de quoi vous couvrir. Je sais que ce qu’on dit n’est que vanité et que le monde est aussi sot que méchant. Madame, je suis votre humble servante... Don Henriquez, faites la charité à ces pauvres gens!

Et Mme de Nérissins, étalant sa jupe à deux mains dans une belle révérence, tourna le dos en riant. La porte se referma et Mme d’Aronville resta dans la rue avec ses deux valets. Sous la poignée de petite monnaie que l’écuyer de la jeune dame, le Quinola Henriquez, avait libéralement fait pleuvoir, la foule des réfugiés se battait à coups de poing, à coups de griffes, à coups de pied. Les vieilles étaient piétinées, les enfants s’arrachaient les cheveux, les hommes mettaient la main au couteau.

Non sans peine, Mme d’Aronville se tira de cette pitoyable cohue.

XI

Maître Planturel, le mercier, n’avait pas trompé son ami l’armurier Petitport. Le soir même de cette journée du 19 août, Monsieur, frère du Roi, arrivait avec ses forces sur les frontières de la Somme, et un corps d’avant-garde entrait dans la ville d’Amiens, avec une partie de la garnison de Corbie, sortie avec les honneurs de la guerre.

M. d’Oultry et Nicolas avaient suivi le sort de cette garnison. Pour l’heure, ils marchaient avec un convoi de malades, car l’officier de carabins, souffrant encore de ses récentes blessures, avait eu cette mauvaise chance de recevoir, par surcroît, un des rares coups de feu qui s’échangèrent entre les Français et les Espagnols au premier temps de l’investissement de Corbie. Il portait son bras cassé en écharpe.

Le tumulte des rues allait toujours grossissant. Aux réfugiés se mêlaient maintenant les soldats, qui, les rangs rompus, couraient de droite et de gauche, avec le billet de logement. Si les habitants déployaient pour les évincer tous les moyens humainement praticables, ces gens de guerre se montraient largement capables de leur résister. Ils enfonçaient au besoin les portes, quand ils ne pénétraient par les fenêtres; certains tiraient après eux leurs chevaux dans les salles et même leur faisaient gravir les escaliers. Les échevins cependant ne perdaient point courage. Obligés de compter avec la mauvaise volonté des gens bien en cour, qui s’affranchissaient, sans vergogne, de toute obligation, ils s’efforçaient de concilier l’honnête avec le possible.

Mais Mme de Nérissins refusa non seulement de loger M. d’Oultry et son valet qui lui avaient été désignés, mais encore de s’acquitter en argent, si modique que fût la taxe. Et on la savait tellement haut placée dans l’amitié de Monsieur que le corps de ville n’osa passer outre. M. d’Oultry fut logé chez Mme d’Aronville. Bien que cette dame donnât déjà le couvert à deux officiers et à une douzaine de cavaliers, elle reçut gracieusement le nouveau venu, qu’elle connaissait d’ailleurs pour appartenir à la vieille noblesse de Picardie. Elle lui trouva un bon lit, une chambre même où il pût être seul. Et, quoique Nicolas répétât que le moindre recoin des écuries et une botte de paille le contenteraient au delà de ses désirs, le petit berger se vit établir dans une soupente où on le gratifia d’une paillasse.

On lui permit même d’y garder avec lui son chien Miraut.

--La bonne bête ressemble plus à un loup qu’à un chien honnête, dit une fille de cuisine. Mais ses yeux luisent ainsi que des beaux écus d’or et vous regardent d’un air quasiment humain! Pour toi, l’ami, tu me fais plus l’effet d’un pastour que d’un valet de guerre. D’ailleurs qui aime les animaux ne saurait être méchant.

Et cette servante, qui répondait au nom de Marion et ne se montrait pas avare de ses paroles, conclut ainsi:

--Fie-t’en à moi pour la nourriture de ton chien. Je veux qu’en sortant d’ici il éclate de graisse, et toi aussi, Nicolas, mon ami. Mais quel malheur est le tien, et ton maître te battrait-il plus que de raison? Tu as la mine bien triste pour un garçon de ton âge qui vit avec les soldats. Allons, viens-t’en dîner avec nous, la soupe fume, et Alizon, la cuisinière, entend qu’on soit exact.

Nicolas prit place à une longue table. Des deux côtés, une vingtaine de domestiques se coudoyaient sur des bancs. Un petit moine mendiant occupait le haut bout; sa besace pleine reposait entre ses pieds. Les manches de son froc brun étaient si vastes que, lorsqu’il levait le bras pour porter la cuiller à sa bouche après avoir modestement puisé à l’écuelle d’étain, ce bras apparaissait dans sa nudité pour la plus grande édification de chacun. Et l’on ne savait ce qu’il fallait le plus admirer, de la simplicité de ce capucin, de sa barbe noire étalée en nappe sur sa poitrine, ou de son bon appétit.

Mais Nicolas retint pour lui une grande part de cette admiration. Depuis longtemps le pauvret ne s’était trouvé devant un pareil plat, où les choux, les saucisses et le lard franc se trouvaient alliés par quantités égales. M. Florimond lui-même en demeura stupéfait. Et pourtant ce laquais était fameux à juste titre pour la façon aisée dont il expédiait une miche de pain de deux livres avec un quartier de bœuf fumé, à son souper, sans compter le fromage et le fruit.

Poussant le coude du moine, Florimond opina:

--On nous dit, mon père, que les bons appétits font les bonnes consciences. Je serais fort surpris que ce petit garçon ne soit pas homme de bien.

Et le capucin répondit en repiquant au plat et la bouche pleine:

--_Ita est, fili._

Ce qu’entendant, Magloire se crut obligé de protester.

--Non point, s’il vous plaît, mon père! Ce n’est pas fini!... Le fromage de Bézons arrive. Ne voyez-vous pas cette aimable Marion qui l’apporte sur un beau plateau de bois?

Et, se tournant vers Nicolas, Magloire continua:

--Ce petit compagnon ne se fera pas prier pour en expédier un quartier.

Mais, à ce nom de Bézons, Nicolas pensa défaillir. A grand’peine put-il retenir ses larmes. Il revoyait la ferme brûlée, les parents de Monette mourant dans le feu. Et le pauvre berger en vint à se reprocher comme un crime cette joie innocente qu’il venait de prendre à s’asseoir devant une table abondamment servie, lorsque à cette heure même la Demoiselle, peut-être, souffrait de la faim dans quelque village ruiné ou errait, recrue de fatigue, par les chemins.

XII

Des pensées non moins tristes tenaient M. d’Oultry quand il voyait Mme d’Aronville. Et celle-ci le visitait souvent. Non contente de le faire soigner par son médecin, elle pansait de sa main l’officier.

--Eh! madame, disait-il, ce serait grand plaisir de recevoir souvent de mauvais coups pour être guéri par une pareille main!

Pour avoir passé sa vie dans les camps, M. d’Oultry, qui comptait quarante années bien sonnées, ne manquait pas de délicatesse. Ne sachant en quels termes annoncer à Mme d’Aronville l’affreux secret qu’avec Nicolas il se trouvait le seul encore à connaître, il remettait au jour suivant. Ce jour n’était pas venu qu’il s’accordait un nouveau délai.

--«La pauvre femme l’apprendra toujours assez tôt. Autant demain qu’aujourd’hui. Qu’importe après tout qu’elle le sache, et ne vaut-il pas mieux la laisser dans l’ignorance et l’espoir?»

Mme d’Aronville suspendait ses questions pour un tout autre scrupule. Craignant de fatiguer le malade, jamais elle ne lui parlait de la guerre. Et, si cruelle que demeurât son inquiétude sur le sort de son fils dont on ne savait rien, la mère ne rompait pas le silence.

Mais ses yeux parlaient, quelle que fût sa volonté stoïque. Un jour, M. d’Oultry, honteux de laisser ainsi cette noble femme dans l’anxiété, mêla à ses remerciements habituels quelques mots dont elle ne saisit que trop bien le sens. Enfin, adjuré de ne plus cacher la vérité, M. d’Oultry répondit simplement:

--Madame, je ne cacherai rien à une femme de tel cœur et de pareil courage. Fille, épouse, mère de gens de guerre, vous n’avez rien ignoré de vos devoirs, et je me sens un pauvre homme auprès de vous. De votre fils, madame, sur ma parole, je ne sais rien que par ouï-dire. Mon valet Nicolas semble mieux informé et il pourra vous répondre. Interrogez-le avec votre coutumière douceur. Car il est d’un caractère singulièrement ombrageux et timide, et il ne s’ouvre pas volontiers.

Mme d’Aronville, plus pâle que les coiffes de cambrésine qui entouraient son visage exténué par les veilles et les larmes, crispa ses mains, les joignit un instant sous son menton, murmura une prière, puis reprit son calme:

--Je vous remercie, monsieur, du sentiment qui vous dicta ce trop long silence et des termes discrets dont vous avez usé pour le rompre. Je vous en garde une gratitude infinie.

Elle tendit sa longue main fine au blessé, qui baisa les doigts en fuseau que n’ornait aucun bijou. Mme d’Aronville, sentant une larme rouler sur sa main, se dégagea d’un mouvement doux et vif. La grande traîne de sa robe noire disparaissait que M. d’Oultry, à demi dressé sur sa couche, regardait encore la porte sans s’occuper d’étancher les pleurs qui tombaient sur l’appareil de son bras.

Tout ce qu’il savait de cette femme, tout ce qu’il en voyait à chaque heure l’unissait à elle par des liens dont il sentait s’augmenter la force. L’amour qui gagnait M. d’Aronville était de la bonne étoffe, un de ces amours faits encore moins de tendresse que de respect et d’admiration.

--«A quoi tiennent les choses, se disait-il, et pourquoi ne l’ai-je point connue, cette Élisabeth de Maignestal, alors qu’adolescents tous deux nous pouvions escompter sans présomption les meilleures chances de la vie? Aujourd’hui chacun respecte en elle une veuve encore jeune et belle, mais une sainte en ce monde, pour aller au vrai, et moi, j’habite la peau d’un soudard impénitent chargé de conduire deux cents chenapans à la gloire. Pour l’instant, je serais bien embarrassé de les y conduire, car ils ont si bravement détalé que le plus malin ne saurait où ils se terrent... Enfin de quel poids... de quel poids pèseraient mes actions de guerre auprès d’elle, qui n’a cure que du seul service de Dieu et de ses pauvres?»

Ainsi songeait M. d’Oultry, tout en jurant sans scandale, parce que ses mouvements indiscrets avaient dérangé son bandage. Déjà il appliquait à ses lèvres le sifflet d’argent pendu à son cou et dont il usait pour appeler Nicolas à distance, lorsqu’il se ravisa:

--«Où ai-je la tête? Mon petit valet doit être chez Mme d’Aronville, et nul moment ne serait plus mal choisi pour la déranger, d’autant que, quand je siffle, je la vois toujours arriver en courant... Ce Nicolas est véritablement bizarre. Il va m’étonnant de plus en plus par sa prudence et sa sauvage probité, toutes qualités bien au-dessus de son âge et de son état. Il a son secret, la chose est certaine. Si je n’entretenais d’autres idées en tête, ce serait pour moi un précieux divertissement que de le découvrir... Rien que cette histoire des moutons!... Jamais plus riche occasion ne se présenta à un laquais de mettre pareille somme dans sa poche. Douze cents écus, pas un blanc de moins!... Et cependant, lorsqu’il eut réussi à ramener tout le troupeau jusqu’à Roye, il exigea que je fusse présent à la vente, et il se contenta de la moitié de l’argent, m’abandonnant part égale. J’avoue, à ma honte, que je me suis laissé tenter... Avec quoi aurais-je vécu, bon Dieu, depuis que nous traînons la misère de place en place jusqu’à Amiens?... La guerre paie la guerre. Autant vaut que ces moutons, perdus pour tout le monde, nous aient profité plutôt qu’aux Espagnols. Et, particularité à noter, ce Nicolas m’a confié tout son avoir, de telle sorte que s’il me plaisait de lever le pied... Aïe! c’est là ce que je lèverais plus aisément que le bras!... Maudit coup de mousquet!... Enfin, qui vivra verra!...»

XIII

Cependant que M. d’Oultry philosophait en essayant de tromper et son amour et sa douleur, Mme d’Aronville écoutait le triste récit de Nicolas. Elle avait appelé le petit valet dans sa chambre. De cette pièce, une des moins belles de l’hôtel, l’aspect était d’un oratoire autant que d’une officine d’apothicaire. Les flacons de remèdes y voisinaient avec des livres de piété; les bandes de toile, les tampons de charpie couvraient une table, en compagnie de registres de comptes, et le long des lambris pendaient les simples en bottes, un rosaire et du buis bénit. Peu de meubles. Comme lit, une mauvaise couchette sous les rideaux de l’alcôve. Il était de toute évidence que la veuve avait donné le meilleur lit de sa maison à M. d’Oultry. Et ainsi du reste: pareille au grand saint Martin, apôtre des Gaules, Mme d’Aronville eût abandonné à un pauvre la moitié de son manteau.

Sur le palier, Nicolas croisa une femme qui se retirait avec un petit enfant dans les bras et quelques pièces d’argent dans la main. «Allez, ma bonne, disait Mme d’Aronville. A brebis tondue Dieu mesure le vent. Votre mari reviendra de la guerre. Tant qu’il sera loin de vous, je pourvoirai au principal.»

Et, sans écouter les remerciements de la pauvresse, elle l’avait poussée doucement dehors et appelé Nicolas d’un signe:

--Mon ami, on m’apprend que tu es seul à savoir comment finit mon fils, Marie-Xavier d’Aronville. Ne me cache rien. Est-il tombé en gentilhomme fidèle à son Dieu et à son Roi?

Nicolas avait baissé respectueusement les yeux devant cette figure douce et fière à laquelle la tristesse ajoutait plus de majesté. Surmontant sa timidité, il raconta ce qu’il avait vu à l’incendie de la ferme. Mme d’Aronville l’écoutait avec un calme trop grand pour n’être pas affecté. Mais elle ne put soutenir longtemps ce personnage impassible. Si grand que fût son courage, elle en avait trop présumé.

Quand Nicolas lui remit la cadenette nouée du ruban rouge et le sachet, elle prit les deux objets machinalement. Entre les mains de la malheureuse mère, la grande boucle blonde se déroula comme si elle eût été vivante. Élisabeth d’Aronville poussa alors ce faible cri des bêtes blessées à mort qui se traînent dans un coin pour mourir. Et l’on eût dit que cette plainte douce et lugubre emplissait la maison. Les femmes de service qui travaillaient dans la pièce voisine accoururent à temps pour recevoir leur maîtresse entre leurs bras.

Nicolas, les tempes moites, avait senti ses cheveux se hérisser d’horreur à ce cri. Au milieu du désordre il se retira, sans qu’on remarquât sa présence.

Tout en descendant l’escalier, il se demandait s’il n’avait point parlé trop brutalement et s’il ne s’était pas aliéné à jamais la bienveillance de cette dame, dont la protection seule, à ce qu’il pensait avec une superstitieuse obstination, lui saurait rendre Monette. Mais, si poignante que fût son inquiétude, Nicolas, dans la simplicité de son cœur, n’osait point la comparer à cette douleur démesurée, surhumaine, immense, que la plainte de Mme d’Aronville lui avait dévoilée. Longtemps il crut l’entendre monter dans le silence de la nuit, le cri de la mère se confondant avec l’appel déchirant de l’enfant égorgé par les Croates.

Et Nicolas se jura de ne plus paraître devant Mme d’Aronville. Mais celle-ci, qu’il connaissait si mal, n’attendit pas jusqu’au lendemain pour lui prouver sa reconnaissance. Elle fit venir le valet et lui demanda ce qu’il désirait pour sa récompense. Voyant Nicolas hésiter, la veuve crut à un calcul. Alors elle lui dit tranquillement:

--Fixe toi-même la somme!

Mais, à la rougeur subite de Nicolas, aux larmes qui lui perlèrent aux yeux, elle se rappela les paroles de M. d’Oultry et regretta amèrement les siennes.

--Pardonne-moi, enfant, reprit-elle vivement, et approche.

Mme d’Aronville, enfoncée dans son grand fauteuil de cuir, passa doucement ses mains sur les cheveux de Nicolas, qui s’était agenouillé devant elle.

--Pauvre enfant, ta mère aussi pourrait te perdre, car il faut s’attendre à tout quand on va à la guerre. Dis-moi donc où se trouve ta mère et apprends-moi son nom. Tant que je vivrai, elle ne manquera de rien en ce monde.

Nicolas ne put se retenir de pleurer.

--Hélas! madame, grande est votre bonté, et vous me faites trop d’honneur. Excusez-moi, je suis un enfant trouvé.

--Je te servirai donc de mère. Dès aujourd’hui, tu seras de ma maison. Ton maître y perdra peut-être. Peut-être aussi ne voudrais-tu pas le quitter? Enfin, que puis-je pour toi? Allons, parle!

Mais, quand Nicolas voulut raconter son histoire, il reconnut vite l’inconvénient d’avoir accumulé les mensonges depuis sa rencontre avec M. d’Oultry. Une fausse honte l’empêcha de parler. Et il se sauva maladroitement sur ces paroles:

--Quand le jour sera venu, madame, je vous demanderai secours. Aujourd’hui, permettez-moi de me retirer et de vous laisser à votre deuil.

Plus de quinze jours se passèrent sans amener rien d’important. Le deuil de Mme d’Aronville était déjà trop sévère pour qu’elle le pût augmenter, et ses pauvres ne souffrirent point du coup qui la frappait.

M. d’Oultry se rétablissait très lentement, comme s’il eût craint de voir arriver le jour où Mme d’Aronville ne viendrait plus le panser. Et, à mesure que ses blessures se cicatrisaient, il se plaignait de douleurs plus fortes.

Un jour que Mme d’Aronville lui répétait la réponse de Nicolas à ses offres de service, le capitaine ne s’en montra pas aussi surpris qu’elle était en droit de s’y attendre.

--Mon Dieu, madame, de ces propos ambigus vous n’avez pas l’étrenne. Il me les a tenus déjà plusieurs fois...

Et, frappant son front avec son index, il regarda la veuve d’un air entendu:

--Entre nous, je crois que le pauvre garçon a reçu un fort coup sur la tête!

Mais, contre son ordinaire, Mme d’Aronville ne donna pas raison au capitaine: «C’était se tirer trop facilement d’une difficulté. Son idée, à elle, était que Nicolas possédait un secret d’importance... un moyen de retrouver ses parents, peut-être... enfin, un gros secret.»

Aussitôt M. d’Oultry s’écria:

--Eh bien! madame, nous le chercherons ensemble! Nous sommes associés, mordieu!...

Il essaya de reprendre son juron:

--Hum! Hum! Je voulais dire... Excusez-moi, je veux dire, madame... Enfin!... Topez là!

Et il garda la main de Mme d’Aronville entre les siennes un bon moment de plus qu’il n’était nécessaire pour contracter alliance, et même M. d’Oultry ne laissa cette main qu’après y avoir déposé un respectueux baiser.

--Vous êtes une sainte sur la terre, madame, et moi je ne suis qu’un vieux pécheur! Rendez-moi meilleur, il ne tient qu’à vous...

Mais Mme d’Aronville avait déjà quitté la chambre, et la queue de sa robe s’était pareillement retirée.

--Sot que je suis, murmura M. d’Oultry, et plus brutal qu’un Croate! Je choisis bien mon temps, vraiment, pour débiter mes gentillesses!

XIV

Retenu par un service de chaque heure auprès de son maître malade, ignorant tout de la ville, jusqu’au nom de ses places et de ses rues, n’y connaissant pas une âme en dehors des domestiques et des soldats logés chez Mme d’Aronville, Nicolas se désolait de son inaction. Cette inaction, il s’y était condamné en s’attachant à M. d’Oultry, mais ç’avait été d’une volonté réfléchie, car il avait vite compris que les faibles ne peuvent rien ou presque sans protecteurs.

Exagérant toutefois cette prudence timide qui était le fond de son caractère, Nicolas ne pouvait cependant se décider à parler. Il ne voulait pas importuner inutilement M. d’Oultry, non plus que Mme d’Aronville. «Quand j’aurai retrouvé la demoiselle, se disait-il, il sera toujours temps de leur demander aide et secours s’il y a du danger. Quelque chose me dit que je la retrouverai!»

Et pourtant, bien qu’il ne se passât pas un moment de sa vie où il ne songeât à la demoiselle, de sa pauvre cervelle ne sortait pas une idée pour le lancer sur une voie. Depuis des jours il était sans nouvelles de Monette. En aurait-il jamais plus?

Où, d’ailleurs, Nicolas en aurait-il pu trouver? A mesure que M. d’Oultry se rétablissait, le petit valet jouissait certes d’une liberté plus grande. Il put aller et venir par les rues. D’Amiens il connut bientôt tous les quartiers. Sa figure et sa mise honnêtes, et qui n’étaient en rien celles de ces valets effrontés dont l’insolence et l’audace n’avaient d’égale que la couardise, prévenaient en sa faveur. Sa politesse et son désir d’obliger lui créèrent vite un peu partout des amis. Encore tout cela n’aidait-il en rien Nicolas dans ses recherches.

Il s’y livrait sans découragement ni espoir. Rien ne lui donnait à croire que Monette fût entrée dans Amiens. Les paysans réfugiés n’étaient point de la région de Bézons. S’il en interrogeait quelqu’un au hasard, il n’obtenait que des réponses sans suite, tant ces infortunées victimes de la guerre demeuraient plongées dans une morne et défiante stupidité. Et puis on n’en voyait plus guère dans les rues. La plupart des fugitifs avaient pu se procurer un abri, ou bien, pris à nouveau de panique, ils avaient tiré vers Compiègne.